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LE TRICENTENAIRE DE GOLBERT

Trois siècles aujourd'hui révolus (l) depuis la naissance de Colbert sont un recul suffisant pour porter sur lui im verdict impartial. La France lui a-t-elle rendu justice? Non : ni de son temps ni du nôtre. 11 l'avait sauvée d'une nouvelle Fronde; et personne n'en a jamais rien su. Il l'avait sauvée de la ruine; et il vécut sous l'opprobre populaire. Il l'avait dotée de la suprématie navale; et l'indifférence royale devant son œuvre le tua,

^I) Le 29 août prochain.

plus que les fatigues d'un labeur écrasant. L'administration française connut alors ce bienfait insigne : l'unité de direction. Un petit-fils de drapiers la prit presque tout entière en mains. Le contrôle des finances, la surintendance du commerce, des arts et des manufactures, le secrétariat d'Etat de la marine et des colonies, les consulats, les travaux publics furent autant de branches de la grande maison de commerce qu'il gérait. Dans cette ruche laborieuse, Jean-Baptiste Golbert était un excitateur d'énergies. L'avancement n'allait qu'aux « bons ouvriers : » au soir du siècle de Louis XIV, il sera donné dans la marine aux « bâtards du cotillon : » grandeiu* et décadence, la faveur succédant au mérite, les défaites aux victoires, toute la philosophie de l'histoire est là.

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Aux énergies nationales, Colbert avait lonné l'essor. Non content de créer des organismes, il avait formé des caractères. Moraliste autrement puissant que La Bruyère, autrement fécond que La Rochefoucauld, il avait libéré les âmes de « ces deux passions lâches qui gèlent le cœur : la crainte et la défiance de soi. M Au réveil de l'activité de la nation, ce « premier moteur » n'avait pas hésité à associer l'étranger. A la lépopulationqui suit les longues guerres, il avait trouvé un remède. La Nouvelle- France lui dut la vie, la France la prospérité.

Goll^ert, aux heures difficiles, évoquait la grande ombre de Richelieu.

A nous d'évorjuer aujourd'hui la sienne. Au lendemain d'une guerre atroce où l'Allemand a voulu tuer la France, où

la dépopulation est une angoisse, les questions économiques et financières un cauchemar, la réfection de notre flotte un souci, que le génie du grand ministre nous éclaire des leçons du passé. A d'autres, de célébrer sa conception de la grande industrie et son système financier. Du triptyque, vous ne trouverez ici que le panneau central : le portrait d'un grand ministre de la marine dont l'œuvre est toujours debout (1).

(1) L'ouvrage qu'on va lire est emprunté au tome V de mon Histoire de la marine française qui va paraître chez Pion. Il en forme un des chapitres.

COLBERT

Quand la reine Anne d'Autriche s'était revêtue de la Grande Maîtrise de la navigation, le procureur général Orner Talon, chargé de requérir en Parlement l'enregistrement de ses lettres d'office, n'avait trouvé pour cette extravagance que d'hyperboliques éloges. Divinité du Bon vent adorée des Grecs, dieurconduit tutélaire que les vaisseaux portaient au miroir de poupe, météore précurseur de l'accalmie, si connu sous le nom de feu Saint-Elme, il n'était métaphores dont le courtisan n'usât

pour saluer la nouvelle Maîtresse de la mer (1). Qu'eût-il bien pu imaginer vingttrois ans plus tard pour se faire entendre du commandant suprême de nos forces navales ! Ce « capitaine général de la mer» , l'amiral de France, était en 1669... un bébé de deux ans. A quoi bon le nommer? Le bâtard de Louis XIV et de Mlle de La Vallière (2) ne passera à l'histoire que par des signatures apocryphes, « les estampes et caractères » d'une griffe apposée sur les actes officiels (3), et par des jetons de marine allégoriques figurant un alcyon sur la mer, ou sur un rocher. . . une huître (4) .

(1) Harangue d'Orner Talon. 16 juillet 1646 (Mémoires d'Orner Talon, dans la Collection Michaud et Poujoulat, 3* série, t. V, p. 189).

(2) Louis de Bourbon, comte de Vermandois, né le 2 octobre 1667, mort le 22 novembre 1683, fut nommé amiral de France le 12 novembre 1669.

(3) Par un conseiller d'État, suivant lettrespatentes de novembre 1669 (Bibliothèque du Service hydrographique, ms. 4 (87^^), pièce 47).

(4) Feuardent, Jetons et méreaux, 1. 1, p. 92 : et

COLBERT 3

Femme et enfant, un météore et un hochet, n'est-ce point là signes symbohques de la sui'prenante légèreté avec laquelle les Français confient leurs destinées maiitimes à des fantoches ! Pourtant, — et voilà son excuse, — si la reine a pris en main la grande maîtrise de la navigation, c'est qu'elle refuse de la confier à un prince du sang turbulent et séditieux, bientôt l'un des fauteurs de la Fronde, à Condé. Et la nomination plus tard d'un amiralenfant, c'est — l'opinion ne s'y méprend pas — « un coup de Monsieur Colbert pour se rendre maître de la marine (1), » disons mieux, pour rendre la marine au roi. La royauté avait abdiqué, entre les mains du surintendant de la navigation,

jeton de 1675 dans la collection de l'amiral marquis de Milford Haven, à East Gowes.

(1) Lettre du marquis de Saint-Maurice, 22 novembre 1669 (Marquis de Saint-Maurice, Lettres tur la Cour de Louis XIV (1667-1670), par Jean Lemoine. Paris, 1911, in-8% p. 363).

tous ses droits souverains, nomination des officiers, administration de la justice, entretien et commandement de la flotte : si bien que la marine était tombée dans un discrédit profond. Le dédain des « hommes de qualité » pour des emplois militaires qui ne relevaient point du roi, n'avait d'égal que le mépris des « hommes de bonnes mœurs et de bonne famille » pour les charges vénales des amirautés (1) . C'est à réformer tout cela que va s'employer Jean-Baptiste Colbert.

(1) Mémoire autographe de Colbert (Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés par Pierre Clément. Paris, 1861-1882, 8 vol. in-8% t. III, 2» partie, p. 705). — Autre mémoire consacré par Colbert aux « pouvoirs et avantages de la charge d'amiral de France » (Bibliothèque Nationale, Franc. 8025, p. 6).

A l'enseigne du « LONG-VESTU »

A l'enseigne du Long-Festu à Reims, dans une de ces vieilles maisons aux assises médiévales que respectait le temps, mais que le vandalisme allemand ne devait point épargner, naissait, le 29 août 1619, l'un des plus grands hommes que la France ait eus (1). Fils, petit-fils, arrière -petit-fils de marchands rémois, Jean-Baptiste Golbeitétait de bonne souche bourgeoise. Mais au Heu d'en convenir, « il se piquait d'une grande naissance et avait là-dessus un furieux faible. » Une mauvaise langue lui prêtait même la folie d'avoir enlevé de

(1) Henri Jadaut, la Maison natale de Colbert. Paris, 190(J, in-8

nuit, dans l'église des Cordeiiers de Reims i'épitaphe de son grand-père, le marchand de laine, pour y substituer celle d'un « preuz chevaliers Richart Colbert, dit li Ecossois. » On put le voir agenouillé sur la pseudo -tombe ancestrale, qui l'eût rattaché aux rois d'Ecosse par les barons Cuthbert de Castlehill (1) et qui permit aux siens de fournir de fallacieux quartiers de noblesse.

« C'est l'aveuglement ordinaire à tous les gens eslevés, » écrivait philosophiquement un magistrat (2) d'un travers que les étrangers jugeaient avec plus de sévé-

(1) Mémoires de Cabbé de Choisy, dans la Collection Michaud et Poujoulat, 3° série, t. VI, p. 575. — A. DE BoiSLiSLE, Documents inédits sur Colbert. Nogent-le-Rotrou, 1874, in-S*», extrait du Bulletin de la Société de l*histoire de France.

(2) A l'occasion de l'entrée d'Antoine Colbert dans l'Ordre de Malte, 1668. {Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, éd. Chéruel dans la Collection de documents inédits, t. II, p. 549.)

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