CHAPITRE CINQUIÈME
Au chapitre troisième de cette partie, nous avons laissé M. Dubuc au moment où il disait adieu à la magistrature et rentrait dans la vie privée. C'était en 1909, Il avait soixanteneuf ans. Dans peu de mois il quitterait les sommets ensoleillés de l’âge mûr, pour pénétrer, d'après la commune croyance, dans la plaine ombreuse et paisible de la vieillesse.
Un plaisant a dit: « En vieillissant, on se corrige plus de ses qualités que de ses défauts. » Si c'est une règle, nous allons constatef tout de suite une belle exception. Joubert, lui, donne ce conseil aux jeunes gens et aux vieillards: «Pour bien faire, il faut oublier qu'on est vieux quand on est vieux, ‘èt ne pas trop sentir qu'on’est jéune quand on est jeune. » Dubuc va pratiquer la première Partie de cet aphorisme après avoir accompli la’ seconde. ‘ ‘
Sa vie publique a été une ascension continue, sans déclin, qui s'est terminée au zénith. La vie personnelle de tout homme s'achève fatalement par la mort, et cela est une descente, descente vers la tombe, quelquefois
brusque, soudaine comme une chute, d’autres fois lente, douce, belle à contempler encore, comme le soleil s'inclinant à l'horizon et se couchant dans sa gloire. C'est le soir d'un beau jour. Telle sera la fin de l'homme estimable que nous avons suivi jusqu'à présent
autant par le cœur peut-être que par l'esprit.
Le juge Dubuc était depuis plusieurs années ” affecté d'une maladie de cœur. En mars 1908, au cours d'un procès qui durait depüis deux jours et demi, frappé d'une prostration extrême, on avait dû le transporter chez lui êt le condamner à garder la chambre pendant de longues semaines. Peu de temps après sa retraite en 1909, il consulta un spécialiste de Chicago. L'Hippocrate américain lui prescrivit, outre l'inévitable repos absolu et le calme, un séjour annuel dans les États du Sud pendant l'hiver: il y pourrait passer les journées et. les\soirées au grand air et coucher, uit, les fêhêtres ouvertes.
IN s'empressa d'exécuter les ordres de la Au mois de janvier suivant il était à la Nouvelle-Orléans, jouissant d'un ciel qu'il compare à celui de juillet au Manitoba. Pour se distraire il visite les juges d'origine française de la ville, siège parfois avec eux au palais de justice, visite les autorités ecclésiastiques, et, aimablement invité par le cardinal
” Gibbons en villégiature chez un de ses frères, va prendre avec l'illustre Cardinal un repas assaisonné d'une ‘conversation des plus intéressantes, ce qui, pour le juge, était toujours le meilleur plat. « Le Cardinal âgé de soixante- ‘quinze ans, écrivait-il au sortir de Îà, est unpetit homme fluet, mais encore vigoureux, et d'une vive intelligence. »
À la fin de mars il était de retour à Winnipeg. La nostälgie l'avait rappelé trop tôt. Le froid était encore vif: il contracta une bronchite aiguë qui mit ses jours en danger. C'est à l'automne de cette année 1909 qu'il prit sa retraite. Après la fête qui en marqua la date, il se dirigea vers le Sud. Mäis cette fois il n'était 'pas seul: sa femme et deux de ses filles l'accompagnaient. L'endroit choisi fut, au sud de la Californie, Coronado Beach, véritable Eden situé dans la baie de San Diego.
Revenu au mois de mai 1910, il descendit à Montréal trois mois plus tard pour assister ‘au Congrès eucharistique, pendant que sa femme et ses filles continuaient leur. route vers la France. Sa dévotion envers la saifite Eucharistie fit pour lui de la semaine du Congrès des jours de paradis. Ne
‘La fin de l'automne le vit redescendre à la- Nouvelle-Orléans. Le 24 décembre il écrit :
à sa sœur: (« Dans deux jours, j'aurai soixanñte- *.
dix ans révolus. Est-ce bien vrai que je suis
no
si vieux que cela? Je ne le crois pas, je ne le sens pas. » Puis jetant un coup d'œil sur sa vie, comme il aimait souvent à le faire, il ajoute: « J'ai eu ma bonne part de vie et ma large part de bonheur en ce monde. Quand Dieu voudra m'appeler, je n'aurai pas à.me plaindre. Je le remercie. de tout: 57 Deux jours après, il revient à la charge: « Soixantedix ans. C'est fait! Pas jeune Suis-je vieux 7... [Il semble que l'âme qui pense et le cœur qui sent n'ont point d'âge. »
Au mois de mai suivant, il s'embarqua à New-York pour aller en Europe retrouver sa femme et ses filles. C'était son troisième voyage transocéanjque: le second ävait eu lieu quatre ans plus tôt, après une dangereuse attaque de sa maladie.
Ce troisième voyage n'eut de spécial que la participation de Monsieur et Madame Dubuc au pèlerinage des Pères Assomptionistes en Terre Sainte. Le paquebot l'Étoile, mouillé devant Marseille, leva l'ancre le 4 septembre. H n'avait à bord que des pèlerins, au nombre
de cent trente, dont trente-cinq prêtres et …
quelques religieuses. La chapelle du navire permettait à neuf prêtres de: dire la messe en même temps. Chaque jour, l'après-midi ou le soir, le'P. Gerbier, directeur du pêlerinage, faisait une conférence sur les îles et les promontoires entrevus pendant le jour et sur
les autres pays qui bordent la Méditerranée.
Ces conférences instructives, faites dans un beau langage avec ça et là une pointe d'humour, ravissaient [le juge. Ajoutons que le ciel rivalisait avec la mer pour rendre le voyage de tout point agréable.
Alexandrie, le Caire, le figuier de la sainte Famille, Memphiss les Pyramidgs, Port Saïd, Jaffa, s'offrirent tour à tour à Lure regards, et enfin Jérusalem. Jérusalem pour notre grand chrétien c'était la. Ville Sainte entre toutes, témoin du mystère auguste de notre rédemption. Une émotion intense s'était emparée de lui en y posant le pied. Le lendemain, en assistant à la sainte messe à l'église du saint Sépulcre, au moment de la communion et, après la messe, en baisant la pierre même
- du tombeau du Sauveur, ses larmes se don-
nèrent libre cours. «Les prières ordinaires,
avouait-il ingénument, ne me venaient pas à
. la pensée ; je ne savais que pleurer. » Les
‘ mêmes émotions se renouvelèrent à Bethléem dans la basilique de la Nativité.
:: * Après Jérusalem, Jéricho et la Mer Morte, ce furen& Nazareth, Cana, Tibériade, Capharnaüm, Damas et, non loin de cette dernière ville, Baalbdk, l'ancienne Héliopolis des Grecs, remarquable seulement par ses ruines, mais ruines qui font rêver, écrivait le juge. Six colonnes restent encore debout: elles ont
soixante et quelques pieds de haut et sept pieds de diamètre. Sur ces colonnes, formant l'entablement, étaient posés d'énormes blocs de pierre. Trois de ces blocs, aujourd'hui sur le sol, ont àu delà de soixante pieds de longueur, douze pieds de largeur et neuf
pieds d'épaisseur. Vrai travail de titans.
De Damas les pèlerins se dirigèrent vers Beyrouth, de là à Athènes puis à Constantinople. Pour visiter la mosquée de Sainte- Sophie il leur fallut mettre des sandales assez grandes pour envelopper leurs chaussures.
Dans une autre mosquée les sandales firent défaut, de sorte que nos voyageurs durent se : déchausser et, leurs souliers à la main, déambuler ainsi sur les parvis sacrés.
Un autre endroit visité, fut le mont Athos situé à l'extrémité sud-orientale de la Pres qu'ile de: Salonique, célèbre par ses antiques monastères de moines grecs et russes. Le juge nous apprend que ces moines n'admettent aucune femme sur tout leur territoire; ils poussent même l'exclusion du beau sexe jusqu'à n'y permettre aucune femelle d'animaux quelconques: ni vache, ni chatte, ni poule, rien!
L'escale suivante se fit à Messine. De là le paquebot transporta les voyageurs à Naples. Viendrait ensuite le terme du pèêlerinage, Marseille. Mais nos deux pèlerins, désireux de prolonger leur séjour en Italie, dirent adieu
à leurs compagnons de route. En saluant le Père directeur, ils ne purent s'empêcher de faire réflexion que pour un pèlerinage de pénitence, comme on le leur avait dit, ils n'y avaient goûté que, des jouissances, et qu'à ce prix "volontiers ils consentiraient à passer ‘le reste de leürs jours dans une pareille pénitence.
[s se rendirent à Rome. Tous deux avaient . déjà visité la Ville Éternelle deux fois. Ils voulurent néanmoins y demeurer ; trois mois Pour satisfaire leur piété plutôt que leur curiosité. D'une audience privée avec le Saint- Père Pie X, Madame Dubuc rapporta une relique: la calotte du Pape, échangée pour une calotte neuve aimablement acceptée par le doux Pontife. - *
Au mois de mars 1912 ils quittent Rome et, le mois suivant, après une heureuse traversée, ils abordent à Montréal. Vers la fin de mai, ils sont de retour à Winnipeg parmi leurs enfants et leurs petits-enfants, d'autant plus heureux de se retrouver tous ensemble que l'absence a été plus longue.
Une -petite fête intime avait été préparée pour ce jour béni, fête telle que la pouvait souhaiter cet homme bon qui aimait tant les enfants; et l'on sait par ailleurs qu'il n'eët rien comme le dernier- âge pour comprendre l'enfance et l'aimer.
Des monologues furent dits avec grâce, des chants, une piécette, et, afin que les plus jeunes y jouassent un rôle, le rideau s'écarta à un moment donné pour laisser voir un spectacle des plus charmants: sur quatre coussins de fantaisie placés sur le tapis, reposaient quatr& bébés de trois à sept mois, venus accroître la famille pendant l'absence des grands-parents. Chacun avait à la main ou sur la poitrine un petit drapeau portant un mot de bienvenue aux voyageurs. Restait pour ceüx-ci un problème à résoudre: ces quatre mioches appartenaient à quatre foyers . différents’ comment les distribuer sans erreur ? Le juge eut beau examiner les lignes, le teint, les traits et les reporter sur tel papa, telle maman, rien n'y fit, fl dut rendre les armes. La grand'maman, naturellement plus experte
‘en cet art subtil et délicat, parvint, mais non
sans peine, à les classer tous les quatre. À ce moment, le juge avisant un cinquième’ bébé couché près des autres, vêtu comme eux, de même taille, mais plus sage, le prit par le bras et, avec un grand sérieux, comme un homme pris au piège, demanda: « À qui celuici appartient-il ?.» La petite Renée, cinq
-ans, qui se tenait auprès, espiègle, l'œil tendu,
poussa un cri de joie, en battant des mains, un vrai cri de triomphe: « C'est ma poupée!»
Trois semaines plus tard, un autre événeiment de plus grande envergure ajoutait à Ja joie de la familles Le 14 juin, les journaux de Winnipeg ainsi que toute la presse du Canada annonçaïent que le Roi venait d'élever au rang de Chevaliers de l'ordre de Saint- Michel et de Saigt-George trois Canadiens de l'Ouest: L'hon.’ Rodmond Roblin, premier ministre du Manitoba, l'hon. Richard McBride, Premier ministre de la Colombie Anglaise, l'hon. Joseph Dubüc, ci-devant juge en chef du Manitoba. Celui-ci était le premier Canadien français de l'Ouest à recevoir pareille distinction. De très nombreuses visites de .
catholiques et de protestants de Winnipeg, de Saint-Boniface et autres lieux, des lettres et des télégrammes venus de tous les points du Canada, démontrèrent abondamment äâu juge en quelle estime on le tenait. Et de fait non seulement cet homme ne se connaissait point d'ennemis, mais il n'avait même pas d'envieux: on ne pouvait le jalouser; l'estime, l'affection l'emportaient sur tout autre “sen-
timent.
La faveur royale conférait au dignitaire le titre de « Sir », à sa femme celui de « Lady ». L'insigne est une croix d'or à sept branches, contenant. au centre le médaillon de’ ‘saint Michel terrassant le dragon avec l'exergue:
Auspiciim melioris aevi. (présage d'un temps meilleur). - Le 11 s'agissait mairitenant pour Sir Joseph.
Dubuc de se choisir une devise. Il voulut ÿ ‘ mettre ce qui avait fait, on peut le dire, la passion de sa vie: la justice et la vérité. Il inscrivit donc les trois mots: Juste et vrai. Devise simple, sans panache, : mais portant en elle, devant Dieu et devant les hommes, ce qui fait l'homme: vraiment grand.
Quelques jours après, if descendit à Québéc…. pour assister au premier Congrès de la Langue . française. Son attachement bien connu à sa langue maternelle, ses efforts pour lui assurer à la Législature du Manitoba, dans les statuts et dans les journaux de la Chambre comme aussi dans les écoles, une égalité parfaite avec la langue anglaise, l'avaient fait choisir, dès l'année précédente, comme un des vice-présidents d'honneur du Congrès. Tout récemment on Îui avait demandé de présenter l'adresse de bienvenue des congressistes au lieutenant-gouverneur, Sir François Langelier. Il en fit une belle et solide pièce d'éloquence. Le spectacle était réconfortant de voir ce noble vieillard revendiquer avec force et avec une grande hauteur de vues les droits’ du français dans toutes les provinces du Dominion. « La langue française, disait-il, est,
avec Ja religion catholique et l'amour de notre . .
a LES DERNIÈRES GERBES , 253
pays, le dépôt le plus sacré que nous aient légué. nos ancêtres. » Rappglant l'équité parfaite avec laquelle la province de Québec observe le pacte fédératif de 1867, il fait cette réflexion qui avait une saveur “particulière dans la bouche du vieux Manitobain:
«Elle donne aux populations, de certaines .
-autres provinces: des exemples et des leçons de bon civisme, de libéralité, de largeur de vue ‘qui, nous l'espérons, finiront par s'imposer. » Il proélama l'absolue détermination des Canadiens français (à conserver et à cultiver le doux parler que nous avons appris sur les
genoux ‘de nos mères ». Îl termine par cette .
envolée de légitime orgueil. et d'espérance: « Nous sommes fiers: de songer que, malgré les vicissitudes et les tribulations de ces héros qui furent nos pères; il y a encore, sur ce sol d'Amérique, une nationalité française pleine de sève et de vigueur, à laquelle, nous n'en ‘pouvons douter, l'avenir réserve de’ superbes | destinées. » ‘
À la séance de clôture, le 29 juin, Sir Joseph ‘ Dubuc fut le premier laïque élu membre du Comité permanent du Congrès de la Langue française au Ganada.
[l'avait été créé chevalier le 14 juin. L'investiture se fit le ler septembre à l'Hôtel du. Gouvernement, : à Winnipeg, par le duc de Connaught lui-même, gouverneur" général du
Be
Canada, en présence de plusieurs personnages de marque, et selon l'antique, cérémonial:
* Joseph ‘Dubuc, un genou en terre, reçoit un coup du plat de l'épée sur l'épaule et dans ses mains.les lettres patentes ornées du grand
sceau royal. Il se relève Sir Joseph Dubuc,
chevalier de Saint-Michel et de Saint-George.
À la fin de l'automne, pour échappèr aux morsures ‘du froid manitobain, il se voit encore obligé, à l'instar des oiseaux migrateurs, de prendre le chemin des États-Unis. Bien malgré lui: car il était fatigué de tous ces voyages et il préférait infiniment les joies de la famille
agrandie, parmi $es enfants et ses petits-.
enfants.
Écrivant à sa sœur religieuse, il n'oublie pas qu'il aura bientôt soixante-douze ans.
« Songes-y donc, ma fille, soixante-douze ans! .Grâce à Dieu, je ne le sens guère... Ma carcasse, qui n'est pas trop désossée, ne sonne pas encore le squelette. »
Au printemps de 1913; encore retenu à | la Nouvelle-Orléans, il apprend certaines nouvelles qui le mordent au cœur. Son refuge est, comme d'habitude, dans les vues de la foi et dans la prière. « J'ai assez de foi et de confiance en Dieu, écrit-il, pour m'en remettre à sa divine Providence. Mais la pauvre nature
Lest là. Elle supporte les coups qui la frappent,
mais non sans gémir.» Il se hâte d'ajouter, “parlant pour lui-même et sa généreuse comi-
pagne: « Nous gémissons, mais nous ne mur-
murons pas. » Dans une circonstance analogue,
Louis Veuillot avait écrit: « Je pleure, mais .
j'aime; je souffre, mais je crois; je ne suis pas
écrasé, je suis à genoux.» Les grandes âmes
se rencontrent ainsi au pied de la .croix.
Les lettres de Dubuc à sa sœur, dans l'été
et l'automne de 1913, sont de plus en plus
nourries des pensées de.la foi. La vision de l'au-delà ne le quitte guère. Ce n'est pas qu'il
ait le pressentiment de sa fin prochaine. Ayant
rappelé qu'il faut passer en pêlerins dans ce
monde parmi les ronces et les épines avec une
croix sur le dos, et que la vraie patrie est là-
haut, il continue: « Quelques bonnes âmes,
comme toi, ont hâte d'y arriver. D'autres
moins parfaites, telles que moi, sont bien
aises de languir encore longtemps dans cette
vallée de larmes. » .
A Los Angeles, en Californie, où il est rendu
avec sa femme et sa fille Jeanne depuis la mi-
novembre, il a subi une forte attaque de son
ancienne maladie de foie. «Mais, dit-il, .
quatre mouches de moutarde, l'une après
l'autre, tout en me brûlant le côté, ont eu
raison de l'ennemi. »
La fête de Noël — pour lui la dernière — approchait. Outre les consolations spirituelles
que sa ‘tendre et intélligente piété se promettait, il y avait la grande joie de recevoir une lettre, ou mieux la lettre de sa sœur religieuse. À ce propos, qu'on me permette ° de relever un détail de l'exquise intimité qui . unissait le frère et la sœur. Elle, de seize ans plus jeune que son frère, était sa filleule. De à un amour fraternel réciproque qui, de la part du parrain, rappelait par son ardeur et ses effusions l'amour maternel de Madame de Sévigné pour la comtesse de Grignan. On'en jugera par ce fait, où les correspondants négligents — Dieu ‘sait s'il y en a sur notre planète! — trouveront peut-être de l'héroïsme. Un pacte avait été conclu: le frère écrirait souvent, à certaines époques toutes les se-.
maines; [a sœur, devenue religieuse, ne pouvant, pour des motifs élevés que l'on saisit aisément, se ‘livrer à un pareil échange de causeries épistolaires, écrirait longuement, très longuement, mais une seule fois par année.
Et tous deux, furent fidèles, absolument fidèles à leurs promesses: le frère ne se fatiguant pas d'écrire lettres sur lettres avec la perspective d'une seule réponse; la sœur se retenant de ne point répondre à chäque ‘ effusion du frère qu'elle aimait comme son père, et, vers fa Noël, laissant enfin déborder son cœur sur les pages qui s'ajoutaient aux pages. &
eo n
Le temps de Noël avait été choisi, parce ‘:
que le lendèmain de la grande fête, 26 .décembre, \étai l'anniversaire de, naissance ‘du bien-aimé frère, Justement, le, 18 décembre de cette année 1913, Joseph écrivait. à sa « chère petite sœur »: « Si je ne peux pas te reprocher d'écrire souvent, je püis au moins te rendre le témoignage d'être bien régulière dans ta correspondance. Tu m'écris ponctuellement. une fois par année. Pour cela, tu n'y as jamais manqué; je t'en fais mon compliment. » Après lui avoir dit pour la millième
‘fois combien il l'aime, il poursuit: « Je l'at-
tends ta lettre; -je la sens venir;. je soupire après sôn arrivée. Qu'il me tarde de la recevoir, de la tenir dans ma maijn, de l'ouvrir, de la parcourir. avec avidité, de savourer les choses tendres et délicieuses qu'elle me dira! »
Le jour de Noël, il est dans la joie: il a communié le matin, et puis il reçoit la bénie lettre de.sa sœur. Tout de suite, il prend la plume et débute ainsi: « Elle m'est arrivée ta lettre annuelle, attendue depuis des jours et des jours. » Ce devait être sa dernière lettre à la religieuse. Il ne pressent rien de rave encore. « Tu ne veux pas, écrit-il, que je me dise vieux. Mais le fait est, là; la preuve n'est pas discutable. Les années se sont amoncelées sur ma tête. J'en aurai soixante- treize
bien comptées; demain. Leur poids, il est 9 ;
vrai, ne m'accable pas trop encore: je vois clair, j'entends assez bien, je marche lestement, et jaime avec mon cœur de vingt, trente et quarante ans. Que d'actions de grâces ne dois-je pas au bon Dieu! »
Le jour de l'an apporta au voyageur et à ses deux compagnes la part de bonheur intime. que nos traditions ont su conserver à cette belle fête.
En la fête des Rois, le 6 janvier, il communia selon son habitude à l'une des messes qui se disaient à la cathédrale. I] ne se doutait point qu'il venait de prendre son viatique pour le grand voyage. Dans l'après-midi, l'Eden embaumé qu'est Los Angeles l'attira vers un . des parcs de la ville. Il jouissait de l'air pur, des ombres discrètes du parc et des fleurs qui bordaient les sentiers, lorsqu'un malaise . poignant lui étreignit soudain la poitrine. Selon sa constante habitude lorsqu'il se promenait seul, et fidèle à sa dévotion de toujours envers la sainte Vierge, il disait doucement son chapelet. Alors, serrant les grains du chapelet qu'il tenait dans la poche de son habit, il jeta vers le ciel cette suplique: « Bonne Mère, ne m'abandonnez pas en cet. endroit; si je dois mourir, donnez-moi au moins la force de me rendre chez moi.» Sa prière fut exaucée. Le mal disparut aussi vite qu'il “était venu.
Mais le lendemain matin, l'attaque se renoùvela avec aggravation. Appelé en toute hâte, le médecin prescrivit des toniques et promit de revenir le soir. La journée fut paisible, Le malade — son chapelet toujours à portée de sa main — la passa tantôt sur son” lit, tantôt dans un fauteuil. Il causait avec sa femme‘et sa fille; celle-ci lui ayant annoncé la visite prochaine d'une amie de Winnipeg qui lui avait joué récemment un mauvais , tour, lle ne put se défendre d'ajouter:
— Je vais le lui faire sentir, et de‘la belle façon! h
— N'en fais rien, ma fille, réplique vivement le charitable vieillard, n'en fais rien. Montretoi plutôt aimable; oublie le passé. Le bon Dieu le veut ainsi.
‘ [1 continua, en donnant à Jeanne les plus judicieux conseils sur la conduite de sa vie, à travers les joies et les peines que lui réservait l'avenir. L'avenir ne serait pas long pour cette jeune personne accomplie, que, cinq années à peine plus tard, une influenza compliquée - de pneumonie devait emporter en trois’ jours. Mais qu'on était loin alors de ces pensées lugubres!
Sir Joseph est donc calme; il est heureux, mêtne gai; il éprouve un bien-être singulier. = Sans doute, il ne se fait pas totalement illusion. }
Racontant l'incident de la veille, il remarque: ”
« J'ai le cœur très faible. Je sais que je puis mourir subitement. Que la volonté du bon Dieu soit faite! Je suis toujours, prêt. »
Les premières ombres du soir s'étendent
sur la ville. Nous approchons du dénouement.
À un moment donné où Jeanne a quitté la chambfe pour descendre au,salon, le malade demande où elle est. Madame, Dubuc lui ‘ répond, mais, sans plus d'inquiétüde, elle poursuit la conversation interrompue. Bientôt le silence que garde son mari l'intrigue, elle l'observe, se penche sur lui:-pas un mouvement, pas un battement du cœur, pas un souffle, et, dans le regard fixe, plus rien de la "vie. ( La morû avait fait sort œuvre tout doucement, en sileçe, sans secousse et apparemment sans douleur,| comme pour éphrgner à ce corps sensible, à cette âme délicate les affres des derniers moments, et à ce cœur si tendre les déchirements des derniers adieux. Mais elle n'avait point pris au dépourvu ce sage chrétien, (toujours prêt ».
M. l'abbé Conaty, neveu de l'évèque de Los Angeles, mandé par téléphone, s'autorisa de l'opinion commune des médecins et des théologiens sur l'intervalle qui sépare la mort ‘apparente de la mort réelle: il donna l'absolution sous condition et de même manière
administra le précieux sacrement de l'Extrême-
Onction.
Le lendemain, avant le départ du train - o pour Winnipeg, Mgr Conaty célébra un ser- ê
vice solennel dans sa cathédrale. Condisciple de Joseph Dubuc au collège de Montréal, qu'il affectionnait beaucoup et dont il avait reçu de fréquentes visites en ces derniers mois, il sut faire ressortir dans son éloge, avant l'absoute, l'esprit de foi du défunt et la parfaite intégrité de son caractère. Ce sera justement le leit-motiv des hommages que le Canada tout entier va décerner à cet homme de bien.
La nouvelle de la mort de Sir Joseph Dubuc s'était promptement répandue dans nos pro vinces. Elle suscita partout, notamment au | Manitoba et dans la province de Québec, des témoignages de regret pour sa perte, d'admiration pour les exemples magnifiques qu'il lais-
sait derrière lui.
Les funérailles eurent lieu le 15 janvier ,
à la cathédrale de Saint-Boniface. Elles furent extrêmement solennelles et marquèrent bien l estime que l'on avait pour le défunt: le cortège, partant de la demeure de M. Bourgouin, ‘gendre de Sir Joseph et demeurant à Winnipeg, avait plus d'un mille de-long; on y voyait, à pied ouven voiture, toutes les classes de la
Mean
societé le comte de Bury représentant le ä AU
lieutenant-gouverneur, Sir Rodmond Roblin premier ministre du Manitoba, le chancelier et le président de l'Université, des juges, des avocats, des députés, et une foule compacte qui bientôt remplit l'immense cathédrale.
Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, entouré d'un grand nombre de prêtres, célébra le saint sacrifice. Avant l'absoute, l'éloquent prélat, dont la mort prématurée, l'année suivante, devait à son tour jeter le deuil dans tous les cœurs, esquissa à grands traits, dans les deux langues officielles, la carrière de celui que pleuraient sa famille et le diocèse, l'Église et la Patrie. Il en tira de fortes leçons pour tous les âges, pour tous les états, pour toutes les conditions sociales.
On ne sera pas surpris d'entendre ce vaillant champion de l'Église de l'Ouest et des droits de ses compatriotes s'écrier dans un beau mouvement: « À une époque où le servilisme est si commun et où les intérêts reli-: gieux et nationaux sont si facilement sacrifiés : à l'intérêt particulier des factions, il nous sera bien permis de féliciter le cher défunt de s'être toujours tenu debout devant les adversaires de la justice, d'avoir même, malgré l'aménité de son caractère, fait face à l'orage et surtout de n'avoir pas cédé devant les voluptés tentatrices de la fausse paix qui énerve les courages et fait plier le genou devant
l'idolé du jour en disant: « Tu triomphes, donc tu as raison!»
Ïl eut un mot délicat pour les hauts personnages de Winnipeg, et à la famille éplorée il rappela la sentence de l'apôtre, douce comme l'huile sur une plaie: « Ne pleurez pas à l'exemple de ceux qui n'ont point d'espérance », mais pensons que celui qui-va disparaître de nos yeux vit encore par sa belle âme immortellé, purifiée par le sang du Christ Jésus et accueillie par notre douce Mère du ciel, qu'il a si souvent. saluée avec amour et appelée d'avance à l'heure de sa mort. »
Après l'Église, les grands corps de l'État eurent leurs convocations, afin d'exprimer les sentiments qu'ils ne cessaient d'entretenir pour celui qui avait occupé parmi eux une si grande place.
A la Législature: du Manitobs, ce fut le premier ministre Sir Rodmond Roblin, appuyé par le chef de l'opposition, qui proposa une « résolution » où était brièvement tracée la noble carrière de l'ancien président de la Chambre.
Sir Joseph, on se le rappelle, avait été l'un des fondateurs de l'Université du Manitoba en 1877 et depuis vingt-six ans son Vice- Chancelier. Dès sa première réunion après les funérailles, l'Université lui rendit un hommage de haut style. Pour célébrer ses vertus,
. na
elle se souvint d' Horace et lui emprunta une strophe de l'ode que le grand poète consacre à; Quintilius Varus, ami de Virgile et le sien. Ergo Quintilium berpetuus sopor' Urget! Cui Pudor, et lustitiae soror - \ Incorrupta Fides, nudaque Veritas,
Quando ullum invenient parem?