‹ Un Grand poète russeChapitre 6 sur 7 · I. Sieirrnyi Viestnik. Janvier 1894, p · texte numérisé non relu

I. Sieirrnyi Viestnik. Janvier 1894, p

ALEXANDRE POUCHKINE

vit ses vers « pour se soulager » et leur lecture suggéra aussitôt cette réflexion à Joukovski : « Comme Pouchkine a mûri et comme son sentiment religieux s'est développé, il est beaucoup plus croyant que moi. » Joukovski ajouta : « Ce n'est pas une affaire de sentiment ; son cœur et sa raison sont convaincus à la fois; du reste il a écrit « le Prophète » dès sa première jeunesse ».

Et que dirons-nous, Messieurs, si nous voulons juger la valeur littéraire de Pouchkine ? Nous devrons reconnaître et proclamer en lui une exubérance joyeuse dévie, de vie intellectuelle et de vie physique, une facilité débordante de composition réglée par un goût fin et sûr. un instinct de la beauté plastique qui n'a d'égal que la noblesse des sentiments où il s'élève, un sens musical que Glinka admirait, et — dominant, commandanttousces dons, — la folie du cœur jointe au calme de la raison.

Trois traits sont à détacher et à marquer plus profondément dans cette ébau-

che : le culte de la forme, Timpressionnabilité, la gaieté et la joie de vivre.

A l'exemple d'André Chénier, Tamour du beau le tient, le possède. Chénier est déjà son poète de prédilection au moment où en France on le connaît à peine. Il Tadmire, il Texalte, il voit en lui « le seul qui soit grec chez les Français;, le seul qui ait eu le sentiment des Grecs pour la poésie.

S^il avait vécu , ajoute-t il, il aurait fait une révolution dans la poésie française ».

Je voudrais profiter de cette affinité entre les deux poètes pour faire comprendre l'un par l'autre. Tenez, ils ont chanté tous deux la nuit. La nuit d'Oukraine de Pouchkine est un de ses morceaux les plus populaires, la nuit de Chénier un de ses fragments les plus beaux. Rapprochons-les. L'original peut-être sauvera la traduction :

Douce est la nuit d'Oukraine, Limpide le ciel. Les astres brillent.

Une torpeur irrésistible Alanguit l'air. A peine frissonnent Les feuilles des peupliers argentés.

La lune paisiblement, du haut du ciel,

ALEXANDRE POUCHKINE

Sur Biéla*Tserskof reluit.

Et les jardins des fastueux hetmans

Et Tantique palais sont baignés de lumière.

Douce, douce est toute chose alentour.

Dans Tune des tours, sous la fenêtre, Abîmé dans ses graves pensers.

Enchaîne, Kotchoubey est assis Et sombre regarde vers le ciel .

Écoutons Chénier ^ :

Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre.

Consacrée au repos. O silence de Tombre, Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris Delà rive aréneuse où se brise Téthys.

Muse, muse nocturne^ apporte-moi ma lyre.

Comme un fier météore, en ton brûlant déHre, Lance-toi dans l'espace ; ei pour franchir les airs Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs. Les bonds de la comète aux longs cheveux de

[^flamme.]

Mes vers impatients, élancés de mon âme Veulent parler aux dieux, et volent où reluit L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit.

Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes,

!• Poésies, éd. Becq de Fouquières, Paris, 1884, P- 345.

Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, L'homme siège au conseil qui créa l'Univers.

Si vous êtes sensibles, comme je n'en puis douter, au charme magique de cesvers de Chénier, vous pouvez deviner la sereine beauté des vers de Pouchkine.

Les grands artistes, a ditTaine, ont l'âme sympathique, « ils se mettent à la place des êtres » . Tel Pouchkine m'apparaît. Son âme s'ouvre à tous les sentiments, elle est impressionnable à tous les aspects de la nature vivante. Sa phrase musicale, comme une sylphide, glisse, aérienne, sur la cime des fleurs, ou laisse flotter sa trahie étincelante au-dessus des grands bois. Il a l'universalité du génie qui tantôt « humanise » les idées et les sentiments de son peuple, tantôt les traduit dans leur originalité native, sans cesser jamais d'être à l'unisson du génie particulier de la langue et de Tesprit populaire. Ne reconnaîtrons-nous pas à ces traits le poète national ?

Mais il est gai ce poète. Son entrain et sa bonne humeur sillonnent d'éclairs le fond vague et mystique de l'âme russe. Sa

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gaieté, qui se joue, jette une gaze fine, légère, constellée, sur les abîmes mystérieux de la destinée humaine, que son regard d^aigle s'est efforcé de sonder. De là dans Onîéguine^ son chef-d'œuvre, cette alternance incessante de la verve railleuse avec la passion naïve, du scepticisme de surface avec la pensée 'douloureuse. Ce sont des guirlandes de roses qui enlacent des tombeaux et des débris de colonnes attiques^ des papillons d'azur qui voltigent autour des illusions déçues^ c'est un merle moqueur qui coupe de son sifflet les trilles du rossignol.

Je m'aperçois, Mesdames, Messieurs, que je ne vous ai pas fait connaître Pouchkine, que je ne vous ai pas dit la centième partie de ce qu'il faudrait vous dire, et voici que l'heure inexorable m'arrête. Peut-être après tout est-ce pour vous 1 heure de la délivrance^ et avez-vous hâte d'entendre de la vraie musique au lieu de ma paie transcription d'une musique étrangère.

Et pourtant — laissez-moi cette illusion si c'en est une — je ne désespère pas de

VOUS avoir fait entrevoir, ne fût-ce que par quelques lueurs, un génie rayonnant. S'il est des Russes dans mon auditoire, auprès d'eux j'ai cause gagnée. Il m'aura suffi d'éveiller leur mémoire pour que le grand poète se soit de nouveau emparé de leur être. Mais sur vous aussi, public parisien qui m'avez écouté avec tant de bienveillance, je voudrais que le poète eût pu agir, qu'il eût pu vous toucher de sa langue de flamme, malgré tout ce qu'elle a perdu en passant dans ma bouche. Si quelques-uns de ses accents ont donné à vos âmes la sensation du beau , si quelqu'une de ses strophes a laissé une empreinte dans vos cœurs, alors je me résignerai à ce que ma conférence a eu d'incomplet et d'^imparfait, alors je consens volontiers que le bruit de ma voix s'efface à tout jamais de vos mémoires. Car alors je serai sûr d'avoir établi entre vous et tant de millions d'âmes d'une terre lointaine et amie un lien nouveau de sympathie, alors vous pardonnerez à mon poète, à mon admirable poète, d'avoir eu un interprète si peu digne de son génie, d'avoir

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eu auprès de vous un si chétif introducteur. ,

Jacques Flach.

Angers, imp. A. Burdiu et C=«, 4, rue Garnier

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