‹ Un grand françaisChapitre 5 sur 11 · L^CKUVRE ORATOIRE ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

L^CKUVRE ORATOIRE ET POLITIQUE

française n'est pas un de ces événernons que Ton puisse juger « en bloc ». La solidarité de fait qui relie les uns aux autres les épisodes successifs du drame révolutionnaire ne s'impose en aucune manière aux hommes d'aujourd'hui qui veulent Tapprécier en historiens ou en philosophes, ou qui veulent en tirer des principes d'action. Et cela est si vrai qne les crimes de la Terreur, même parmi les politiciens, ne rencontrent pas beaucoup d'apologistes ; on les excuse, on les explique, on ne les glorifie pas ; on se défend bien de vouloir les renouveler. Et de même, y a-t-il, parmi les « réactionnaires », beaucoup de gens disposés à admettre que tout était mauvais, radicalement mauvais, dans l'œuvre de la Constituante, de la Législative, ou même de la Cçnvention ? Il suit de là qu'à déclarer bruyamment la guerre à la Révolution, on risque, — et surtout dans nos assemblées politiques contemporaines, — de paraître condamner « en bloc » et sans nuances toute une série de faits désormais acquis à

l'histoire , et dont les conséquences, quoi qu*on fasse, conditionnent désormais toute action durable ; on s'expose, de gaîté de cœur, à rimpopularité, à une impopularité inutile ; on s'aliène peut-être des sympathies toutes prêtes ; on compromet, on laisse envelopper dans une commune défaveur bien des idées justes, bien des initiatives heureuses; et, au total, on renfonce dans leurs préjugés hostiles des adversaires que peut-être aurait-on pu, sinon convertir, du moins éclairer et ébranler.

C'est ce qui est arrivé à Albert de Mun. Et comme s'il se plaisait à accumuler les difficultés, sa foi « contre-révolutionnaire )) avait d'autant moins de chances d'agréer aux majorités parlementaires de la troisième République, qu'elle s'est longtemps accompagnée et fortifiée d'une agissante foi monarchique. Au mois de novembre 1878, défendant à la Chambre son élection et son programme politique, religieux et social, il s'écriait : « La Révolution n'est ni un acte, ni un fait ; elle est

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une doctrine sociale, une doctrine politique qui prétend fonder la société sur la volonté de Ihonnne, au lieu de la fonder sur la volonté de Dieu, et qui met la souveraineté de la raison humaine à la place de la loi divine... Voilà le mal, et il ne sera guéri que par un retour aux principes contraires : c'est là, dans ce grand travail de réforme sociale, qu'est la contre-Révolution, et voilà ridée, voilà la cause que nous servons dans TOEuvre des cercles catholiques d'ouvriers. » A cette occasion, le comte de Chambord écrivait à Torateur pour lui adresser ses félicitations, et lui parlant de ses « cliers ouvriers », il ajoutait : « Qu'ils sachent bien que, moi, je les aime trop pour les flatter, et, pour tout dire en un mot, répétez-leur bien sans cesse qiiil faut, pour que la France soit sauvée, que Dieu y rentre en maître pour que j'y puisse régner en roi. )} La phrase fît fortune ; elle « ravissait » Albert de Mun et ses amis : le comte de Chambord, auquel il avait été présenté Tannée précédente, lui « apparaissait non

seulement comme le représentant de l'hérédité royale, mais comme l'expression vivante et couronnée de la contre-Révolution » ; « tout son cœur de catholique et de patriote lui appartenait » (i). Et assurément, rien de plus légitime que cet ensemble de sentiments, d'idées et d'aspirations. Seulement, il aurait fallu que ses collègues de la Chambre, — j'entends ceux de la majorité, — fussent de véritables saints pour ne point penser et dire que toute son œuvre d'homme public était inspirée par une arrière-pensée de restauration monarchique. Et dans une Chambre issue du suffrage universel comme nous le pratiquons, on devine la portée pratique d'une insinuation ou d'une conviction de cette nature : on peut dire que toute l'action politique et sociale d'Albert de Mun en a été comme paralysée.

La conséquence était d'autant plus fâcheuse qu'en réalité sa pensée était beaucoup moins absolue, beaucoup moins intransigeante qu'elle ne semblait l'être.

(i) Ma vocation sociale, p. 202-211.

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(( (]ontre-rcvoliitioiin;iir(î », il l'élait sans d(3ute, ou du moins il croyait Tetre ; mais il protestait avec indignation, — et avec raison, — quand on voulait l'enrôler [)arnii les hommes d'ancien régime. « Nous ne voulons ni l'ancien Régime, ni la Révolution », disait-il un jour. « Qui donc pourrait songer à rétablir tout un ensemble de privilèges qui avaient eu leur raison d'être, et que le temps, dans sa marche, a détruits pour jamais ? Qui donc, surtout parmi les chrétiens, pourrait souhaiter de voir renaître les abus qui peu à peu avaient^ pénétré la société des deux derniers siècles, et qui l'ont conduite au naufrage 011 elle a péri ? » (i) Et un autre jour, à propos de la Révolution :

Ni rambition, ni le crime, ni Femportement des passions, ni même la fausseté des doctrines ne suffisent à expliquer un mouvement qui a rempli tout un siècle, ébranlé toutes les nations de FEurope; qui, après cent ans écoulés, les tient encore en suspens, et

(i) Discor.rs, t. U, p. 288, 289.

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qui s'est si puissamment emparé des générations nouvelles, que ceux-là même qui veulent lutter contre lui sont condamnés sans cesse à se dépouiller, comme d'une tunique de Nessus, des principes qu'ils en ont reçus, et qui ont pénétré leur sang. Non, il y a autre chose dans la Révolution. Si elle a pu naître, c'est qu'il y avait dans la vieille société une corruption qui appelait nécessairement une réforme profonde. Il faut le dire bien haut, c'est notre force, et ce doit être notre honneur de ne pas nous attarder dans les regrets stériles, mais de nous présenter au peuple qui nous entend du dehors, et que nous voulons entraîner, non comme les hommes de la décadence et du passé, mais comme les hommes du réveil et de Vavenir (i).

On ne saurait mieux dire ; et les déclarations de ee genre, que Ton pourrait multiplier, et qui représentent la vraie pensée d Albert de Mun, auraient dû désarmer des adversaires sincères ou perspicaces.

Mais qiloi ! il avait parlé de « contre-Révolution I » « Contre-Révolution » devint le (( tarte à la crème > de la majorité parle-

(i) Discours, tome I, p. 498-499.

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mentaire. Le grand orateur catholique a été la victime d*un vocable trop flamboyant.

Pareillement, et il ne s'en cachait pas, il était royaliste. Mais il ne Tavait pas toujours été, nous Tavons vu, et il ne devait pas l'être toujours. Quand, en 1892, dans son encyclique du 20 février aux catholiques français, Léon XIII leur prescrivit en termes pressants d'accepter le gouvernement établi, quoi qu'il lui en coûtât, Albert de Mun, s'empressa de déférer à ce sage conseil ; après une douloureuse lutte intérieure, il sacrifia résolument ses opinions, ses préférences personnelles : il le fit avec beaucoup de dignité et de délicatesse, sachant bien « tout ce que portent avec eux de difficultés et de peines les temps de transition », mais il le fit « sans arrière-pensée (i) »; et comme l'on pouvait s'y attendre, les républicains ne lui surent aucun gré de son « ralliement )). Les hommes sont ainsi faits :

(i) Discours et écrits divers, t. V, p. 181.

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ils n'admettent pas que l'on change, s'ils ont intérêt à vous accabler sous le poids d'idées que vous ne partagez plus ! Et pourtant, même à l'époque où les convictions monarchiques d'Albert de Mun demeuraient entières, il n'était pas malaisé ^ de voir qu'elles n'étaient pas inébranlables, qu'elles n'avaient point toute la solidité de ses convictions religieuses et de ses convictions sociales.

En 1881, dans un discours royaliste, il disait déjà : (( Je sais très bien, et tous les catholiques savent avec moi que, si la soumission à la loi divine est la condition essentielle qui s'impose à tous les gouvernements humains, Jésus-Christ n'a pas cependant dicté aux nations chrétiennes la forme de leur constitution politique, et que c'est là une question libre au-dessus de laquelle VEglise demeure immuable dans sa constitution divine (i). » Et plus tard, en iS83, à propos des discussions relatives aux princes des anciennes familles régnantes : « Ah !

(i) Discours, t. Il, p. /100-/101.

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si VOUS aviez fait, s'éciifûl-il, une République assez lanjc, assez (jrande pour que tout le monde y put trouver une place, pour que tous les intérels y fussent sauvegardés, tous les droits garantis ; si vous aviez travaillé sans relâche à faire de bonnes lois, à adopter de grandes mesures pour améliorer le sort des enfants du peuple ; si vous aviez offert le spectacle d'un parti fort, bien uni, gouvernant avec suite et capable d'autorité, vous auriez pu peutêtre, je ne dis pas ébranler nos convictions, ni décourager nos espérances, mais rendre nos efforts plus stériles... » Et quelques années plus tard, en 1886, dans des circonstances analogues, il faisait un pas de plus : « Oui, c'était là, déclarait-il, vme ambition qui pouvait vous tenter. Les circonstances vous avaient admirablement servis ; vous pouviez rêver de donner à ce pays tant de prospérité à l'intérieur et tant de prestige à l'extérieur, que le patriotisme séduit se courbât devant votre œuvre : alors, les partis étaient vaincus, ils n'avaient plus de raison d'être, et la dé-

faite des opinions^ &^.froiivé sa consolation dans la grandeur dé la putrie (i), »

Il n'est pas nécessaire de prêter beaucoup ces païoies pour y?deviner à la fois un regret et iiîh.rêve, — le rêve généreux d'une France pliîs Unie, d'un régime plus libéral et plus hospitalier. Au fond, Albert de Mun était fait pour cette République large, accueillante et respectueuse du passé dont il n'a cessé, une fois « rallié », de souhaiter et de préparer l'ayènement ; il l'eût honorée par son talent, par son éloquence, par son ardeur d'action positive ; il lui eût rendu les plus signalés services ; il n'aurait pas eu ce rôle un peu ingrat, et tout négatif, et dont il a certainement souffert, d'être le plus brillant orateur de l'opposition parlementaire.

Il s'en faut d'ailleurs que ce rôle ait été

(i) Discours, t. HI, p. 24 et 4i8. — En iqiS, à pro- République, Albert de Mun reprenait ces nobles paropo8 de l'élection de M. Poincaré à la Présidence de la les et les adressait au nouveau Président (L* Heure décisive, p. 123, 124). — Cf. encore, Discours, tome I, p. 535-627, 1^ très beau développement sur ce qu'aurait pu être 1789.

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