ÉPILOGUE
Tout le récit Hes événements qu'on vient de lire, nous le devons à M. de Pnymorel luimême. Néanmoins, les notes qu'il nous a fournies étaient eonl'uses et quelque peu incohérentes : il a fallu les niottre en ordre et y répandre la lumière.
3i6 UN GRAND DESPAGNE.
Ce noble et l)ra\e jeurie homme, qui avait un si grand cœur, malgré la fougue et l'excentricité de son imagination, ne put jamais se consoler de l'injuste condamnation qui flétrissait le meilleur de ses amis. Atteint d'une maladie de poitrine qui faisait chaque jour de nouveaux progrès^ il succomba enfin.
Hélas! le sort de Kaphaél avait été bien triste : au lieu de la mort, on lui avait accordé le bagne et la marque. Il partit pour Toulon; mais trois mois ne s'étaient pas écoulés, que son innocence éiait devenue presque évidente. Comme l'arrêt prononcé contre lui ne pouvait s'annuler, et qu'il n'y avait pas de réhabilitation possible pour ce malheureux, condamné injustement comme Lesurcques^ le roi lui fit grâce, et Raphaël revint à Paris. Grâce inutile ! inutile clémence ! Raphaël était flétri
pour jamais le fer chaud marquait son
épaule. 11 ne pouvait survivre à celte inlafiiie, et peu de teuips après il se brûla la cervelle dans un tir.
Sa mère, Lucienne Gérard, accompagna seule avec Armand de Puymorel le convoi du malheureux jeune homme.
Maintenant, le crime de madame de Gourtalis paraissait indubitable : elle seule avec Melchior l'avail pu commettre ; et c'était uniquement par vengeance, ou pour se disculper elle - mèiiie , qu'elle avait accusé Raphaël.
Depuis lon^emps on cherchait cette femme, mais toutes les investigations demeuraient infructueuses. Néanmoins, elle n'avait pu recueillir le fruit de son assassinat, et le
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testament qu'elle avait produit d'abord, frappé (ie nullité, laissait Don Pompéio et Lorença uniques héritiers du marquis.
Enfin la police apprend tout-à-coup qu'une femme, qui doit être madame do, Courlalis, est cachée dans une auberge de Clermont- Ferrand. On (ait jouer le télégraphe , et le soir même un juged'instru?lion pénètre, avec la force armée, dans une petite maison de mauvaise apparence. On questionne l'aubergiste, on le presse, et bientôt il demeure évident que madame de Courtalis est dans la maison. Cette maison noire et vermoulue avait cinq étages. Deux escaliers menaient aux combles; l'un, ténébreux el fort étroit, était pour le moment en réparation : il n'y avait plus de rampe, de sorte que le plancher manquait soudain , ei qu'on entrevoyait comme un
UN GRAND d' ESPAGNE. 3 1 ii
gouffre; rniitits {''"s large et moins incoriimode, élail le seul qui fùi en usage.
Madame de Courlalis , qui avait toujours Toreilie aux aguets, entend comme un bruit d'armes, un bruit sinistre; elle comprend aussitôt qu'on vrent pour l'arrêter, et dans sa terreur, elle monte jusqu'au dernier étage, espérant se cacher dans quelque taudis. Mais elle entend mont r derrière elle, on la pour* suit... il n'y a déjà plus que sept ou huit marches qui la séparent de ceux q- i la ( herchent. Alors, folle, éperdue, elle court dans les ténèbres à travers les corridors Mais lont-
à-conp le sol se dérobe sous ses piei!s, elle tombe dans une profondeur horrible, et se brise contre les murs.
Quand on la relève, ce n'est plus qu'un cadavre sanglant et défiguré
320 Ult 6RAND d'eSPAGNE.
Lorençn élnit inconsokible ; elle ne pouvait oublier Raphaël, et toutes les jouissances du luxe et (ie la fortune venaient échouer contre sa douleur. Quant à Potnpéio , il n'avait jamais été plus iieureux. Après avoir pleuré son frère, et fait de la morale sur la vengeance divine, qui atteiîit toujours les coupables , il était venu s'installer dans l'hôlel Fontana, qu'il avait transformé presque aussitôt en muséum et en ménagerie. Les tableaux des grands maîtres , les statues et les livres » avaient fait place à de grandes armoires vitrées, toutes pleines d'objets curieux, et à des cages magnifiques treiUissées de fer, qui auraient fait envie aux animaux du Jardin-des- Plantes. Pompéio, qui maintenant pouvait acheter toutes les boutiques de naturalistes, occupait tous les enq^aiileurs de Paris; mais actuellement les loups et les renards, l'ours
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lui lîiènitî, avaiciil faibli dans l'estime de Poiiipéio, et il lui fallait des lions et des tigres. L'hôtel Fonlana était plein de rugissements, comme autrefois le fameux hôtel Saint-Pol. Pour entrer dans cette ménagerie pompeuse, il fallait non-seulement une permission, chose facile à obtenir, mais encore des précautions et des armes; car de temps à autre les tigres, les lions et les panthères s'échappaient de leurs cages mal fermées, et alors malheur aux gens qui n'étaient pas de la maison !.. un gentilhomme anglais, venu comme curieux, avait failli une fois être dévoré.
On peut voir tous les jours, de trois à quatre heures, aux environs du Théâtre-Français, un personnage d'une mise parliculiére, qui se promène gravement les deux mains dans ses T. n. 21
:)2'2 IN URAND I) ESPAGMi.
|)Oclies. H fait toujours de longues stations devant les étalages gastronomiques de Chevet. Ces bonnes et appétissantes odeurs, ce fumet délicieux de cuisine qui s'échappent des soupiraux grillés, il les hume, il les aspire, il les savoure; mais ce qui fait surtout bondir son cœur , ce qui l'enflamme et l'inspire, c'est la vue de ces gros homards tout rouges, épanouis sur des tables de marbre derrière les vitres.
Ce personnage, qui est l'emblème de la gourmandise et de la voracité , c'est Renaudeau.
Malheureusement il a plus d'appétit au ventre que d'argent dans sa bourse, et les homards ne sont pour lui que des peintures magnifiques.
— liêhisl hi'las! dii il vai bticoimnt liisteinem la lète et llaiiaiit lotilcs les boutiques (les niarcliands de eomostibles, ils sont passés ces jours de fêtes! Plus <le homards, plus de foie gras!.. Oli ! comme aujourd'hui je resterais volu.'iliers dans ma chainjjre!.. six f>iois, un an , dix ans ! pour manger de bonnes choses. Mais non , je suis veuf, et j'ai toujours de l'appétit. Âh! mon pauvre Renaudeau! pourquoi ta femme n'est-elle plus celle d'un grand d'Espagne!
FIN DU DEUXIÈME El DERNIER VOLUME.
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