SAUVAGE BERCEAU Ç
Nancy Hanks, une orpheline d'un lustre plus jeune que lui, à la taille élancée et aux traits anguleux. Encline à la mélancolie, elle était très intelligente et possédait une forte mémoire, un jugement sûr et droit. Elle aimait à lire et, comme les livres étaient rares, elle lisait sa Bible et s'en nourrissait avec ardeur. Elle montra, en mainte occasion, beaucoup d'héroïsme et de sang-froid. Sa mentalité l'élevait au-dessus des gens de son entourrage, au-dessus de son mari. D'ailleurs, la condition sociale des Hanks était supérieure à celle des Lincoln.
La noce fut bruyante, le banquet plantureux et varié, la joie très grande : une vraie noce flamande.
Le pasteur qui bénit leur union exerçait, à côté de son ministère, la profession de charpentier.
Thomas emmena sa femme dans un hameau près de Elisabethtown. Ils habitèrent une mauvaise hutte qui, plus tard, servit d'étable. C'est là que naquit leur premier enfant, Sarah.
Dans ce pays, où tous les colons savaient manier la hache, le métier de charpentier ne nourrissait p*as son homme ni sa famille. Thomas était très pauvre et l'avenir ne lui souriait pas. Il devint colon à son tour.
Il abandonna son premier foyer, traversa la rivière Nolin Creek et s'établit sur l'autre versant, près de Hodgensville. Le terrain, à peine défriché, maigre et presque stérile, avait peu de valeur. Mais il y avait là une source délicieuse ombragée par un bouquet d'arbres. Cette eau jaillissante donna son nom à la ferme : Rock Spring, la source du rocher.
Thomas abattit des arbres et, avec leur tronc brut, il construisit une cabane. C'était un logis fort misérable. Une mauvaise porte donnait accès à une seule pièce éclairée par une petite fenêtre sans vitre. La terre battue servait de plancher. Les poutres, non équarries ou mal assujetties, laissaient entre elles des interstices où passaient le vent, la pluie et le froid et par où l'on pouvait apercevoir le paysage des alentours. Sur l'un des côtés, un foyer
lO CHAPITRE PREMIER
vaste servait de cuisine ; la fumée s'échappait par une cheminée extérieure en bois, dont la base reposait sur le sol et qui n'atteignait par la hauteur du toit. Ils dormaient sur des peaux d'animaux posées à terre. En hiver, ils grelottaient même auprès du feu.
D'aucuns assurent que Thomas possédait une vache et que, outre ses outils, il avait un métier à tisser et un rouet.
C'est dans cette cabane que Nancy mit au monde Abraham Lincoln, le 12 février 1809. Par une froide matinée, Thomas l'annonça aux Hanks qui demeuraient à deux milles de là. Le petit Dennis Hanks vint à Rock Spring avec sa mère qui s'occupa du nouveau-né, le lava et le revêtit d'une flanelle et donna à l'accouchée des baies cuites dans du miel.
Abraham passa les quatre premières années de sa vie à Rock Spring, puis quatre autres années à quinze milles de là, sur la rivière Knob. Ce fut une enfance rude. Abraham n'eut pour berceau que les bras de sa bonne mère ; pour compagnons de jeu que sa sœur et son cousin Dennis, pour lieu de récréation que la solitaire forêt.
Il ne donna jamais de souci à sa mère, excepté pour son vêtement qu'elle filait et tissait elle-même. Il allait pieds nus ; quelquefois, il se fabriquait des sandales avec de l'écorce de bouleau. Il se plaisait dans les bois; il péchait dans les anses ombragées de la rivière; il tendait des pièges aux lapins et aux rats musqués ; il accompagnait son père à la chasse ; il poursuivait les abeilles pour découvrir leur nid sur les arbres.
A peine âgé de cinq ans, il rencontra un soldat, et ce fut son souvenir le plus lointain. « Ce jour-là, raconte-t-il, j'étais allé à la pêche et j'avais pris un petit poisson que je rapportais à la maison. Je vis un soldat sur le chemin, et, comme j'avais toujours entendu dire chez nous qu'il fallait être bon pour les soldats, je lui donnai mon poisson. »
Un dimanche, il descendit vers la rivière avec un compagnon; il avait aperçu, la veille, une couvée de perdrix sur l'autre rive; il voulut voir ces oiseaux, mais il n'y