CHAPITRE
l'oeuvre okatoike et politique
A vrai dire, elle ne s'ouvrit pas sans quelque difficulté. La Constitution que l'Assemblée nationale venait df^ voter donnait à la majorité de la Chambre le droit, — absurde et odieux, et dont l'après-guerre, espérons-le, nous délivrera, — d'être juge dans sa propre cause, et d'éliminer, sous les plus vains prétextes, les adversaires les plus gênants. On s'empressa d'user de ce droit envers Albert de Mun. Gambetta (i), tout en
(i) Dans un fort beau tt très équitable portrait qu'il a tracé de Gambetta (Combats d^hier et d\injourd^huiy t. IV, p. i88), Albert de Mun a rappelé avec un bien savoureux mélange de fierté, d'esprit, et presque de gratitude, ce lointain souvenir : « Gambetta avait, disait-il, le charme de l'accueil et le secret des mots encourageants. J'en ai fait l'expérience : il ordonna mon i?n validation avec des paroles d'une grâce infinie. »
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se défendant de vouloir « écarter de Tarène politique un champion qui s'annonçait sous de telles couleurs et avec de telles prémices de talent », et tout en prononçant à son sujet le grand nom de Montalembert, Gambetta fît voter une enquête, dont les conclusions furent, naturellement, adoptées, et Télection de Pontivy fut invalidée. Ramené une seconde fois à la Chambre par ses électeurs, Albert de Mun fut enfin accepté par ses nouveaux collègues. Mais, après le Seize-Mai et les élections de 1877, on voulut faire payer à Télu de Pontivy la faute que peut-être il avait commise en acceptant d'être candidat officiel : nouvelle enquête et nouvelle invalidation qui, cette fois, sous la pression administrative, fut ratifiée par le suffrage universel. Réélu en 1881, en i885, et en 1889, il échoua aux élections de 1893. Un siège s'étant trouvé vacant à Morlaix en 189/i, il se présenta, fut élu et resta jusqu'à sa mort député du Finistère. Commencée en 1876, on peut dire que sa vie politique, sauf d'insignifiantes re-
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Iraites forcées, devait durer trentehuit ans.
Il est assez difficile d'embrasser et d'apprécier avec toute l'ampleur et l'exactitude désirables l'œuvre d'im homme politique contemporain. Sans doute, ses discours nous restent, et nous livrent bien les aspects essentiels et les directions générales de sa pensée. Mais les discours ne sont pas, — et heureusemen quelquefois ! — toute l'activité d'un parlementaire : il travaille dans les commissions ; par ses conseils, par ses conversations, par sa correspondance, bref, par son action personnelle, il exerce, à la Cl. ambre et en dehors de la Chambre, une certaine influence. Et cette influence qui, dans certains cas, est considérable, et dont les résultats sont rarement tangibles, nous échappe pour une large part ; elle se confond avec d'autres ; elle se dilue dans l'impersonnel. Il faudrait, pour nous la faire toucher du doigt, un témoin très bien informé de cette activité quotidienne qui se dépense en des besognes collectives et, peu s'en faut, ano-
nymes. Les futurs biographes d'Albert de Mun auront là, sans aucun doute, une veine fort intéressante à exploiter.
Mais, en attendant, la série de ses discours, avec les précieux éclaircissements qui les accompagnent, suffisent à nous donner une idée, sinon tout à fait complète, du moins assez précise et extrêmement vivante, de son rôle politique et de son oeuvre oratoire.
Albert de Mun était né orateur. Je regrette de ne l'avoir jamais entendu à la tribune de la Chambre, car c'est à la tribune qu'il faut juger les orateurs, comme c'est « aux chandelles » qu'il faut apprécier les dramaturges. Le geste, la voix, l'accent, l'attitude extérieure, l'action, en un mot, sont, en matière oratoire, chose plus importante que l'originalité des idées et que la perfection même de la forme. L'orateur est une âme qui se donne, bien plutôt qu'une pensée qui s'exprime. Et c'est pourquoi tant d'orateurs célèbres, — et justement célèbres, — quand la vie n'est plus là pour soutenir leur verbe,
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semblent vides, boursouflés, et sont proprement illisil)les. 11 serait souverainement injuste de juger Mirabeau, Tliiers ou Gambetta sur leurs discours imprimés : le meilleur s'en est évaporé avec la flamme intérieure et vivante qui les animait et se communiquait à Tauditoire.
Il n'en va pas de même pour les discours d'Albert de Mun. Ils ont pu survivre aux séances parlementaires, aux circonstances diverses qui les ont vus naître ; ils ont pu affronter, sans trop grand dommage, la périlleuse épreuve de l'impression, de la simple lecture visuelle. On écoute encore avec respect, avec attention, avec sympathie cette parole refroidie et encore vibrante. Assurément, les raffinés de style peuvent soulever quelques objections, et peut-être Albert de Mun était-il trop pleinement orateur pour s'attarder aux scrupules du pur écrivain. Mais, à trop appuyer sur cette observation, il y aurait quelque injustice, et même une certaine étroitesse. Les qualités propres de l'écrivaîn ne sont peut-être pas, toujours et par-
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tout, les plus aécessaires, et il en est^ sans aucim doute, de plus indispensables à l'orateur. Bon écrivain au demeurant, Albert de Mun possédait à un haut degré ces qualités proprement oratoire», que son action verbale devait souligner et mettre en valeur, mais qui transparaissent encore dans ses discours imprimés.
Et d'abord, le mouvement. C'est peutêtre là, quand on y songe, non seulement pour toute œuvre oratoire, mais poia^ toute œuvre littéraire, la qualité suprême. Dès les premières paroles que l'on prononce, s'emparer fortement de l'esprit de son auditeur ou de son lecteur, le maintenir, l'entraîner, jusqu'où on veut le conduire, ne pas lui permettre de se reprendre, le saisir dans un engrenage qui ne l'abandonnera qu'au terme, le porter d'un seul élan jusqu'à l'impression finale qu'on désire lui laisser : à ceux qui possèdent ce don on est disposé à tout pardonner.
Albert de Mun l'avait : il ne persuadait pas toujours ; on. le suivait presque malgré soi ; on était pris, quoi qu'on en eût, par
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celle conviction nnlcntc, par cette souple (lialecli(pio, emporté, sottlcvé par ce souffle puissant et généreux. A chaque instant, dans ses discours à la Chambre, il craint d'abuser de la patience de ses anditeurs, s'excuse d'être trop long, propose d'abréger son exposition. « Non, non, parlez ! » lui crie-t-on de tous côtés. Et ces exclamations spontanées montrent mieux que tous les commentaires l'intérêt continu qui s'attachait à cette parole et l'ascendant qu*elle exerçait.
Et quand, chemin faisant, l'orateur « touche à des sujets dont il est impossible de parler sans que le cœur en soit ému, » alors, tout naturellement, le ton s'élève, le mouvement se précipite, l'accent, indigné ou pathétique, s'impose à l'attention la plus rebelle, à l'indifférence la plus dédaigneuse : « La Révolution, s'écriera-t-il, a ruiné la foi qui soutenait les cœurs, sans rien mettre à la place que l'appât des richesses matérielles et l'ambition sans frein. Et alors ce peuple, désagrégé et décou^ronné de ses vieilles crovances, elle Ta
attaché derrière son char, affublé du masque d'une trompeuse souveraineté, se servant de lui pour frayer le chemin du pouvoir à quelques tribuns de passage, et le traînant à des combats sanglants d où il est sorti épuisé et meurtri (i). » — Et ailleurs : « Ce que j'aime dans ma patrie, ce n'est pas seulement la terre qui porte mes pas, c'est le clocher à l'ombre duquel je suis né, l'autel oii j'ai fait ma première prière, la tombe où reposent ceux que j'ai aimés, et tout cela, c'est la trace que Dieu a laissée du même coup dans mon cœur et sur le sol de mon pays, en sorte que je ne saurais défendre l'un sans l'autre, ma religion et mon foyer (3). » — Ailleurs encore : « Il y a, messieurs, — nous avons bien le droit d'évoquer ce souvenir, — il y a, sur le plateau d'Amainvillers, une route qui monte à Saint-Privat-la-Montagne : elle s'appelle encore le chemin funèbre de la garde royale. C'est là que l'élite de l'armée allemande est tombée
(i) Discours, t. H, p. 186-187.
(2) Id., ibid., p. i43-i45.
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dans un combat de géants; et si je ine laissais aller, combien d'autres souvenirs héroïques se presseraient devant mes yeux, depuis Wissembourg et Reischoffen jusqu'à cette charge de Sedan dont je ne puis parler, moi, qu'avec des larmes dans les yeux, parce que la moitié du régiment de chasseurs d'Afrique où j'ai fait mes premières armes y a trouvé la mort, cette charge de Sedan qui arrachait au roi de Prusse un cri pareil à celui de Guillaume d'Orange à Nerwinde : « Oh ! les braves gens ! » comme l'autre avait dit : « L'insolente nation (i) I » Nous étonnerons-
(î) Discours, t. HI, p. 463. Voici comment un. t> moin oculaire, M. Henri Welschinger, nous dépeint l'effet produit sur la Chambre par cette superbe page : (( Il dit cela, la dextre haute, Toeil humide, la voix hachée de sanglots, avec un tel geste, un tel accent, une telle flamme, comme s'il chargeait eneore l'ennemi à la tôte de ses cavaliers, que l'Assemblée tout entière, — je Tai vu, — de l'extrême droite à l'extrême gauche, entraînée, subjuguée, frémissante, se leva et se dressa comme un seul homme, et pendant cinq minutes, l'interrompit par des applaudissemens, des acclamations et des bravos répétés. » Et le même écrivain nous trace d'Albert de Mun orateur le portrait suivant : « A peine
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nous que ces lignes aient soulevé « sur tous les bancs de la Chambre » une <( double salve d'applaudissements », et qu'à vingt-quatre ans d'intervalle, une autre Chambre ait pareillement accueilli cette admirable objurgation : (( Je supplie la Chambre d'y réfléchir. L'histoire la regarde, celle de demain, cachée dans Vohsciirité du présent, celle d'hier, debout dans le deuil du passé. Et celle-là vous crie, avec des mots terribles, de quelle responsabilité se chargent les Assemblées quand, aux heures critiques, au lieu d'exiger toute la vérité, elles obéissent aux sommations d'un pouvoir aveuglé (i). »
Dans tout grand orateur, il y a un poète qui se dissimule, et qui, parfois, « éclate aux esprits » : Texemple d'Albert de Mun
monté à la tribune, il apparaissait fait pour commander, pour dominer. Sa tête fine et franche, son front mâle, ses yeux ardents, sa bouche arquée, son menton impérieux, son geste noble et franc, sa taille haute et fîère, son accent précis, clair, martelé, sonore, tout chez lui impressionnait» charmait, séduisait. » (Journal des Débats, du lo octobre 1916.)
(i) Pour la Patrie (Emile-Paul), p. 189.
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n'est point pour déinonlir ccUo loi {^^énérale.
« L*éloquortc(* continne ennuie, » a dit Pascal. Celle d'Alberl de Mun n'ennuie pas, parce qu'elle n'est pas continue. Rien de plus varié, en effet, par la matière comme par le ton, que cette œuvre oratoire qui remplit plus de sept gros volumes. Questions politiques et questions sociales, questions religieuses et questions militaires, questions pédagogiques et questions économiques, questions coloniales et questions administratives, Albert de Mun ne se laisse rebuter par aucun des problèmes qui s'imposent à l'attention de l'homme politique. Dès qu'un intérêt supérieur, patriotique ou religieux, est en jeu, il croit de son devoir d'intervenir et d'exprimer son opinion avec fermeté.
Assurément, toutes ces questions, il ne les a pas étudiées en « spécialiste », mais en « honnête homme » ; il les a étudiées pourtant. De bonne heure convaincu qu'<( aucun discours, écrit ou non, ne peut être vraiment sérieux, s'il n'a été fortement
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préparé par la lecture et par la méditation » (i), il a pris rhabitude, qu*il ne devait jamais perdre, du travail assidu, consciencieux, acharné, le seul qui compte, le seul qui donne des résultats durables. Et s'il s'est trompé quelquefois, s'il lui est parfois arrivé, comme à tout le monde, de ne point saisir le point vif d*une question, de ne pas l'embrasser sous tous ses aspects, ce n'est point manque d'étude ou de réflexion ; on peut le discuter, on ne peut lui reprocher de parler à la légère. — A cette remarquable variété d'information et de pensée correspond une grande diversité de ton. Certes, le ton demeure toujours élevé : il l'est jusque dans la discussion des statistiques et jusque dans l'invective ; mais il n'est point tendu. Cette éloquence qui s'élève sans effort jusqu'aux plus hauts sommets n'est point dépaysée parmi les coteaux modérés ; elle ne fuit pas l'éclat, mais elle ne dédaigne pas non plus la sim-
(i) Ma vocation sociale, p. 267. Voyez toute la page où Albert de Mun nous donne quelques brèves indications sur sa méthode oratoire.
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plicité, une éléj^aule et noble simplicité ; elle passe avec aisance de Tune à Tautre ; elle sait ôtrc spirituelle enfin ; Tespril de répartie, et Tesprit tout court lui sont chose naturelle et familière. Albert de Mun ne désarmait pas ses adversaires, puisqu'ils votaient régulièrement contre lui, mais il les forçait souvent à sourire, à Tapplaudir quelquefois, et à convenir entre eux que son talent oratoire était Tune des parures de la Chambre française.
Que cette souple et forte éloquence n'ait pas eu toute Tefficacité pratique qu'elle pouvait, qu'elle devait même ambition- JV ner, c'est ce qui n'est que trop certain, et d'ailleurs aisément explicable. D'abord, c'est un fait regrettable, mais un fait, que les jeunes démocraties, telles que la nôtre, sont toujours en défiance à l'égard des (( aristocraties », quelles qu'elles soient, mais plus particulièrement peut-être à l'égard des aristocraties de la naissance et du talent. D'autre part, le régime intérieur que, sous l'obsession de la défaite, la France s'était donné, ouvrait trop libre-
ment carrière à la satisfaction d'anciennes rancunes, d'intérêts locaux, d'ambitions individuelles, pour que l'équité et la sérénité fussent la règle générale des relations parlementaires : les querelles de parti, les préoccupations électorales ont souvent oblitéré, chez nos représentants, le sens exact de la justice et de l'indépendance d'esprit; représentants aigris et ombrageux d'un peuple diminué, ils avaient une mentalité de vaincus ; ils vivaient sur leurs préjugés et n'éprouvaient nul besoin de les modifier.
Ces préjugés, il faut reconnaître qu'Albert de Mun, bien loin de leur consentir quelques sacrifices, les heurtait avec un beau courage. Il ne perdait aucune occasion de crier : « La Révolution, voilà l'ennemi ! )) et la formule devait sonner étrangement à l'oreille de ceux qui ne cessaient de se recommander de la tradition révolutionnaire. Etait-elle bien prudente, et surtout était-elle équitable ? Singulièrement mêlée de bien et de mal, et, en cela, assez semblable à la Réforme, la Révolution