‹ Un grand peuple qui se relèveChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

OD l'on allait avant l'élection de BI. LINCOLN

J'ai parlé des périls immenses que couraient les États-Unis avant Télection de M. Lincoln. Le moment est venu d'entrer dans quelques détails et de justifier cette proposition, qui a dû paraître étrange à première vue , mais dont j'ai pesé les termes : Si le parti de l'esclavage avait encore remporté une victoire, les États-Unis allaient à leur perte. — Voici les faits :

Autrefois, il n'y avait pas deux opinions parmi les Américains au sujet de l'esclavage. Les hommes du Sud pouvaient le considérer comme un mal nécessaire ; en tout cas , ils le considé^raient comme un mal. La Caroline elle-même avait noblement résisté à son introduction sur son territoire ; d'autres colonies en avaient fait autant. Washington inscrivait dans son testament le vœu qu'une institution si funeste pût être promptement supprimée. Parquer l'esclavage , empêcher son extension , le réduire au rôle d'un fait local et temporaire qu'on est décidé à restreindre toujours plus, tel était le sentiment qui régnait au Sud comme au Nord. Et en effet, l'esclavage avait été bientôt aboli par la majorité des États composant l'Union. — Aujourd'hui, l'esclavage est devenu une institution bienfaisante , évangélique , la pierre de l'anale des républiques, le fondement de toutes les libertés ; il

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est devenu une source de bénédictions pour les noirs et pour les blancs. Non-seulement on ne doit pas songer à réduire le nombre des États à esclaves, mais il importe de l'accroître incessamment ; interdire à l'esclavage l'entrée d'un territoire nouveau , c'est presque une iniquité. Telles sont les théories proclamées par les gouverneurs, par les législatures des États à coton ; elles se produisent carrément, sans scrupules et sans ambages, à titre d'axiomes politiques, que dis-je! d'axiomes moraux et chrétiens. Pour ces théories on prend feu, on s'exalte, on éprouve l'enthousiasme qu'inspirait à d'autres époques l'amour de la liberté. Voici des populations entières qui, sous le regard de Dieu et en invoquant son appui, sincères, oui, sincères dans leur égarement, se dévouent corps, âmes et biens, à la sainte cause de l'esclavage, de ses conquêtes , de son extension indéfinie , de sa traite intérieure et africaine.

Et les conquêtes de Tesclavage ne figurent pas seulement dans les programmes , elles se poursuivent et s'accomplissent effectivement sur le sol de l'Amérique. En plein xix" siècle, le Texas libre a été transformé en une terre à esclaves. Créer d'autres pays à esclaves, tel est le but qu'on se propose ; et les pays à esclaves se multiplient, et le Sud ne tolère pas le moindre obstacle opposé à ces conquêtes d'un nouveau genre, et il va de l'avant, et rien ne l'arrête... Je me trompe, l'élection de M. Lincoln l'a arrêté, et c'est pour cela qu'éclate aujourd'hui sa fureur.

On serait furieux à moins. Tout allait si bien jusqu'alors ! Le Sud parlait en maître, agissait en maître ; et le Nord courbait humblement la tête devant ses impérieuses volontés. Ses exigences grandissaient de jour en jour, et il n'était pas malaisé de voir à quels abîmes il conduisait

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l'Union américaine tout entière. Veut-on se faire une idée de ce crescendo de prétentions ?

Contentons-nous de remonter à la dernière guerre du Mexique et auproviso Wilmot, C'était, comme on sait, une mesure (oiiproviso) qui stipulait que l'esclavage ne pourrait être introduit dans les provinces conquises. Voilà le point de départ. On voulait alors, en 1817, prévenir l'extension territoriale de l'esclavage; il me semble que c'était assez raisonnable, et je ne suis pas étonné que le programme Lincoln tende à revenir simplement à cette politique primitive,

La mesure avait passé dans la chambre des représentants; mais elle avait échoué dans le Sénat. Cependant le peuple américain tient ferme à ce principe, que l'esclavage ne doit plus «.'étendre désormais; il nomme, en 1848, l'hon-

nête administration du général Taylor. Il semble que la cause de la justice va triompher, quand la mort du président Whig, remplacé par le faible M. Fillmore, vient rendre leurs chances aux hommes du Sud ; le proviso est oublié, et l'on finit par adopter, de guerre lasse, une série de tristes compromis.

A partir de ce moment, les progrès du mal ont été rapides. Parmi les compromis, le plus ancien et le plus respecté (il remontait à 1820) était celui qui portait le nom de compromis du Missouri, En admettant le Missouri comme État à esclaves, on avait stipulé que l'esclavage ne serait plus introduit au nord du Sô'^ degré. Cette limite, si longtemps acceptée, le Sud s'en plaint maintenant ; il ne veut plus qu'on gêne en rien le développement de son « institution particulière. » Autres combats, autre victoire : un bili

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proposé par M. Douglas annule le compromis du Missouri, et, s'appuyant sur le principe des souverainetés locales, retire au Congrès le droit d'intervenir dans la question de l'esclavage.

Que se passe-t-il alors ? Les partisans de l'esclavage, que rien n'arrête plus, ni limite au nord ni limites au sud, ni provisos ni compromis, rencontrent,- à leur grand scandale, un obstacle d'une tout autre nature. La souveraineté locale qu'ils avaient invoquée se tourne contre eux ; sur le territoire du Kansas, la majorité vote l'exclusion de l'esclavage. — Aussitôt les hommes du Sud changent de théorie ; contre la souveraineté locale, ils invoquent le pouvoir central ; ils demandent, ils exigent qu'on foule aux pieds dans le Kansas les décisions de la majorité ; ils mettent en avant le droit naturel de l'esclavage. Pourquoi les empêcherait-on de s'établir sur uu

territoire avec leurs esclaves, leur propriété? Lorsque ce territoire se transformera plus tard en État, il aura sans doute le droit de trancher la question; mais abolir l'esclavage, c'est autre chose que de l'exclure!

Si le Sud, cette fois, n*eut pas gain de cause, ce ne fut pas la faute du gouvernement des États- Unis, ce fut celle des habitants du Kansas. Pour M. Buchanan, il s'était montré ce qu'il a été constamment, le très-humble serviteur du parti de l'esclavage. Ils vinrent se heurter ensemble contre la souveraineté du pionnier (squatter sovereignty)^ ils trouvèrent pour la première fois devant eux cette solide résistance de l'Ouest qui s'est manifestée dans la dernière élection et qui, je l'espère fermement, va sauver l'Amérique. Mais, en attendant, ils avaient fait un nouveau pas en avant, pas formidable et qui les in-

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troduisait au sein même des États libres; ils avaient obtenu un arrêt de la Cour suprême, l'arrêt Dred-Scott. — Dans les considérants de cette décision trop célèbre, le pouvoir judiciaire le plus élevé de la Confédération ne craignait pas de proclamer deux principes : d'abord il n'y a pas de différence entre un esclave et tout autre genre de propriété, ensuite tous les citoyens américains peuvent s'établir joartout avec leurs propriétés.

Quelle menace pour les free-soilers ! Comme il était aisé de voir jusqu'où le Sud ne tarderait pas à aller ! Puisque l'esclavage constituait une propriété comme une autre, il fallait défendre à la majorité de le proscrire dans les États aussi bien que dans les territoires». Qui sait si Ton ne verrait pas un jour des esclaves et même des marchés à esclaves ( le droit de propriété emporte

le droit de vente) dans les rues mêmes de Philadelphie ou de Boston !

Qu'on ne se récrie pas : ceux qui ont réclamé et ceux qui ont rédigé l'arrêt Dred-Scott savaient probablement ce qu'ils voulaient faire. Avec le droit de propriété ainsi conçu, aucun Etat n'a le pouvoir ni de voter l'abolition réelle de l'esclavage, ni de refuser l'introduction des esclaves, ni de refuser leur extradition. Et effectivement, des lois horribles ordonnant de livrer les esclaves fugitifs avaient été accordées aux réclamations violentes du Sud ; la liberté par le contact du sol, cette grande maxime de notre Europe, était interdite à l'Amérique ; les États mêmes qui détestaient le plus l'esclavage étaient condamnés à assister, indignés et frémissants, à l'invasion fédérale d'un shérif venant mettre la main chez eux sur un pauvre noir qui avait cru à leur hospi-

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talité et qu'on allait livrer au fouet des planteurs.

C'était beaucoup demander à la patience du Nord, etKcependant cette patience n'était pas encore à bout. Les administrations étaient livrées en proie à la volonté des hommes du Sud. Sur leur défense, la poste cessait d'apporter les livres, les journaux, les lettres qui excitaient leurs soupçons. Ils avaient mis la main sur la politique de l'Union, et ils la gouvernaient à leur gré. Personne n'a oublié ces entreprises favorisées en dessous, puis désavouées après l'insuccès, ces expéditions de flibustiers dans l'Amérique centrale et dans l'île de Cuba. C'était la politique du Sud que M. Buchanan exécutait avec sa docilité accoutumée. Il s'agissait de faire des conquêtes, et des conquêtes pour l'esclavage. Par tous les moyens et à tout prix, le Sud devait se

procurer de nouveaux Etats; Cuba en aurait fourni quelques-uns, on en aurait découpé plusieurs dans le Mexique et dans l'Amérique centrale; il le fallait, car autrement les majorités de Tesclavage auraient été compromises au Congrès et l'esclavage aurait du renoncer pour toujours à élire les présidents de la libre Amérique. Afin d'éviter un tel malheur, il n'est rien qu'on ne fût prêt à tenter.

Ainsi, de progrès en progrès et d'exigences en exigences, renversant les unes après les autres toutes les barrières, le proviso Wilmot, le compromis du Missouri, le droit des majorités dans les territoires, la souveraineté même des États annulée par Tarrêt Dred-Scott, le Sud en était venu à entraîner les États-Unis jusqu'à ces pratiques de politique violente et malhonnête qui ont rempli l'administration de M. Buchanan. Les

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barrières de la probité publique et du droit des gens cédaient à leur tour; on osait écrire officiellement que Tacquisition de Cuba était une nécessité pour les États-Unis et que l'afFranchissement des esclaves à Cuba serait une cause légitime de guerre. '^On attelait les États-Unis au char de l'esclavage : faire des États à esclaves, conquérir des territoires pour l'esclavage, empêcher l'affreux malheur d'une abolition de l'esclavage, tel était le programme. Dans les négociations, dans les élections , on n'apercevait plus que cela. Si l'on revendiquait fièrement la liberté des mers et l'indépendance du pavillon, c'était sur l'ordre du Sud, et il en résultait, qu'on le voulût ou non, une résurrection progressive de la traite africaine ; si l'on recommandait les candidats favorables au maintien de l'Union, c'était pour assurer les conquêtes de l'esclavage au dedans et au dehors, l'invasion des pays voisins, l'extradi-

aC LES ÉTATS-UNIS EN 18G1.

tion des noirs fugitifs , l'asservissement des majorités rebelles au Sud, la suppression des lois désagréables au Sud , le renversement des derniers obstacles qui entravaient les progrès du Sud.

Et c'était jusque-là, jusqu'à ce degré de désordre et d'abaissement, qu'un noble peuple était entraîné depuis bien des années, s'enfonçant toujours davantage, abandonnant une à une ses garanties , perdant ses titres à l'estime des autres nations, s'approchant de l'abîme, voyant venir l'heure où le relèvement sera impossible, attirant sur lui les malédictions, forçant ceux qui l'aiment à méditer cette parole d'un de ses chefs les plus illustres : « Je treroble pour mon pays, quand je me rappelle que Dieu est juste ! »

Tout cela sous l'influence tyrannique et impi-

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