Un grand Américain, Abraham Lincoln
Lincoln fut humble, mais tenace. Il eut dès son enfance un idéal au fond du cœur comme une étoile au fond du ciel qui guida ses pensées et ses actes.
Toujours sobre et toujours loyal, il fut un homme.
Aimant son pays jusqu'au dévouement, ce fut un grand citoyen.
Dans sa patrie, il est vénéré comme chez nous Winkelried et Davel. Mais il n'appartient pas seulement à l'Amérique : il est entré dans Thistoire. Sa vie est riche en sublimes leçons, leçons d'énergie, de probité, de justice, de modestie, de franche jovialité, d'abnégation.
Que ces leçons s'égrènent dans vos coeurs et que vous preniez autant de plaisir à lire ces pages que j'en eus à les écrire. C'est mon vœu et ce sera ma récompense.
EuG. M.
Sauvage berceau.
En 1769, Daniel Boon, le célèbre chasseur, quitta sa ferme et sa famille, en Virginie, et se dirigea vers l'Ouest; il avait appris qu'il se trouvait là un coin de terre merveilleux, le plus riche de l'Amérique du Nord, le Kentucky, que les sauvages Indiens nommaient le « territoire sombre et sanglant ». Après un pénible voyage à travers des chaînes de montagnes, il arriva sur une colline d'où il contempla avec ravissement la vaste plaine qui s'étendait au nord-ouest.
C'était un pays de forêts et d'herbages, une nature sauvage et presque vierge ; dans les vallées larges et bien arrosées, les fauves abondaient ; l'ours et l'élan rôdaient dans les bois ; des troupeaux de buffles pâturaient sans crainte. La nuit, les loups hurlaient autour du campement. Et, toujours, les Indiens guettaient, défendant leurs territoires contre les blancs envahisseurs.
C'est là, dans cette terre pleine de promesses, que, la guerre de l'Indépendance étant terminée, un grand nombre de citoyens de la libre Amérique vinrent chercher un asile, un foyer. C'était la marche vers l'ouest qui commençait. On abandonnait les rives de l'Atlantique, leurs plaines et leurs vallées pour se diriger vers les monts AUeghany, les franchir et descendre vers les terres nouvelles.
En 1780, Abraham Lincoln, le grand'père de notre héros, vendit ses domaines de la Virginie et se joignit aux émigrés. Cette vente lui avait rapporté quelques milliers de dollars avec lesquels il acheta trois lots de terre, dans la vallée de la Green River, près des villes actuelles de
Covington et Louisville. Il y amena sa femme et ses cinq enfants dont le cadet avait deux ans.
Le vieil Abraham'[Lincoln était l'ami et le parent de Daniel Boone. Ses ^enfants l'avaient suivi avec enthousiasme, car ils aimaient la vie solitaire en pleine forêt et se plaisaient au travail comme à la chasse ; très souvent, l'un n'allait pas^^sans l'autre : il fallait poser l'outil et prendre le fusil pour abattre un fauve ou un Indien.
Un jour de l'an 1784, dans une clairière où il travaillait avec ses trois garçons, Abraham tomba mort, tué par la balle d'un Peau-Rouge caché dans les buissons. L'un des fils s'en alla demander^du secours au fort le plus voisin^ pendant que l'aîné, Mordecai, courait à la cabane et s'armait de sa carabine. De là, il aperçut un Indien qui bondissait vers le plus jeune frère, le petit Thomas, qu'on avait laissé près du cadavre du père. Que faire ? Il passa le canon de son arme entre deux poutres de la cabane ; l'émotion lui poignit le cœur ; il se ressaisit, il visa une amulette blanche que le sauvage portait sur la poitrine et fut assez adroit pour atteindre l'Indien qui s'affaissa sur le sol.
C'est ainsi que Dieu sauva la vie de ce jeune enfant qui devait devenir le père du grand Abraham Lincoln.
Après cette sanglante journée, Mordecai hérita des biens du père, selon les lois du pays. Il vengea la mort de son père en se livrant pendant ses loisirs à la chasse des Peaux-Rouges. Il fut d'ailleurs un homme très considéré et revêtit la charge de juge puis celle de député à la législature du Kentucky.
Le cadet, Thomas, devint un garçon de ferme, louant ses services ici et là et gagnant peu. Il n'y avait pas d'école où aller, et il n'apprit jamais à lire; il ne sut jamais non plus exactement quel était son nom : on l'appelait tantôt Lincoln, Linkorn, Linculm ou Linkern. Plus tard, sa femme lui apprit à former les lettres de sa signature.
Il entra en apprentissage chez un charpentier nommé Hanks. A vingt-huit ans, il épousa la nièce de son patron^