LA DERNIERE CAMPAGNE
28 juillet 1914. Albert de Mun est à Roscoff. Depuis cinq jours, ruiiiverselle tension diplomatique créée par l'odieux ultimatum d^ T Autriche à la Serbie tient les esprits en suspens ; les nouvelles s'aggravent ; l'attitude de l'Allemagne est énigmatique et inquiétante ; on s'attend d'un instant à l'autre à la déclaration de guerre autrichienne. Albert de Mun écrit un article, qu'il intitule : L'Heure a-t-elle sonné ? et peu après, il part pour Paris.
Elle était sonnée, en effet, l'heure de « l'horrible rencontre », qu'il était « bien loin de souhaiter », mais dont il avait prédit l'inévitable échéance. Et alors commence cette admirable campagne de
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presse qui husscra dans la mémoire de tous les Français u!i impérissable et si pur souvenir. Deux mois durant, les articles quotidiens d'Albert de Mun sont littéralement, — le mot est de M. Bourget, — « le battement même du cœur du pays ». Aux heures d'incertitude, de doute et d'angoisse, ce sont ces quelques pages de prose qui, — dans combien de foyers anxieux ! — vont entretenir et renouveler la flamme sacrée de la confiance et de l'es- ^ poir. Personne en France ne désespère, puisqu' Albert de Mun espère toujours.
Plus jeune, plus vibrant et plus actif que jamais, ce vieillard de soixante-treize ans, malgré la maladie, malgré Tâge, malgré les émotions du citoyen et du père, — il avait trois fils à l'armée, — prodigue généreusement les derniers jours d'une vie qu'il abrège, il le sait, mais qu'il veut user noblement. Tous les aspects de son âme et de son talent, unis, fondus ensemble et réconciliés, exaltés et transfigurés par les circonstances, s'expriment alors avec une largeur, une intensité, une liberté d'ac-
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cent qu'il n'a encore jamais atteintes. Il est resté soldat, et il éprouve comme une juvénile allégresse à se battre une dernière fois pour ce fier pays qu'il a tant aimé. Il est profondément chrétien, et l'ardeur de son patriotisme légitime et utilise toutes les formes de sa piété : il retrouve, pour la France missionnaire du Christ, les sentiments mêmes qu'une Jeanne d'Arc avait déjà pour elle. Il est orateur et apôtre ; et chaque matin, du haut de sa tribune de VËcho de Paris, c'est la foule immense des familles françaises qu'il harangue, auxquelles il prêche la patience, le courage et l'espoir. Il est gentilhomme, et comme jadis ses ancêtres étendant leur tutelle protectrice sur le petit peuple des alentours, lui, cest tout le peuple de France qu'il défend contre les assauts du doute et des mortelles défaillances. C'est un croisé enfin ; et quelle croisade, dans notre longue histoire, est comparable à celle que nous menons depuis trois ans contre les éternels barbares, les héritiers légitimes de la païenne Ger-
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manie ? Comprend-on maintenant toute la beauté et toute Tampleur du rôle qu*a joué Albert de Mun pendant les deux premiers mois de la guerre ? Toute sa vie et ^ toute son œuvre aboutissaient à cette heure unique où, sans Tavoir cherché, il s'est révélé comme notre héraut national.
L'heure, — déclarait-il en débutant, — l'heure nest plus aux longs articles dans le silence et la réflexion: il n'y a de place que pour l'action. Chaque jour, autant que je le pourrai, je noterai ici les batlernents de nos cœurs. Puisq^ie, douleur poignaniey le vieux soldat ne peiit plus être dans le rang, tandis que va se jouer la partie suprême attendue depuis quarante-quatre ans, peut-être pourrat-il servir encore utilement la patrie avec la seule arme qui reste à son bras vieilli (i).
Jamais patrie n'aura été mieux servie.
Je ne sais ce que penseront de cette suite d'articles ceux qui viendront après nous. A nous autres il est bien difficile de les juger avec toute l'impartialité souhaitable. Nous les avons trop vécus ! Ils font
(i) La guerre de igid, p. 8.
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désormais partie de nous-mêmes. Toute notre vie nous y retrouverons le vivant écho des émotions, des espérances, des angoisses par lesquelles nous avons tous passé au cours de ces semaines tragiques où se décidait le sort du pays. Et quand, plus tard, nous voudrons raviver nos souvenirs, faire renaître, avec notre âme d'autrefois, les sentiments qui l'agitaient, ce sont ces derniers articles d'Albert de Mun que nous voudrons relire.
Quand nous les relisons d'ailleurs aujourd'hui, à plus de trois ans déjà des événements qui les ont inspirés, ils nous paraissent aussi beaux quau premier jour.
Aucune rhétorique. Aucune recherche de pensée ou d'expression. L'éloquence la plus spontanée, la plus simple, la plus jaillissante. Le lyrisme le plus direct, le moins concerté, le plus dédaigneux des procédés qu'il y ait peut-être dans notre langue. C'est véritablement une âme, — et quelle âme, haute, généreuse et profonde ! — qui s'exhale et se livre tout entière.
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Voyez d'abord avec quels accents, lui qui, toute sa vie, a si souvent rêvé de Tunaniinité française, et qui voit enfin son rêve réalisé, il nous crie, « le jour sacré » du 4 août, « son émotion profonde, sa poignante admiration, sa fierté patriotique » :
Rien ne s*est vu de si beau, de si grand dans notre histoire. Tous ces hommes debout, frémissants d enthousiasme, emportés par un superbe élan de dévouement à la pairie, de confiance en son bon droit, de passion pour sa grandeur et son indépendance, oubliant pour elle, en une minute, toutes les discordes de la veille, et réconciliés dans Tunanime amour de la France, ce fut un spectacle sans pareil.
Ah I il n'a pas besoin de nous dire qu'il « a assisté à ce spectacle, unique dans les fastes d'un peuple, le cœur battant, les yeux pleins de larmes », nous le connaissons assez pour savoir que ce dut être là l'un des plus beaux jours de sa vie. Et,
(i) La guerre de iQii, p. 34.
même si nous n'en avions pas dans ses articles le vivant témoignage, nous devinerions que les événements des premiers jours de la guerre, la violation du Luxembourg, de la neutralité belge, l'entrée en ligne de l'Angleterre, la provisoire abstention italienne, la méthodique et- calme perfection de la mobilisation française, les premiers combats de Belgique et d'Alsace ont eu dans Albert de Mun le plus fièrement ému, le plus saintement enthousiaste des spectateurs. Il prodigue à Tarmée belge, « troupe de héros, avant-garde volontaire de la civilisation, contre la ruée des barbares », l'hommage chaleureux et reconnaissant de son admiration fraternelle. Et puis, le 8 août :
Mulhouse est pris ! Comprenez- vous, à ces trois mots, vous les jeunes, et vous-mêmes, entrés dans la vie depuis quarante ans, comprenez-vous, à ces trois mots, quel coup au cœur, quel sursaut de tout notre être, pour nous, les vieux, les vaincus de 1870?....
La revanche! Mot vibrant, si longtemps refoulé dans nos âmes, et qu'il nous était dé-
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fendu du crier Loiil haut. Le voilà qui retentit, comme un espoir désormais possible, d'un bout à l'autre du pays. C'est donc vrai! Nous pouvons espérer, avant (jue Dieu nous rappelle, voir ce grand retour de justice et de gloire. Et vous, mes camarades, vous dont les restes illustres reposent sous la terre ou vous êtes tombés, frappés d'une mort doublement cruelle, puisqu'elle n'avait pu, du moins, sauver la patrie, est-ce que, dans vos tombes de hasard, que laboure, depuis tant d'années, le travail des vivants, est-ce que vos os n'ont pas tressailli d'un frémissement soudain, au bruit de la grande nouvelle ?
On se rappelle ce que disait Chateaubriand, à propos du mouvement final de VOraison funèbre du prince de Coudé, « qu'à ce dernier effort de réloqueiice humaine, les larmes de radmiration ont coulé de ses yeux, et le livre est tombé de ses mains » : à propos de cette page, digne de Bossuet, on serait tenté d'en dire autant.
Et nos premiers succès, en se succé-
(i) La Guerre de igA, p. 54-55.
dant, suggéraient au vieux soldat qu*était Albert de Mun, avec de superbes paroles de confiance, d'ardentes, de palpitantes visions de batailles :
Ahl comme je vis avec vous, comme je sens vos cœurs battre, mes camarades, en ces jours d'attente solennellel Je vous vois là, en contact avec l'ennemi, à quelques kilomètres de lui, écoutant le bruit des combats avancée, guettant, calmes et tout de même excités, l'heure proche de la bataille. Les aéroplanes parcourent le ciel, vont et viennent; les chevaux sont sellés et paquetés. Et, demain, tout à l'heure, pendant que j'écris, peut-être, k canon va tonner sur toute la ligne. Alors, comnic le 4 août 1870, à quatre heures du soir, devant Borny, vous vous lèverez tout droit, officiers et soldats, en criant: <( Vive la France » Et nous qui vivons, les yeux rivés suj* vos gestes lointainSy qui vivons le cœur serré d'angoisses, parce que nos fils sont parmi vous, mais l'âme frémissante, parce que vous êtes la patrie en armes, nous vous répondrons d'ici par le même cri évocateur de gloire: <( Vive la France I »
Mais en attendant les chocs décisifs, les
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lieures se traînaient, lentes, fiévreuses, angoissées. (( Le temps a passé, et maintenant, c'est Tattente, lourd manteau j<,»lé sur nos pensées, que nous traînons partout, dans l'activité des fonctions diverses où nous essayons de servir la patrie. » Pour nous aider à les passer, ces heures u solennelles et poignantes », Albert de Mun, qui les vivait comme nous, plus dangereusement peut-être, trouvait les réflexions et les mots les mieux appropriés à notre anxieuse impatience. Il énumérait nos motifs d espérer ; il nous prêchait le sang-froid ; « mères douloureuses, épouses tragiques, fiancées torturées », il les exhortait au dur sacrifice de la maîtrise de soi et du silence. A ceux qui partageaient ses croyances il rappelait les promesses de la vie éternelle et la mission providentielle de la France. « Et puis enfin, il y a Dieu, disait-il. Dieu qui a rassemblé nos cœurs divisés, qui a permis le fol emportement de l'orgueil allemand, qui a conduit le merveilleux renversement des calculs germaniques. Il y a Dieu et Jeanne d'Arc !...
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Ce n'est pas en vain qu'après cinq siècles, l'image de Jeanne béatifiée est revenue planer sur la patrie, comme sur la cité romaine le palladium antique ! » Un autre jour, il rappelait « la protection séculaire de la Vierge Marie sur notre patrie bienaimée. )) a Élevons, s'écriait-il, nos âmes chrétiennes et françaises vers la Mère des douleurs et des espérances... » Et, se tournant vers ceux qu'en d'autres temps ce langage aurait pu surprendre et faire sourire : « D'autres me liront, écrivait-il, sans s'étonner de cette explosion de mes pensées intimes. Je leur dirai, bien qu'ils ne partagent pas ma foi, les mêmes et viriles paroles. Vous aussi, grandissez vos âmes à la hauteur de la patrie. Elle vous demande plus qu'à vos fils. Eux, ils donnent leur vie, dans l'enthousiasme du combat ; vous, vous donnez la vôtre, dans le silence de Fattente et le devoir ignoré (i). »
Il donnait, lui, la sienne, sans compter. Son article quotidien n'était que la moin-
(i) La guerre de 1914, p. 64, 5o, 67.
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dre de ses <( œuvres de guerre » ; il se dépensait dans une foule d'utiles besognes de charité et de dévouement patriotique. Il avait, dès les premiers jours, d'accord avec le gouvernement, organisé son bataillon sacré, ces aumôniers militaires, dont on ne saurait s'exagérer la part d'action dans le merveilleux moral de nos troupes, et donc dans les victoires françaises. « Ce sera la plus belle œuvre de ma vie », déclarait-il dans l'un de ses derniers articles. La plus belle ? Je ne sais ; mais probablement la plus pratiquement utile, et, dans l'ordre spirituel, la plus lointainement efficace. Si, comme nous 1 espérons tous, la « mentalité » populaire en France est changée après la guerre, les aumôniers volontaires y auront largement contribué, et, par l'esprit d'apostolat et de sacrifice dont ils auront fait preuve, Tune des plus hautes pensées d'Albert de Mun se prolongera, se réalisera peut-être après lui(i).
(i) Yoyez là-dessus le bel article de M. Geoffroy de Grandmaison , la Dernière œuvre d'Albert de M an, les
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Non content enfin de soutenir et de réconforter les Français de l'arrière, il s'adressait aussi Aux soldats : tel est le titre d'une « proclamation » qu'il publiait dans le Bulletin des armées, et qui dut, à la veille des grandes batailles, exalter et redresser, sur le front, bien des courages. Cet « ancien » parlait si bien le fier langage militaire, élevé, précis et simple qui convient à l'héroïsme français ! Il disait si bien, en termes si chaleureux, si forts, si émus, tout ce qu'il y avait à dire, tout ce que chaque petit soldat, en partant pour la guerre, s'était dit, dans le secret de son âme, pour s'expliquer la grandeur de son sacrifice !
L'honneur est grand, — déclarait-il, — de vous parler, à cette heure où vit en vous toute rame de la France. Il est grand surtout pour le vétéran de la guerre douloureuse, dont le cœur, meurtri par l'inoubliable blessure, bat à grand coups, d'espérance et de fierté en saluant les vengeurs de la patrie.
Aumôniers militaires , dans le Correspondant du 26 octobre igii.
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Qui (le vous, depuis le ^<^n(Tal en (^hef jusqu'au simple soldat, ni" porte en lui, gravée par Thistoire de sa rac«\ riniagc de la pairie, terre des pères, ensemble sacré de nos demeures et de nos champs, mère des vivants et gardienne des morts, ch(!*rie d'un instinctif et puissant amour !...
Cependant, l'heure des rencontres formidables approchait. L'occupation de Bruxelles, l'invasion allemande dans le Nord-Ouest de la Belgique, Morhange, Charleroi, la retraite, l'invasion de la France : autant de dates et d'événements douloureux, et que nos premiers succès ne nous faisaient point prévoir. L'attitude d'Albert de Mun est alors admirable. Jamais il n'a mieux mérité ce titre de « ministre de la confiance nationale » qu'il se donnait plus tard à lui-même. Si grave que soit la situation, il se défend de désespérer. Toutes les raisons précises et positives que nous pouvons avoir de croire à un prochain retour de fortune, et à la victoire finale, il les ramasse en un faisceau saisissant, il les commente avec une viva-
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cité d'intuition, une vigueur persuasive qui vont porter la foi et l'espoir dans les esprits les plus troublés, les cœurs les plus inquiets. Sans nier le moins du monde les faits acquis, sans en diminuer le caractère douloureux, il les ramène à leurs proportions véritables dans l'ensemble des opérations, dans la situation générale. Il corrige et redresse les imprudences et les fausses manœuvres que les pouvoirs publics, dans leurs communiqués, dans leurs informations officieuses, ont plus d'une fois commises. Il relève les courages abattus, il exalte les volontés faiblissantes ; il parle à chacun le langage qu'il peut le mieux entendre. A tous il rappelle, au nom même de « nos enfants » qui comptent sur nous, le grand, l'imprescriptible devoir de la courageuse patience.
Croit-on, s'écrie-t-il, que je ne souffre pas, ayant mes fils et mes proches dans raction, et que je ne compatis pas de toute mon âme à l'atroce angoisse de tous ceux qui souffrent avec moi? Mais quoi! la guerre est V école de la souffrance et du sacrifice. Ils souffrent
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aussi, là-bas, nos enfants, loin de tout, coupés de toutes nouvelles, exposés aux fatigues et aux combats de chaque jour! Nous leur demandons pourtant la silencieuse acceptation du devoir héroïque. Ils ont le droit de compter sur la nôtre (i).
Et à mesure que le danger se lapproclie et s'aggrave, que les nouvelles' des atrocités germaniques se précisent, — Badonviller, Étain, Loiivaîn, — la voix d'Albert de Mun se fait plus indignée, plus pressante, plus impérieuse. « Les lettres qu'il reçoit chaque jour,» par monceaux, l'encouragent par la pensée qu'il dorme une voix à tant d'âmes étouffées d inquiétude. » Il sent que, par sa plume de journaliste, il remplit l'un des plus hauts, des plus importants services publics du pays. Il se dit « heureux de pouvoir encore donner à la France quelque chose de sa vie ». Le mot de Wellington à Waterloo : <( Tenir, tenir jusqu'à la mort » est sa devise, et celle dont il ne cessera de nous vanter Tef-
(i) La guerre de 1914, p. 99.
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ficace. Mais la foi ne Tabandonne pas. Quand, le 2 septembre, il quitte, afin de poursuivre librement son œuvre, Paris pour Bordeaux, les dernières paroles qu'il nous laisse, en guise d'adieu, sont les suivantes : <( Nous ne voulons pas mourir. Prenons le moyen de vivre. Il n'y en a qu'un, c'est de tenir bon, quoi qu'il arrive, avec la confiance chevillée dans le cœur. » Et pourtant, « Paris était menacé par eux 1 » Sombre pensée, il l'avoue, mais qui ne parvient pas à entamer la foi, réaliste et mystique tout ensemble, qu'il a dans le salut de la France. « Entendant la voix mâle du chef qui commande à la résistance, écrit-il, je sens, comme il y a un mois, mon âme exaltée dans la confiance. » Il « pense plus que jamais » ce qu'il pensait et disait dès, l'arrivée des Allemands sur la Somme, à savoir : « qu'une armée qui tenterait une manœuvre semblable, laissant sur son flanc des forces puissantes et organisées, commettrait une folie dont elle serait sûrement châtiée. » Et voilà que peu à peu l'événe-
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ment hii donne raison. Voilà que s'engage, dans les meilleures conditions possibles, kl bataille décisive qui va sauver Paris et refouler le Barbare. Pendant qu'elle s'engage, pendant qu'elle progresse, semblable au prophète hébreu qui, du haut de la montagne sainte, soutenait par ses prières le courage de ses troupes, Albert de Mun prie, prêche la sérénité, l'espoir, et, par tous les moyens en son pouvoir, réchauffe, exalte, tonifie la confiance française. L'un des premiers, le premier peut-être, il proclame ce qui est devenu, depuis, une vérité d'évidence :
« Il y a eu, déclare-t-il, dans l'histoire, des retraites illustres à l'égal des victoires. Celle qui, depuis Charleroi, contient la marche de l'envahisseur, quand le détail en sera connu, comptera dans ces exemples fameux, n Et, prononçant, à l'égard de nos vaillants défenseurs, les chaudes paroles de gratitude qui auraient dû peutêtre venir de plus haut, il s'écrie : « Je voudrais que le pays le comprît tout entier, et que, de son sein, s'élevât vers ses
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glorieux soldats, un cri de reconnaissance et d'amour. Je voudrais, surtout, que làbas ils eussent, ces sauveurs de la patrie, ces héros de la civilisation, la certitude que la France admire leur œuvre et la comprend (i). » La France tout entière n'allait pas tarder d'applaudir à cet hommage...
Bordeaux y le 12 septembre 191 4- — Comment dire.»^ Quels mots trouver? Ils sont en pleine retraite, et sur la gauche, entre Reims et Soissons, cette retraite est une déroute... Ahl il faut s'imaginer cela, le tableau tragique et d'une grandiose horreur... Ça y est.,. Les canons s'empêtrent dans la marche en arrière, les chevaux tombent, les voitures s'entassent. Hardi les enfans! Poussez! « Tout est vôtre! » comme criait Jeanne d'Arc aux siens le jour de Patay.
Alors, comprenez-vous la joie, l'ivresse, l'orgueil I C'est la poursuite. La poursuite des Allemands sur le sol français! Imaginez l'enthousiasme, la griserie. Plus de fatigue, plus de regards à ceux qui tombent! Il faut les atteindre, ramasser les traînards, couper les
(i) La guerre de igi^t p- loi» ii9> i43, i47, i52.
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traits des canons, cl, surtout, les ouip^'oher de repasser la Marne, (]ui paraît \hy toul près, au bout du champ de bataille.
Ahl la belle histoire! Et dire que nous ne sommes pas là, nous les vieux, les vaincus, les victimes^ pour jouir de cette revanche, attendue depuis quarante-quatre ansi
Et le lendemain :
Notre victoire! Enfin il est permis de les écrire, ces mots glorieux et libérateurs, qu'hier encore, imaginant la poursuite, je n'osais prononcer tout haut, tant Técole de la guerre nous a rendus rebelles aux prompts enthousiasmes...
Ah! il a raison, notre Joffre, de nous ouvrir enfin les lèvres, afin que nous puissions crier notre victoire. Elle est plus grande, sans doute, que nous ne la mesurions nous-mêmes. Demain verra de grandes choses (i).
Demain ne vit pas toutes les grandes choses qu'escompaît Albert de Mun. Demain vit commencer cette interminable guerre de tranchées qui allait mettre à
(i) La guerre de iQi4, p. 174, 175, 181.
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une si dure épreuve la patience française. Albert de Mun eut, comme nous tous, quelque mal à s'y faire. Mais la grandeur du but à atteindre le préservait de toute lassitude et lui servait à bander toutes les énergies, à relever tous les courages. La bataille de la Marne était à peine achevée qu'il écrivait : « LVAllemagne joue sa vie comme nous. Ces parties-là ne se règlent pas en un jour, ni en une bataille. » Obstinément, il replaçait sous nos yeux le Delenda Carthago qui devait être, selon lui, Tunique solution raisonnable de cette guerre effroyable : (( la destruction de la puissance germanique », c'était pour lui un axiome, dont aucun sophisme ne devait dénaturer la clarté. « Nous subissons, malgré nous, disait-il, une guerre affreuse et sans merci, nous versons, par tous les pores, le sang de la patrie. Il faut que ce soit pour assurer aux générations qui viennent un siècle de paix, de repos et de prospérité. Elles ne le trouveront que dans le définitif écrasement de l'ennemi qui, depuis quarante ans, piétine notre
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cœur (i). « Cette farouche résolution est devenue celle de tous les Français, et nul n'aura plus fait qu'Albert de Mun pour nous rimplanter dans le cœur.
A cet épuisant régime d'émotions et de labeur, son coeur s'usait, et des crises, chaque jour plus fréquentes, l'avertissaient du péril. Il n'en avait cure, se dérobant aux conseils de prudence, se refusant à suspendre ou diminuer son effort. Il voulait aller jusqu'au bout de son devoir, et le devoir pour lui confinait à l'héroïsme. Au reste, que lui importait d'abréger sa vie ? Son œuvre n'était-elle pas achevée ? N'avait-il pas eu l'honneur de collaborer de toute son âme au « miracle français » dont il avait été le généreux prophète ? N'avait-il pas, de ses yeux de chair, vu la victoire qu'il n'avait cessé de prédire ? Ne pouvant mourir sur le champ de bataille, pouvait-il souhaiter une plus belle mort de soldat que de tomber, la plume à la main pour son pays ?
(i) La Guerre de 1914, p- i85, 237.
Un soir d'octobre, son article du lendemain achevé, la mort le prit doucement, Tenlevant à la tendresse des siens, au respect et à l'admiration reconnaissante de la France entière. Ce fut un deuil national. Il n'avait plus d'adversaires, et ceux qui le combattaient la veille ne furent pas les derniers à lui rendre hommage. Bordeaux lui fît de magnifiques funérailles. Académiciens, ministres, sénateurs, députés, ambassadeurs, le Président de la République en personne, tout ce qui représentait et aimait la France se donna rendez- vous derrière son cercueil. Chacun sentait qu'une des grandes voix de la patrie venait de s'éteindre. Les douleurs individuelles s'élargissaient et s'épuraient dans la religieuse émotion collective. On songeait à l'harmonieuse unité de cette existence, si pleine de hautes pensées et de bonnes œuvres, à cette noble fin de chevalier chrétien et français, qui avait toute la vertu et tout le sens agissant d'un symbole. On se disait que, même achevée, cette vie était encore créatrice d'union,
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d'énerf>-ie, de sacrifice et d'espoir. Au dire de lotis les assistants, ces sentiinents se lisaient sur tous les visages de la grande foule anonyme et recueillie qui se pressait autour de cette tombe. El le mot qu'il fallait dire a été prononcé par un soldat, répondant à un camarade qui demandait à connaître le héros de ce long cortège : « C'est M. de Mun, celui qui consolait nos mères. »
Avril- Décembre 49 i6.