VI
Prenons parti, car les États à esclaves, eux, ne perdent pas leur temps. Ils ont bien mis à profit, je dois en convenir, les avantages que leur avait assurés la complicité des ministres de M. Buchanan. En face des hésitations inévitables d'un gouvernement nouveau autour duquel on avait pris soin d'accumuler à l'avance toutes les impossibilités d'agir, les allures décidées de l'extrême Sud, ses airs d'audace et de défi ont eu un certain éclat et un certain succès. Déjà ses partisans lèvent la tête; ils osent prendre, chçz nous, la parole en sa faveur; ils font au libre échange l'affront de le transformer en argument destiné à servir les intérêts de l'esclavage.
Et nous resterions muets ! Et nous écouterions les conseils de cette fausse
sagesse qui arrive toujours trop tard, tant elle craint de se prononcer trop tôt! Et nous ne nous sentirions pas pressés de mettre dans tout son jour la sainte cause de la liberté! Ali! je le déclare, le sang me bout dans les veines; je me suis hâté, et j'aurais voulu me hâter davantage. Ce sont des circonstances indépendantes de ma volonté qui ont retardé seules une publication préparée depuis plus d'un mois.
Orange, lo 19 mars 18GI.
Le titre de cette étude va faire l'effet d'un paradoxe. L'opinion commune est que les États- Unis n'ont cessé de monter jusqu'à l'élection de M. Lincoln, et que depuis lors ils descendent. Il n'est pas difficile, et il est très-nécessaire, de montrer que cette opinion est absolument fausse. Avant la récente victoire des adversaires de l'esclavage, la Confédération américaine, en dépit de ses progrès extérieurs et de son apparente prospérité, souffrait d'un mal redoutable qui était bien près de devenir mortel; maintenant,
une opération a eu lieu, les douleurs ont augmenté , la gravité de la situation se révèle pour la première fois peut-être aux regards inattentifs. Est-ce à dire que la situation ne fût pas grave, quand elle ne paraissait pas telle? est-ce à dire qu'il faille déplorer une crise violente qui peut seule amener la guérison ?
Je ne la déplore pas; je l'admire. Je reconnais, à cette énergique réaction contre le mal, la vigueur morale d'un peuple habitué aux luttes laborieuses de la liberté. Le relèvement d'un peuple , c'est un des prodiges les plus merveilleux et les plus rares que présentent les annales de l'humanité. D'ordinaire, les nations qui se mettent à fléchir fléchissent toujours de plus en plus ; il faut une rare puissance de vie pour se redresser et pour arrêter dans son cours une décadence commencée.
Nous avons une étrange manière de seconder la généreuse entreprise où les États-Unis sont entrés avec tant de courage ! Nous ne leur prophétisons que des malheurs ; nous leur déclarons presque qu'ils ont cessé d'exister; nous leur faisons entendre qu'en élisant M. Lincoln ils ont renoncé à leur grandeur, qu'ils se sont précipités tête baissée dans un abîme, qu'ils ont ruiné leur prospérité, sacrifié leur avenir, rendu désormais impossible le rôle magnifique qui leur était réservé. M. Buchanan, semblons -nous leur dire, est le dernier président de l'Union.
C'est là, Dieu merci! le contraire de la vérité. Naguère encore, les États-Unis marchaient à leur ruine ; naguère, on avait de quoi se lamenter en pensant à eux, on pouvait compter les pas qu'il leur restait à faire pour achever de lier leur destinée a celle d'une institution maudite et
qui doit périr, d'une institution qui corrompt et perd tout ce qu'elle touche. Aujourd'hui, de nou* velles perspectives se sont ouvertes : il y aura à combattre, à travailler, à souffrir ; on ne répare pas en un jour le crime d'un siècle, on ne rentre pas sans efforts dans la voie droite abandonnée depuis longtemps, on ne brise pas sans sacrifices de coupables traditions et de vieilles complicités; il n'en est pas moins vrai cependant que l'heure de l'effort et du sacrifice est, si douloureuse soit-elle , l'heure même de la délivrance. L'élection de M. Lincoln sera une des grandes dates de l'histoire américaine ; elle clôt le passé, mais elle ouvre l'avenir; avec elle va commencer, pour peu que le môme esprit se maintienne et que des concessions excessives ne réussissent pas à défaire ce qui a été fait, une ère nouvelle, plus pure à la fois et plus grande que celle qui vient de finir.
Qu*on m'accuse d'optimisme, j'y consens volontiers. Je crois que l'optimisme a souvent raison ici-bas. Nous avons besoin d'espérance, nous avons besoin de recevoir quelquefois de bonnes nouvelles, nous avons besoin de voir quelquefois le beau côté des choses. Le beau côté est souvent le côté vrai ; si l'amour a un bandeau, j'aperçois un triple bandeau sur les yeux de la haine. La bienveillance a ses privilèges , et je ne crois pas être moins bien placé qu'un autre pour juger les Etats-Unis, parce qu'ils m'inspirent une sérieuse sympathie, parce que, après avoir gémi de leurs fautes et tremblé de leurs périls, j'ai joyeusement salué la politique noble et virile dont l'élection de M. Lincoln est le symptôme. N'est-il pas vrai qu'à la première nouvelle, il nous a semblé à tous que nous aspirions une bouffée d'air pur et libre, venue de par delà l' Océan?
8 tES ÉTATS-UNIS EN 1861,
C'est une jouissance , en un temps comme le nôtre, de sentir que certains principes vivent encore, qu'ils se font obéir coûte qiie coûte, que les questions de conscience peuvent encore balancer parfois les questions de profit. L'abolition de l'esclavage sera, je l'ai toujours pensé, la conquête principale du xix® siècle ; ce sera sa recommandation aux yeux de la postérité et la compensation de beaucoup de faiblesses. Pour nous, vieux soldats de l'émancipation, qui, depuis vingt ans et plus, avons combattu pour elle, à la tribune ou ailleurs, il nous sera pennïs sans doute de voir dans le triomphe de nos amis d'Amérique autre chose qu'un sujet de lamentation.