‹ Un Grand poète russeChapitre 5 sur 7 · MON PORTRAIT · texte numérisé non relu

MON PORTRAIT

Vous me demandez mon portrait,

Mais peint d'après nature :

Mon cher, il sera bientôt fait,

Quoique en miniature.

Je suis un jeune polisson

Encore dans les classes ; Point sot, je le dis sans façon,

Et sans fades grimaces.

Onc, il ne fut de babillard,

Ni docteur de Sorbonne Plus ennuyeux et plus braillard Que moi-même en personne.

Ma taille à celle des plus longs

Ne peut être égalée, J'ai le teint frais, les cheveux blonds

Et la tête bouclée.

J'aime le monde et son fracas,

Je hais la solitude; J'abhorre et noises et débats,

Et tant soit peu l'étude.

Spectacles, bals me plaisent fort,

Et d'après ma pensée Je dirais ce que j'aime encore...

Si je n'étais au lycée.

Après cela, mon cher ami,

L'on peut me reconnaître :

Oui! tel que le bon Dieu me fil

Je veux toujours paraître.

Vrai démon pour l'espièglerie,

Vrai singe par sa mine, Beaucoup et trop d'étourderie Ma foi, voilà Pouchkine.

Le jouvenceau devenu homme avait les lèvres épaissesetproéminentes, lescheveux crépus^ le nez recourbé en bec de vautour.

Ah ! certes, il n'était pas beau ! et lui-même plaisantait volontiers sa laideur, griffon-

ALEXANDRE POUCHKTNE

nant sa caricature en nègre dans les marges de ses vers, comme pour narguer le poète.

Pourquoi en nègre ? parce que son arrière-grand-père maternel était un nègre abyssin, volé à Constantinople, vendu à Pierre le Grand, baptisé et fait général par lui.

Quand on demandait à Pouchkine ce qui avait valu à son aïeul le nom d'Hannibal. « Ce sont les guerres puniques », répondait-il en se redressant avec une comique fierté.

Il y aurait place ici à de belles considérations sur le croisement des nègres d'Afrique et des blancs d'Europe, et sur les surprises que, témoin Pouchkine et Dumas, il tient en réserve à la littérature Imaginative de nos arrière-neveux. J'abandonne, sans droit d'inventeur, ce riche filon à celui d'entre vous qui voudra l'exploiter.

Au moral, Pouchkine était fougueux, véhément, passionné, irritable, éprouvant, disait-il, le besoin de mordre les sots et les hypocrites « pour se soulager le cœur », mais excellent^ au fond, plein de droiture

et de générosité, fervent de liberté, enthousiaste de vérité et de justice; ami fidèle^ adversaire loyal, sans fiel et sans rancune.

« Tu n'as pas de bile, même quand tu mords tes amis, » lui dit un jour, avec autant d'esprit que de raison, Nicolas Tourguénief.

On a prétendu qu'il était athée. Que de fois pourtant, il s'en est défendu avec une vivacité extrême. « Ils me croient donc absolument crétin », s'écriait-il devant M'"<^ de Smirnof en haussant les épaules. C'est qu'il lui arriva fréquemment, ce qui advint une fois à l'abbé Delille.

L'abbé avait fait une description du colibri qui finissait par ces vers :

Et des dieux, s'ils en ont, le plus charmant caprice.

Son collègue au Collège de France, l'astronome Lalande, qui dirigeait pour lors le Mercure, fit imprimer la pièce avec cette variante :

Et des dieux, s'il en est, le plus charmant caprice. Cela fait, il écrivit à Delille qu'il était

ALEXANDRE POUCHKINE

raccommodé avec lui puisqu'ils pensaient tous deux de même sur Texistence de Dieu , Delillelui répondit: « Ce n'est pas ma faute, mon cher confrère, si vous ne voyez pas danslecielcequi y est, et si vous voyez dans mes vers ce qui n^ est pas ^ »

On voyait de même dans les vers de Pouchkine ce qui n'y était pas, et on n*y voyait pas ce qu'il y avait mis. Ne fallait-il pas, en effet, fermer les yeux à l'évidence pour dénier le sentiment religieux au poète qui a écrit le Prophète, et des pièces comme la suivante que je traduis à votre intention :

A l'heure où s'accomplit la grande solennité, Où dans les tourments, sur la croix, meurt la di-

[vinitéjj

Alors aux deux côtés du bois qui vivifie Marie la pécheresse et la très-sainte Vierge, Elles sont debout, les deux femmes, Dans une douleur sans bornes abîmées.

Mais aujourd'hui, au pied de la croix vénérée Comme sur le perron d'un gouverneur de ville Nous voyons, à la place des femmes saintes,

I. Souvenirs inédits d^Aimè Martin^ publiés par V Intermédiaire, XXIX, col. 208.

Avec le fusil et le shako, ucux terriblessentinelles. Pourquoi donc, dites-moi, cette garde qui veille? Le crucifix est-il un bien de la couronne?

Ou craignez-vous pour lui les voleurs, les souris? Ou voulez-vous accroître la force du tsar des Tsars? Ou bien protégez-vous, d'une sauvegarde puissante, Le maître couronné des épines aiguës, Le Christ qui a offert docilement son corps Au fouet des bourreaux, aux clous et à la lance. Ou craignez-vous que la plèbe n'outrage Celui dont le supplice a racheté entière la race

[d'Adam]

Ou serait-ce pour qu'il ne gêne un noble prome-

[neur,]

Qu'on l'empêche de venir là, le simple peuple?

Nous savons aujourd'hui par les mémoires de M"'*' de Smirnof * en quelle occurrence cette œuvre a jailli de Tâme du poète. Un crucifiement du peintre Brulof était exposé en public et gardé par des soldats en faction. Pouchkine^ à ce contraste, ressentit au fond de son être un heurt violent. « J'ai pensé, dit-il à M"'® de Smirnof, aux soldats romains gardant le sépulcre et empêchant les fidèles d'approcher. » Ilécri-

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