Un Grand poète russe
L y a présomption, je le sens, à venirparlerdevantvousd'un poète étranger, surtout d'un poète russe.
Un poète français, à la bonne heure ! Je n'aurais qu'à m'en remettre à lui-même du soin de vous parler, puisqu'enfin le premier devoir d'un conférencier est de plaire, et qu'à plaire nul ne s'entend mieux que le poète. Mais un poète russe! alors que la langue russe est la plus musicale des langues, la plus souple, la plus flexible et la
plus riche % alors que la nôtre, si elle se flatte de qualités nombreuses, manque tout juste de celles-là.
Essayez, je vcus prie, d'imaginer une sonate de Beethoven sur laquelle le grand maître des sons aurait composé des paroles, et demandez-vous ce qu'il adviendrait de l'audacieux qui courrait la folle aventure de les détacher de la musique pour les traduire. L'image paraît d'autant plus vraie que Pouchkine non seulement est un lyrique, mais le plus musicien des lyriques russes.
Et pourtant;, je n'ai pas perdu courage.
N est-ce pas l'heure ou jamais d'entrer en contact avec les grands écrivains de la Russie, et ses poètes ne sauraient-ils donc ouvrir leur intimité aux esprits délicats et
I. Sa concision n'est pas moins remarquable, et elle a fait dire à Pouchkine : « A mon avis, rien n'est plus difficile que de traduire des vers russes en vers français, car, vu la concision de notre langue, on ne peut jamais être assez bref. » (Lettre du lo novembre 1836 adressée au prince Galitzine; dans Annenkof, Matériaux pour la biographie de Pouchkine (en russe). Saint-Pétersbourg, 1873, p. 309-310, note I.)
ALEXANDRE POUCHKINE "J
curieux à qui un ami les présente? Pourquoi ne vous ferais-je pas partager Témotion qui m'a rempli en écoutant de leur bouche leurs accents délicieux ou superbes ? Pourquoi la forme française qu'ils ont évoquée dans mon esprit ne serait-elle pas animée, vivifiée par leur souffle rythmé?
Voyez le peintre en face de la nature.
Est-ce la nature elle-même en son immuable beauté qu'il fixe sur la toile? Assurément non ; c'est sa propre émotion qu'il exprime; c'est elle qu'il traduitpar les moyens artificiels dont il dispose^ la vigueur ou la délicatesse de la touche, la finesse ou l'opposition des tons, Tharmonieux balancement des lignes, l'éclat ou la suavité de la couleur ; c'est elle qui ira éveiller des émotions sympatiques dans les âmes nées au sentiment du beau, c'est elle qui ira y ravi ver la trace dlmpressions anciennes ressenties à l'aspect direct de la nature.
Ne puis-je pas, moi aussi, compter sur dételles réviviscences ? Q.uand je tenterai, tout à l'heure, de traduire Pouchkine devantvous, ne pourrai-je pas faire appelaux
trésors de jouissances littéraires qu'ont déposés dans vos coeurs vos poètes familiers, un Shakspeare et un Byron, un Gœthe et un Heine, un André Chénier et un Alfred de Muss?t?