‹ Un grand françaisChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LCBUVRE DE Dl^.FENSK IVATION\LK

Il l'aura hâté plus peut-être encore par son œuvre patriotique. De tout temps, il s'était passionnément préoccupé des questions concernant la défense nationale.

Comme tous les hommes de sa génération, il avait connu la France si grande, si glorieuse, si respectée, qu'il ne se consolait pae de la voir déchue de ce rang unique. Soldat, gentilhomme, chrétien»

il l'aimait, si Ton peut dire, dun triple amour : ou plutôt encore, toutes les ardeurs de sa grande âme se fondaient pour elle dans une tendresse hautement religieuse. La mission providentielle de la France, c'était pour lui, nous l'avons vu, une de ces vérités d'évidence qu'on ne dis-

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cute même pas. Aussi, de quel cœur, dès qu'il en a le pouvoir, il se propose de travailler au relèvement de la patrie vaincue ! Dès son ei^lrée^ le Chambre, il ne perd pas un/^ô'ccasion d'intervenir dans les débats o|i Tintérêt national lui paraît engagé : les èsçj^éditions coloniales, les lois militaires, lui i^lp^i^çent des discours à la fois si compétents èt'^^àêtey^s, que, plus d'une fois, il réussit à rallier la presque unanimité non seulement des applaudissements, mais des votes. C'est dans un discours, dont quelques parties sont d'ailleurs discutables, sur le projet de loi militaire de 1887, quen évoquant la charge épique de Sedan, il obtenait le plus beau triomphe oratoire de toute sa carrière parlementaire. C'est dans un discours, admirable de tous point, sur le maintien de nos droits historiques à Madagascar, qu'il parvenait à grouper autour de lui 45o suffrages contre 32. Et il était très justement fier de ce succès. « Il s'était fait, disait-il plus tard, il s'était fait dans la Chambre un grand courant de patriotisme qui avait

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entraîné presque tout le monde, clci^nHiil pour un moment les dissentiments, les divisions de partie ^^«K^iscordes poliliques. On n'avait eri ^vant'IfU^^yjpux que Thonneur natioiiâl et la Iraditkwivfranraise. » Et il ajouta^ « Créât un âes' meilleurs souvenirs de nfa vie puWique que d'avoir pu, ce jour-là,V^q;itribuer en quelque chose à cet acte d'umîrt^i patriotique (i). » Cependant, les années passaient, et à mesure qu'elles s'écoidaient, elles apportaient au patriotisme un peu jaloux, mais si clairvoyant d'Albert de Mun, plus d'un sujet d'alarme ou d inquiétude. Notre désunion intérieure allait croissant ; l'idée de patrie était en butte à des attaques insidieuses ou cyniques ; le pacifisme faisait chaque jour de nouvelles recrues ; l'armée, moins respectée qu'autrefois, voyait son organisation âprement discutée par les théoriciens socialistes. En même temps, nos amitiés se modifiaient ; des alliances, des ententes nouvelles s'esquis-

(i) Discouny t. ni, p. 344-345, — Cf. p. 189-209.

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saient, s'élaboraient dans le mystère des chancelleries, dont on n'apercevait pas toujours très nettement la raison d'être, — nous l'avons vue depuis, — et auxquelles notre amour-propre devait consentir plus d'un sacrifice. D'autre part, les orages s'amoncelaient au delà du Rhin .

d'année en année, l'insolence et les exigences de la puissance d orgueil et de proie augmentaient, devenaient plus difficiles à satisfaire. L'avenir était trouble, et l'on conçoit que d'année en année, fort de son autorité et de son expérience, Albert de Mun ait cru devoir multiplier les avertissements et les conseils.

Il se plaignait un jour de l'obscurité voulue et silencieuse dans laquelle, depuis le traité de Francfort, s'enveloppait notre politique étrangère, et, servi par son sûr instinct, il en dénonçait admirablement la « raison profonde » :

Depuis trente-huit ans, disait-il, nous portons le poids d'une défaite invengée. C'est notre grande faiblesse. Les nations, pas plus que les individus, ne demeurent impuné-

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incnl, aux yeux du inondo, frapptVs iVuue. brulale ii)jiire.

La cruelle niciirtrissure de 1870 ne saurait être comparée à aucune autre. L'Autriche, après Sadowa, perdit son rang en Allemagne; la Russie, après Moukden et Tsoushima, fut atteinte dans sa puissance militaire. Nous, nous avons laissé aux mains de l'ennemi un morceau de notre chair, et cette plaie, toujours saignante à notre flanc, nous marque du stigmatf des vaincus, en même temps quelle nous humilie comme un public aveu d'impuissance (1).

On ne saurait plus fortement dire. Oui, c'est bien là, — nous nous en rendons compte aujourd'hui plus clairement que jamais, — la cause unique du mal qui, quarante-quatre ans durant, a empoisonné toute notre histoire nationale. Nos divisions intérieures, nos absurdes querelles, même, — surtout peut-être, — notre anticléricalisme, les timidités, les gaucheries, les réticences de notre politique extérieure, tout ce malaise où nous vivions

(i) Combats d'hier et d'aujourd'hui, t. Uî, p. 176-

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était un fruit de la défaite. Nous avions été vaincus, et nous ne nous consolions pas de nous être laissé battre ; nous n'étions plus une puissance de premier plan, et nous n'étions pas résignés, comme l'Autriche, à n'être qu'un « brillant second » ; il y avait contradiction entre la réalité d'aujourd'hui et notre rêve, un rêve qui avait été la réalité d'hier, et qu'un secret pressentiment nous avertissait devoir être la réalité de demain. Et nous attendions, las, amers, impatients et inquiets tout ensemble, l'heure du destin que nos scrupules d'humanité nous interdisaient de provoquer.

En l'attendant, cette <( heure décisive », que longtemps il a désespéré de jamais voir, Albert de Mnn refrénait comme il pouvait son impatience. Elle s'échappait quelquefois : son sentiment très vif et volontiers ombrageux de la fierté nationale s'accommodait mal des concessions, des faiblesses peut-être, des timidités et des prudences de la diplomatie. Non, certes, qu'il fût incapable de se contenir : il l'a

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bien prouvé au nionieul de Faclioda.

lorsqu'il renonça, par [)alriotisrue, à une inlcrpellalion que Ton jugeait dangereuse. jNon qu'il poussai à la guerre : comme nous tous, il se serait reproché de prendre, à cet égard, une responsabilité quelconque ; mais il n'en avait pas peur et il la croyait inévitable. « Ah ! l'horreur de la guerre ! s'écriait-il. Comment pourrais-je loublier ? Oui, la guerre est horrible, source de larmes et de douleurs, féconde cependant, source aussi de grandeur et de prospérité. C'est Thistoire du monde et la leçon des siècles. Il y a pour les nations comme pour les hommes, des épreuves nécessaires à leur force (i). »

Ces vérités, qui nous sont aujourd'hui douloureusement familières, choquaient alors, — c'était en 1910, — plus d'une oreille trop pacifiste. Albert de Mun pressentait qu'il devenait urgent de les rappeler. Les alertes sîîccédaient aux alertes. La question marocaine, à peine posée^

(i) Combats d'hier et d'aujourd'hui, t. V, p. 216.

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s'annonçait grosse de complications internationales. Le péril que recouvraient ces complications, personne ne Va mieux va, ni plus clairement dénoncé qu'Albert de Mun. (( Le Maroc, écrivait-il, le Maroc, si longtemps inconnu, commençait à laisser deviner ses ressources et ses richesses. L'Allemagne, poussant ses commerçants sur tous les points du monde, les jetait sur ses rives. Elle y rencontrait les nôtres, les premiers par le nombre et les transactions. Uorgueil germain décida qu'il serait le maître^ là comme partout. Sous Vaffaire marocaine, comme sous toutes celles qui agitent VEurope à Iheure présentCy il y a la prétention germanique à Vomnipotence. Le geste de Tanger n'eut pas d'autre signification (2). »

A cette prétention croissante, Albert de Mun sentait bien que, sous peine d'une irrémédiable déchéance, il nous faudrait, tôt ou tard, résister par la force ; et peutêtre, dans le fond de son cœur, s'applan-

(2) Combats d'hier et d'aujoard'huiy t. lU, p. I 48-1 49.

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Vabaadoruwr a mit autre puissance européenne, periiiettrc à aucuiii' il'oiitro elles d'y établir une prépondérante inllnencc (i).

C'était là un prograninic^ très sage et très fier, et Albert de Mun s'y tenait obstinément fidèle. Pour le remplir, il se sentait soutenu, plus qu'il n'avait coutume de lêtre, par la conspiration de l'opinion publique. Les provocations allemandes nous réveillaient enfin de notre long sommeil pacifique. Nous recommencions à comprendre tout le sens de cette parole de Prévost-Paradol dans la France nouvelle : (( Il n'y a point de milieu pour une nation qui a connu la grandeur et la gloire, entre le maintien de son ancien prestige et la complète impuissance. » Une jeunesse nouvelle se levait, dont Albert de Mun saluait avec une joie tremblante les impatiences et les ardeurs. « Elle est lasse, disait-il, de notre deuil stérile. Elle attend, inconsciente du besoin qui la tourmente, au lieu des glas funèbres, des appels de

(i) Combats d'hier et d' aujourd'hui y t. IV, p. 19?.

clairon. Qui les sonnera (i) ? » Et ailleurs: « On dirait qu'un renouveau de foi patriotique s*esl allumé dans les âmes. Estce bien cela ? Je l'écris en tremblant (2). » Mais d'autres fois il ne tremblait pas. Saluant un jour, à propos d'un monument inauguré sur le plateau d'IUy, les héros de Sedan, il s'écriait : « Quand on parle d'eux, mon cœur de vingt ans se remet à battre dans ma vieille poitrine, pareil au sang du cheval de troupe réformé par l'âge, qui bondit dans ses veines à l'appel de la trompette. » Et se retournant vers « les jeunes soldats de son régiment toujours aimé », il leur adressait un « confiant hommage » : « L'école, disait-il, est toujours ouverte, coîiservant à la France sa réserve de « braves gens ». Quand Vheare sonnera, ils répondront comme Galliffet : « Tant qu'il en restera un. »

L'heure ne devait plus beaucoup tarder à sonner. Après Tanger, Algésiras, Casa-

(i) Combats d^hier et d'aujourd'hui, t. IV, p. i45. (2) Zd., t. V, p. ai4.

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dissait-il, puisqu'il fallait en venir là, que l'orgueilleuse et brutale et maladroite Allemagne prît comme à tâche d'exaspérer notre dignité et d'entretenir ou de réveiller en nous les sentiments qui devaient un jour nous dresser, d'un élan unanime, contre son insolente et agcessiv^ audace. Et surtout, vieil Afrieàfît^qu n èta'ît, il se réjouissait que sa ^fejbfère Afrique e^t été choisie par la/ ProvideiK^e poi|rl êtr,e comme le chan^g de rirtanœuvre^j^çHL d'expériences d'oii wôtre jeune^c?i]^ée allait s élancer, quand %iu^fâfi|lfeit courir sus aux Barbares. Cette affaire marocaine dont beaucoup, parmi nous, méconnaissaient l'intérêt et la nécessité, il en avait, dès la première heure, conçu toute la portée, et il employa tous ses efforts à faire partager sa conviction au public. Je ne décide pas si la méthode d'action rapide et hardie qu'il préconisait n'était pas préférable à la méthode plus lente, parfois un peu timide et indécise, qu'on a employée. Mais, même s'il était prouvé qu'il eût tort sur ce point, — avouerai-je, tout profane

que je sois, que je suis tenté de lui don-, ner raison ? — comme il faut lui savoir gré de ses campagnes de presse pour appuyer notre intervention, « au risque d'un désaccord toujours pénible avec plusieuis de ses amis », et cela « non pas seulement parce que le drapeau était engagé, mais parce qu'il Tétait, à ses yeux, pour une cause juste et nationale » ! Et définissant à ce propos son dessein et son effort, il disait :

Dès le premier jour, quand s'est réveillée la question marocaine, j'ai essayé de montrer qu'elle était une question algérienney française par conséquent. J'en ai cherché les origines dans notre histoire d'Afrique, à Theure où, après risly, le traité de i845, au lieu de la trancher, la posa comme une menace pour Tavenir en laissant l'Algérie sans frontière, et sa sécurité sans garantie.

J'ai répétéy chaque fois que les circonstances m'ont amené à exprimer mon opinion, qu'assurément ce serait une entreprise téméraire d'essayer la conquête du Maroc, mais que nous ne pouvions^ sans trahir notre propre cause^ nos intérêts les plus essentiels.

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blanca, — Agadir. Cette fois, la niesiiie était comble.

Le coup d*Agadir, a écrit Albert de Mun, le coup d'Agadir avait frappé, couime la baguette magique, le cœur d<i la France engourdie. En un moment, elle fut debout; ses fils, ranimés, se regardèrent dans les yeux, et reconnurent le visage ancestral. Il y eut un cri, qui courut comme un choc électrique : « En voilà assez ! »

Vous souvenez-vous ? Cet été, au milieu de Tangoîsse qui nous étreignait, quelle joie soudaine, et, chez nous autres, les vieux, quel orgueil rajeuni! Et vous devinez bien ce que je pense, au fond du cœur : vous le pensez aussi. Jamais heure ne fut plus propice ! La brutalité germanique avait mis tout le monde à nos côtés! La nation était prête! Au lieu de cela... Ah 1 il faut enfermer cette douleur I

Et il consentait bien à renfermer, cette douleur peut-être un peu impatiente ; mais il voulait en garder la mémoire.

« La guerre, disait-il, impossible hier, est là qui nous guette, » Et il croyait de son devoir de dire à ses compatriotes toute la

vérité. « Je vois et j'entends, déclarait-il, et c'est assez. Je vois que, derrière le Rhin on travaille sans trêve, sans défaillance, avec cette vigueur que donnent à Taction Tunité de direction, la permanence des volontés. Je vois que les lignes de transport se multiplient vers la frontière de la Belgique et du Luxembourg , que les dirigeables, que les flottes d'aéroplanes se construisent avec une activité fiévreuse, que, demain, ils auront partout leurs ports d'attache organisés : je vois que, derrière les canons, se massent les caissons automobiles, prêts au ravitaillement... (i) » Hélas ! il voyait, ou prévoyait trop bien ; et comme on aurait dû l'écouter davantage ! Au reste, quand on relit aujourd'hui les deux volumes qu'Albert de Mun a intitulés Pour la patrie et VHeure décisive, et où il a recueilli ses articles de 191 2 et de 191 3, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la hauteur patriotique de vues, de la finesse de sens politique, de la

(i) Pour la Patrie (Emile-Paul), p. 195-197.

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jïislosse prophétique do visioti dont ils léinoigiieiit. Si la guerre (l(* i()i4 a 8ur|)ris un trop grand nombre d^Milie nous, c'est quils n'avaient pas assez lu et médité ces pages qui auraient dû résonner à leurs oreilles comme l'appel viril du clairon d'alarme. Et si les événements nous ont trouvés militairement moins prêts que nous n'aurions dû l'être, c'est que « cc^s articles passionnés qui paraissaient appeler la guerre, à force de la prévoir » n'avaient pas eu, au Parlement et danS' les conseils de nos gouvernants, tout le retentissement qu'ils auraient dû avoir.

Une première fois, la diplomatie, — une diplomatie peut-être trop habile, et dont certains procédés allaient être bientôt sévèrement condamnés, — réussissait à écarter, ou plutôt à ajourner le conflit. Ce fut, on se le rappelle, au prix de concessions que nous avions le droit de trouver injustifiées et douloureuses. Après bien des années d*un silence tristement involontaire, Albert de Mun remonta à la tribune pour présenter, snr les Ion-

giies négociations engagées et subies par le gouvernement français, toutes les justes réserves que lui inspirait sa fierté patriotique. La Chambre lui fit, à plusieurs reprises, cFenthousiastes ovations, le couvrit d'applaudissements, mais rejeta sa motion. Jamais échec parlementaire ne fut plus glorieux : tous les coeurs étaient visiblement avec Torateur; mais il n'est pas rare, en France, que la raison soi-disant politique désavoue les suggestions de la sensibilité, Albert de Mun en fit une fois de plus l'expérience ; mais il avait rempli tout son devoir, et quand il lança son fameux cri : <( Ah ! messieurs les ministres, il faut que vous lui rendiez grâce avec nous à ce généreux pays ! Il vous a sauvés de vous-mêmes ! » il dut sentir, à l'accueil qui lui fut fait, qu'il avait libéré 1 âme française et préparé les réparations futures.

Ce n'était point une illusion. De tous les points de la France les lettres affluent, lui prouvant qu'il a touché juste, que « la France ne veut pas périr, qu'elle ne veut

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pas cire livrée, qu'elle; nc^ \eul plus être humiliée. » « Ma plume et ma parole, éciil-il, sont h sou service. » El à la chute du ministère Caillaux, il ouvre une campagne pour saluer et (mcourager « le réveil du pays ». Campaj^^ne toute patriotique, et exclusivement patriotique, en dépit des vœux que lui adressent certaines des innombrables lettres qu'il recevait.

« Quelques-unes, déclare-t-ii, m'appellent sur le terrain politique. Je ne m'y laisserai pas attirer, Uheure est trop poignante. C'est quelque cliose comme celle d'il y a quarante et un ans, quand la patrie rassembla tous ses fils, sans distinction de croyances ou d'opinions, sans souci des mains qui tenaient le drapeau. » Noble attitude, en vérité, et qui, avec une générosité à laquelle on ne répondit pas toujours, préludait à cette « union sacrée » oii nous vivons depuis trois ans. Un de ces articles est précisément intitulé: VUnion nécessaire, et il est une réponse à une parole fameuse sur la survivance séparatrice de la question religieuse.

Oui, — concluait éloquemment Albert de Mun, — la question religieuse sépare nos âmes. Ce n'est que trop vrai. Mais, dans ce déchirement douloureux, oii tant de cœurs ont saigné, quelque chose reste debout, qui les unit malgré tout, quelque chose de sacré qu il n'est pas permis de livrer aux disputes et aux passions. // reste la France! C'est à elle qu'il faut penser. C'est d'elle qu'il faut par 1er (i).

Noble langage en vérité, et qui, faisant écho au mot historique du duc d'Aumale, traduit admirablement la pensée profonde d'Albert de Mun, celle qui, par-dessus toutes les divergences doctrinales, toutes les oppositions politiques, a fait Tunité intense de sa vie. Ayant eu, d'ailleurs, « par d'irrécusables témoignages, la certitude de correspondre à la pensée nationale », Albert de Mun poursuivait sans défaillance la tâche qu'il s'était assignée. Il se défendait de pousser à la guerre. « Que la diplomatie s'efforce de la conjurer, disait-il, je le veux, pourvu que ce soit sans rien sacri-

(i) Pour la Patrie, p. 2o5, 289.

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lier de riioniieiir naliuiial, pourvu que ce soit, surtout, on fortilianl les ninitirs fécondes, non en poursuivant des rapprochemenls stériles, l'irneo Danaos.., » il redoutait par-dessus tout les promesses d'amitié protectrice par lesquelles on essayait d'endormir notre bonne foi et de nous faire contracter des marchés de dupes. De quelque côté qu'il tournât les regards, il apercevait des causes d'inévitables conflits et des raisons d'inquiétude, et il les énumérait avec une pressante insistance.

Surtout, il voyiait poindre à l'horizon, entre l'Angleterre et TAllemagne, un duel fatal, formidable, auquel, bon gré mal gré, nous ne pourrions pas rester étrangers. « Une politique de funestes abandons et de criminels oublis, écrivait-il un peu sévèrement, nous a réduits à n'être dans le conflit des deux empires, que le champ clos oii se fera le heurt décisif. Nous y trouverons la mort ou la résurrection, selon que nous l'aurons voulu. » Et il ne se trompait pas, puisque, dans la pensée allemande, la guerre déchaînée en

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191/1 ne (levait être que la première étape de cette lutte titanesque. Et il se trompait moins encore en dénonçant les signes précurseurs et les raisons profondes de l'agression germanique, les difficultés économiques et financières de Tempire voisin, les prédications belliqueuses d'outre- Rhin, « les préparatifs grandissants, et, sur notre propre sol, V envahissement pacifique préludant à Vinvasion guerrière (i). » Sinistres symptômes, s'ils n'avaient eu leur consolante contre-partie dans la fierté, Tardeur, la résolution dont étaient animées les générations nouvelles. Ces sentiments viiils, dans ses enquêtes sur Tétat moral du pays, Albert de Mun les avait partout rencontrés. Il s'en réjouisssait, et la confiance renaissait dans son âme. « La nation, déclarait-il, est tout entière travaillée par le sentiment de la patrie. C'est la conclusion de ce livre et c'est aussi, pour la France, la consolation suprême et la suprême espérance. »

(i) Pour la Patrie, p. 289, ao5.

Cependant les évcnemenls s(î précipitaient. Après Agadir et l'alTaire du Congo, la guerre italo-turque ; a|)rès Taffaire de la Tripolitaine, la guern? dtîs Balkajis ; après le traité de Londres et celui de Bu carest, les nouvelles lois niililaires et les armements précipités de TAUemagne.

(( L'heure décisive » approchait : il fallait 8*y préparer. De l'avoir vu avec une admi rable netteté, d'avoir dépensé, à procla mer cette vérité nécessaire, tout ce qu'il > avait en lui d'activité, de haute raison, d'éloquence, — n'eût-il fait que cela dans sa longue carrière d'homme public, — Albert de Mun eût mérité qu'on saluât en lui l'un des plus grands Français de notre temps. Qu'on relise, par exemple.

VAvant-propos de son avant-dernier volume : on y trouvera, en six pages, un exposé de la situation politique internationale, qui, pour l'exactitude des faits, — au moment où elle était écrite, — la vigueur ramassée et suggestive des formules, la justesse des pressentiments, serait digne d'être placé à côté des rapports

diplomatiques les plus fameux de notre Livre Jaune, Quel merveilleux ambassadeur, se dit-on, en relisant ces pages, eût fait Albert de Mun, si Ton avait su utiliser toutes ses aptitudes ! Il est vrai qu'en ces années d'avant-guerre, il avait un autre rôle, plus utile peut-être, à jouer : celui d'éclairer et de redresser Topinion, que tant de sophismes intéressés ou aveugles risquaient d'égarer encore. Et ce rôle, il le jouait avec une ardeur et une autorité admirables. Il se dérobait à toutes les intrigues parlementaires qui, hélas ! suivaient leur cours. (( Résolument, il écartait loin de sa pensée, de sa parole, de ses écrits, non seulement toutes les préoccupations de parti, mais toutes les récriminations, tous les ressentiments, même les plus légitimes : il ne songeait qu'à la patrie. » Il se contentait d'être une sorte de ministre ou de fondé de pouvoirs de la conscience nationale.

La guerre est inévitable ; elle est virtuellement conditionnée et exigée par l'état actuel de l'Europe ; elle est voulue

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moins par les i)rinces que par les peuples. Comme un fiuil mur qui tombe (le l'arbre, elle se détachera, elle fondra sur nous j\ riroure fixée par le desliii. 11 faut regarder cette éventualité bien en face et s'y préparer avec courage. Unissons-nous, oublions tout ce qui nous divise ; formons un seul faisceau de toutes nos énergies nationales ; ne laissons inemployée aucune de nos forces matérielles et morales. Fortifions notre armée et resserrons nos alliances. — C'est à ces quelques idées, toujours les mêmes, qu'Albert de Mun revenait sans cesse dans ces articles « écrits sans apprêt, avec son cœur qui était plein. » Idées qui, à l'épreuve des faits, se sont trouvées d'une douloureuse et profonde justesse, et qui, peut-être, n'appellent qu'une seule réserve.

« L'Europe tout entière, disait-il, incertaine et troublée, s'apprête pour une guerre inévitable, dont l'heure lui est cachée, dont la cause immédiate lui demeure encore ignorée, mais qui s'avance vers elle, avec l'implacable sûreté du des-

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tin, tandis quà tâtons elle cherche à Téviter. » Sans nier le moins du monde les raisons générales et lointaines, les raisons nationales et ethniques du grand conflit qui s'approchait, il était, ce semble, un peu téméraire d'en affirmer l'inexorable fatalité. Oui, certes, il y avait entre igii et igiA, dans le monde, d'innombrables et d'inquiétants germes de guerre, et qui ne demandaient qu'à s'épanouir ; mais cette inoisson sanglante n'aurait-elle pas pu avorter ? Là encore, n'y a-t-il pas eu des responsabilités personnelles, individuelles, qu'il ne faut point cesser de dénoncer ? « Si la guerre doit éclater, écrivait encore Albert de Mun, ce sera l'irrésistible mouvement des peuples, la poussée formidable des races qui l'aura déchaînée, ce ne sera pas la volonté des chefs d'Etat (i). » Est-ce absolument exact ? Et les deux sinistres empereurs n'auraient-ils pas pu se dérober à « l'irrésistible mouvement » de leurs peu-

(i) UHeure décisive, p. an, 178, 67.

LŒiiVHK DU DKKKNBE NATIONAl.K il'j

pics ? S'ils avai<Mif rlé hiiinaiiis ? S ib avaient été sages '? S'ils avaient su résister aux pressions de leur entourage, aux suggestions de leur cupidité et de leur orgueil, les événements n'auraienl-ils pas pu suivre un autre coins plus pacilique ?

Vains rêves que tout ceci ; et puisque aussi bien les liLies passions princières sont, à leur manière, des « fatalités » historiques, Albert de Mun a eu raison au total de parler d'une guerre inévitable et d'en rappeler infatigablement la pensée à ses lecteurs. Au reste, parmi ses appréhensions et ses inquiétudes, de joyeuses consolations lui venaient, lui apportant la preuve qu'il ne prêchait pas dans le désert. Non seulement la jeunesse, par (( l'accueil chaleureux » qu'elle réservait à ses vibrants articles, « soutenait son labeur » et « récompensait son effort. » Mais même dans les milieux politiques, il y avait quelque chose de changé. Au ministère qui avait, tant bien que mal, — et plutôt mal que bien, — paré le « coup d'Agadir )>, en avait succédé un autre qui,

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en plus d'une circonstance, s'était monti''^ particulièrement soucieux de la fierté et de la dignité nationales. Les Chambres avaient porté à la première magistrature du pays Thomme que Tinstinct populaire leur avait désigné comme étant le plus capable, dans les difficiles conjonctures présentes, de présider aux destinées de la France, et le nouveau Président, à peine installé à l'Elysée, encourageait ses ministres à proposer le rétablissement de la loi de trois ans. Cette loi, qui nous a probablement sauvés d'un désastre, n'a pas eu, dans l'opinion et dans la presse, d avocat plus chaleureux, plus persuasif qu'Albert de Mun, ni ses adversaires de contradicteur plus compétent, plus vigoureux, plus pressant. Sans lui, je n'ose dire, n*en sachant rien, que cette loi de salut national n'eût point été votée ; mais qu'il ait contribué à la faire voter, à créer en sa faveur, dans Tesprit public, une atmosphère de confiance et de lucide résolution, c'est ce qui me paraît indéniable. Au terme de sa campagne, l'auteur de VHeure

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décisive pouvait se rendre le témoignage qu'il avait très efficacement travaille'' a Tœuvre de défense nationale, et que, en partie grâce à lui, la France était « prête, quels que fussent les événements, à remplir fièrement la mission qu'elle tient de sa glorieuse histoire ».

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