CHAPITRE IT
De l'administration ottomane à l’administration chérifienne
Des autorités chérifiennes administrent d’importants territoires ottomans; il s’agit pour elles, à la faveur de l’occupation militaire, d’ériger ces territoires en un Etat indépendant, susceptible d’entrer dans la Confédération des Etats arabes voulue par le roi du Hedjaz Hussein. Le problème est délicat qui consiste à trouver le procédé correct de transformation. En effet, comment le général Emir Fayçal, le grand animateur de la «politique d'absorption » ne se heurtera-t-il pas à l’obstacle,en apparence insurmontable, que forment les « Instructions » du général Allenby dont la précision ne laisse à Poccupant chérifien aueune initiative d’ordre politique?
Une autre difficulté réside dans la délimitation de la zone Est ; les territoires d'occupation chérifienne ne constituent pas une unité géographique; pour être la Syrie, il leur manque la Palestine et la région littorale; sans un débouché à la mer, allongé démesuré-
ment entre un désertet des montagnes difficilement
franchissables, un tel Etat n’est viable que s’il absorbe ou fusionne avec la Palestine et le Liban; sinon il se scindera en deux régions économiquement étrangères l'une à l’autre : le pays d'Alep tourné vers l’Anatolie, la Cicile et le Golfe d’Alexandrette; la région de Damas et du Hauran orientée vers Haïffa.
Un Elat qui ne se composerait que des territoires de la zone Est serait voué ou à l’asservissement ou à la scission. L'Emir Fayçal, qui, en toutes circonstances, se fait auprès du G. H. Qt}’écho des doléances des populations syriennes, protesta contre l’ébat de choses créé par un découpage arbitraire de la Syrie. L'’attitude de Sir EdmundAllenby n’est pas pour atténuer les eïffets désastreux de ce morcellement ; au lieu d'établir entre les divers Administrateurs en chef une liaison profitable, au heu de leur proposer ou de leur imposer un programme commun d'action économique et administrative, le G. H. Q., pour des raisons politiques dont le sens n’échappera à personne, réduit son intervention au minimum : chaque Administrateurenchef gère librement sa zone sans se préoccuper de ce qui se fait dans les zônes voisines: absence complète de vues générales, incohérence, gâchis. Les populations syriennesressentent plus cruellement les conséquences du fractionnement de leur pays; elles réclament l'Unité syrienne; c’est là le puissant argu-
1. Great Head Quarters, le Grand Quartier du Général Sir Edmund Allenby. :
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ment politique dont va user l’'Emir Fayçal pour arriver à ses fins; et le G. H. ©. verra sans déplaisir un Etat se constituer sans aide étrangère apparente dans une zone où l'influence française devait être prépondérante.
Voilà pourquoi les instructions du chef de l’administration des territoires ennemis occupés devaient rester lettre morte.
Débarrassé en fait de l’étreinte hiérarchique, libre d'agir à sa guise dans une zone administrée par «ses » fonctionnaires tout dévoués, il restait à Fayçal à gagner le peuple de Syrie, sans le concours duquel son entreprise d'émancipation était vouée à un échec.
En Syrie musulmane, comme dans la plupart des pays d’Islam, l’opinion publique n’est faite que par les chefs des familles puissantes, dont tous les efforts tendent à organiser la défense de leurs intérêts partbiculiers, par les fonctionnaires où par ceux qui aspirent à le devenir. R
Fayçal voulait se rendre favorable cette opinion publique que la rapidité des événements avait désorientée. Son sens de politicien, sa profonde connaissance des populations syriennes au milieu desquetles il avait vécu pendant les premiers mois de la guerre alors que, simple officier de l’armée ottomane, il servait à l’Etat-Major de Djemal Pacha, l’avertirent qu'il n’arriverait à ses fins qu’en ménageant les élé-
ments nationalistes.
L'Emir avait dit ses intentions; oubliant ses origines lointaines, il sut flatter le patriotisme de ses auditeurs à l'imagination féconde en leur donnant un thème de rêveries infinies : l'indépendance absolue de la Syrie intégrale. Il n’était plus le général commandant l’armée d'occupation d'une des trois zones militaires créées par les Alliés; il n’était pas un conquérant, mais le libérateur d’un peuple opprimé.
E£ lorsqu'il dut recourir à la violence pour vaincre l’opposition de quelques familles damascaines sincèrement dévouées aux intérêts français, qui croyaient dangereux pour l’avenir de leur pays ses projets, grandioses certes, mais si pleins d’un inconnu redoutable, ce ne fut jamais sans invoquer,au nom du sentiment national syrien, la nécessité de protéger la Syrie contre tout ce qui pourrait représenter dans le pays l’influence étrangère — l'influence française.
Les efforts de Fayçal pour créer à son profit un Etat arabo-syrien auraient sans doute été vains, s’il: n'avait fait appel qu’au sentiment nationaliste des populationssyriennes; il n’oubliapas qu'il s’adressait à un peuple de marchands et qu’il pouvait, en favorisant la reprise du commerce, gagner le cœur des hésitants ou des indifférents. Il fut bien servi par les circonstances.
La population fut ravitaillée. Les marchandises que, depuis le commencement de laguerre,les commer-
gants tenaient cachées de peur des réquisitions de
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autorité militaire ottomane trouvèrent dans les soldats du corps d'occupation de faciles acquéreurs. La monnaie égyptienne remplaçait le papier turc dé- . précié et les bons de réquisition; les transactions reprirent avec les tribus bédouines enrichies par la guerre; el, signe des temps heureux, l'or reparut chez les changeurs. L'homme du Souk fut satisfait du régime nouveau.
Prospérité factice, sans doute due pour une grande part aux libéralités des agents anglo-hindous, mais qui contentait une population plus attachée aux réalités, même médiocres, du temps présent qu'aux plus brillantes perspectives. À un observateur superficiel, lP’adhésion des esprits à la politique chérifienne pouvait paraître complète lorsque l'Emir Fayçal partit pour Paris défendre, au nom de son père, à la Conférence de la Paix, le droit des pays de langue arabe à s'organiser en une confédération d'Etats iIndépendants.
Le Hedjaz, puissance occupante, n’était guère représentée en zone Est que par quelques bandes de Bédouins faméliques, attachés à la fortune de PEmir Fayçal; cet Etat ne pouvait prétendre avec ses pauvres ressources humaines assumer Ja charge de l’administration d’un pays vaste et civilisé.
Tandis que la zone Ouest ! était soumise à un pou-
J. La zone Nord, administrée par la France, devient zone Ouest au début de 1919, |