Un grand rhétoriqueur poitevin
Jean Bouchet considéré dans sa vie n'est pas un personnage dénué d'intérêt : jeune aventurier à la recherche de la gloire, procureur des La Trémoille, toujours partagé entre les affaires et la poésie, membre de ce que j'appellerai les cercles littéraires de Ligugéet de Fontaine-le- Gomte, bon bourgeois plus heureux de vivre dans sa maison de campagne de Chauvigny qu'au Palais de Justice de Poitiers, ami et correspondant de presque tous les écrivains de son temps, et de maître Alcofibras Nasier luimême, le vieux basochien demeure toujours curieux à étudier, et il me semble que près de lui, assis au pied d'un de ces odorants a souchets » près desquels il rima tant-d'épîtres, il eût fait bon passer un bel après-midi d'automne.
L'écrivain semble sans doute, au premier abord, moins attrayant que l'homme ; et cependant, dans les longues pages de prose comme dans les interminables séries de vers qu'il aligna, on peut trouver, avec quelques endroits intéressants, des faits littéraires curieux qui permettent de fixer quelques dates indécises. Notre auteur, de plus, rendit quelques services à la langue française : ses tentatives aidèrent à former le moule poétique où Ronsard coula
vin PRÉFACE
ses vers ; ses idées, sur bien des ])oints, devancent celles de la Pléiade ; et s'il faut blànici' les extravagances de ses rimes comme aussi la fadeur de ses allégories, il faut pourtant reconnaître que ses ouvrages ne furent point inutiles à notre poésie lyrique : il travailla la strophe et la rime avec persévérance et j'espère le démontrer avec quelque succès.
Rien souvent, en lisant les quelques lignes consacrées ici ou là à Jean Bouchet, lignes bien dures presque toujours et très injustes quelquefois, je me suis demandé si un tête-à-tête de presque dix années ne m'avait pas induit à juger trop favorablement mon auteur. Il est si difficile de garder toujours son sang-froid. Je n'ai pas voulu néanmoins tenter une réhabilitation impossible, je me suis efforcé de fixer à mon digne procureur-poète, grand amateur de littérature, la place qu'il mérite, sans avoir pour lui une trop haute ambition.
Me pardonnera-t-on d'ajouter ici que, au cours de mon travail, j'ai trouvé à mon étude un intérêt plus large et qui dépassait Jean Bouchet ? La partie de notre histoire littéraire comprise entre 1430 et looO est assez mal débrouillée, et il est une école, celle des grands rhétoriqiieurs dont fait partie mon humble héros, qui n'a pas encore trouvé d'historien. Personne n'a cru bon d'appliquer à ces inconnus quelques années de labeur ; leurs ouvrages si longs dans leur accablante monotonie ont effrayé sans doute, et je le comprends sans peine. Il y aurait pourtant là un travail curieux. Et puisque — l'idée est maintenant banale — tous les auteurs reconnaissent combien s'écarterait delà vérité le critique qui voudrait étudier