‹ Un grand chrétien, Sir Joseph Dubuc, 1840-1914Chapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sainte-Martine’ est un village que baigne de ses eaux limpides une rivière àux gracieux méandres et répondant au nom héroïque de « Châteauguay ». On sait que sur ses bords, à quelque dix milles en amont du village, se dresse 1€ monument commémoratif de la « bataille de Châteauguay » (1813). Élevé par le Parlement canadien en 1895, il rappelle l'un des plus beaux faits d'armes de notre histoire, la victoire du colonel de Salaberry et de.ses trois cents voltigeurs sur une armée d'invasion de sept mille Américains.

Sainte-Martine est le chef-lieu du comté de Châteauguay.

L'un des rangs de la paroisse s'appelle :

« Petite Côte Saint-Joseph. » C'est là que:

naquit, le 26 décembre 1840, Joseph Dubuc, premier fruit de l'union de Joseph Dubuc et de Marie-Euphémie Garañnd. Quatorze autres “enfants, sept garçons et sept filles, — une de ces belles familles patriarcales qui sont, de

nos jours encore, l'honneur de bien des paroisses — devaient successivement apporter au foyer un surcroît de vie et de bonheur. La bénédiction promise à Abraham n'a jamais fait des malheureux. Et puis, on ne craignait pas les berceaux pleins en ce temps-là. Époux foncièremknts chrétiens, ils se fiaient à la: Providence pour tout conduire; et leur espoir en Dieu se trouva si admirablement justifié que, à la mort du père en 1889, sa femme et lui étaient sur le point de célébrer leurs noces d'or, entourés de onze enfants bien vivants et d'une multitude de petits-enfants et d'arrièrepetits-enfants. La mère, elle, devait encore faire la joie de tout ce monde dix autres années.

L'un et l'autre de petite instruction mais d'une grande dignité naturelle, ils étaient remarquables par cette courtoisie de bon aloi qui met tout le monde à l'aise. On disait de la mère: « Comme elle reçoit bien!» Dans l'oraison funèbre de Sir Joseph Dubuc, Mgr Langevin fera cette observation: «Il semble qu'il s'élève de ce vieux sol de la province de Québec, sanctifié et fécondé par trois siècles de foi éclairée et généreuse, qui a suscité tant de héros et d'héroïnes, des - émanations sacrées qui entourent le berceau de nos hommes vraiment dignes de ce nom :

et qui les préparent à leur noble carrière. »

La famille Dubuc était originaire de Normandie. On aimait à y chanter la délicieuse cantilène, si populaire au Canada: « J'irai revoir ma Normandie ». Nous verrons plus loin les recherches que Joseph fit à Rouen pour retrouver les traces de,ses ancêtres.

Envoyé à l'école de la Petite Côte, à l'âge de six ans, il montra vite la vivacité de sa mémoire et sa belle intelligence. Au bout de cinq ou six mois, il lisait facilement dans ce merveilleux livre d'autrefois, terme de nos ambitions d’aspirants-lecteurs, les Devoirs du Chrétien.

Il allait bientôt quitter Sainte-Martine. Il en emporterait des souvenirs qu'il évoquerait plus tard à la manière d'un tableau de Millet. « Je me rappelle, écrivait-il, la maison”rustique et proprette que nous habitions, la laiterie blanchie à la chaux où ma mère terait son lait et confectionnait d'excellent beurre, le faur traditionnel des fermes du Bas-Canada, le jardin qui, sous la main industrieuse de ma mère, produisait une foule d'excellentes choses, la petite rivière qui traverseit notre terre à trois quarts de mille de la maison,’ coulant au milieu de taillis de frênes, d'ormes et de tilleuls, et où nous allions pêcher à la ligne de la carpe et de la barbotte. C'est là que je me livrai à mes premiers jeux enfantins, que j'acquis mes premières notions d'équitation

ur

en enfourchant le vieux cheval que mon père ramenait des champs. » — Îl n'aurait eu garde d'oublier sa première formation religieuse. Il continue donc: « Je me souviens aussi que depuis l'âge de deux ou trois ans, mes parents m'emmenaient à la messe tous les dimanches, et que ma pieuse mère me fit apprendre bien jeune toutes mes prières, à genoux, à ses pieds et appuyé sur elle. »

La famille grandissait, les enfants poussaient comme du bon blé: six déjà égayaient le foyer. Il se trouva que la terre de deux arpents sur trente devenait insuffisante à nourrir la maisonnée. M. Dubuc la vendit, en acheta une autre de trois arpents Sur trente à Saint- Remi, comté de Napierville, et, à l'été de 1848, y conduisit sa famille. Madame Dubuc revenait par là dans sa paroisse natale.

La localité choisie, appelée « Les Terres noires », était à deux milles et demi du village. :

M. Dubuc avait escompté l'aidé de son aîné, Joseph. Elle ne lui fit pas défaut. L'enfant, il est vrai, n'avait que huit ans; mais

- bien découplé, alerte, énergique, attentif aux directions données, il allait rendre à son père “les services les plus appréciés. On le vit tout de suite manier le rateau et jouer de la faucille avec les douleurs de reins et les entailles cuisantes aux doigts que celle-ci donnait aux

travailleurs encore novices. Et combien ne fallait-il pas de ces coups de faucille pour mettre en javelles un arpent de blé! alors que les belles engerbeuses d'aujourd'hui vous abattent cet arpent le temps d'une chänson. La faux elle-même ne servait d'abord que pour couper les avoines courtes et peu fournies.

Devenant plus en usage par la suite, on lui livra toutes les céréales, sauf le blé réservé à la faucille. Pour trancher le blé, il fallait d'abord en empoigner une gerbe, ce qui n'allait pas sans saisir du même coup les terribles chardons qui croissaient parmi les blés. Comme protection contre ces épines, on se munissait de mitaines en peau de mouton: protection pas toujours suffisante, paraît-il.

Il y avait aussi le battage. La batteuse mécanique n'existait encore évidemment que dans la région des possibles. Même la bonne vieille machine à battre avec ses deux chevaux forçant l'allure sans avancer, commençait seulement à se répandre. L'instrument ordinaire était le fléau: frappant en cadence le grain étendu sur l'aire, il devait pendant bien des années encore faire résonner de son bruit monotone les granges de nos campagnes. — Comme tous les cultivateurs laborieux, M. Dubuc était très matinal: que de fois, lorsque les premières lueurs de l'aube blanchissaient l'horizon, son fléau et celui de Joseph avaient

égrené plusieurs airées à la clarté douteuse d'une janterne en ferblanc troué! Par surcroît, en dehors des heures de classe, il y avait bien souvent pour notre petit homme et son frère cadet le jeu du fléau: excellent exercice et, dans nos longs hivers canadiens, moyen fort économique de se réchauffer.

Joseph mettait tout son cœur à tout ce qu'il faisait, et ç'a été le secret de sa magnifique ascension. Actif à la maison, il l'était non moins en classe.

L'école de Saint-Remi s'élevait alois sur la terre même de M. Dubuc. L'instituteur était M. Ambroise Sanguinet, fils d'un patriote exécuté lors des troubles de 37. — Dès que la moisson de 1848 fut engrangée et les patates entassées dans la cave, l'enfant reprit ses livres. Il s'y jeta avec l'ambition de tenir la tête de sa classe, ambition parfaitement. légitime dont il ne se départit jamais en aucune phase de sa vie. La grammaire, l'histoire, la géographie, l'arithmétique furent tour à tour et à la fois l'objet de ses études; l'arithmétique surtout, pour laquelle il se sentait un attrait particulier, ce qui déjà dénotait chez lui un esprit sérieux et pénétrant. Là par exemple où il s'avouait vaincu, en mauvaise compagnie, au fin fond de la classe, c'était la calligraphie; et, ma foi, à en juger

par sa correspondance, il ne s'en est jamais bien relevé. .

Au printemps de 1849, l'écolier dut s'absenter de la classe pendant le temps des semailles.’ Son père labourait avec ses deux meilleurs chevaux, et lui, conduisant une vieille jument attelée à une herse triangulaire, hersait.le pré à la suite de son père; avant longtemps, il tiendra même lés manchons de la charrue.

En 1850, Joseph allait avoir ses dix ans.

On le jugea mûr pour sa première communion.

Comme cette âme si bonne, si pieuse, si pure, se serait délectée bien auperavant dans la réception du Corps sacré de Jésus! Mais le décret sauveur de Pie X ne viendrait que plus d'un demi-siècle plus tard.

Les explications du catéchisme par le vicaire de la paroisse, M. Dubé, tombaient dans une terre admirablement préparée. Dès son bas âge, la mère de Joseph le prenait sur ses genoux et peu à peu versait dans son esprit la connaissance des principaux mystères et des grandes vérités de la religion. Très vif et curieux, l'enfant la harcelait de questions sur Dieu, la sainte Trinité, Jésus-Christ, la sainte Vierge, le ciel, l'enfer. Par-dessus tout, on lui inspirait la crainte et l'amour de Dieu

‘avec une très grande horreur du péché. Cette

scène, sur laquelle se penche le ciel entier, ne se repète-t-elle pas encore dans nos familles vraiment chrétiennes ? Heureux les enfants à qui Dieu donne de telles mères! Heureux les peuples où se multiplient de pareilles familles!

Le 29 juin avait été choisi pour le grand” jour de la première communion des enfants de la paroisse.

La veille, Joseph fit une bonrë- confession

générale; et, le soir avant de se retirer, il alla se jeter aux pieds de ses parents émus jusqu'aux larmes, pour leur demander pardon de ses fautes de désobéissance ou autres et solliciter une bénédiction qu'ils lui donnèrent en l'étreignant sur leur cœur.

/ Le 29 au matin, la mère revêtit l'enfant de l’habit soigneusement confectionné par ellemême avec la redingote en drap noir qu'avait portée le papa le jour de son mariage. Elle Jui attacha au bras le brassard en soie blanche, et tous trois partirent pour l'église. Il rappelait plus tard, non säns émotion, l'impression profonde, croissante, qui l'envahissait sur la route, et surtout au moment où, à la sainte Table, entre son père .et-sa mère, il reçut pour la première fois le Dieu de l'Eucharistie. — « J'aurais été heureux, ajoutait-il, si le divin Maître m'eût demandé, à cette minute précise, le sacrifice de ma vie, pour aller jouir immédiatement de sa vue au paradis. »

Déjà, en ce temps-là et même bien avant, je suppose, saint Pierre n'aurait pas voulu laisser passer sa fête, sans le tribut, parfois copieux, de ses larmes. La famille revint de l'église par une pluie torrentielle. Mais qu'importait le trouble des éléments? La joie, l'immense joie était au cœur, et, avec elle, le printemps et ses parfums, ses oiseaux, ses fleurs, et le soleil dans l'azur.

Messire Pierre Bédard était curé de la paroisse de Saint-Remi, de. fait son fondateur en 1830; il devait la diriger jusqu'en 1863. Il fut un de ces admirables prêtres séculiers qui ont tant fait pour la haute éducation de la race canadienne. S'il ne put, comme les Curatteau, les Brassard, les Girouard, les Ducharme, d'autres encore, élever de toutes pièces un collège classique, il s'employa du moins avec le plus grand zèle à y diriger les enfants bien doués de sa paroisse. Il y poussait les fils des riches cultivateurs. Quant aux pauvres, où il remarquait d'heureuses dispositions de l'esprit et du cœur, il leur consacrait une forte partie de ses revenus.

C'est ainsi que le clergé séculier et régulier, les professions libérales, comme encore des communautés de femmes, lui doivent des membres nombreux et utiles.

Rien d'étonnant donc si, à Saint-Remi, les dimanches des vacances, on voyait à la porte de l'église, après la grand'messe, tout un groupe de jeunes gens sur lequel s'arrêtaient complaisamment les regards des paroissiens,, voire, au dire de Joseph, ceux des jeunes paroissiennes. C'étaient les collégiens. Leur costume les distinguait: habit bleu foncé ou noir, selon le collège, quelqués-uns munis sur les coutures d'une ligne blanche, ceinture bleue ou verte, casquette de drap noir avec visière en cuir verni. La plupart fils de cultivateurs, ils apparaissaient à Joseph transformés, dégrossis, stylés, l'air distingué et même, chez ceux qui portaient Ja casquette légèrement renversée sur oreille, un peu crâne. I se prit à les admirer; à les envier, et voilà que l'idée d'un cours éféssique, peu de semaines après sa première communion, s'empara‘ de son âme. Elle n'en devait plus sortir. D'humble et pauvre fils d'habitant, il se métamorphoserait lui aussi en un de ces jeunes élèves bien- tournés, élégants, la cible de maintes œillades, pour devenir un jour prêtre, avocat, que sait-on. ? Le beau rêve se heurtait violemment .à.l'obstacle de la pauvreté. Pour renverser ce mur incormmmode, ik ne lui faudra pas moins de dix ‘années de travail, de démarches” variées, et surtout de prières sans

cesse avivées par la plus inconfusible espérance,

in spem contra sbem. :

Admis au sanctuaire après sa première communion, vêtu du blanc surplis et de la demi-soutané noire — encore d'usage en ce temps-là et qui, partant de la ceinture, allait battre les mollets, appelée pour cela jupe —

il s'avançait gravement et sentait les regards de tous, du moins il le croyait, se centraliser sur lui. Il put bientôt servir la messe; il en garda l'habitude bien au delà de ses vingt ans: ce que Notre-Seigneur récompensa par une dévotion très vive à la sainte Eucharistie.

Les deux années suivantes, son père, malgré l'extrême désir qu'il avait de l'envoyer à l'école, dut le garder à la maison pour les travaux de ferme. Dur sacrifice pour Joseph qui voyait le ciel de ses rêves se tendre de nuées

# sombres.

” Mais voici que, au mois de décembre 1853, une éclaircie parmi les nuages vint raviver l'espérance de l'enfant. M. Dubuc avait à voyager une partie de l'hiver, pour charroyer le grain, aller vendre ce grain et autres produits à Montréal. Un soir de décembre, il dit à Joseph: « Je pense que tu vas pouvoir retourner à l'école. Mais pour cela il faudra te lever de bon matin et faire le travail ordinaire de chaque jour, soigner. les animaux le matin, à midi et le soir, couper et rentrer le bois à la

maison. En te hâtant, tu pourras suivre la classe une couple d'heures le matin, autant l'après-midi. Quand je serai ici je t'aiderai. » — Pour qui fait chaque chose en son temps un jour en vaut trois. C'était tout de même chèrement acheter l'avantage de poursuivre ses études. Mais l'enfant ne demandait rien de plus et il en remercia Dieu cômme d’ une faveur exceptionñielle,

Ses deux années d'absence’ l'avaient mis en retard parmi ses ancièns camarades d'école, et il n'avait que la soirée pour étudier. Mais” il y mit une telle ardeur envahissante ‘qu ‘au bout de deux ou trois semaines, il avait repris la tête dé la classe et la gardait. Ce n'était pas sans de rudes privations. Bien des fois, racontait-il, lorsqu'il était occupé à scier ou . à fendre du bois au souffle d'un vent glacial, il sentait le froid le mordre aux pieds. Il se gardait bien d'aller se chauffer au bon gros poêle de la cuisine, c'eût été perdre trop de temps. Pour rétablir la chaleur' aux extré-.

mités, il plantait là scie, hache, et bûche, et s'élançait comme une flèche sur le chemin de ferme. Après une course effrénée de trois ou quatre cents verges, il revenait au bûcher, essoufflé, haletant, mais réchauffé à fond d un bout à l'autre.

L'hiver de 1854 conduisit la mère de Joseph aux, portes du tombeau.. La naissance du

onzième enfant avait été laborieuse. Elle

faiblit graduellement pendant quelques se-:

maines; tous s'attendaient à sa mort prochaine. -

Elle-même en était convaincue. Ün soir qu'elle remerciait une voisine de ses soins charitables, elle ajouta: « Ce ne sera pas long maintenant;

je suis bien résignée à la volonté de. Dieu, | mais mes pauvres enfants!» Et des. larmes |

côulèrent sur ses joues amaigriés.

Joseph, qui ‘adorait sa mère, avait été témoin de cette scène. Suffoqué par la dou- ‘jeur, il se précipita hors” de la'chambre. pour aller s'effondrer auprès de son lit, avec des sanglots et des supplications au Dieu de toute miséricorde.. Il pria longtemps; le sommeï ne venait point; dans le silence de la nuit, ja grande horloge soñnait. les heures, comme le clocher de l'église le glas des morts. L'enfant

s'adressait tantôt à Notre-Seigneur, tantôt ‘à .

la sainte Vierge: il bromit dix communions à l'un, à l’autre soixante chapelets. |

.. L'épreuve avait assez duré. Au bout d'un jour ou .deux, un mieux sensible se déclara chez.la mère: elle était sauvée ‘On imagine la ferveur avec laquelle le fils accomplit sa double promesse. . .

Les deux beaux-hivers d'études furent vite écoulés....Hélas! l'école. ne devait pas revoir de longtemps celui qui brûlait de la fréquenter.

Joseph était devenu de plus en plus nécessaire à la maison: Les travaux de la ferme le reprirent tout entier. Il aimait plus tard à les rappeler à ses enfants, comme une leçon d'humilité en même temps que d'endurance.

« Tous ces ouvrages, disait-il, je les AT faits: labourer, herser, semer, faucher, couper à a faucille, engerber, battre, cribler, vanner, creu-. ser des fossés souvent dans l'eau glacée, faire de la clôture, érocher un champ, le parcourir planche par planche pour en arracher cette gueuse de moutarde, abattre de gros arbres, les couper et les fendre eh bois de corde, faire de la terre neuve, en afrachant les petites souches et en brûlant les grosses sur place. »

Parmi tous ces travaux il ne perdait pas de vue un seul instant l'idéal un jour entrevu: le collège et ses suites. Il avait un secret pressentiment que Dieu le lui. réservait. Encouragé par sa mère qui, au commencement de

- chaque année, lui disait: «Prie bien le bon

Dieu, cher enfant; si nous pouvons avoir une bonne récolte, nous essaierons de te mettre’ aù collège.» Il multipliait ses prières, les faisait chaque jour plus nombreuses et plus pressantes. « Que de Pater et d'Ave, avouait-il, n'ai-je pas répétés, que de chapelets n'ai-je pas dits sur mes doigts en travaillant seul au milieu des chiämps, et en revenant le soir à la maison!» Ê ‘

Comme tous les enfants, il aimait le jeu.

Mais il n'avait pas le temps de s'y livrer, sauf aux heures des repas et le dimanche.

-__ Attentif à ne rien perdre de ce qu'il avait acquis à l'école, et craignant de laisser rouiller sa plume, il la faisait courir, le soir, sur le papier. Or le papier, même.en ce temps-là, ne se donnait point. Pour l'économiser, l'enfant prenait un de ses vieux cahiers d'école, déjà chargés d'écritures, et, ouvrant un livre à une page quelconque, il la transcrivait d'abord entre les lignes, puis transversalement de haut en bas, puis de biais, jusqu'à ce que les feuillets; sillonnés en tous sens par la plume pesamment conduite, fussent devenus à peu près noirs.

- Plus encore que l'écriture, la lecture l'attirait. Elle fut une passion de toute sa vie. . Que ne l'est-elle d'un plus grand nombre de jeunes gens, voire d'hommes faits! Nous entendons sans doute la lecture sérieuse qui est pour l'âme l'huile dans la lampe. La bibliothèque de la maison n'était päs grosse. Les livres d'école, plus quelques volumes rouges et verts, dorés sur tranche, obtenus en prix par ses

frères, ses sœurs et lui, Geneviève de Brabant,

Valentin et 'la croix de bois, Le bon Fridolin et le méchant Thierry, etc. Passé l'âge dés petits jeux, à quatorze ou quinze ans, Joseph lait quelques instants après le repas de midi, le soir à la chandelle, le dimanche entre les 7 ?

offices. Souvent il emportait son livre au champ, et pendant qu'il laissait souffler les chevaux, ou que son père et ses frères s'étendaient sous un arbre pour prendre quelques . instants de repos, il saisissait le volume et en lisait avidement quelques pages.

Ï était bien trop timide pour demander à qui que ce fût, surtout à M. le curé l'accès à leur bibliothèque. Une Bonne voisine lui prêta un jour, motu proprio, une petite philo-

sophie «à l'usage des jeunes demoiselles ».

Il lut et relut l'opuscule et en apprit par cœur la plus grande partie. Trop pauvre pour s'abonner à un journal même hebdomadaire, s’il lui en tombait un par hasard sous la main, il le lisait d'un bout à l'autre, y compris les annonces.

Son goût pour l'étude n'avait pas échappé à ses parents. Dans leur pauvreté, ils souffraient de ne pouvoir y donner suite, Lui, avec cette exquise délicatesse qui lui était naturelle, évitait, pour ne pas les affliger davantage, d'amener la conversation sur ce sujet, dans leurs causeries au coin du feu.

Ï estimait que ses père et mère lui léguaient en héritage mieux que des louis d'or, à savoir, une forte éducation chrétienne de l'esprit et du cœur.

Nous avons déjà dit quelque chose des soins de la mère pour élever ses enfants. Elle

en faisait son œuvre de prédilection, sachant bien que pour une mère chrétienne il n'en est pas de plus belle, de plus nécessaire, de plus méritoire devant Dieu et la société.

Elle leur parlait de Dieu, leur enseignait à l'aimer, à le craindre, à le prier, à aimer la vertu, haïr le vice, pardonner les injures, rendre le bien pour le mal. Il est une faute surtout qu'elle avait en abomination: le mensonge. Elle disait souvent: « J'aime mieux .un voleur qu'un menteur. » Elle sut inspirer pour ce vice à Joseph une horreur qui ne fit que grandir avec les années. . Ce sera l'homme de la vérité non moins que de la justice:

« Juste et vrai» inscrira-t-il dans ses armes de chevalier. Quand ïil avait fait quelque fredaine, il se hâtait d'aller tout conter à sa mère. (D'abord, avouait-il plus tard ingénument, j'évitais une punition, ensuite j'étais fier de lui prouver que je mettais fidèlement ses leçons en pratique.» Sans doute, avec ses prédispositions pour la défense de la veuve et de l'orphelin, il plaidait les circonstances attése nuantes et faisait valoir sa cause. Mais — ceci est à noter chez un disciple en herbe de © Thémis —\l relatait les faits avec exactitude, sans le moindre déguisement. Aussi pour-sa mère sa parole était d'or. Il n'en abusa jamais.

L'exécution du code pénsl dans la famille Dubuc n'allait pas au père mais à la mère.

Elle s'en acquittait avec poids et mesure. D'une tendresse de cœur qui n'avait d'égale que son dévouement, elle était en même temps énergique et savait châtier quand il le fallait. Elle ne punissait pas pour avoir accidentellement brisé une vitre, renversé une soupière, marché sur la queue du chat. Mais les désobéissances, les velléités de colère, les querelles entre frères et sœurs et autres infractions dont l'enfance est coutumière, étaient corrigées avec une parfaite impartialité. Pas de paroles inutiles, pas de cris, pas de ces menaces en l'air que ne Suit aucune sanction. Un méfait était-il commis, elle appelait le délinquant et comme un bon préfet de discipline, avant d'appliquer la verge s'il y avait lieu, elle lui remontrait la. gravité de sa faute. « Je t'aime trop, lui -disait-elle, pour te laisser grandir avec des fautes qui deviendraient des vices et que tu déplorerais un jour. Dieu me punirait moi-même si j'étais trop indulgente et trop molle pour t'appliquer la peine que tu mérites. »

Elle était vraiment la femme forte dont les Proverbes disentit Elle ceint de force ses reins et elle affermitisès, bras. Elle est revêtue de force et de grâces” “Elle ouvre là bouche avec sagesse, » — 4 Ma mère, disait le juge Dubuc, aurait pu conduire un bataillon, »

Joseph était né avec un tempérament vif, enclin à la colère. La maman l'admonestait souvent à ce sujet: « N'as-tu pas honte de te fâcher ainsi à la moindre contrariété ? Corrigetoi donc, demande au bon Dieu la douceur. »

L'enfant comprenait parfaitement la justesse de ces exhortations. Il en fit si bien son profit que tous s'accorderont plus tard à admirer dans’ l'homme son extrême douceur. «Le:

bon M. -Dubuc », diront-ils, «Le bon juge Dubuc ».

Le papa, lui, ne punissait que très rarement. En fait de correction, Joseph se rappelait n'avoir reçu de lui qu'un coup de mitaine.

« Physiquernent, disait-il, ce n'était rien; moralement, ce fut pour moi immense. »

M. Dubuc évitait même de gronder ses fils.

Il avait une manière infiniment délicate de procéder.

Un jour, Joseph labourait dans un terrain difficile, rempli de souches et de pierres, avec deux jeunes chevaux mal domptés. Ils allaient beaucoup trop vite, le museau en l'air, sans suivre le sillon. La charrue bondissait sur les cailloux, s'enfonçait dans les souches, et notre Joseph tout en sueurs, furieux, exaspéré, criait, tempêtait, frappait; ce qui naturellement ne faisait qu'augmenter l'affolement des chevaux.

M. Dubuc travaillait pas très loin de là; il avait entendu les cris. Î[l se dirige vers son

fils. En le voyant dans un état d'extrême surrexcitation, il comprend que l'heure n'est pas aux remontrances: elles seraient mal venues, provoqueraient peut-être une discussion aigrelette. Alors d'une voix très douce: « Les chevaux sont fatigués, dit-il, c'est pour cela qu'ils vont mal. Laisse-les reposer un peu. Et toi, mon Joseph, tu dois avoir soif:

va donc boire à la décharge.» — C'était un petit ruisseau qui traversait leur terre. — La leçon était admirable. Il faut dire aussi qu'elle s'adressait à un esprit merveilleusement fait pour la comprendre, si délicat lui-même, si ouvert, si droit. Confus, apaisé, reconnais- . sant à son père pour son exquise bonté, sans dire un seul mot, il se dirigea vers la décharge. I n'avait pas plus envie de boire que de se noyer, mais fidèle au principe d'obéissance jusqu'à un simple désir exprimé, il but une gorgée ou deux, et revint à son ouvrage. Il reprit la charrue et, de sa voix la plus caressante, commanda à ses chevaux. Tout alla comme un charme, le reste de l'après-midi.

ll aimait encore à raconter le trait suivant: Un jour, mon père nous envoya, l'un de mes frères et moi, faire une clôture à l'extrémité du champ. Tout près de Ià se trouvait une aunaie touffue. Nous nous lançâmes dans ce labyrinthe de verdure, comme deux liëvres courus par des chiens: jouant à cache-cache,

nous nous poursuivions éperdument, nous.

appelant, nous répondant, sortant d'un fourré pour aller nous blottir dans un autre , plus épais. Vous pensez si l'idée de la clôture était loin; et le temps s'écoulait rapide.

Il y avait bien deux ou trois heures que nous gambadions de la sorte lorsque, tout à coup, à l'un de nos appels: « Où es-tu ? »

Une voix d'homme répondit: «Ici!» Celle de mon père. Elle tomba sur nous, sans comparaison, comme au paradis terrestre, la voix de Dieu sur Adam et Eve après leur faute. Nous sortîmes des broussailles penauds, accablés, portant bas l'oreille. La clôture pressait, nous nous attendions donc à ‘une verte semonce, si parfaitement méritée. Au lieu de cela: « Allons, mes enfants, dit-il, vous voilà bien reposés, n'est-ce pas? A l'ouvrage, maintenant!» Ce cher papa nous enlevait une montagne de dessus le cœur.

Nous nous serions jetés à son cou. Faute de quoi — car il était reparti aussitôt — nous nous précipitâmes sur la,clôture comme un cyclone: les perches en volaient. Nous pûmes ainsi regagner à peu près le temps perdu.

Dans toute bonne famille canadienne on se fait un devoir d'aller à la grand'messe, le dimanche et les jours de fête. Les froids et les tempêtes de l'hiver, pas plus que les averses

Fr

‘des saisons pluvieuses, n'arrêtaient la famille Dubuc. Joseph assistait de plus aux vêpres.

Il y tenait. Pour faciliter la chose, il ne retournait pas à la maison, le midi. Il dinait par cœur, et passait le temps entre la messe et les vêpres à jouer avec des petits amis et à faire quelques chemins de Croix. Quand il fut assez fort pour dompter de jeunes chevaux, il en prenait un, le maîtrisait, se rendait d'un trait à la messe, revenait au galop et retournait de même à vépres.

Le dimanche soir, et. quelquefois sur semaine, avaient lieu ces bonnes veillées d'autrefois, où jeunes gens et jeunes filles mêlés aux personnes plus mûres employaeint aimablement Îa soirée à jouer aux cartes, à chanter,

‘ à dire de ces mille riens que le bon saint

François de Sales appelait les joyeusetés de la conversation. On ne s'avisait pas encore de faire. de toutes les soirées des soirées dansantes, au préjudice de l'art si délicat de la conversation, des bonnes manières et même de la vertu.

Joseph prit part un temps aux veillées du village, ce qui fit chômer ses livres et ses cahiers. Mais, avec la tournure sérieuse de son esprit et gardant toujours ses hautes aspirations, ennuyé du vide de tous ces amusements, il cessa tout à coup de s'y rendre.

Les- années s'écoulèrent de la sorte, au milieu des travaux de la ferme, avec un œil sur l'avenir.

Survint le mois de novembre de l'an 1858.

Joseph achevait sa dix-huitième année. Son père lui dit un jour:'« Je n'aurai pas les moyens de t'établir sur une terre cornme mon père l'a fait pour moi. Tu ne dois pas dépenser toute ta jeunesse à travailler avec nous sans espoir de rien recevoir. Il m'en coûtera beaucoup de me séparer de toi: mais ton frère commence à grandir et nous nous arrangerons comme nous pourrons. Il est temps de penser

à ton avenir. As-tu songé à ce que tu voulais

faite 7» Le jeune homme demanda du temps pour réfléchir.

Le lendemain, il déclara que, à l'instar des autres garçons du voisinage qui se trouvaient dans sa position, il prendrait le chemin des États-Unis pour apprendre l'anglais, gagner de l'argent, et s'établir ensuite. «S'il en est ainsi, reprit le père, consacre le prochain hiver à apprendre l'anglais et reviens nous voir au

printemps. Nous déciderons alors ce qu'il y -

aura de mieux à faire. »

Deux jeunes gens des environs, déjà forts

en anglais, se préparaient à retourner aux États-Unis. Ils s'engagèrent à placer Joseph dans une famille américaine, où il. pourrait gagner sa pension tout en allant à l'école.

Denenr

Ce point étant réglé, la mère et les sœurs se mirent à préparer le trousseau du voyage.

Les cœurs étaient gros. C'était la première absence. Et puis, les États semblaient bien loin: reviendrait-il jamais, ce fils, ce frère bien-aimé 2... Le moment venu, le voyageur ‘ s'arracha aux embrassements et aux pleurs de sa famille, sanglotant lui-même, et, avec ses deux compagnons, prit le train de Platsburg. Au bout d'une heure ou deux, le lac Champlain était devant eux, soulevé, fouetté par une violente tempête de neige qui, jusqu'au lendemain, empêcha le bateau de traverser le lac. Ce retard occasionna des dépenses que Joseph dut solder, ses compagnons ne logeant plus que le diable dans leur bourse. Celle de Joseph avait douze dollars en partant, elle se trouva délestée de plusieurs pièces.

Une fois de l'autre côté du lac, à Burlington, il s'agissait de se rendre à Shelburne, à dix milles de à, où l'on trouverait la famille américaine promise par les deux jeunes gens.

Pour éviter toute dépense inutile, on résolut de faire le trajet à pied. Joseph chargea sur ses épaules le bortemanteau en tapis qui contenait ses hardes, et en route! On arriva enfin, à deux heures du matin, chez un ami des deux jeunes compagnons et, quelques jours après, Joseph était placé dans la famille d'un M. Blair, aux conditions suivantes: Prendre

soin de deux chevaux, d'une dizaine de -bêtes' à cornè, rentrer le bois, faire différents autres petits ouvrages autour de la maison. Moyennant quoi il gagnait sa pension et allait à l'école. .

Nous donnons tous ces détails afin de faire saisir sur le vif le courage solide et tenace de ce jeune homme, toujours en vue de l'idéal poursuivi.

Les débuts dans la famille Blair et à l'école ne furent pas roses: il ignorait totalement l'anglais, et personne autour de lui ne comprenait un seul mot de français. Il alla s'acheter un dictionnaire à Burlington. En cheminant dans la ville, des paroles françaises viennent frapper son .oreille. Elles partent de l’autre côté de la rue, où deux bons vieux Canadiens sont à causer. «En deux bonds, disait-il, je me transporte auprès d'eux et les écoute parler. Oh! en ce,moment que je la trouvai belle, douce, harmonieuse, cette langue que j'avais apprise sur les genoux de ma mère! »

‘Au bout d'un mois il pouvait comprendre passablement l'anglais et commençait à le parler. De ce moment les progrès furent rapides. Le soir, il étudiait avec le plus grand soin ses leçons et, avec l'aide du dictionnaire, lisait les journaux. A la fin de janvier, il était en mesure de converser facilement. Parmi les

élèves se trouvaient deux compatriotes, un

garçon et une fille; mais il ne voulut pas les fréquenter, parce qu'ils se faisaient àppeler Poaria, et c'étaient des Poirier! Le maître d'école, intelligent et bon, avait vite fait de le distinguer dans sa classe: il le donnait comme modèle aux autres élèves,

Shelburne, avons-nous dit, était à dix milles de Burlington. Joseph-souffrait de cet éloignement, à cause de la messe, le dimanche, qu'il ne pouvait entendre que de fois à autre, étant obligé de s'y rendre à pied. Un dimanche, il se leva de meilleure heure que de coutume, soigna les animaux, rangea tout le reste et, malgré les instances de M. Blair qui voulait . le faire déjeuner, partit sans lest pour Bur-. lington. Jésus dans l'Eucharistie l'attirait là-bas. ‘Il arriva avant l'office, put se confesser et, pendant la grand'messe, recevoir la sainte communion. Son action de grâces terminée, il reprit le chemin de Shelburne, où il parvint à trois heures de relevée, fourbu, les dents longues, mais tout le ciel dans le cœur. .

Nous avons déjà dit le soin que la mère de Joseph avait pris de lui inculquer dès l'enfance, le respect de la justice et de la vérité. Voici un trait, puéril sans doute, mais qui montre sur ce point l'extrême délicatesse de

conscience du jeune Dubuc, portée jusqu'au scrupule.

- Un jour, M. Blair le charge de trier un baril ‘ de pommes, en séparant les plus saines de celles qui commencent à se gâter. Elles sont là devant lui, étalant leur beauté, leurs couleurs, celles-ci toutes rouges, cellesà d'un jauñe tendre, d'autres striées de rouge et de rose sur fond vert pâle, et l'arome qui s'en exhale! L'eau à la bouche et les yeux pétil- Jant de convoitise, il s'attaque au monceau . de pommes. Il les examine, les sépare, les classe, toujours hanté par le désir violent de mordre dans l'une des plus succulentes, qu'il a placée à l'écart, hors de concours. ‘A la fin, son héroïque résistance, sous la pression de l'attrait, de l'odeur exquise, de quelque diable aussi le poussant, s'écroule, et le voilà dévorant‘à belles dents le fruit défendu.

Il avait à peine englouti la dernière bouchée que le remords le saisit à la gorge, on pourrait dire à la pomme d'Adam. Le fait est qu'il se ressouvint encore une fois du paradis terrestre, et que tombé comme notre premier père, il voulut, sans tarder, se relever de sa chute. Tout vol demande impérieusement la restitution. Ne pouvant, et pour cause, res- ‘tituer l'objet lui-même, in re, comme disent les casuistes, il fit ce qui s'en rapprochait le plus. On mettait assez souvent des pommes sur la table et on lui en.offrait une. Mais elles étaient plus petites que celle qu'il avait

36 SIR JOSEPH DUBUC » . « u

dérobée. Au bout d'une douzaine de joursvon lui en présenta une ‘qu'il estima l'égsle de l'autre; il [a saisit avec une satisfaction profonde et, adroitement, la fit glisser dans une de ses poches. Le soir même, elle était déposée dans la Pièce témoin du crime.—1l garda toute sa vie, sur le point de la justice, une absolue délicätesse de conscience, en élaguant sans: doute ce qu'il avait reconnu d'excessif en cette occurrence.

L'école qui s'était ouverte au commencement de décembre, se ferma dans les premiers jours de mars. Joseph n'avait plus qu'à revenir au Canada.

La famille Blair avait appris à l'estimer.

Elle le vit partir avec regret. Notre voyageur fut vite rendu à la gare de Saint-Remi. Personne h'était là pour le recevbir;.car on ne l'attendait pas si tôt. [] n'y avait que deux milles de la gare au toit paternel. Qu'étaitce pour lui? I] se recharge de’son lourd portemanteau et, d'un pas allègre, très ému, prend le chemin du roi. «Les maisons, disäit-il les arbres, les pierres me semblaient de: vieilles connaissances me saluant au passage, “heureuses de me voir revenir.» Arrivé au seuil de la maison, il frappe et.entre. Sa mère est là, seule. En l'apercevant, «elle s'écrie: « Mon Dieut-

le voilà! »: et elle tombe entre les bras de.

son Joseph.

C'était le mercredi des Cendres. Le père.

et les enfants étaient à l'église. A leur retour ,

ce furent. de nouvelles larmes et des cris de joie. Les voisins eux-mêmes s'etfipressèrent de venir féliciter les parents de l'heureux retour

e leur fils. Et puis que de questions posées! Ét duels longs récits de tous les incidents du voyage! Pour s'expliquer cet émoi, ces interrogations, il faut se reporter à cette époque où un premier voyage au delà des lignes était plus que, de nos jours, la traversée de l'océan.

__ Joseph avait appris l'anglais, mais n'avait guère amassé d'argent. Or il lui en fallait pour ses études futures.

Justement, au commencement d'avril, trois jeunes “gens de Saint-Remi partaient pour Sandusky, État du Vermont, où une immense scierie promettait de l'ouvrage pour longtemps. Dubuc se joignit à eux. lis furent” ù acceptés par les propriétaires de l'établissement, à raison de quatorze piastres par mois . — salaire qui, aujourd'hui, fait sourire. ° Le premier travail de notre homme fut d'abattre dans [a forêt des érables et des hêtres. Puis on le mmit en charge d'une scie ronde, de minuit à midi. La besogne pressait: on offrit quelques piastres de plus aux ouvriers à

qui travdilleraient dix-huit heures par jour. ‘ Plusieurs acceptèrent. Joseph fut du nombre.

Sa tâche le retint, dès lors, de minuit à six heures du soir. C'était trop pour. son âge:

dix-huit ans et quelques mois. Il lui fallait se mouvoir sans cesse pour né pas dormir debout. Ajoutons que la nourriture était mauvaise: des trois mets, pain, viande et mélasse, le deuxième était gâté; il ne restait que le pain et la mélasse. C'était peu pour les rudes travaux de ces hommes. Mais il n'y avait pas de choix et Dubuc, saturé de mélasse, conçut pour ce nectar de nègres une haine qui ne s'éteignit jamais.

Ce qui affligeait bien davantage notre pieux jeûne homme c'était, outre l'absence de tout office religieux, les mœurs et le langage des ouvriers: les récréations n'étaient, qu'un feu roulant de blasphèmes et d'obscé-

. nités. Aussi s'abstenait-il de frayer avec.eux.

Fidèle à ses prières du matin et du soir, il ajoutait, dans la matinée du dimanche, .une lecture dans son livre de messe; l'après-midi, il allait avec ses compagnons de Saint-Remi faire une marche sur les hautes montagnes des alentours. .

Vers la mi-juin, le bruit se répandit que la Scierie allait faire faillite, Pas un sou de salaire n'avait encore été reçu. Les ouvriers réclamèrent. Ils durent aller jusqu'aux me-

naces pour obtenir une partie de leurs gages. Dubuc en sortit avec vingt-trois dollars dans . sa poche. Le lendemain, il décampait avec le contingent de Saint-Remi.

Ici se place un incident qui démontre bien la fermeté de son éaractère et de ses convictions. Ses compagnons et lui étaient sur la route, en quête d'ouvrage dans les fermes deë environs. Ils s'étaient munis d'une bouteille d'eau de vie et de temps à autre en prenaient une rasade. [is en offrirent à Dubuc. Dès son bas âge, il s'était engagé, à l'exemple de son père, à pratiquer la tempérance totale. Jamais une goutte même de vin ne lui était entrée dans la bouche. Donc, :sans respect, humain et très simplement, il refusa. Ils le tentèrent plusieurs fois, maïs ce fut inutile.

Ne trouvant point d'ouvrage là-bas; ils prirent le chemin du retour. Rendus à Moor's Jünction, il leur fallait attendre jusqu'au lendemain le train de Saint-Remi. Pour ménager leurs écus, ils résolurent de faire à pied les vingt-trois milles qui les :séparaient de leur village. Le temps était lourd, la chaleur torride; au bout: d'une douzaine de milles, leurs grosses bottes les tenaillaient aux pieds; ils les ôtèrent et firent pieds nus le reste du chemin.

Tout en étant pour lui une douce jouissance, le retour de Joseph ne l'avançait guère vers la terre promise du collège.

Au milieu d'août, il voulut en finir et poser à Dieu, comme il disait, un ultimatum.

Pendant trois semaines il multiplierait ses prières et ses instances, il communierait trois dimanches de suite, et si rien ne venait, il abandonnerait toute idée de cours classique et se vouerait sans plus à l'humble vie des champs.

Dès le dimanche suivant, il était de bonne heure à l'église, se confessait, communiait à Ja messe de sept heures et demie, puis allait s'agenouiller devant l'autel de la sainte Vierge. C'est là que, en attendant la grand'messe, pendant deux heures entières, il répandit son âme devant Dieu, il lui rappela ses faveurs passées, lui en exprima sa reconnaissance, mais : lui demanda pourquoi, ayant déposé dans son âme cette soif d'instruction qui le tourmentait, il ne lui donnait pas en même temps les moyens de l'assouvir. Puis se tournant vers la sainte Vierge: « Vous êtes Reine, lui dit-il, mais vous êtes plus Mère que Reine, ô Mère de miséricorde! Ma mère selon la chair ne me refuserait rien de ce qu'elle pourrait m'accorder. Plus qu'elle encore vous êtes bonne et plus puissante: ô Mère, intercédez pour moi auprès de votre divin Fils. » I] récitait ensuite le Souvenez-vous,

en insistant sur chaque mot avec une émotion

profonde et des larmes.

Il revint de la grand'messe plein de confiance. La semaine se passa dans le travail

et la prière. Le dimanche suivant, il fit la.

sainte communion le matin et une seconde station de deux heures aux pieds de la Madone.

Le troisième dimanche, ses prières à Dieu et à la Vierge furent encore plus pressantes. Il promit finalement, s'il avait'le bonheur d'entrer au collège, de dire deux cents cha- ‘pelets pour les âmes du purgatoire. Ce jourlà même, son père, ne sachant rien de l'ultimatum de Joseph au bon Dieu, apprit d'un ‘cultivateur, qui envoyait son fils au collège commercial de Beauharnois, que, en fournissant la nourriture, on pouvait y avoir le logement et l'instruction pour une piastre par mois. Le lendemain, à l'insu de son fils, il s'y rendit et prenait les dispositions nécessaires. Mais la mère n'avait pu cacher plus longtemps la bonne nouvelle et Joseph s'était jeté à son cou en pleurant de joie, et, tout de suite, monté à sa chambre, il aveit exprimé à Dieu sa:plus vive, sa plus profonde reconnaissance. Le collège de Beauharnois ne lui offrait sans doute point l'entière réalisation de son rêve, les études classiques, mais, et il le pressentait au fond de son cœur, c'en était l'acheminement.

Joseph, toujours généreux, ne consentit à laisser son père que lorsque la plus grande partie des travaux de la moisson fut terminée.

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os

Un bon matin de fin septembre, M. Dubuc et son fils montèrent en voiture et prirent le chemin de Beauharnois, à quelque vingt milles de Saint-Remi. | . I y avait dans la voiture —et voici un détail de mœurs anciennes qui ne manque pas de saveur et qui montre à quels sacrifices on savait se plier:en ce temps-là pour acquérir une bonne éducation: car ce que nous signalons ici était le fait de nombre d'enfants de nos campagnes, — il y avait donc dans la voiture des provisions pour la nourriture de Joseph au collège (provisions qui se renouvelleraient au fur et à mesure de leur consommation), il y avait un sac de farine pour le pain, un pot en grès rempli de lard, quelques livres de beurre et un demi-minot de poids à soupe.

Vu son âge et sa taille, on le mit immédiatement dans la première: classe. Il aurait à lutter contre plusieurs élèves déjà au collège depuis plusieurs années et qui ne manquaient pas de talent. Mais ses aptitudes et une saine ambition suppléeraient à tout. Une bonne partie des récréations et des congés fut employée à l'étude et à la lecture. Ces connaissances nouvelles, quotidiennes, tom-.

baient dans son âme comme une douce pluie sur un'sol altéré. En cinq ou six semaines, il

était un des forts de la classe, et bientôt,

il en prit la tête. | ‘

” Vers ce temps-là, le curé de la paroisse, M. Charland, alla visiter le collège. Pour stimuler les courages, il pria le directeur de lui envoyer, chaque lundi, le premier de la classe avec la liste des élèves et le chiffre de leurs points. l

Le premier lundi, Dubuc se présenta.

Complimenté par le ‘curé, il reçut en outre un beau livre de messe. Le troisième lundi, nouvelle apparition et don d'une image. Le quatrième,

— Or ça, dit le curé, c'est toujours toi.

As-tu envie de me ruiner en cadeaux à toi seuil? Que font donc les autres ?

— Le plaisir de vous apporter cette liste, M. le curé, est pour moi la plus belle récompense. Je ne désire rien de plus.

— C'est bien, mon garçon, continue. :

Et il continua.

Il n'eut garde, entre temps, d'oublier sa promesse des deux cents chapelets pour les âmes du purgatoire. Encore une fois, Beauharnois n'était pas tout ce qu'il avait rêvé, mais c'était déjà si bien qu'il ne croyait pas devoir chicaner avec le bon Dieu, et chaque ‘ jour il disait plusieurs chapelets pour Îles âmes.

A la distribution des prix, il en remporta un grand nombre. Le dernier numéro du programme était un concours de déclamation devant le public qui en serait le juge. Un fort beau volume était l'enjeu. Il y avait trois concurrents outre Joseph. La grande majorité des voix se prononça pour lui. Seulement la famille de l'un des compétiteurs était haut cotée dans le village; un ami intervint et déclara avec force gestes et coups de voix, que cet élève avait aussi bien déclamé que Dubuc et qu'il fallait tirer au sort. De fait, on tira au sort par le procédé connu . d'une épingle dans un livre. La malheureuse épingle amena pour Joseph une des dernières lettres de l'alphabet: le prix alla à son rival. Au sortir de la séance, plusieurs personnes s'empressèrent autour de lui pour le féliciter et regretter l'injustice dont il était victime. Il répondit par un mot historique: « J'aime mieux mériter le prix sans l'avoir, que de l'avoir sans le mériter. »

M. Bédard, curé de Saint-Remi, avait appris les succès de son jeune paroissien. Il le fit venir au presbytère dans le courant du mois d'août.

— Ïl parait, dit-il, que tu t'es distingué au collège, Je suis fier de toi. Le bon Dieu

t'a donné des talents, il faut en profiter. Désires-tu faire un cours d'études classiques ?

— Oh! oui, M. le curé. Depuis des années, je prie Dieu pour en arriver là. Et, pardonnezmoi, il me semble que je vais être exaucé!

— Tu crois cela, hein! Veux-tu faire un prêtre ?

— Je ne puis : Je dire maintenant. Si Dieu m “appelle, je ne resterai pas sourd à sa voix.

— Oui, oui,! je comprends. Mais te senstu des attraits pour l'état ecclésiastique?

— Pas précisément M. le curé., Si Dieu pourtant me veut à son service, il m'y disposera sans doute.

— Très bien; j'aime ta franchise. Tu feras du moins un bon citoyen sinon un prêtre.

Voici ce que j'ai préparé pour toi: tu iras au collège de Montréal: j'ai réglé l'affaire avec M. le directeur. Tes parents n'auront à fournir que le trousseau et les livres.

Joseph ne put retenir ses larmes et c'est avec une effusion facile à concevoir qu'il dit sa gratitude au généreux prêtre. Et tout de suite, au sortir du presbytère, il courut à l'église, s'agenouilla aux pieds de la sainte Vierge, à l'autel de l'ultimatum, et resta longtemps en prières. remerciant éperdument le bon Maître et sa très douce Mère.

La nouvelle, apportée au foyer, y répandit la joie. La maman, sans tarder, se mit à la

confection du costume. Il fallait économiser. Elle acheta d'un élève, qui venait de finir son collège, sa casquette,: sa ceinture bleue et son habit. Celui-ci était un peu usagé. ‘Elle vous le retourna proprement et en fit un neuf, ou « à peu près. Seulement la taille n'était pas la même: de là des flottements ça et là, et en particulier un espace entre le collet en arrière et le faux col où, pensait Joseph, l'on pouvait bien introduire un pain de trois livres. Mais ce n'était qu'un détail, sur lequel il marchait résolument. Ne tenait-il pas l'essentiel, son collège ?

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