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CHAPITRE PREMIER

LA l\UE DU CUANTRE.

Il y a dans les environs du Palais Royal une petite rue abominable, nommée la rue du Ciiantre. Elle est située entre deux autres petites rues aussi hideuses qu'elle : la rue de la Bibliothèque et la rue Pierre-Lescol . Rien de plus noir, de plus fangeux, de plus

infect que cette rue du Chantre , toujours humide, où le soleil ne pénètre presque jamais. De chaque côté se trouvent de haules maisons crevassées, lézardées, enfumées; les fenêtres ont l'air de lucarnes et de soupiraux ; au lieu de portes cochères, on voit des allées ténébreuses , au bout desquelles montent en limaçon quelques effroyables escaliers de bois pourri. C'est une population équivoque et bizarre que celle dont cette rue infernale est peuplée. Dès quatre heures du soir, en hiver, vou^ apercevez, au seuil de toutes les portes, des Figures fardées ou vineuses, des toilettes problématiques et plus immodestes encore que la nudité; puis vos oreilles sont écorchées par des voix rauques ou criardes, par de gros rires, des blasphèmes et des jurons, par un langage sale et

i;> r.RA^D DESPAGNF

affreux, qui est à la véritable langue française ce que les verrues sont à la peau.

Eh bien! c'est là, c'est dans ctte rue ' puanle et mal famée que Uenaudoau le viveur avait élu domicile. Voyez-vous celle porte basse, où tout homme un peu grand ne peut entrer debout, son chapeau sur la tôle? Il faut un certain courage pour se risquer dans cette obscure impasse, d'autant plus que, par moment, il s'en échappe des cris furieux ou plainiifs, et puis un vacarme horrible, mélangé de coups de pieds et de coups de poings cacophonie elfrayante, toute pleine de mots inconnus au vocabulaire usuel.

Cette porte, ou plutôt ce couloir, mène à l'appartement de Renaudeau : Vous franchissez d'abord, non sans danger de vous rompre le cou, un escalier raide comme une échelle, éclairé , d'élage en étage, par des

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jours de soiilTrance, qui, au lieu de vitres, ont de largos toiles d'araignées, que le vent bahince conimt3 dos lidçaux.

Au qualriome élnge , sur un palier noir comme l;i giioulc d'un four, est une ] orte qu'on ne peu deviner, qu'il faut connaître. Point de sonnolte : pour vous faire ouvrir, vons frapi ez un quart d'heure de toute la force de vos points.

Mais quand cette porte enfin s'ouvre, il est mî^gnifique d'horreur, le spe( lacle qui s'offre aux youx. D'al ord trois chambres à la suite les unes rlos aulros, sans meubles, et toutes décarrelt'es. Dos chiens, des clials conreni, folâtrent et badinent dans ces trois immenses chenils : c'est un affreux tiuiamarre, c'est une odeur acre et nauséabonde qui vous soulève l'estomac. Les murailles, complètement nues, ont conservé (tes lambeaux de tentures

qui pendent comme des liaillons^, et qui servent à exercer l'adresse des cliicns et des chais, sautanl conliniielleinenl après.

Ces trois chambres inhabilées, qui ressemblent à l'empire (lu Vide, sont en quelque sorle le veslibule du palais de Honaudeau. Tout au fond, derrière la pins obscure de ces pièces, esl une espèce de salon banal, où Uenaudoau mange et boit, dort, se liNre à Téludc, ol reçoit ses nombreux amis.

Ce salon est lelloment original, qu'il mérite une description détaillée. Autant les autres pièces sont vides, autant culle-ci regorge de meubles en tous genres. Mais quels meubles! c'est un chaos, c'est un pèle melo, un toliu-bolm do tables et de chaises, de fauteuils, d'armoires et (le bunèts. Les fauteuils, recouverts de housses déguenillées, sont diaprés affreusement de macules bizarres :

là, c*esl du vin, du rhum ou de l'eau-de-vie quiformentdes lignes presque géographiques; plus loin, c'est du tabac à fumer, à priser, de toutes couleurs, de toutes sortes, qui affecte les configurations les plus fantastiques. Quant aux tables, elles sont toutes plus ou moins boiteuses et trébuchantes : on jurerait qu'elles ont fait partie du mobilier fabuleux de Philémon et Baucis. Le lit, tout chargé de bardes et de nippes, se trouve au fond d'une alcôve sombre; et ce lit, dont les draps et les couvertures couleur de suie, traînent sur le carreau, a l'air de n'avoir jamais été fait.

La cheminée, au fond de laquelle apparaissant des monceaux de cendre et d'énormes tas de papiers, supporte, sur sa tablette de marbre cassée, une foule d'objets mystérieux et sans nom : clés peignes et des brosses fourmillant de cheveux; des bouts de cigares, des mor-

U.'M GHA.NI) I» KSPAGNK

ceaux de pipes culoltées, trois ou quatre bouteilles sans goulot; des chandeliers où le vertde-gris se relève ^en bosse; puis des nioucliettos, un éleignoir, et une ciirte de restaurateur, grasse et infecte.

Sur une table de nuit, qui penche et sonne au passage des voitures , est posé entr'ouvert le dernier roman de Paul de Kock; pour maintenir les pages qui tendent à se refermer, on a mis dessus une pile de gros sous.

Par toule la chambre sont disséminés çà et là des souliers en savate, des pantoufles éculées et des bottes chargées de boue, que le lire-botte étrangle, il est facile de voir et de comprendre que le propriétaire, accablé (le sommeil, n'a pas songé un instant à dégager sa chaussure de ce cadre de bois.

L'ornementation de la chambre a son cachet particulier. Les murs, garnis d'un vieux

lO Vy GRAND DESPAGNE.

papier où sont peints des perroquets et des Chinois, étalent orgueilleusement une infinité de tableaux et d'enluminures qui forment une exposition d'un nouveau genre. Ici, vous reconnaissez la (iimeuse complainte du Juif- Errant, avec sa gravure en taille-douce; elle est atlacbée à la muraille par quatre épingles. Là, vous frémissez devant la terrible complainte de Fualdès : la veuve Bancal tient sous le cou de la victime qui râle, le seau plein de sang qu'elle donne à ses porcs; Josion l'insidieux, Basiidc le gigantesque^ moins deux pouces œjant six pieds, apparaissent (,'essinés et pcii.ts au natmel. Mais en face de celte borril)îc scène de carnnge, l'œil cbariiîé se repose sur des peintures miï\es et sentimentales : c'est Paul et Virginie, c'est le Soldat laboureur.

Neuf beures du matin sonnaient; à peine en-

UN GRAND D i:SP\GNK.

core s'il faisait clair dans ce pandénioniurn. Renautloaii v(mail do s'éveiller; il était couché tout du long sur son lit. Velu encore de son paletot, le chapeau sur la lùlc , il n'avait ôlé que ses bolles et son pantalon. Un las énorme d'Iiabils, de redingotes et de chemises sales, lui tenait lieu d'édredon et de couverture.

A ses yeux rouges et presque collés, à ses èvres pâteuses et violettes, à ses joues craloisics, on devinait aisément que Renaudeau vait fait la veille un excès bachique des plus caractérisés. Sur une espèce de gnériclon boiteux, placé auprès de lui, étaient pele-niêle sept ou huit verres ébréchés et plusieurs flacons de li(juenr forte. Une jatle, à demi-cassée, coîUenait encore quelques gouUes de punch à Teau-de-vie; deux jeux cie cartes grasct noirs él-iient éparpillés au milieu des verres et des bouteilles.

Renaucîeau ne dormait plus, mais il n'était pas encore éveillé tout-à-fait. Il soupirait bruyamment et baiJait d'une manière atroce; en même lemi;s il allongeait ses deux bras comme un nageur qui lutte contre un courant difficile : ce n'était pas contre un fleuve, mais contre la torpeur du soleil et du vin que Renaudeau combattait vaillamment. Il avait donné rendez-vous à plusieurs amis, et l'orgie de la veille devait recommencer dès le matin, avec plus de verve et de fureur : chacun avait promis d'apporter sa bouteille, l'un du rhum , l'autre du kirsch^ un autre de l' eaude-vie. L'anisette et le curaçao étaient seuls bannis comme trop elTéminés.

— Ohl oh! oh! ah! ah! ahî bu! hu! hu! faisait Renaudeau en bâillant sur tous les tons. Tonnerre! quelle noce! en avons nous avalé! j'en ai la tête qui déménage! Oui, je dormi-

VS GRAND D EÇPAOK. 13

rais bien encore fjuarantc-hiiii heures!.. El ces gaillards-la qui vont venir! Parole d'honneur! c'est étonnant, je n'ai pas soif... c'est àdire , chose miraculeuse! je boirais bien une tonne d'eau froide. J'ai comme deux machines à vapeur dans rcslomac... Je chauiîë! En parlant ainsi, Renaudeau essayait de se lever, mais il ne pouvait retrouver son équilibre^ et ses deux jambes nues s'élevaient en l'air jusqu'au plafond.

— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que je fais donc? dit-il en s'accrochant aux rebords du lit pour ne pas tomber. J'ai toul-à fait la mine d'un faiseur de tours, la tête en bas , les pieds en l'air. Heureusement, il n'y a pas de femme.

El, par un effort presque surhumain, il réussit à reprendre son assiette.

— Quand je dis qu'il n'y a pas de femme, continua t-il en tapant sur son oreiller pour

14 UN GRAND DESPAGNE.

l'arrondir et le rendre moins dur, j'espère bien qu'il y en aura tout-à-l'heure; et des femmes comme il faut, encore! Les camarades arriveront avec leurs sérails! il n'y a que moi, pourtant, qui suis sage comme une

image. Parole d'honneur! je vis comme un

anacljorèle, comme feu Oiigène. Coque c'est pourtant que d'avoir de l'expérience! maintenant je connais les femmes.., c'est drôle à voir... mais voilà tout. Pas une qui vaille un flacon de vieux rhum; non, non, parole d'honneur!... pas même mon épouse.

Et laissant retomber mollement sa tête sur roreiller, il ferma quelque temps les yeux, souriant, et la bouche ouverte, les deux mains sur son cœur, avec cette expression béate et sensuelle d'un dormeur qui rêve comestibles et table bien servie.

Peut-ê,tre le langage trivial et grotesque de

Renaudeau semblcra-t-il étrange et peu vraisemblable chez un liomrne (\\i] avait reçu une certaine éducation; mais !cs mauvaises sociétés, riiabitude de la fiiinéantise et des orgies, avaient complètement dépravé ce personnage qui ne se reconnaissait plus lai-méme. Renaudeau était pourtant d'une bonne famille de négociant, il avait autrefois^ sinon des manières élégantes, au moins la connaissance du monde et une espèce de savoir-vivre. Il était doué d'un esprit naturel assez original, et d'une verve comique que messieurs les vaudevillistes auraient enviée; en outre, ses études n'avaient pas été mauvaises, il avait beaucoup lu. Mais bientôt les livres sérieux et solides, les occupations graves lui avaient inspiré une antipathie profonde, et Pigault Lebrun, Paul de Kock et Ricard

lu

fiaient devenus ses dieux poétiques et littéraires.

Lorsque Renaudeau avait épousé mademoiselle de Courtalis, il jouissait encore d'une fortune assez considérable, et plusieurs successions importantes qu'il devait recueillir, auraient fini par accroître singulièrement sa position financière. Mais ce joyeux Pantagruel aimait tout ce qui fait dépenser de l'argent : le jeu, les femmes et la table. Trou- \ant que son revenu arrivait toujours trop lentement, il empruntait aux usuriers, et mangeait, comme Panurge, son blé en herbe. De son côté madame Renaudeau, pour s'étourdir au milieu de son malheur conjugal, faisait de prodigieuses dépenses et de grosses dettes chez tous ses fournisseurs. En moins d'une année le bouleversement et la ruine étaient dans le ménage; madame Renaudeau,

IN r.iMvi) d'kspagnk. ry

iuhmIo Coiirlnlis, pronnil son mari en horreur, el celiiini, <{i\ se repentait fort d'avoir enclnniié, comme il élisait, sa belU; et riante jeunesse, ne (!emand:iit (\uh recon(|uérir sa liberté, pour descendre joyeusement le fleuve de la vie. Madame Renaudeau, qui, depuis longtemps, a\ail jeté, suivant l'expression vulgaire, son dévolu sur le marquis de Fontana qui ne la connaissait pas encore, ma (lame Renaudeau lit un voyage en Espagne : ce voyage devait tout ensemble la délivrer de son mari el lui rendre plus facile la conquête du vieux marquis de Fontana. Mais une plus longue digression, au sujet de madame de Courtalis, serait maintenant inutile^ les faits parleront d'eux-mêmes, et tout s'expliquera d'une manière logique dans les événements de cette histoire.

r. II. 2

1^ UN (.KAM) n'F.SPAGlNK.

H est temps do revenir à rienaiuleau, (|ui, tmijoiirs conservant sa nosilion horizontale, ronfle mollement les yeux Armés, les mains en croix sur la poitrine.

Tout-à-coup, on frappe violemment à sa porte: il s'éveille en sursaut, se met sur un coude, et prête l'oreille en se frottant les yeux. Le bruit continue avec plus de force; on ébranle la porle à coups redoublés.

— Eh! eh! dit-il en se jetant à bas de son lit, son chapeau toujours sur la tête, les jambes et les pieds nus; en voilà, j'espère, un carillon! c'est j)robablement la compagnie qui arrive. Allons ouviir, tonnerre! le kirsch me remettra la caboche.

Et tout chancelant, le cœur aiïali , il fait quelques pas dans sa chambre; il passe une pantoufle, et ne trouvant pas la seconde, il met au hasard un vieux soulier à talon , qui

L\ GJIAM) I) lS|»A(.'\E. i9

protliiil imméJiatCMiioiU imc ({inVrcncc de plusieurs pouces entre les deux pieds.

— Voyons, voyons, oè suis-je? dil-il. <mi avalant un grand verre d'eau, il f)ie seinhie que j'ai la vue trouble... oui, je vois (juoje ny vois pas. Diable I diableî on frappe toujours... les scélérats vont casser ma porte. Un instant donc! patience! vocifère t-il en essayant de prendre une tenue imposante. Tai sons nous beau, réparons un j)eu le désordre de la toilette; car si c'était du sexe! on ne peut jamais savoir.

En même temps, il boutonne jusqu'au menton sa redingote, et, sans remarquer qu'il est en chemise, en costume de monta gnard écossais, il renfonce cavalièrement son chapeau sur une oreille, et sort de sa chambre à coucher.

Les coups redoublaient de furrm à la

t>0 L.N GRAND D I-SPAGNK

{joi'lo. Leschiens. les clials, aboynicnl «i miaulaieiU sur toutes les gammes.

— Chutl silence, vous aulres! dit Reiian- (ieau en prenant un fouet de poste aeeroehé à un olou Qu'on se taise, ou je fouailie!

Puis, tout en jurant entre ses dents, il va ouvrir.

— Ahl c'est vous, Monsieur Renaudeaul on peut dire que vous faites droguer le monde à la porte^ glapit une voix aigre et discordante.

— Ali çà! que me veut-on? repart fièrement Renaudeau, en se cambrant avec majesté; on ne vient pas chez moi si matin... Je dors, je me repose; allez-vous en.

Et il poussait rudement la porte, lorsqu'une main noire et musculeuse, se raidissant aussitôt contre le battant, l'empêclie de se refermer; puis une figure longue et stupide, avec de

UN GRAND n'KSI'AG.M:. it

gros yoiix de bœuf cl une lôvr;' supcrieun; plus longue que lu nez, a|)[)arait furieuse par reiilrebàillement de la porte. Celte figuie se termine par un bonnet de colon surmonté d'une mèche formidable.

— Tiens! c'est vous, M. Frieandar !? dii Renamieau stupélié.

— Eh oui! c'est moi! moi-même en personne! et je ne sors pas d'ici que je ne sois payé.

En même temps M. Fricandard, (jui sait mettre à profit la stupeur de Renaudeau, entre inopinément dans la première chambre.

— Qu'est-ce à dire? s'écrie soi'.rdement Renaudeau, en croisant ses bras d'une façon toute napoléonienne, voudrait -on pénétrer de force dans mes appartements? voudrait-on par hasard user de violence envers un citoyen paisible et inofî'ensif?

22 L> GUA?<D d'i:si»a(.>i:.

— Eli non ! dit ^J. Fricandaid, on so drn- [),nil dans les plis do son tablier gras, ooinnio dans nno toge romaine. Je ne viens pas porter préjudice à vos intérêts; je sais que la Ciiarte est égale pour tous, et c'est à cause de ça que je vous ap})orîe mon compte, en vous priant très-respectueusement de le solder.

— Qui parle de solder? interrompt Renaudeau avec un air de profond dédain; me prend-on par hasard pour un payeur départemental, pour un caissier? Non, Monsieur Fricandard , je suis un homme libre, indépendant; je ne vendrai jamais ma conscience au pouvoir! Libre j'ai vécu, libre je veux mourir!

— C'est possible, Monsieur, et je ne prétends pas vous contrarier dans vos goûts; mais tout cela, voyez-vous bien, c'est de mauvaises liaisons, et vous me chicanez pour me brider la politessr.

CiN GKAND U IISPAGIK. 2'3

— DrOle! droIe! ce n'est jkjs la |)orilesse, mais la cerNcllc (jue je vais le hrùler, sur l'heure, si lu ne décnn)|)es avec la vitesse «l'un eélérifère. Je suis chez moi ! je paie au youverneinenl mes imfjols... porte et fenêtres, etc., etc.! et si vous ne sortez à l'instant par Tune, vous son irez par les autres!... à votre choix .

En même lemps il ouvre bruyamment une croisée qui donne sur une petite cour noire, en (orme de puits, et, marchant les deux bras étendus vers Fricandard, il fait mine de vouloir ie saisir par le milieu du corps.

— Aie! aie! aie! ditFricandardépouvanlé.

Je crie au secours! j'appelle à la gardel

— Appelle-la donc, coquin! elle viendra tout juste pour le ramasser dans la cour.

— Au meurtre! au meuitreî à l'assassin ! au leu ! crie ie marmiton d'une voix étouiïée..

24 UN GKAM) D î;si'ag\i:.

.Mais, loul-ù-coii[), se souveiiniit (ju'il porte une arme otrensive, ii saisit le manche d'un larj^e coutelas pendu à son tablier, et le bras en avant, la tète en arrière, il se met en garde comme un duelliste sur le terrain.

— Ah! cuistre! ah! misérable! dit Renaudeau exaspéré, tu montres les dents! je vai§, moi, te les arracher sans tenailles... attends, coquin^ attends!

Mais l'attitude de iM. l'ricandard était véritablement menaçante, el Renaudeau , bien qu'il e it la tête encore exaltée par les copieuses libations de la veille, ne crut pas devoir se risquer devant un ennemi si redoutable.

— Allons, dit-ii d'une voix plus radoucie, allons, iVJonsieur Fricandard, ne nous fâchons pas, et causons tout doueenient, cg^mmedeuv hommes < Iviliîjes, eoninie deux frères.

UN (JHAM) I) i;sfag.m:.

— Je no (loiiKuulc j).is micuv, Monsirm- Kcnaiideau, i('|)on(l Im icaiid.n'n en reiiieU.aiil son couteliLS dans la i^aîne. ^loi, d'abord, je n'aime |)as les batteries, et je détesle le emnage. Seulement quand j'ai fourni, j'aime (ju'on me paie.

— C'est une faiblesse,. Monsieur Frieandard, et vous entendez mal h première vertu .!u citoyen, je veux dire le désintéressem- ni.

— Ah bien! par execnpie! vous êtes bon là, vous, MoDsieur Henaudeau ! ue faudraitil pas vous alimenter pour vos beaux yeux?

— Ce serait plus noble, monsieur Fricaudard. Lorsqu'un chef distingué comme vous a le bonheur de rencontrer dans sa vie un connaisseur. . . comme moi, il doit s'estimer le plus heureux des hommes et ne travailler r)U(' |>our la gloire. ,

'JG l'N GRAND DtSPAGNK.

— C'esl-à-diie pour l'hôpital, réplique piteusemenl M. Fricandaid. A la bonne heure, si j'avais des rentes, je ne dis pas : j'aurais peut-être la bèlis»; de euisiner pour vous faire plaisir; mais au lieu de rentes, monsieur Renaudeau , j'ai femme et enfants; de plus, le boucher, le boulanger et le marchand de vin qui ne veulent plus me faire crédit.

— Ce sont des misérables ! s'écrie Renaudeau avec une fougueuse indignation. Allez, Monsieur, allez leur dire de ma part que ce sont des misérables I

Et tout en parhmt ainsi, Renaudeau se promenait majestueusement avec sa redingote et sa chemise, qui lui arrivait tout juste à la naissance des cuisses.

M. Fricnndard tenait toujours sa note à a main.

— Vo}ez, Monsieur, disait-il d'un air

LiX GRAND 1) LSFAGNL. 'À t

craiiilir, joloz un pclil coii|) (('(jlmI : c'osl 217 II . 75 ceulimes.

— Eh hionl jjarolc (l'Iionneiii', c'est pouirien, dit Renaiideau en lapant siir l'épaule de M. Fricandard. Les vertus et les bonnes sauces devraient se payer cent lois autant. Savez- vous bien, Monsieur Fricandard, que depuis quinze jours, depuis enfin que je suis dans la capitale, vous nous avez fait une cuisine de prince !.. Mes auîis, qui sont de rudes gourmets, vous félicitent par ma bouche. Dans un quart d'heure, nous vous féliciterons bien d'avantage. Ecoutez le menu...

— Monsieur, c'est 247 fr. 75cenlin)es, inteirompt Fricandard.

— D'abord nous sommes six, dont trois njangent comme quatre; ce qui fait, si je sais biei) compter^ ([uinzc personnes. Cerjendant

28 U\ (.RAM) D ESPAGNK.

six couveiis sulliioiil ; l'imporlant, c'esl les plais; les rogoiils...

— Nous disions '2A1 l'r. 00

— Quinze eentimes, je le sais comme vous, interrompt vivement Kennucleau en portant la main à la poche de son pantalon absent. Je les ai là justement, continue-t-il en cherchant toujours. Ah! tiens, que je suis bêteî c'est dans ma redingote , dans la poche de derrière. Je ne crains pas qu'on me vole, mais Voyez- vous^ je mets là ma bourse.

El fouillant dans une grande poche, il en lire successivement un gros mouchoir à carreaux violets, une blague à tabac, une prodigieuse tabatière de corne , représentant Louis X\ iil octroyant la Charte au peuple français; puis cinq ou six olives, plus ou moins pochées; un numéro du Constitutionnel, et enfin, tout au fond, au milieu des miettes

VS GRAND DESPAGMi. 29

el dos résidus de lonl genre*, doux gros dôcimes, cannelés aux bords par lo couteau do quelque oisif.

— Voilà! dil-il , on niellanl les doux pièces de cuivre dans la main do M. Fiican- (iard ébahi. Qu'on soutienne encore que je ne paie pas mes dettes, et que je marchando! C'est vous actuellement qui êtes mon débiteur, monsieur Fricandard; rendez moi, s'il vous plaît, cinq centimes.

— Que. . . moi. . . je . . . vous . . . rende. . . bégaie Fricandard frappé de stupeur. C'est 247 francs

— Soixante-quinze centimes, c'est possible, riposte énergiquenient Renaudeau; ceci n'est qu'un à-compte. Maintenant servez-nous vite et chaud : les amis vont venir. Tenez, mille tonnerres! je les entends Trois homards à la rémoulade! ou plutôt, pendant que

3t) l'N GRAM) d'kSPAC.NE.

VOUS y êtes, mettez-en six 5 nno douzaine de pigeons à la crapaudine! une anguille à la ta r tare!

— Une... anguille? répond M. Fricandard en bégayant toujours, et les yeux écarquillés d'étonnement.

— Si vous n'en avez pas, une bonne friture de goujons et une matelotte de carpes feront l'affaire. Surtout beaucoup d'oignons; poivrez ferme!

— Ah çà! ah çà! monsieur Renaudeau...

— Une omelette au jambon, pour hniti cela suffira. Surtout du fromage!.. Brie et Gruyère!.. Du vieux, entendez-vous bien, du fait. Voilà pour le solide, monsieur Fricandard. Quant au liquide...

— Il n'y a pas de liquide ni de solide qui tienne! interrompt le cuisinier furieux. Je ne veux plus vous servir, ni vous ni les autres-.

IN tiUAM) I)'l,Sl'A(iNL. 3i

y4 vous n(' payoz pas seiilcnirnl coinmf la

moitié (l'une. «

' — Monsieur Fricandard, vous oubliez

— Je n'oublie rien : lout est sur la note, jusqu'aux coiniclions. . . C'est 247 fi...

— Eli! eh! 75 cenlinfjes, continue Renaudeau avec indignation; vous l'avez déjà dii, et cela fatigue à la lin. Que diantre, monsieur Fricandard, laissez-moi tranquille, vous me faites perdre un temps précieux qui pourrait être plus utilement employé au service de la patrie. Je suis juré, monsieur Fricandard, et tous mes moments...

— Il ne s'agit pas de tout cela , s'écrie le cuisinier en agitant sa note. Je veux mes '247 fi. 75

— Centimes, ajoute Renaudeau en frappant du talon, comme pour mieux ponctuer la phrase. Eh bien! vous aurez tout, monsieur

32 UN GRAM) d'eSPAO'K.

VOUS mangez et buvez comme cent personnes, Fricandard, puisque vous êtes une ame vénale, vous aurez tout jusqu'au dernier as,jusqu'à la dernière obole, manière de compter des anciens Romains. Mais, je vous en supplie, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, monsieur Fricandard, par les entrailles qui vous ont porté, descendez au plus vite nous préparer le festin. Les homards sont tout cuits, je le sais; mais les pigeons à la crapaudine, l'anguille à la tartare demandent quelque temps... et si par malheur mes convives arrivaient maintenant, monsieur Fricandard, ils vous feraient, je vous en donne ma parole d'honneur, un fort nia u vais parti» Allez! allez!

Renaudeau, en parlant ainsi, poussait le cuisinier vers la porte demeurée entrouverte.

Mais Fricandard restait immobile, il bran-

UN G» A M) d'espagnb. 33

dissail toujours sa note et réclaïuail sos247 francs 75 centimes.

— Ah! décidément, vous m'im|jorlun('z, dit Renaudeaii en passant d un air magistial ses deux mains sous les pans de sa redingote. Je finirai par vous ôter ma clienlelle.

— Elle est jolie, votre clientelie! dit le cuisinier, qui commençait à redevenir insolent.

— Comment, jolie? je vous en souhaite beaucoup de pareilles, monsieur Fricandard. Je parie bien que dans toutes vos pratiques vous n'en avez pas une qui mange autant que moi.

— Ni qui paie moins, répondit M. Fricandard.

— C'est qu'aussi, mon cher, c'est par trop ridicule d'avoir toujours la main à la poche ;

34 UN GKAND d' ESPAGNE.

je n'oiiiic j)as i\ ibiiiller dans ma bourse pour (les misères; j'aime les gros compter, moi, les sommes importâmes. Je paie en bloc.

— Bloc ou non, je veux le paiement de ma facture.

— Monsieur Fricandard, vous y ajouterez le menu d'aujourd'hui. Je vous répèle que j'ai horreur des fractions, des centimes. Arrangez vous de manière que ma note s'élève à 300 fr., ni plus ni moins, et je vous paierai séance tenante; je vous paierai en or, ça m'est égal. Ainsi donc , vous avez bien enendu? vous mettrez sxi homards...

— Pas seulement la queue d'un! répond le cuisinier, cramoisi de colère.

— Et qu'ils soient frais surtout; jesuistrèsdifficile. Ces animaux demandent une fraîcheur excessive; autrement, monsieur Fricandard, ils infecteraient mon appartement.

l > «.KAM) I) I slvuiNE. 35

— Eh bien! soyez iranqnille, ceux qu<; je vous servirai n'auronl pas cet inconvénient-h'i.

— Quand je vous ilis *|ue vous êtes un brave homme, monsieur Fricandanl, un cuisinier consciencieux. Vous aimez la gloire!

— J'aime les bonnes payes, voilà tout, dit Fricandard. Mais vite, ou je me fâche. Voici ma note, je veux mon argent.

— Ah ! tu le prends sur ce ton, s'écrie Renau deauen se cambrant d'un air plein.de menace; eh bien! moi, je veux meshomards. J'en veux sept!

— Si vous ne me payez pas, monsieur Renaudeau, je vais aller chez le commissaire de police.

— Va, esclave! marche!

— Et vous n'avez pas oublié, continua Fricandard d'un ton narquois, cette petite lettre de change que vous m'avez faite un beau soir entre deux vins?

36 UÎS GRAM) D liSPA^iNi:.

— C'était au moins entre quatre, misérable! et lu as abusé de ma position. Je te ferai punir comme faussaire, prends-y garde!... le préfet de police est mon intime ami, et je t'envoie au bagne.

— Faut voir! faut voir! répliqua sournoisement le cuisinier en frappant sur la poche de sa veste; j'ai toujours là ma petite lettre de change , et c'est dans huit jours qu'arrive le terme.

— Ah! ce n'est que dans huit jours, dit Renaudeau complètement rassuré. Eh bien!

jeune homme, permets donc au soleil d'apporter encore huit fois sa clarté à la terre, et alors tu seras payé. Mais d'ici là, je te le conseille, fais-moi bonne cuisine, soigne un peu les amis, et tu auras pour boire. Va donc, va donc, fainéant! Aux homards! à l'anguille!

l'N r.UAM) J) i;SI'A(.>K.

cria-l-ii d'une voix relouLissanlo , coniiiif im général d'arniéc qui crierait : En avanti

Mais Fricandard était singulièrement tenace; il voulait son argent. C'est pourquoi Uenaudeau , voyant bien que la circonstance était sérieuse, et que très-certainement les homards brilleraient ce jour-là par leur absence, essaya par la douceur et la diplomatie ce que la violence et l'aplomb n'avaient pu faire.

— Mon cher Fricandard, dit-il en lui serrant la main amicalement, je commence à voir que vous seriez flatté d'être payé. A tout prendre, je ne puis trop vous en vouloir; ce que vous faites est naturel. Voici donc ce que je vous propose : Vous allez me servir pendant trois jours encore d' une façon royale : rosbeef aux pommes de terre, omelette au jambon, macaroni à l'italienne, qui fde bien!

38 ITN GRAND T>'i:SPAG>K.

hoiuard surtout, houiard ou langouste; je veux qu'il en tombe chez moi comme une béncdiction. Jusqu'à la lin de la semaine, je traite les amis; on fait dans mes appartements nopces et festins. Je ne regarde pas à la dépense, M. Fricandard, faites-moi payer double, ça m'est encore égal! Dans trois jours vous serez soldé jusqu'au dernier liard.

— Je ne veux rien entendre, il me faut mon argent tout de suite, ou je ne fournis plus une tête d'épingle.

— Écoute, mon cher ami, dit Renaudeau avec un accent de familiarité qui lui donnait un air bon homme et presque innocent; tel que tu me vois je suis un grand personnage. Tu ne sais pas qu'on me fait six mille francs de pension? il est vrai que la caisse est à Orléans, et que c'est là que je dois toucher; mais n'importe! j'ai une femme, une mai-

l'N GKA.M) l> I.SI' UiM:. ^'.)

tresse feiiinio qui ;i dans sa manche un grand seigneur riche à millions. Tu penv être Iran- (|uill(?, les billets de banque \ont rouler d'une jolie l'açon dans ta boutique. Tu verras que je suis un fier client.

— Bah î bah ! dit Fricandard avec un geste d'incrédulité, tout ça, voyez-vous, c'est des liistoires; je ne suis pas conscrit.

— Malheureux! tu es donc connue saint Thomas? il f\uidra donc que je le mette le doigt dans mes plaies... Eh bien! j'y consens 1

En même temps, il prit la main de Fricandard étonné, avec un air de conviction, un air d'apôtre, qui devait faire évanouir le doute.

Le cuisinier ne savait trop ce que le gastronome voulait faire de lui , quand la porte s'ouvre tout-à-coup : une femme élégamment velue entre dans la chambre.

40 UN GRA^D d'espagne. *

Renaudeau pousse un cri de joie et de surprise. M. Fricandard est comme ébloui.

Cette visite imprévue était pour Renaudeau un coup de fortune; il songe à en profiter.

— Tiens , dit-ii avec un petit éclat de rire protecteur, toi ici, ma chère? Parbleu, tu arrives comme Mars en carême, justement pour convaincre M. Fricandard.

La personne qui vient d'entrer ne dit pas une parole; elle demeure immobile, et lance à Renaudeau un ret^ard de haine et de mépris.

— M. Fricandard, dit Renaudeau en prenant le cuisinier par la main , j'ai l'honneur de vous présenter madame ma femm.e , madame Renaudeau; elle a plus de louis d'or que vous n'avez de grains de poivre dans votre cuisine. ÎN'est-il pas vrai, madame?

UN GRAND l)'ESl>AGNU. 4t

— Je ne sais, Monsieur, ce que vous voulez (iire, répond madame de Courtalis les dénis serrées, mais je désire être seule avec vous... il s'agit d'une affaire importante.

— Fntendez-vous, père FricanddrdV dit à demi-voix Renaudeau d'un ton superbe et triomphant; la petite mère veut être seule avec moi. Elle m'adore.

— Eli bien ! qu'elle paie donc ma facture, dit Fricandard en élevant la voix; puisqu'elle est si riche, ça ne la gênera pas... Madame, continue-t-il, en présentant sa note à madamede Courtalis, c'est 247 francs 75centimes.

— Oui, c'est une bagatelle! ajoute Renaudeau qui, s'apercevant enfin qu'il est dans un costume par trop léger , cherche à se faire pelit et à s'envelopper les jambes dans les pans de sa redingote.

Madame de Courtalis a sans peine compris

42 UN GRAND d'i:spa(.m:.

ce dont il s'agit; elle oumc son sac, el, | menant une bourse pleine d'or, elle en lire douze louis qu'elle jette dans la main de M. Fricandard émerveillé.

— Maintenant, Monsieur, laissez-nous, je vous prie, dit madame de Courtalis en l'invitant du geste à sortir.

Fricandard, qui ne pouvait revenir de sa surprise, regardait îour-à-tour madame de Courtalis et les douze louts qu'il tenait dans sa main.

— Eh bien! mon garçon, dit Renaudeau avec fierté, es-tu content?

— Enchanté, M. Renaudeau, dit Fricandard avec une foule de salutations respectueuses.

— Alors file! el, tonnerre! chauffe la cuisine! que le feu y prenne! Mes homards, mon anguille, mes pigeons, que rien n\ manque!..

UN GRAND I> RSPAGNi;. ill

OU je le coupe les deux oreilles , el tu pourras les l'aire cuire pour donner à tes pratiques. En avant, marche!

— Oui, M. Renaudeau, dit Fricandard avec un épanouissement de joie exubérante. Nous allons vous faire un menu un peu soigné! vous allez voir; je m'en charge.

— Bien , bien , Fricandard ; n'oublie pas que nous sommes quinze et que nous mangeons comme vingt-cinq. Dépêche toi, le monde va venir. Madame en est; tu vois qu'elle est exacte.

Et comme Fricandard, toujours immobile d'étonnement, ne se hâtait pas de sortir, Renaudeau lui arrache son bonnet de coton qu'il jette à la porte, el le pousse rudement par les épaules.

CHAPITRlî II

MAHl ET FEMMK.

— A nous deux maintenant, ma chère et belle Eudoxiel dit Renaudeau en se levant de toute sa hauteur, sans penser d'avantage à couvrir la nudité de ses jambes.

— Monsieur, répond froidement madame

de Courtalis, commencez par vous vêlir d'une manière convenable; je vous attends ici.

— Inutile! inutile! ma toute charmante, reprend Renaudeau en arpentant la chambre à grands pas , tandis que ses chiens le suivent en aboyant; est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Que dis-jel est-ce que nous ne sommes pas unis par les saints nœuds du mariage?

Et prenant avec délicatesse la main de madame de Courtalis, il la voulut porter à ses lèvres.

— Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante et saccadée par la colère, je ne suis pas venue chez vous pour essuyer vos fades galanteries. Entre nous deux, vous le savez, il n'y a plus rien de commun ; vous êtes pour moi un étranger, moins qu'un étranger, peut-être... et si je viens clans cette maisoii , au risque de

ii> (.RAM) u'ksiuom;. 49

me compromettre, ce n'est pas pour vous, monsieur, c'est pour moi.

— Euclo\ie! Eudo\ieî

— Monsieur, ne m'appelez point de la sorte; ce nom dans votre bouche est trop humiliant pour moi. Mais allez, je vous en conjure, habillez-vous : que je puisse enfin vous dire ce qui m'amène.

— Allons, allons, paix l ne nous fâchons pas, dit Renaudeau subjugué malgré lui par l'ascendant victorieux de cette femme. Vous avez l'air d'une impératrice en colère. Parole d'honneur! si je n'étais pas Renaudeau j'aurais une peur de tous les diables.

— De grâce, hâtez-vous, Monsieur ; je n'ai pas de temps à perdre. C'est la première fois et la dernière que je mets les pieds chez vous; ainsi croyez-moi, profitez de l'occasion, elle

T. II. i

ne reviendra plus, et si vous m'irritez davantage, vous pourrez vous en repentir.

— Eudoxie , Eudox madame , ma chère

et bonne dame, ma belle dame, ayez pitié d'un malheureux qui n'a pas de quoi manger. . . qui n'a pas môme de quoi se couvrir, voyez, voyez plutôt.

Et il montrait d'un geste piteux et lamentable ses jambes nues que la fraîcheur de l'appartement commençait à bleuir.

— Allez donc, Monsieur, dit madame de Courlalis, dont les narines étaient dilatées de colère; allez, ou je pars, et je vous abandonne à votre mauvais sort, à votre misère!

— Renaudeau, un peu déconcerté, ne crut pas devoir se jouer davantage de la fureur d'une femme comme madame de Courlalis; il Ira versa les trois pièces en courant, ac-

UN «BAND DESPAONK. Si

compagne de ses cl)ions,et lolomna dans sa chambre à coucher.

Pendant ce lemps-là madame de Courtalis se promenait avec agitation, pâle et rêveuse; il y avait quelque chose de falal sur sa physionomie; ses grands sourcils noirs se rejoignaient presque , et ses lèvres s'agitaient vivement.

— 11 faudra pourtant que j'en finisse, disait-elle avec des monosyllabes entrecoupés. J'ai trop attendu! cet homme peut me perdre! Oh! nous verrons! nous verrons bien!

Et tandis qu'elle marchait avec une sombre préoccupation, une voix rauqiie et avinée se fait entendre au bout de la troisième pièces» ■

— Entrez, madame, entrez au salon! nous sommes maintenant dans une mise décente.

Madame de Courtalis regarde vivement à sa montre, elle voit que l'heure presse, et d'un

52 rX GIIAM» 1) K'^PAGNi;.

pas rapide elle se dirige vers la chambre à coucher de Renaudeau.

Celui-ci avait eniîossé une magnifique robe de chambre en flanelle, toute bigarée de feuillages et de fleurs fantastiques; son large cou de taureau disparaissait dans une énornie cravate rouge, à nœuds ébouriffés; des pantoufles en tapisserie, sur lesquelles retombaient les pans de sa robe de chambre, lui donnaient un air à la fois majestueux et coquet.

— Entrez, je vous prie, madame, dit-il en offrant à madame de Courtalis un vieux fauteuil où se trouvaient un peigne et deux crochets de botte. Veuillez vous asseoir, je suis tout prêt à vous entendre.

Madame de GourtaUs s'assit, puis après quelques instants de silence elle lui dit d'une voix sèche et brève :

— Monsieur, je ne vous ferai pas «le nouveaux reproches, c'est inutile : vous ne seriez point en état de mecomprendie; chez vous le sens moral n'existe plus.

— Quoi! madame répond gravement Renaudeau en se rengorgeant dans sa cravate; prétendez-vons attaquer mes mœurs?

— Pas de phrases, Monsieur, pas de préambule; je viens tout simplement vous proposer un marché qui pourra vous convenir.

— Est-ce vingt mille livres de rente? j'accepte d'avance.

— Oui, Monsieur, vingt mille livres de rente, pour le moins; mais d'abord écoutezmoi bien. Apprenez ce que je veux de vous.

— J'écoute, madame, j'écoute de toutes mes oreilles ; seulement si l'on frappe vous me permettrez d'aller ouvrir, car j'attends des comestibles.

54 UN GKA.NU DliSPACiNE.

- Dans quelques minutes je vous laisse, Monsieur. N'est-ce pas vous aimex l'argenl, la bonne chère, la dépense?

— 01) ! j'en raffole, dit Renaudeau en se frottant les mains d'une manière convulsive. Boire du rhum à discrétion, manger du homard et du saumon^ sauce aux écrevisses, à tous mes repas! voilà ce qui délecterait le petit Renaudeau . Avec un semblable régime on vivrait neuf cents ans comme Mathusalem.

— Eh bien! Monsieur, il ne tiendra qu'à vous de mener l'existence que vous souhaitez ; je vous répèle que l'argent ne vous manquera pas. si j'étais vindicative, je pourrais vous punir cruellement de votre désobéis sance : vous êtes revenu à Paris malgré nos conventions... malgré mes ordres.

— Vos ordres. . . oh ! oh ! voilà du piquant, dit Renaudeau avec un éclat de rire plein de

sarcasme. Est-ce que par liasnrcl c'est vous qui portez les culottes?... je n'en ai point en ce moment, mais à la rigueur je pourrais en iivoir, c'est le cos unie de mon sexe. Bref, madame, pour parler sans métaphore, je vous dirai que nous sommes mariés bel et bien, par-devant M. le maire, et que je suis le chef de la conuiuinauté.

Madame de Courtalis se tut un moment; elle toisa Renaudeau des pieds à la tête, et son regard furieux et superbe avait l'air de vouloir foudroyer l'impertinent qui s'oubliait ainsi. Mais Renaudeau, maîtrisé d'abord par l'ascendant de sa femme, avait repris peu à peu son aplomb moqueur et brutal.

— Ah çà! ma chère, dit-il en se croisant les bras, est-ce que par hasard vous auriez la prétention de m'avaler? vous me regardez d'un air heureusement que je suis une

5C r> GFA>D d'espagnk.

bonne pièce, une pièce de résistance, et que les morceaux pouriaient bien vous rester à la gorge.

— Insolent! s'écrie madame de Courtalis avec un accent plein de mépris et d'amertume, quittez ce langage ignoble, gardex-le pour vos compagnons d'orgie et de cabaret.

— Yous faites bien la difficile, madame Renaudeau. Eh ! eh! parce que vous êtes un peu moins que la femme d'un grand seigneur, ce n'est pas une raison pour oublier que je suis votre époux légitime, très-légitime, et que si je voulais un beau jour revendiquer mes droits.. ..

Madame de Courtalis, qui ne s'attendait pas à une pareille audace, tressaillit convulsivement. Elle se lève, et lançant à Renaudeau un coup-d'œil ardent et venimeux :

— iMonsieur^ lui dit-elle d'une voix sourde,

IN <iKAM> l) i:SIMG>K 57

que parlez-vous de vos droits? osez-vous bien me (aire des reproches! vous qui depuis huit ans vivez de ma honte, ou plutôt de la vôtre? Est-ce que vous n'avez pas consenti à tout? Est-ce que vous avez le droit de vous plaindre?

— Cerlainement, dit llenaudeau (jui commençait à perdre de son assurance, j'ai le droit de me plaindre, et beaucoup; voyez un peu mon appartement, on dirait une tanière : ce n'est pas la demeuie d'un chrétien... Moi, pauvreinnocenl, pauvre abandonné, je croupis dans la misère, je n'aurai bientôt plus une croûte de pain à mettre sous la dent; et vous, madame, pendant ce temps-là, vous nagez dans l'opulence, vous mangez tous les jours des laitances de carpe et des suprêmes de volailles; vous buvez du vin de Champagne et du Tokai première (jualité; vous menez en-

58 O URAXI) U ESPAGNE.

fin une vie de Nabuchodonosor et de Sardanapale, et vous allez vêtue comme une princesse !

— Monsieur, si l'argent vous manque, si vous êtes actuellement dans la misère, c'est à vous, à vous seul qu'il faut vous en prendre. Tant que vous avez gardé la résidence qui vous était assignée, vous n'avez pas eu, j'espère, à vous plaindre? votre pension vous était payée exactement , par trimestre. Il fallait rester à Orléans.

— Pourquoi donc ne pas me faire trappiste, tout de suite, ou me faire enterrer vif? Ail çà, par exemple! esi-ce que vous croyez bonnement qu'un homme... de ma sorte, avec des passions violentes et cultivées, va s'ensevelir dans une province, à Orléans, la ville des bossus? Pas du tout, pas du tout, je ne suis pas galérien, je pense, et je n'ai pas

eu besoin de rompre mon ban. Ainsi, îirran gez-vous, me voilà à Paris!., j'y veux vi\re cl mourir.

— Fort bien, Monsieur : puis(jup l'air de Paris vous est si nécessaire, vous pouvez y rester: je ne ne veux qu'une chose, mais je l'exige, entendez-vous, monsieur?., vous allez changer de nom et de quartier.

— De nom , passe encore , mais de quartier, jamais! je suis ciloy-en du Palais-Royal.

— L'important, Monsieur, c'est que vous changiez de nom et de logement ; faites en sorte que vos amis vous perdent de vue, qu'on vous oublie complètement; vous resterez jusqu'à nouvel ordre dans votre chambre, sans sortir, sans recevoir personne.

— Otioiî pas même les amis, les bons enfants, les farceurs?

— Personne, Monsieur; mais surtout il ne

60 UN (;«UM> d'ksivmjnk.

VOUS arrivera plus jamais de reparaître à l'hôtel du marquis de Fontana.

— Tiens! c'est un peu despotique, ça : m'empêcher d'aller rendre visite à ma femme! Dites-moi rlonc, est-ce que par hasard c'est le vieux qui m'interdit sa porte?

— Lui-même!

— Oh! oh! pour le coup c'est trop fort, s'écria Renaudeau en prenant un air martial. Savez-vous bien que je me fâche à la lin , et que si vous m'échauffez les oreilles, j'irai, moi, lui frotter la têîe, à ce vieux paillard!

— Insolent! parler ainsi de M. de Fontana... Vous mériteriez

— Eh bien, quoi! une femme moins jolie et plus fidèle? répliqua-t-il avec un éclat de rire sardonique. Ah! ah! le métier conjugal a plus d'épines que de roses; ce n'est pas tout profil (jue d'être le mari d'une jolie

IN j.KAM) 1) isp\(;m:. 61

femme. Mais c'est égal, continna-t-il en prenant une attitude majestueuse et farouche, la patience est comme toutes choses : elle se fatigue à la longue. Décidément, madame, je suis las d'être sous la remise, je veux enfin rentrer en activité, je veux dire à mon tour : Place, place, M. le marquis! place au légitime propriétaire!

Madame de Courtalis gardait le silence : sa poitrine haletante, ses lèvres pâles et agitées trahissaient la violente émotion qui faisait bondir son cœur.

Renaudeau, enchanté de lui-même, voulut poursuivre le cours de son triomphe, et il continua d'un ton plus arrogant.

— Il faudra f[u'un de ces jours j'aille dire un ou deux mots cà M. le marquis; jusqu'à présent je n'ai pas été, j'espère, trop jaloux, mais je me fais honte à moi-même. Savei-

62 rx «iHA?«i) d'esi'agnk.

vous bien, iiiaclamo,qiie maintenant les portes sont trop basses pour moi , fut-ce la porte Saint Denis ou la poite Saint-Martin? je n'y passe qu'en ployant la tête. IVIoi,Renaudeau, moi un gaillard qui tire le sabre et l'épée comme feu Saint-Georges, qui tue une mouche au vol d'un coup de pistolet à vingt-cinq pas! Laissez faire, j'irai chez votre marquis, je lui chercherai noise, et nous nous couperons la gorge le plus gaUmiment du monde.

Ce disant, Renaudeau ouvrit une armoire et prit un vieux sabre rouillé qu'il se mit à brandir avec une expression formidable.

— Ecoutez, Monsieur, dit madame de Courtalis qui, émue un instant , avait repris son sang-froid habituel, vous sentez bien que toutes vos rodomontades ne me font pas peur^ je sais qui vous êtes, ce que vous êtes... ainsi je vous conseille d'être plus raisonnable.

LN (JKA.M) u'iiSPAGNK. ^

et de ne pas me forcer à des représailles qui ne se feraient pas longtemps attendre.

— Que voulez-vous dire, madame? vous qui le prenez sur un ton si haut.

— Je veux dire, Monsieur, que si vous reparaissez jamais à l'hôtel de M. de Fontana, je vous en ferai chasser.

— Moi !

— Vous! mais ce n'est encore rien, et par mes relations dans le monde, je suis assez puissante pour vous mettre à la raison, Monsieur Renaudeaul.. Je vous offre deux choses, la paix ou la guerre : la paix, c'est une rente de douze mille francs exactement payée, et d'un jour à l'autre le double; la guerre, c'est l'indigence, c'est le besoin, pas un centime, Monsieur, et, de plus, ma haine et ma vengeance!... je vous attaquerai en justice. Rappelez-vous notre passé! non-seulement vous

46 i\ <;nA>f) d'espag>e.

avez dissipé ma fortune, mais pour rétablir la vôtre vous avez usé de moyens que je ne veux pas qualifier, mais que la loi précise...

Renaudeau, tout décontenancé, \enait de laisser tomber son sabre; il tomba lui-même immobile et lourd dans un vieux fauteuil qui gémit sous le poids.

— Résumons-nous un peu, monsieur Renaudeau, dit madame de Courtalis en se levant pour sortir. Acceptez-vous, ou non?

— Douze mille livres de rente?., oui, madame, certainement.

— Il n'est pas question de faire de l'esprit, Monsieur, je vous parle, moi, très-sérieusement. De deux chose l'une : ou vous m'obéirez, ou vous serez mon ennemi. Dans ce dernier cas , malheur à vous! un mot de ma bouche, une ligne de ma main, et je vous

fais lueltre en prison, pour n'en plus sortir (le longtemps.

— Ah çàl mais c'est horrible'- vous voulex donc ma mort?

— Voici ce que je veux : puisque ce logement vous plait,^restcz-y; mais ne recevez, ne voyez personne. Moi , pour vous faire prendre patience, je vous enverrai ce que vous aimez : du bon vin^ des poulardes truffées, des pâtés de foie gras.

— Et des homards! s'écrie Renaudeau dont les yeux pleins de flamme s'ouvraient de toute leur grandeur; c'est là mon foible, madame, le homard. . . Oh 1 je vous en prie, des homards ou des langoustes! pourvu qu'ils soient frais, çà m'est égal; mais il faut que j'en mange matin et soir. .\ oc pri\ là, madame, je suis

66 U?f GRA!SD D ëSPAG]!«K.

votre esclave , je serai doux comme un mou- Ion. Je ne verrai personne. Pour plus de sûreté, faites établir un tour à ma porte. Les pâtés de foie gras, le vin de Champagne et les homards seront mes seuls amis; je ne verrai qu'eux, madame, je ne recevrai qu'eux; et tout en faisant de bons dîners, je penserai à vous, Eudoxie, je chanterai vos louanges. Oh ! poursuivit-il avec un ton presque élégiaque, quand on a l'estomac plein de bonnes choses, on a le cœur plein de bonnes pensées.

— J'aime à voir, monsieur^, que vous entendez merveilleusement vos intérêts, dit madame de Courtalis en tirant de son sac un petit rouleau de pièces d'or préparé d'avance. Voici mille francs : c'est le premier mois de votre pension.

Renaudeau laissa jaillir do sa poitrine un

cri de joie expressif; puis, recourbant ses deux mains comme des serres de vautour, i! saisit avidement le précieux rouleau, et marcha quelque temps dans sa chambre avec des gesticulations frénétiques.

— f'ous me jurez donc de ne point quitter cette chambre avant mon ordre?

— Je le jure!

— Vous me promettez , sur Thonneur, de ne recevoir ici personne?

— Personne ! je vous le promets, sur l'honneur.

Renaudeau n'avait pas achevé, qu'un bruit épouvantable, mélange de coups et de jurons, se fait entendre à la porte L^'eatrée.

— Pardon, madame, pardon!

Et, sans ajouter une parole, il traverse eu

trois pas les trois pièces, et s'élance à la porte t|u'il ouvre vivement.

Alors, c'est un vacarme horrible. Six mauvais sujets, aux cheveux en désordre, aux joues vineuses, se précipitent dans l'antichambre en se culbutant.

— Ohé! Renaudeau! Renaudeau le propriétaire, r A mphitry on !

— Yoyez-vous çàl le vieil aristocrate, com me il vous a une robe de chambre ! Sa majesté Charles X n'en a pas une pareille.

~ Et quel déjeuner il va nous faire faire ! Houm ! houm ! je seçis la marée fraîche, je sens les truffes!

— Le vieux pendard nous ménage des surprises-, il a des connivences avec tous les marchands de comestibles de Paris. Tant mieux, tant mieux! J'ai l'estomac large et vide comme la place de la Concorde.

UN GRAMH I) ESPAGMi:- fiO

— Un instant, Kenaucleau, ces rlomoisclles vont venir, elles nous suivent.

El loul ce dialogue étrange, échevelé,'' n'aurait pas eu de cesse si Renaudeau, cambré dans sa robe de chambre et un doigt sur les lèvres comme le dieu du Silence, n'eût supplié ses camarades de l'aire trêve à leur éloquence.

— Tiens, tiens 1 s'écria pourtant le plus gros et le plus rouge des convives, voici Kenaudeau qui devient bégueule. Monsieur craint de se compromettre. Patience, patience! il va communier à Pâques.

Renaudeau, poussé à bout, fit retentir un effroyable c/iMT dont les chiens aboyèrent.

— Il y a quelqu'un ici, des femmes! dit majestueusement Renaudeau. Silence!

En même temps il s'élance vers sa chambre

70 L^ GRAND d'KSPAG>K.

in coucliei', et dit à madame de Gourtalis ce qui se passe.

— Ah ! misérable! s'écrie-t-elle en courroux, vous ne m'épargnez aucune humiliation!

Pour toute réponse, Renaudeau lui fait signe de se cacher dans une espèce de cabinet de toilette, horrible capharnaûm plein de vieilles chaussures et de linge sale.

Madame de Courtalis, voulant échapper aux regards des mauvais drôles qui vont entrer dans la chambre^ se jette éperdue au Tond de ce bouge abominable, dont Renaudeau ferme doucement la porte.

Par une singulièie coïncidence, deux marmitons, envoyés par M. Fricandard, apportaient le déjeuner soigneusement enveloppé dans de grosses serviettes.

Alors <^'est un cri de joie vainqueur et lu-

rieux, un Irépigneinenl général, un tonnerrô d'applaudissements et de bravos qui font trembler les toiles d'araignées pendues aux murailles.

La table est servie en un instant. Les six homards, rartgés à la (ile, resplendissent pompeusement sous leur robe écarlate , comme six cardinaux ; l'anguille serpente et roule sur elle-même, toute diaprée de mie de p^in rôtie, et de fines herbes.

Déjà les bouchons sautent; le vin de chan)pagne frémit et monte en gerbe. Les deux marmitons sont portés en triomphe autour de la table.

C'est une orgie bruyante et grotesque : on casse les assiettes et les bouteilles; on se lance à la tête la carapace vide et les serres des homards; on chante, on hurle, on joue; et deux heures après tous les convives, gris

72 UN (,HA>D 1) KSl'A<i>E.

et doi niant, étaient péle-niêle sous la table, excepté Reiiaudeaii.

Madame doCourlalis n'avait pu encore S'échapper de son taudis.

Enfin Renaudeaii , qui jouissait malignement de la fureur et des souffrances de sa femme, va ouvrir la petite porte et dit avec un grand sérieux :

— Madame, grâce à moi, vous pouvez sortir : personne ne vous verra pour ^le quart d'heure.

Madame de Courlalis, qui sutfoquait de ragé, sort du cabinet de toilette, et dit à Renaudeau en secouant la tête avec un geste expressif et menaçant:

— Monsieur Renaudeau, je n'oublierai point ceci. Oh! vous me le paierez cher!

Et, sans ajouter une f>arole, elle repousse a>ec<!êuain Renaudeau qui lui adresse quel-

II!S GKAM) I» i>l*M.>h. 7'{

ques excuses d'une voix pâteuse; puis, lia versant avec rapidité les tiois pièces vides, elle sort de l'appartement avec une exclamation de fureur et de vengeance.

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