CHAPITRE QUATRIÈME
Ernest Renan n'a pu s'empêcher de rendre ce beau témoignage à la vertu: « L'homme vaut en proportion du sentiment religieux qu'il emporte avec lui de sa première éducation et qui parfume toute sa: vie, »
En Joseph Dubuc, fidèle aux premiers enseignements qu'il avait reçus, à la voie qu'il S'était tracée droite et montante, ce n'était Pas simple affaire de sentiment: son christianisme avait.une base plus solide, à savoir la conviction, la raison éclairée par Ja foi, le rationabile obsequium de saint Paul.
L'esprit de foi, rayon divin qui illumine
l'intelligence comme le soleil les sommets cou- Verts de neige des hautes montagnes, répandit
toujours sur Joseph Dubuc sa bienfaisante
“lumière. Pensées, projets, paroles, actions, tout
chez Jui en était imprégné, fécondé, surélevé. La pensée de Dieu, la vue de sa Providence dans la conduite du monde comme dans les moindres détails de la vie lui était familière. De 1à, dix ans avant sa mort, ces aspirations intimes qu'il confiait à une âme capable de le
comprendre: « Je voudrais voler, planer dans .les hautes régions de la perfection. Mais.
‘Il feu croire que je ne suis pas fait pour voler. En pratiquant toutefois longtemps, on - ne sait pas ce qui peut arriver... » De là cette exclamation que l'on rencontre souvent sous sa plume: « Ah! qu'il fait bon d'être enfant de Dieu!» Sa foi était de cette belle texture, toute simple, toute unie. - Il aimait À redirek « La vie n'est pas un pique-nique. Il y a de nuages que de soleil, » À sa sœur religieuse il écrivait, lors des premiers départs de ses enfants devenus grands et qui allaient fonder, des foyers: «La ; vie est ainsi faite: quand les oiseaux ont des ailes, ils quittent le nid et se dispersent dans la campagne. » Nous avons dit plus haut sa
ns résignation devant l'élévation d'un autre au | à poste de juge en chef. Il y revenait en écrivant . à-sa sœur: «I! faut accepter le sacrifice êt
’l'offrir à Dieu. Le devoir nous le commande, -et.c'est dans l'accomplissement du devoir que ‘se trouve le bonheur surda-terre. » Lorsqu'un
Le premier grand, deuil frappa là, famille, il püt . E écrire : en touté sincérité:. « C'est notre pre. . mière-épreuve réelle. Nous remercions le bon Dieu de: nous avoir épargnés jusqu'aujour-
‘hui... » La joie dans la tribulation, au dire .
‘un Docteur dé l'Église, est un chant ne à
“Ja nuit: elle en a toute la sereine ‘beauté.
- . rempli. »
Dubuc était un priant convaincu. Dans un âge avancé, son esprit de foi lui faisait dire: (Quand je considère tout ce que Dieu a accordé à mes prières, je suis de plus en plus porté à avoir confiance dans la Prière persévérante. »
Il n'est rien que Dieu exige autant que la reçonnaissance pour les bienfaits reçus et
n'est-ce pas aussi le meilleur moyen d'en otenir de nouveaux ? L'Évangile nous raconte la guérison des dix lépreux; un seut revint pour remercier Jésus. .Le doux Sauveur
ne put retenir cétte observat) on] que son.
Cœur blessé mettait sur ses fèvres: « Est-ce
"que les dix n'ont pas été guéris? Et les neuf:
où sont-ils ? » Le cœur si.aimant et si délicat de Joseph Dubuc ne pouvait commettre cette faute. Trois ans avantÂsa mort, il confiait à sa
fidèle correspondante, a religieuse: « Depuis
longtemps, j'avais l'habitude de remercier Dieu, Particulièrement dans mes prières du matin et du soir. Mais maintenant, c'est une exclamation qui jaillit de mon âme plusieurs fois
Par jour. Je dis: « Merci, mon Dieu, merci ‘ Pour tous. vos bienfaits!» ‘Je suis si pénétré ‘ de la chose que cela me fait du bien d'exprimer
aïnsi avec élan la reconnaissance dont je suis
-.Lors d'une de ses visites à * Montréal, il
apprit- qu'une retraite fermée allait ,com-
mencer à Boucherville. Tout de suite, il se.
dirigea vers la Broquerie pour prendre part à ces saints exercices. ‘
Mgr Baunard dans sa Vie du général de Sonis, cite cette réflexion du pieux général: « Je he sais rien de consolant comme la prière, rien de grand comme les cérémonies de l'Église, rien de beau comme la liturgie. J'ai toujours quitté l'église avec peine. Je puis dire que le temps que j'y ai passé est'le meilleur temps de ma vie. » Dubuc aimait également l'église. Ses visites au saint Sacrement étaient très fréquentes. Après les séances de la cour, on le voyait, avant de rentrer chez lui, s'acheminer vers l'église Sainte-Marie pour y saluer. l'Hôte divin des tabernacles. Dans ses voyages en Europe, son premier soin était de .visiter
les églises; l'art profane et ses chefs-d'œuvre venaient ‘ensuite.
l] se faisait un devoir d'assister à la messe
tous Îes matins, Il y communiait souvent.
Après le décret sauveur de Pie X ce fut chaque jour. Aux grandes fêtes du foyer, aux grands anniversaires, il aimait à se voir entouré de toute sa famille au banquet sacré. Sa prière ordinaire après la communion, pendant son action de grâces, ressemble singulièrement à
celle du général de Sonis. I] se la paraphrasait
selon les besoins du moment: «O bon Jésus,
ei
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disait-il, vous. êtes tout, -vous savez tout, vous.
pouvez tout. Je ne suis rien, je n'ai rien, je ne puis rien. Si vous daignez venir dans mon cœur, c'est donc par pure condescendance pour ma petitesse, ma pauvreté et ma misère... Accordez-moi donc toutes les faveurs dont’ j'ai le plus grand besoin. »
Après Jésus, Marie. Il vivait cette règle de la piété chrétienne: Tout à Jésus par Marie. Il s'attardait même et longuement auprès de la Mère avant d'arriver au Fils. Nous l'avons remarqué dès son enfance: ses soixante cha pelets lors de la maladie de sa mère, et les. deux cents autres pour obtenir de faire ses études classiques, sont deux exemples entre
mille. Le lecteur n'a pas oublié’ les fréquentes
Visites du jeune Dubuc au sanctuaire de Notre- Dame de Pitié à Montréal. La fête du très Saint Rosaire qui se célébrait en ce temps-là le premier dimanche d'octobre, était pour lui l'une des grandes fêtes de l'année. Il la commençait le matin par la communion à une messe’ bâsse, la continuait par la grand'messe, et, l'après-midi, par les vêpres et la procession en l'honneur de Notre-Dame du Saint-Rosaire.
On peut dire que la sainte Vierge était au commencement de toutes-ses joies. Cette divine Mère l'en récompensa un jour, sinon
par un miracle, du moins par une jouissance très pure du cœur.
Ce fut au cours de son premier voyage ‘ d'Europe. Il venait de visiter Londres, Paris, Milan, Venise. Il se rendit à Lorette. On imagine l'émotion qui l'étreignit au seuil de la sainte demeure de Jésus, Marie, Joseph.
Sa correspondance sur ce point en est toute parfumée. Il apprit de plus à Lorette qu'il y avait non loin de là, à six ou sept milles, à Campo GCavallo, un sanctuaire où se voit, au-dessus dur tabernacle, une peinture miraculeuse de petite dimension, vingt pouces sur douze, représentant la sainte Vierge avec Notre-Seigneur descendus de la croix ‘et posé sur ses genoux, une Mater Dolorosa. Ses yeux sont tournés vers le ciel. Elle les abaisse parfois vers ceux qui la prient.
Il n'en fallait pas davantage pour excitér chez notre voyageur sa piété et aussi — il ne s'en cachait pas, — sa curiosité. Le voilà rendu à Campo Cavallo. Le prêtre, gardien de la chapelle, confirme l'exactitude des renseigne- -ments donnés sur l'image miraculeuse. Dubuc s'agenouille à la balustrade, tout près de l'autel. Pendant qu'il prie- la Madone, les yeux attachés sur elle, il la voit à deux ou trois reprises baisser les yeux vers lui. Le desservant s'approche et lui suggère d'entrer dans le sanctuaire, de monter sur l'escabeau
qu'il colle à l'autel et de regarder ainsi de très près la sainte image. Dubuc n'hésite pas, il monte, et là, tout près, à la hauteur même de la peinture et priant la sainte Vierge avec plus de ferveur que jamais, il voit les yeux de la Mater Dolorosa, remplis de tristesse, s'abaisser encore une fois vers lui avec douceur. «Je descendis aussitôt, dit-il, profondément impressionné, et allai m'agenouiller dans la nef où je priai longtemps. »
Nullement crédule ni à l'affût de phéno- .mènes extraordinaires, il se demandait ensuite:
«Était-ce un miracle? Étaitce une illusion 2... Si c'est une illüsion, je l'aime quand même, car elle m'a procuré une des émotions les plus douces de ma vie. »
. Le cœur aimant de M. Dubuc était connu au loin et au large. On ne s'adressait jamais à lui en vain. Il était la bonté même. On se souvient du dire populaire: « Le bpn M. Dubuc, le bon juge Dubuc.» Il avait de qui tenir:
son père et sa mère cultivaient la charité entre toutes leurs vertus. Jamais pauvre n'avait quitté la maison sans secours, même dans les circonstances les plus difficiles. ,
Le juge racontait le fait suivant: Un soir qu'il tombait me pluie torrentielle, un pauvre homme se présenie et demande, pour l'amour du bon Dieu, qu'oà lui permette d'aller cou-
cher dans la grange. — « Avez-vous soupé ? »
s'informe la mère. — « Non, Madame. J'ai déjà frappé à dix portes pour un gîte. » — « Attendez. » Elle lui prépare à souper, dispose une ‘chambre pour lui et, le lendemain, ne le laisse partir qu'après un bon déjeuner.
Le fils n'oublia jamais ces magnifiques leçons de bienfaisance. Dans sa pauvreté, il ne regrettait qu'une chose: c'était de ne pouvoir faire-de plus grandes charités.
Sa bonté de cœur le portait à interpréter favorablement les actions des autres. Il disait tenir cette pratique*de Mgr Taché, lequel lui avait souvent répété qu'il y a en général chez la plupart des hommes plus d'ignorance que de malice. La sentence de Joubert:
€ Quand mes amis sont borgnes je les regarde de profil », ne lui suffisait pas: il étendait sa bienveillance à tout le monde, même à ses ennemis. Alors qu'il était juge, un protestant de Winnipeg lui fit un tort considérable. L'occasion de se venger s'offrit à lui, à quelques temps de là, très belle et très facile. Il s'en garda bien, au su de l'autre. Quelques jours après, il quittait le palais de justice pour passer à Saint-Boniface. C'était le soir. Arrivé au pont, il aperçoit un individu, seul, qui évidemment l'attendait. C'était son homme.
Que voulait-il? Le remercier d'avoir été si bon pour lui: il exprimait en même temps
toute son admiration pour une telle conduite. «Mais, Monsieur, repartit le magistrat, je n'ai fait que ce que ma religion nous demande. » Le juge ajoutait: « Ce brave homme se serait jeté à mes genoux, si les protestants n'avaient pas les genoux si raides! »
. Dans ses excellentes notes biographiques sur Sir Joseph Dubuc, M. le‘juge Prud'homme, après avoir dit la collaboration de Sir Joseph aux œuvres de charité du diocèse, ajoute une Phrase que je voudrais, avec l'indulgente permission de Lady Dubuc, insérer dans ces pages: «Il fut secondé admirablement sous ce rapport par le zèle et le dévouement de Lady Dubuc, dans les organisations de tous genres, pour les fondations de charité, le soulâgement des pauvres et des orphelins et le soutien des missions. » Complétons la pensée et disons que cette collaboration fut faite avec la plus exquise réserve, suivant ce mot d'Ozanam: « Le rôle des femmes chrétiennes ressemble à celui des anges gardiens: elles peuvent conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux.» Nous voilà loin du féminisme contemporain qui, s'il n'est retenu
dans de justes bornes, fait éclater les cadres
de la famille et en détruit l'essentielle unité. Au reste la conduite de Lady Dubuc était basée sur de solides motifs. Elle's'en expli-
quait de cette sorte à son mari: (€ Quand on
part pour le grand voyage, nos biens restent où ils sont: nos parents nous accompagnent jusqu'au cimetière; nos œuvres seules nous suivent de f'autre côté.» On ne pouvait mieux dire, et cette forte pensée rejoignait la maxime de saint François de Sales: « Le salut est montré à la foi, il est préparé à l'espérance, mais il n'est donné qu'à la charité, »
La charité et l'humilité sont deux vertus que Jésus, « doux et humble. de Cœur», a voulu voir régner en souveraines dans son Église. Les vrais disciples du Sauveur les possèdent toutes deux, à des degrés divers, mais toujours inséparablement unies.
M. Dubuc en fut un exemple remarquable.
Son humilité ne le cédait en rien à sa charité. Jamais homme ne fut moins infatué de sa personne où de ses succès ou des honneurs qu'il reçut. Nul panache chez lui. Encore moins la morgue des parvenus. Très digne toujours sans doute, mais en même temps si simple, si aimable, si avenant. On le voyait causer avec les plus humbles, avec les ouvriers, : les enfants, et toujours de ce ton sympathique et vivant qui ne le quittait pas.
L'humilité fait ainsi pencher les cœurs riches de vertus, comme les fruits font une branche: qui en est bien chargée.
Dans ses lettres à sa femme il déplorait souvent ses fautes. Il ne manquait pas d'ajouter: € Pardonne-moi... aime-moi bien quand même. » .
Sir Joseph Dubuc n'avait pas honte de ses origines. Nous avons déjà signalé ce point.
La suite nous en fournira encore un bel exemple.
Dom Benoît, dans sa Vie de Mgr Taché, rappelant le choix- que l'évêque de Saint- Boniface avait fait de certains jeunes laïques de la province de Québec pour l'aider dans le développernent de ses œuvres, caractérise l'un d'eux, Joseph Dubuc, par ces mots: « Jeune avocat, au tempérament chevaleresque. » C'est bien dit. Du chevalier il possédait les dons essentiels: la distinction, la courtoisie, l'ardeur conquérante, et surtout une haute conception de l'honneur chrétien. Le lecteur n'a sans doute pas oublié certains traits qui se rapportent à cette qualité. Nous n'en ajouterons qu'un Seul.
En 1871, un an avant son mariage, on luj donna urie marque de confiance spéciale. Une
jeune fille des environs de Saint-Boniface, était,
fiancée à un jeune homme qui demeurait assez . Join de [à et qui se voyait dans l'impossibilité de venir la chercher pour le mariage. Il s'agissait de la conduire en voiture à ce poste
éloigné. On ne crut pouvoir mieux faire que de confier cette tâche délicate à. l'avocat Dubuc. Voici ce que la dame ainsi chaperonnée racontait plus tard au’ sujet des péripéties de ce voyage. |
Nous montons en voiture, La conversation s'engage aussitôt, et.vous savez qu'avec M. Dubuc ‘elle ne languissait jamais. Nous arrivons à un grand bois qu'il fallait traverser dans toute sä longueur. La route était étroite, ombragée, Absolument déserte, et puis la brunante sévançait. Mon compagnon me dit:
« Mademoiselle, ne craignez-vous pas de vous aventurer seule avec moi dans ce bois 2... »
Je le regardai, et, définitivement assurée, je répondis: « Mais nullement, Monsieur. » Eh!
bien, tout le temps que dura le trajet dans cette forêt solitaire et sombre, il ne cessa de me parler de choses sérieuses, édifiantes, tirées de ses nombreuses lectures de l'Évangile, de l'histoire de l'Église, etc., et cela sans effort, le plus naturellement du monde, et toujours de ce ton vif et captivant qui lui était très ‘personnel.
Nous parvenons au village. Mon fiancé . nous apprend qu'il n'est pas encore prêt avec sa famille à célébrer le mariage.’ M. Dubuc lui dit: «Comme cette demoiselle m'a été confiée, .permettez que je la conduise chez M. le Curé qui jugera ce que les circonstances
demandent. » On ne pouvait être, n'est-ce pas, ni plus fidèle, ni plus discret.
Une dernière marque du sens profondément chrétien de cet homme, fut l'amour, le culte de ses parents.
Aujourd'hui que dans bien des régions de l'un et l'autre hémisphère, l'impatience de toute gêne, de tout joug, de toute autorité, va jusqu'à tarir au cœur des enfants l'obéissance, le respect, l'amour même envers leurs parents, il fait bon voir dans le cœur d'un’ fils, depuis son enfance jusqu'à un âge avancé, les plus beaux sentiments d'affection filiale, de vénération et de dévouement.
Le chapitre premier de cet ouvrage nous a déjà introduits dans l'intimité de la famille Dubuc à Sainte-Martine, à Saint-Remi, et à Saint-Michel. Le père était un de ces admirables chrétiens qui ont été et sont encore comme les bases solides de notre édifice paroissial: pieux, honnête, actif, grave dans ses paroles, unissant la bonté à la fermeté, toujours prêt à approuver et à seconder les ordres, les désirs mêmes des autorités ecclésiastiques.
Il se savait de plus. possesseur de cette perle que l'homme va chercher bien loin, si tant est qu'il la trouve, je veux dire la € femme forte», dont le livre des Proverbes nous a tracé. lirgmortelle figure en ses pages. Aussi
l'auteur sacré ajoute-t-il: « Son époux se [ève et redit ses louanges: ses fils se lèvent et la proclament bienheureuse. »
* Madame Dubuc, on s'en souvient, était adorée de ses enfants, Elle ne leur passait aucun caprice, mais elle était si juste, si bonne, si tendre. Qu'on nous permette ici ce petit trait. Un soir, où elle tenait à garder son monde autour d'elle, un de ses grands garçons, âgé de dix-neuf à vingt ans, venait d'atteler. Il se présente à sa mère.
— Où vas-tu comme ça ? ‘interroge-t-elle.
— Je vais veiller.
— Non, pas ce soir, va dételer.
Et le fils, moitié souriant, moitié penaud:
& Mon Dieu, maman, comme vous êtes mau-
vaise!» Mais en même temps il la prend.
dans ses bras et l'embrasse avec effusion.
Joseph Dubuc emporta au Manitoba sa très vive affection pour ses vieux parents.
Quelque temps après son mariage, à l'instigation même de sa femme qui-disait: « Dans léur cas, petite aide fait grand bien », il n'hésita point à s'imposer avec elle certaines pri-
vations pour former ‘une légère allocation qui leur était envoyée chaque mois. « Nous n'en”
serons pas plus pauvres, se disaient-ils l'un à l'autre; ils prieront pour nous, et Dieu nous bénira. » Devenu precureur général en 1874, ‘et par là même voyant ses appointements
augmentés, Dubuc doubla son offrande. Au bout de cinq mois, il dut se démettre de sa charge; mais il ne voulut diminuer en rien le montant de l'envoi. Lorsqu'il descendit à Ottawa pour la session de1879, il ne manqua pas d'aller voir ses parents à Saint-Michel. Au cours de la visite, il demanda à sa mère si elle avait de la monnaie pour changer un billet de dix piastres. « Vingt piastres, si tu veux, reprit-elle avec une bonhomie charmante. Tu ne, sais donc pas que je suis rentière, maintenant? Je ‘ne suis plus la femme pauvre d'autrefois. Quand j'ai besoin d'une verge d'indienne ou autre chose, je ne suis pas obligée comme alors, faute d'argent, d'aller au village vendre deux douzaines d'œufs-ou deux livres de beurre.» Et enveloppant son fils d'un regard affectueux: « Nous sommes riches, maintenant: on nous sert une belle redevance mensuelle comme à des seigneurs!» Le cœur .de Joseph trouvait là sa meilleure récompense.
Au mois de novembre de la même année 1879, il fut nommé juge. Un de ses premiers actes fut d'augmenter considérablement la somme expédiée chaque mois à Saint-Michel; somme qui permettait même aux deux vénérables destinataires de vivre convenablement sans autre ressource. Malgré la difficulté des. temps qu'il traversa par la suite, le juge ne voulut jamais rabattre d'un sou la rente ainsi
- constuées « Cette petite somme que i ‘envoie pique mois à nos chers vieux parents, écrivait-
| te sœur, est la partie de mon salaire que : | À ‘ai le plus de: plaisir à ‘dépenser. »
- Dix ans plus tard, mars 1889, son père
s ’éteignait douncement-dans la paix du’Seigneur,
à l'âge: de quatre-vingt-un. ans. Désormais
l'amour du fils va se concentrer “ur sa rhère. Ses lettres sont. très fréquentes, elles. se . font de plus en plus affectueuses: il écrit à sa.
«chère vieille. maman », il mêle agréablement
l'humour à la piété,. il console, il encourage celle que l'âge et la maladie minent sourdement. « Nous sommes sur la terre, lui écrit-il,
pour faire notre devoir de chrétiens, accepter ,
les craix..que Dieu nous envoie et mériter. le ciel. »
Dubuc célèbrent le’ vingt-cinquième anniver:
saire de leur mariage: Le lendemain, le juge "envoie une Îongue lettre -à”sa. mère pour lui raconter l'événement. La fête a commencé à l'église par une grand'messe où le père, la mère et les dix enfants ont fait la sainte communion. Au déjeuner prélude de la fête du
- soir, le .lieutenant-fouverneur a fait un dis-
cours en “anglais, Mgr Langevin en français ainsi que Mgr Ritchot. . (J'ai répondu en
français, et en anglais. J'ai dit que si j'avais’
réussi dans la vie, je le devais aux enseigne-
Le 26 juin 1897, Monsieur et Madame
s 7 7 LE. CHRÉTIEN Le 239
ments. de ma bonne vieille mère. Si vous aviez" été ici, j'aurais été heureux de vous
‘présenter à ces distingués personnages et leur.
dire: Voilà celle à qui je dbis tout cé que je “suis. » [[ {a remercie. affectueusement, surtout
d'avoir fait de lui «un honnête homme et un |
-bon chrétien». I] ‘termine par ce mot délicat: : (Et maintenant vous attirez sur nous et nos familles les bénédictions du-ciel.» - Au cours de ces fêtes la petite: Jeanne àvait beaucoup eritendu parler de la vénérable grand'mère de Saint-Michel. ‘ Elle se mit toût de suite à méditer un projet et à y intéresser le cief et [a terre. Le‘1l juillet, le juge écrit à sa. mère: €GLa petite -Marie-Jeanne va tous les soirs à l'église dire deux. ‘“hapeletsi Vous ne vous imaginez pas pourquoi elle prie avec
tant de ferveur. .Je vais vous le dire. Elle
‘ demande au petit Jésus de me faire aller dans la province de’ Québec pendant les vacances; Car, je lui ai promis que la première fois que j'irais, je l'emmènerais avec moi!
tour.» «Je veux aller voir grand'maman, . dit-elle, je n'ai jamais vù de grand maman, moi.» La prière de l'enfant fut exaucée, . "Rour la plus grande joie de l'aieule et de 5a petite-fille:
L Vers la fin de cette-année 1897; 21 décembre, écrivant à sa mère, lé juge touche encore une
fois la corde de {a reconnaissance: ses SUCCÈS
# Lt *æ.
C'est sôn
sont. dus après Dieu à ses bons parents, qui lui ont appris dès l'enfance à prier Dieu et à marcher droit dans le chemin de l'honneur et de la probité. Six jours plus tard, le 27, ses cinquante-Sept ans ne l'empêchent pas de se faire petit enfant aux genoux de sa mère de quatre-vingt-un ans. Il écrit: « À ce moment-là {matin du jour de l'an), je vous demande de me bénir ainsi que ma famille.
La bénédiction d'une mère est appréciée au ciel. »
J'ai dit que dans sa correspondance l'humour alterne parfois avec le sérieux de [à pensée. Îl badine ainsi avec sa vieille mère: « Ma femme m'a fait prendre une purgation.
Or, de nos jours, quänd on se purge, il faut s'abstenir de manger pendant deux jours au moins. Depuis hier, j'ai pris cinqstasses de sel et.de séné et une petite tasse'de Houillon, voilà tout. J'ai une faim de loup: Je mangerais des pelures de patates, des queues d'oignons, des ailes de; grenouilles, des oreilles de coq, des cailloux bouillis qüoi! Mais non, il faut jeûner, jeûner toute la journée d'au-, jourd'hui, jeûüner encore germain, demain le. grand jour de la Pentecôte]... à —
M. Dubuc ne se contentait pas d'écrire. à sa mère, il lui rendait visite autant que ses occupations et ses finances lé jui permettaieñt.
- Chaque. visite était une fête pour ces deux
LE CHRÉTIEN ° 24i
cœurs si bien faits pour se comprendre et s'aimer. La’ bonne maman était fière de son fils. Son triomphe était d'être conduite à l'église et chez les amis au bras du juge. On‘ lui disait: « Que vous êtes heureuse, Madame, d'avoir un tel fils!» Aussi, pour lui plaire, fallait-il que celui-ci, durant son séjour à Saint-Michel, portât constamment la redingote et le chapeau haut de forme. ‘
Comme elle ne dépensait pas tout ce que son fils lui envoyait, elle .lui- remettait. le | surplus. Il l'en reprenait doucement, insistant pour qu'elle augmentât peu à peu son bienêtre. «Non, non, reprenait-elle avec son habituel esprit d'abnégation et son ferme bon sens, je ne serais pas plus heureuse en dépensant davantage. »
La dernière visite se fit au mois d'août 1897. Durant plusieurs. jours ils purent jouir l'un de l'autre. IIS étaient loin de soupçonner qu'ils ne se reverraient plus ici-bas. « Et pourtant, remarquait le juge plus tard, comme si un, secret pressentiment sé fût emparé de nous, nos conversations,: nos relations furent ‘encore, s’il est possible, plus vives, plus intimes, plus tendres. que jamais. Au moment du départ, je la tins serrée dans mes bras. Nous étions émus tous deux jusqu'aux lartiées. Puis, ce fut le dernier adieu. » ‘
Le 27 février 1899, cette admirable femme,
après quelques jours seulement de maladie,
remettait sa belle âme à son Créateur. Elle était Âgée de quatre-vingt-trois ans. Le juge était à lire la lettre qui lui apprenait la grave .maladie de sa mère, lorsqu'un télégramme vint
brusquement lui annoncer sa mort. Il eut le
regret de ne pouvoir assister à ses funérailles. La Cour d'Appel siégeant au complet, il lui était impossible de se faire remplacer. Mais l'amour du fils ne cessera, jusqu'à la fin de sa propre vie, de suivre par ses prières et son souvenir l'âme de sa mère au delà de la tombe:
es