‹ Un grand peuple qui se relèveChapitre 8 sur 17 · L'ON ALLAIT · texte numérisé non relu

L'ON ALLAIT

toyable d'une minorité constamment transformée en majorité. Figurez-vous sur un vaisseau un homme debout près de la sainte - barbe , avec une mèche allumée; il est seul, mais on lui obéit, car, à la première désobéissance, il se fera sauter avec tout l'équipage. Voilà précisément ce qui se passait en Amérique depuis qu'elle allait à la dérive. La manœuvre était commandée par l'homme qui tenait la mèche. « A la première désobéissance , nous vous quittons. » Tel a été de tout temps le langage des États du Sud. On les savait capables de tenir parole : aussi n'y avait-il plus qu'un argument en Amérique, la scission. « Révoquez le compromis, sinon la scission ; modifiez la législation des États libres, sinon la scission ; courez avec nous les aventures et entreprenez des conquêtes pour l'esclavage, sinon la scission; enfin et pardessus tout, ne vous permettez jamais d'élire ua

président qui ne soit pas notre candidat , sinon la scission. »

Ainsi parlait le Sud, et le Nord se soumettait. Ne nous en étonnons pas trop, il y avait du patriotisme dans cette faiblesse ; beaucoup de citoyens, ennemis de l'esclavage, renonçaient à combattre ses progrès afin d'éviter ce qui leur paraissait être un plus grand mal. On descend vite sur de telles pentes, et la déplorable présidence de M. Buchanan est là pour en témoigner. La politique des États-Unis était devenue suspecte, même à leurs amis les plus dévoués; leur bonne renommée s'en allait; leur cause se confondait toujours davantage avec celle de la servitude ; leurs libertés étaient compromises, et, devant « l'institution » du Sud, les institutions fédérales fléchissaient ; plus de droits de la majorité devant « l'institution; » plus de souveraineté des

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États devant « l'institution. )> La politique à outrance de M. Buchanan avait convoité Cuba , essayé la violence dans le Kansas, livré enfin le gouvernement de l'Amérique à un cabinet tel, qu'il s'y est presque trouvé une majorité l'autre jour pour désavouer le major Anderson et ordonner l'évacuation des forts de la Confédération menacés par les milices caroliniennes !

Pendant ce temps, un fait incroyable s'était produit. — C'était une des gloires de l'Amérique d'avoir aboli la traite africaine avant tous les autres peuples et de l'avoir même assimilée au crime de piraterie. Le Sud avait ouvertement réclamé le rétablissement d'un négoce qui seul pourra lui fournir quelque jour un nombre de noirs proportionné à ses vastes desseins. Qu'avait fait M. Buchanan? Il n'avait pu, sans doute, consentir ofiiciellement à une énormité que le

Congrès n'aurait d'ailleurs pas tolérée ; mais la répression était devenue si molle sous son administration, que la liste des vaisseaux négriers équipes dans les ports des États-Unis avait fini par être fort considérable. A lui seul, le port de New- York, qui ne participe que trop aux niéfaits et aux tendances du Sud, a équipé quatrevingt-cinq vaisseaux de traite entre le mois de février 1859 et le mois de juillet 1860. Ces vaisseaux de traite ont promené fièrement le pavillon des États-Unis à travers l'Océan et défié les croiseurs anglais. Pour ce qui est des croiseurs américains, M. Buchanan avait pris soin de les éloigner de Cuba , où chacun sait qu'ils amènent leurs cargaisons vivantes. Le commerce de traite est donc en pleine prospérité, quoi qu'en dise le dernier message présidentiel ; et, quant à l'application des lois sur la piraterie, je ne vois pas qu'elle ait l'ait beaucoup de victimes.

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Nous pouvons mesurer maintenant les périls qui menaçaient les États-Unis. Ce n'était pas telle ou telle mesure en particulier, c'était un ensemble de mesures toutes dirigées vers le même but et qui se complétaient réciproquement : conquêtes , traite intérieure et extérieure , renversement des quelques barrières qui s'opposaient à l'extension de Tesclavage, abaissement des institutions, intronisation définitive d'une politique d'aventures, d'une politique sans principes et sans scrupules , voilà où l'on marchait à grands pas. Ceux qui lèvent les bras au ciel parce que l'élection de M. Lincoln a fait éclater une crise inévitable se figuraient-ils donc que la crise aurait été moins sérieuse si elle avait éclaté quatre ans plus tard, quand le mal aurait été sans remède ^ Déjà les cinq cent mille esclaves du siècle dernier ont fait place à quatre millions; fallait-il attendre qu'il y en eût vingt millions et que

d'immenses territoires, absorbés par la puissance américaine, eussent été peuplés de noirs arrachés à l'Afrique? Fallait-il attendre le temps où le Sud serait décidément devenu la partie importante de la Confédération , et où le Nord , forcé de se séparer, aurait laissé à d'autres le nom, le prestige, le drapeau des États-Unis ? Se figuret-on, par hasard, qu'avec la suprématie du Sud, avec ses conquêtes, avec le développement monstrueux de son esclavage , la scission eût pu être évitée? Non, elle aurait apparu quelque jour comme un fait nécessaire ; seulement, elle se serait accomplie sous d'autres auspices et dans d'autres conditions. Cette scission-là, c'était la mort, une mort honteuse.

Et l'esclavage lui-même, qui donc s'imagme qu'il puisse être immortel ? On aura beau l'étendre , il périra au sein de ses conquêtes et par ses

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conquêtes : on peut prédire cela sans être prophète. Mais, entre la suppression de l'esclavage telle que nous pouvons espérer qu'elle aura lieu une fois et celle que nous aurions été forcés de craindre dans le cas où le Sud l'aurait emporté encore, il y a la distance qui sépare une crise difficile d'une épouvantable catastrophe. Le Sud ne sait pas à quelles misères sans nom il vient peut-être d'échapper! S'il avait eu le malheur de vaincre, s'il avait eu le malheur d'exécuter ses plans, de créer des États à esclaves, de recruter des nègres d'Afrique, il aurait certainement préparé de ses mains une de ces calamités sanglantes devant lesquelles recule l'imagination, il se serait fermé à lui-même toute chance de salut.

Certes, il n'est pas possible de mettre un terme à certains crimes en évitant tout à fait le châtiment ; il y aura toujours quelque chose à souffrir

pour délivrer la Confédération américaine de l'esclavage, et il dépend encore aujourd'hui des États du Sud d'aggraver, dans une mesure effrayante, les douleurs de la transition. Néanmoins, ce qui n'était pas possible avec l'élection de M. Beckinrid2;e ou de M. Douglas est devenu possible avec l'élection de M. Lincoln; il est permis d'espérer désormais le relèvement d'un grand peuple.

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