LE MILIEU LITTÉRAIRE
Plaçons d'abord Pouchkine dans son milieu. Nous le devons par un double motif si la littérature russe est encore peu connue en France^ et s'il est nécessaire, car je le crois, de bien entendre la qualification qu'on a souvent donnée à Pouchkine, en l'appelant le chef du romantisme en Russie.
Le terme est exact ou il est faux. Tout dépend du sens que vous attribuez au mot de romantisme. ]e n envois qu'un qui puisse convenir indistinctement à tous les pays.
A un point de vue très général, le romantisme est une émancipation, un affranchissement, une révolution. Un pouvoir s'é-
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croule, un maître est jeté à bas. Maître et pouvoir varient d'un pays à l'autre. Ils s'appellent le classicisme en France, en Allemagne Texotisme etla pédanterie, renforcés par le cérémonial empesé des petites cours ; en Angleterre c'est le cant, c'est la pruderie ou le préjugé aristocratique, et aussi l'égoïsme national dans son étroitesse intransigeante. Voilà les adversaires que combattent et terrassent, en France, Victor Hugo, en Allemagne, Lessing, Herder et Wieland, lesfrèresSchlegel et Henri Heine, lord Byron en Angleterre.
Et en Russie? En Russie, nous retrouvons le classicisme français, puisque la littérature russe n'est, à la fin du xviii" siècle, qu'un prolongement de la nôtre. Nous le retrouvons avec les despotiques excès qu'a dépeints la plume imagée de Taine :
l'homme réduit à n'être plus qu'un personnage abstrait, une serinette à phrases ^ la nature devenue un décor de théâtre, les plantes florissantes des fleurs de papiers peints. — Le maître tyrannique, c'est la u convention », c'est l'usage que la cour et les salons dç-
lO
crètent, l'usage dont Vaugelas a dit : « Le peuple n'est le maître que du mauvais usage et le bon usage est le maître de la la-igue^ r.
La tyrannie de r« usage » était plus forte encore en Russie ; elle y était en môme temps plus illogique. Plus forte, si une cour peu nombreuse formait le seul public lettré et si, à cette cour, les manières, la langue, l'accent français étaient la pierre de touche de l'écrivain, au même titre que du courtisan; moins logique, si elle violentait une langue jeune, svelte, harmonieuse, luxuriante, et l'obligeait à se guinder, à se compasser, à revêtir, avec mille afféteries, un habit à la française. En vain chercherezvous alors des poètes originaux, vous ne trouverez que des « pseudo-classiques », des émules de Ducis et de Marie-Joseph Chénier, de Crébillon ou de l'abbé Delille.
Rompre les lisières^ émanciper tout ensemble la littérature et la langue, telle fut l'œuvre de Pouchkine. L'initiative vint-elle
I. Remarques sur la langue française, Paris, 1738, I, p. 51 .
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de lui ? JenevoudraisTassurer ;maisilmena l action, il en prit la tête.
De telles subversions ont des causes moins personnelles et plus profondes. Sans la Révolution française, le romantisme serait-il né chez nous?
En Russie, il surgit spontanément de la guerre d'indépendance nationale, d'une réaction violente contre la domination française et le despotisme napoléonien; il fut alimenté ensuite par l'animosité que soulevèrent les sympathies de la France pour la cause polonaise.
Les esprits étaient donc entraînés, emportés par un courant irrésistible ; en outre, ils s'étaient retrempés dans les crises politiques et guerrières; ils avaient cette fraîcheur, cette vigueur, cette ardeur juvénile sans lesquelles il ne saurait y avoir de renaissance.
A Moscou, la ville sainte, à Pétersbourg, la cité impériale, des sociétés s'organisent, secrètes ou ouvertes, politiques et littéraires : chacun rêve de liberté, chacun de poésie nationale, tousréclamentla prompte
délivrance de Thégémonie de la France. A celle-ci on oppose ses rivales littéraires de fraîche date, l'Angleterre et l'Allemagne.
Comme ces enfants, drus et forts du lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice, la jeunesse patriote accable de ses dédains, de ses sarcasmes, les lettres françaises d'où procède sa culture.
Pouchkine, j'ai hâte de le dire, fut moins ingrat. Maître de lui, il conserva pour nos classiques, pour Molière surtout, une admi ration profonde. Seuls, la littérature lascive et le persiflage desséchant du xviii^ siècle trouvèrent en lui un fougueux adversaire.
Encore leur gardait-il surtout rancune des mauvais pas où dans sa prime jeunesse ils l'avaient fait tomber. Loin d'être exclusif, son esprit puisa à toutes les sources d'inspiration , loin de se retrancher dans sa pensée, il entra dans la familiarité des grands écrivains de tous les temps et de tous les pays, et c'est porté par eux qu'il s'éleva triomphalement au-dessus de son entourage littéraire et dégagea sa puissante originalité.
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l'Éducation
Que d'éléments complexes aidèrent à former son génie, et le nourrirent de leur suc.
Voici d* abord l'élément français. Il est représenté par la société quia façonné son enfance, par son père surtout^ homme d'esprit, imprégné de culture française, très répandu dans le monde des salons, très goûté pour son sel gaulois, ses réparties et ses rimes badines. Il avait quitté l'armée en 1798 et était venu, presque aussitôt, se fixer à Moscou. C'est là que, le 26 mai 17^9, Pouchkine était né.
Dans la maison natale le poète put voir, enfant, nos littérateurs émigrés ; il y connut Xavier de Maistre qui fit le portrait de sa mère; il y découvrit surtout, en rangs pressés, sur les rayons de la bibliothèque, nos grands classiques, nos philosophes, et
nos petits poètes. A neuf ans, pris d'une passion effrénée pour la lecture, il s'enfermait des nuits entières dans le cabinet paternel , dévorant tous les livres qui s'offraient en pâture à sa novice curiosité.
Sa merveilleuse mémoire ne perdait rien de ses lectures. S'il fallait en croire son frère Léon, il aurait, dès l'onzième année, su Molière par cœur et, avec lui, toutes les œuvres maîtresses de notre lan2:ue. Nous devons, sans nul doute, en rabattre, mais il en restera assez encore pour que la France puisse réclamer une large part dans l'éducation de récrivain moscovite.
Voyez déjà à quel point nos auteurs excitent sa veine productrice. II lit Molière et compose une comédie, \ Escamoteur ^ — qu'il joue devant sa sœur comme spectatrice unique, — il lit La Fontaine et compose des fables; il lit Voltaire et compose un poème héroi-comique, le tout en vers ^français. Son précepteur le surprend et le raille; il se dépite et jette ses vers au feu.
Au lycée de Tsarskoié-Sélo, où il entre le 19 octobre i8ii,ses camarades l'appel-
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lent « le Français », et il ne justifie pas seulement le sobriquet par sa connaissance de notre langue et par son goût pour nos lettres, mais par sa pétulance et sa vivacité. Il continue du reste à faire des vers français, toujours légers, médiocres encore.
Quand aux années scolaires la vie mondaine succède, il devient l'hôte assidu du salon le plus français de Pétersbourg, le salon de la comtesse de Laval. Vrai salon d'ancien régime, où le maître du logis^, émigré à la suite de Condé, comte par la grâce du futur Louis XVIII, représente la politesse raffinée et l'esprit voltairien ; sa femme, princesse russe, la fortune et le prestige nobiliaires; son gendre enfin, le prince Serge Troubetzkoï, un des Décembristes de 1825, les idées novatrices.
M"'"^ de Smirnof, en ses mémoires, nous narre sur le comte de Laval une historiette que je vais vous dire, parce qu'elle met Pouchkine en scène.
Laval était extrêmement myope. Un jour qu'ayant reçu chez lui Fempereur Nicolas, il voulait reconduire le souverain, il ne sut
pas trouver la porte et s'arrêta derrière un battant, en faisant de profondes révérences.
L'empereur était descendu l'escalier que le pauvre Laval saluait toujours, de plus en plus profondément. Chacun de sourire ou de rire, jusqu'à ce que Pouchkine avertit le comte de sa méprise et le ramena au salon. Laval lui fit à haute voix ce compliment mérité : « Vous êtes un homme de bonne compagnie, monsieur le poète».
Elle était presque une Française aussi la grande amie de Pouchkine. M™^ de Smirnof. Fille d'un Français,, M. de Rosset, et d'une Circassienne, elle nous appartenait par son éducation, son goût, son tact exquis. Dame d'honneur de l'impératrice Alexandra, très en faveur à la cour, elle put servir et servit fidèlement les esprits d'élite, tels que Pouchkine et Gogol, qu'elle réunissait dans sa petite chambre du palais d'hiver, ou plus tard dans son salon, après qu'elle eut épousé un ami de son poète favori, le général Smirnof, gouverneur de Saint-Pétersbourg. Tant était fervent son culte pour Pouchkine qu'elle nota, au jour
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le jour, et ses propos et les plus menus faits qui le touchaient. Ces souvenirs précieux, dont la publication se poursuit depuis plus d'une année dans une Revue russe S nous permettent de soulever maints replis jusqu'alors caches de Tâme de Pouchkine mieux sonder sa pensée, de mieu naître son entourage.
A côté de l'influence français l'Angleterre s'exerce sur notre s^'exerce par Byron et Walter Sco lerai aussi de Shakspeare) qui, la aidant, sont en grande vogue, l'un a des lettrés, l'autre auprès des gens du monde. Elle s'exerce encore par l'atmosphère d'idées, de goûts, de sentiments anglais, dont la diplomatie britannique, usant de mille séductions^, enveloppe la noblesse russe. L'esprit de Pouchkine était, du reste, trop indépendant pour se laisser asservir et maintes fois sa verve malicieuse s'égaya aux dépens des passions politiques de ses nouveaux amis. Témoin cette plaisante
I. Sievernyi VïestnikQe messager du Nord). Saint- Pélcrsbourg; depuis la livraison de janvier 1893.
anecdote que M"'^deSmirnotnousraconte.
Le Reform bill vient de passer à la Chambre des communes. L'empereur en reçoit la nouvelle et charo;e M'"*' de Smirnofde la communiquer à Pouchkine qu'elle rencontrera le môme soir à un bal, chez le comte de Laval : « Annoncez-lui que le bill a passé; il croyait qu'il ne passerait pas. » Pouchkine se met aussitôt en quête de lady Heytesbury, une torie enragée, et dès qu'il Ta rejointe se fait un malin plaisir de la féliciter. L'Anglaise devient furieuse; on l'entend crier : « Oh ! vous êtes une horrible radicale! comme Byron. Tous les poètes sont des radicales... » Al™® de Smirnof ajoute : « Pouchkine a ri jusqu'aux larmes. J'ai dansé la mazurka avec l'horrible radicale. »
L'Allemagne, c'est Joukovski qui la lu^ révèle. Joukovski, son aîné de seize ans, qui, le premier, rompant avec le pseudoclassicisme, fit connaître et goûter à la Russie, par d'admirables traductions, etGœthe et Schiller et tout leur cortège de modem es écrivains. Cœur d'or, « âme de cristal », il
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entoura Pouchkine d'une tendresse paternelle, et mérita ainsi à double titre d'être appelé par lui « le père nourricier de sa jeune muse. »
Mais cette muse n'allait-elle pas, sous ces multiples influences, devenir cosmopolite et manquer à sa mission rénovatrice? On eût pu le redouter si un irrésistible attrait n'avait entraîné le poète vers l'âme russe.
Enfant, elle s'ouvrit à lui par les chansons et les contes d'Arina, sa nourrice, par les jeux et les danses où dans le domaine de sa grand'mère, à quarante verstes de Moscou, il se mêlaitauxjeunes paysans. Adolescent, elle lui versa sa flamm.e, dans la lutte héroïque de la patrie envahie, alors que Joukovski exaltait les courages en célébrant la gloire des ancêtres*. Jeune homme^ elle l'éblouit, au cénacle libéral de l'Arzamas, en prenant le radieux visage de la liberté naissante. Et puis, à 1 âge adulte^, l'obser-
I. Dans le beau poème qu'il écrivit en i8i2,aux feux du bivouac, avec une iougue patriotique comparable à celle de la Marseillaise : Le chanteur dans Je camp des guerriers russes.
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vation et l'étude fortifièrent ou élargirent ces impressions premières.
Les survivants attardés du passé côtoyaient dans le monde qu'il fréquentait les acteurs les plus illustres de l'épopée contemporaine. Oh! les étranges, les étonnantes figures ! et qu'elles ont bien cette verdeur qui provoque aux renaissances littéraires!
Regardez ces deux silhouettes que je détache des souvenirs de M'"^ de Smirnof.
Voici une dame de la cour qui a vu plusieurs règnes. Elle est « très voltairienne, tout en allant à la messe. » Elle raconte à Pouchkine des « histoires incroyables du bon vieux temps. » Un jour elle dit au grand-duc Michel : (( Je ne veux pas mourir subitement car j'arriverais au ciel tout essoufflée et éperdue. Or j'ai quatre questions à poser au bon Dieu : qui étaient les prétendants? qui était le masque de fer?
le chevalier d'Eon était-il une femme ou un homme? Louis XVII a-t-il été enlevé du Temple ? On dit qu''on l'a emporté dans une corbeille de blanchisseuse. M°"^ de Tourzel ne le savait pas quand je l'ai vue ».
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— « Êtes-vous donc si sûre d'aller au ciel? » lui demanda le grand-duc. Etla vieille dame de riposter : «Hé! croyez-vous que je sois née pour faire antichambre au purgatoire? »
Quel contraste avec ce type de guerrier moscovite, le général Je. — En 1812, il fut enveloppé en chargeant nos troupes et amené au quartier général français.
Napoléon l'apostrophe : « Le général qui a commandé la charge est un brave.
Est-il tué? Comment s'appelle-t-il? » — « Je, c'est Je, sire. » — L^empereur reprend : « Le général Je est un brave. — Alors le prisonnier balbutie : « Je^ c'est moi, ici, je. » — « Ma foi, s'écrie Napoléon, je croyais qu'il s^'appelait Je. Je vous félicite, très belle charge. »
C'est lui aussi qui eut avec le grand-duc Michel un amusant colloque. Il admirait en ces termes bizarres un beau soleil couchant : (( Ce couchement de soleil est pythagore. » — « Général, on dit pittoresque, » observa le grand-duc. — L'autre, sans se troubler : « Pythagore ou pittoresque sont synagogues. » — Tout en riant,
le grand-duc conclut : u Vous ignorez Fart grammatical, mais vous savez Tart de vous battre. »