CHAPITRE DEUXIÈME
Le collège de Montréal date de 1767.
Fondé à la Longue-Pointe par M. Curatteau, prêtre de Saint-Sulpice, il y demeure jusqu'en 1773. Il s'établit cette année-là au Château- Vaudreuil. L'incendie du Château en 1803 le force à transporter ses pénates au Séminaire Notre-Dame. Trois ans après, il est solidement installé rue du Collège (prolongement ouest de la rue Saint-Paul).
C'est Jà que, sous la direction aussi éclairée que pieuse des Messieurs de Saint-Sulpice, Joseph Dubuc allait commencer, à vingt ans, ses études classiques si-longtemps, si ardemment convoitées.
Ïl y entra le premier mardi de septembre
Il admire tout, l'immense corps de bâtirhent-et ses deux. grandes ailes, la petite rivière Saint-Pierre, surnommée-le-Styx;-longeant la -— cour” -des ‘grands et passant plus loin sous celle
"des petits; autour de l'enclos, de grands peu-
pliers d'Italie qui lui paraissent séculaires, le mur d'enceinte qui a bien dix pieds de haut et force les gens à regarder le ciel.
Ï fut reçu par M. Charles Lenoir, directeur
du collège. Il lui rendra un jour ce témoignage que les anciens ne manqueront pas de confirmer: « C'était un homme pieux, droit, bon et affable, très strict toutefois pour l'observance du règlement, mais juste et d'une impartialité absolue. »
À l'arrivée de Dubuc au collège, Louis Riel, célèbre plus tard au Manitoba, où nous le retrouverons, entrait en Versification. Ils se lièrent d'une amitié qui se renouera en 1870, ‘à la Rivière-Rouge.
La classe des Éléments latins comptait de quarante à cinquante élèves. Joseph crut remarquer dans l'attribution des places en classe que les mieux faits, les plus élégants, les mieux nippés étaient mis en avant, près de la tribune du professeur, jeune .séminariste encore inexpérimenté ce ‘serait’ apparemment la tête de la classe. Quant à lui on le consigna au fond de ja pièce, sur le dernier banc. Il trouva cela tout naturel, pour le moment.
Mais il se disait à part lui, en regardant d'un :
œil rieur ces damerets tirés à quatre épingles. (Nous verrons bien dans quelques jours qui l'emportera, ou de nos jeunes muscadins ou du campagnard de Saint-Remi. »
L'attente ne fut pas longue. A la deuxième-
où troisième lecture des notes et des places de composition, qui se fait en publie dans là
grande salle chaque vendredi après-midi, à l'issue des classes, le premier aux Éléments latins était, selon la formule usitée, « Monsieur Joseph Dubuc ». Le lendemain, notre homme passait du fond de la classe au premier banc,‘ près de la tribune. Îls'y incrusta. Sauf quatre fois, le nom du premier de la classe, jusqu'à la fin de l'année, fut toujours le même « Monsieur Joseph Dubuc ».
Vous pensez, bien que l'amour du travail intense, que nous lui aVons reconnu, le suivit au collège. D'une mémoire vive en même temps que tenace, il apprenait sans effort ses leçons et faisait avec une égale facilité ses devoirs; ce qui lui permettait de consacrer une bonne partie des études à la lecture. Lecteur déjà acharné, il dévorait tout — non point à la légère et pour tuer le temps, mais judicieusement, afin de se donner une culture intellectuelle soignée. C'est ainsi qu'il lut la grande Histoire Ancienne de Rollin en treize volumes ainsi que son Histoire Romaine: et plusieurs autres ouvrages de e- bibliothèque du collège. -
Il apprenait:.'èR classe les Fables de La Fontaine. Il en conçut une passion pour la poésie qui lui fit commettre hâtivement des vers. A l'occasion d'une bluette sur les beautés de la campagne, et lue par un humaniste, il apprit de lui avec stupeur que vache n'était
50 s JosEPH DUBUC | ” .u
pag.un mot”poétique et devait être remplacé par génisse.… Au reste, parvenu en Belles- Lettres, il s ‘assagira. Le précepte de Boileau:
«Cest en vain qu'au Parnasse un t méraire auteur. .» 4e fera descendre dé Pégase, pour n'enfourcher plus que la monture sans ailes” de la prose,
Les succès dé Joseph “çent concevoir 4 professeur de Méthode, la possibilité de l'avoir, l'année suivante, dans sa classe. Il.s'offrit avec beaucoup de dévouement à fui faire faire sa Syntaxe dans les deux mois qui précédaient les vacances, Joseph çontinuant sa classe d'Éléments latins; tout se ferait privément | à l'insu des élèves. Le projet fut agréé par M. le directeur. Leçons, devoirs, explications du maître se succédèrent chaque jour tant et si bien que, à l'examen subi par l'élève devant le directeur, la veille de la sortie, il fut jugé digne d'entrer 4 Méthode l'année suivante.
Sic vos non vobis. Le professéur le Méthode avait cru se préparer un élève. Il ne l'eut point. Au mois de septembre, Joseph était bien en Méthode, mais le professeur n'y était
. point. On l'avait fait, descendre en Syntaxe.
mr Dubuc se demandait, non sans inquiétude, la place qu'il occuperait parmi ces élèves qui avaient fait dix mois de Syntaxe contre lui deux. A la première composition, il fut le
<premier. Il le fut à la deuxième, à la troisième, - et ainsi de suite, sauf trois ou quâtre concours où il fut deuxième. Son amour du travail et sori-applitation venaient à bout de tout. On allait encore une fois les mettre à l'épreuve, mais -ce “ne serait plus dans le vieux’ collège.
‘ Au début de la Guerre de Sécession aux:
États-Unis, en 1861, .un conflit éclata entre les États du Nord et l'Angleterre. Celle-ci, redoutant une invasion du Canada, dépêcha cinq mille hommes de troupe à Montréal. Il fallait les loger.’ On jeta les-yeux sur le collège. Une entente fut conclue: les élèves licenciés le 27 décembre furent remplacés par un: régiment d'infanterie (Abbé ©. MAURAULT, PSS, Le Petit Séminaire de Montréal, p. 50).
Le 23 janvier 1862, les élèves reprirént leurs classes, cette fois au collège de la Montagne, rue Sherbrooke, où le Grand Séminaire était
‘ déjà établi. Il se tassa dans la partie occi-
dentale’ du péminaire, laissant le reste aux :
élèves.
+ Un beau dimanche de fin d'avril, M. le
directeur fit mander Dubuc à sa ‘chambre.
C'était pour l'avertir de se préparer à monter
en Versification au ‘bout d'une semaine: il devait apprendre, tout.ce qu'il pourrait de cette classe,. mais en secret, sans en rien dire même à son professeur. “L'élève eut beau. se récrier, prétexter l'énorme difficulté de l'en-
treprise. «C'est difficile sans doute, reprit: le directeur, mais ce n'est ‘pas, impossible. : Allez. » ‘ LA
Dubuc ‘se jeta sur ses nouveaux manuels avec une frénésie qui manqua tout juste de lui casser la tête. Après une syncope, il s'y reprit mieux. Le dimanche suivant, M. le directeur l'examinait, le félicitait, et, le lendèmain, l'introduisait en Versification. Aux deux compositions qui suivirent, il fut troisième puis deuxième ; à la fin de l'année, il rémportait le prix de vers'latins et qyatre autres prix. C'était brûler les étapes daf-dare
La rentrée de septembfe lui réservait une épreuve capable d'amener Leffondrement de ses rêves. M. Bédarg, eüré de Saint-Remi, était mort vers la fin des vacances, après -trente-deux ans -de ministère paroissial. il avait pourvu jusque-là à la pension de son jeune paroissien au collège de Montréal. Le ‘testament que l'on venait d'ouvrir, ne contenait rien pour la suite des études de Joseph.
. Le directeur le fit appeler, lui annonça la ‘pénible nouvelle, et déclara que, les ressources manquant, Dubuc n'avait plus qu'à laisser là
. + - ses études et retourner dans sa famille. Ce coup imprévu étäit trop. dur pour Joseph. Il
éclata en sanglots, sans pouvoir articuler une
: syllabe.. Mais le bon directeur s'empressa de
po
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mettre fin à l'épreüve et lui dit que tout était
.déjà réglé avec les Supérieurs et que même ses livres et une partie de son ‘habillement lui seraient fournis par lui le directeur et un autre prêtre du collège. C'étaient deux bienfaiteurs de plus dont Joseph gravait les noms
dans son cœur si aimant. À ce moment-là, .
il ne put que dire: « Merci! Merci!» en saisissant. la main du directeur. Et tout aussitôt il alla à la chapelle remércier Dieu de cette faveur, qui mettait une fois pour toutes en sûreté la suite de ses chères études.
Il s'y replongea avec un entrain nouveau.
Il était en Belles-Lettres. Comme les années précédentes, sa place dans les concours de chaque semaine, sauf de rares exceptions, fut la’ première. [Le prix d'excellence vint couronner ses généreux efforts. | -
L'année de Rhétorique ne fut pas moins heureuse oùtre deux ou trois prix secondaires, il remporta neuf premiers prix.
7” Son retour au foyer paternel ne se fit pas à Saint-Remi, mais à la paroisse voisine, Saint-Michel-Archange, où son père, l'automne
-" précédent, s'était établi avec sa famille sur
une ferme à cinq milles du village.
Le cuüré de l'endroit était M. Jéan-Baptiste Champeau, homme instruit, éloquent, d'une grande facilité de parole, mais préférant aux grands sermons qu'il faisait fort bien à cer-
taines fêtes, l'enseignement catéchétique. [+ aimait à causer avec son nouveau et jeune paroissien dont il avait vite’ saisi les belles qualités. [1 lui disait: «Une des choses qui m'impressionnent le plus dans le ministère des âmes, c'est d'être appelé ‘au lit d'un mourant et de constater qu'il ignore les principales vérités de notre sainte religion. Et il yen a beaucoup de ce genre parmi nos paysans. Le peuple a'plus besoin d'être instruit par les enseignements pratiques que d'être éblouis par des efforts d'éloquence. » Et le bon curé pratiquait ce qu'il disait: sauf’ aux grandes fêtes, sa prédication revêtait la forme d'un cours pratique de religion, que ses ouailles écoutaient avec le plus vif intérêt.
Après les vacances de 1864,. Joseph aborda la philosophie. Jusque-là, lecteur toujours acharné, comme nous l'avons vu, il, avait d'abord étudié l'histoire, sans broncher devant , le nombre et l'épaisseur des tomes. En Belles- Lettres et en Rhétorique, il avait lu à peu près tous les traités et recueils de littérature et d'éloquence de la bibliothèque du collège. Cet esprit pénétrant, avide de savoir, s'était ainsi avancé dans les connaissances humä Es comme un explorateur, en, , pays ‘inconnu.
C'avait êté pour lui une jouissance de tous\ les jours, un émerveillement côntinuel. Ù
Voici maintenant qu'il se trouvait en face de la philosophie avec son histoire mouve- " mentée, ses luttes séculaires, et dans cette mêlée des écoles et des systèmes, la philosophie catholique, toujours sûre d'elle-même, marquant d'une trainée de lumière la vraie voie à suivre.
D'un esprit plus fait pour ces spéculations
que pour les études littéraires proprement dites, il s'y livra aussi avec encore plus de passion. Il dévorait tout ce qui lui tombait sous la maïn, de Bonald, de Maistre, Pascal, . Leibnitz, outre son manuel de classe qu'il retournait sur toutes les coutures. Une égale ardeur le portait‘ vers les sciences appliquées que les classes de l'après-midi passaient successivement en revue.
Ses deux années de: philosophie, coïnme celles qui les avaient précédées, furent couronnées de succès. Il y eut ceci de particulier à la fin de la deuxième année, que sur les sept matières auxquelles on attribuait des courônnes, É il remporta les Sept premiers prix.
Nous avons tenu à signaler de la sorte, tout le long du cours, les succès remarquables .de Joseph Dubuc: c'était pour faire touchér du doigt ce que peuvent l'amour du travail et une ‘application constante au service de talents nullement extraordinaires. Il le reconnaissait lui-mêmie le plus simplement du \ monde. N'y a-t-il pas là une merveilleuse leçon
d'énergie ? Pour tous sans doute; mais d'abord pour les jeunes, pour les élèves de nos écoles et de nos collèges: est-on moins bien doué, on se traîne, on se décourage; a-t-on, au contraire du talent, de la facilité, on en profite pour esquiver le labeur, effleurer du regard les leçons,
médiocrité, sinon à Ja nullité.
N'alions pas croire au reste que cette vie si appliquée de Joseph le rendit sec, froid, insociable, et, comme on dit, un peu ours. Loin de là. C'était le plus gai, le plus charmant des compagnons. : Sans être un Adonis, il était bien fait de sa personne, de taille moyenne, les yeux vifs sous un beau front, un sourire aimable qui venait spontanément aux lèvres; il respirait l'intelligence, la force et la bonté.
Il aimait les jeux; il excella à la balle au mur. Il fit même de la musique instrumentale, oh! point transcendante. Déjà, au collège de Beauharnois, à l'instigatian ‘d'un Frère professeur de violon, il s'en était acheté un pour une piastre et demie, avait appris les rudiments et jouait quelques morceaux. Mais, ne voulant pas consacrer à cet art frivole un temps qu'il réservait à de plus hautes occupations, dès les vacances suivantes il passa son stradivarius à l'un de ses frères et lui montra tout