‹ Un grand rhétoriqueur poitevinChapitre 13 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

VEpistre de vieillesse, io3i. — Vie intime de Jean Bouchet ; sa femme, ses huit enfants, conseils à Gabriel, sa tille Marie au monastère de Sainte- Croix. — Le bourgeois de Poitiers, le mois et cent; la maison de campagne de la Yillette; ordonnance simple de ses repas. — Jean Bouchet « poète acquitaniqiie )) ; on le consulte de toutes parts; appelé à donner son avis lors de la querelle entre Marot et Sagon, il s'abstient.

— Un dizain à Lazare de Baïf. — La vieillesse l'éloigné des Muses. — Pureté de son catholicisme ; il attaque avec force les erreurs de Luther.

— Sa douceur et sa modestie. — La mort. —Devise du Traverseur: Spe labor levis. — Ha bien touché. — Un souhait.

La vie de Jean Bouchet, ainsi partagée entre ses devoirs de procureur, ses amitiés littéraires et ses entreprises dramatiques, s'écoulait paisiblement, à peine si quelque souffle venait en troubler la calme limpidité. Les jours succédaient aux jours, et sans presque le remarquer, le poète arrivait « aux faulxbourgs » de vieillesse, car, selon son expression :

Il fault vieillir, ou qu'en ieunesseon meure (1).

11 nous a laissé de ce « sixième aage » de la vie une assez jolie description. Un jour il vit

... une femme seulette Qui grande estoit, mais son corps fort baissoit, Et de trembler corps et main ne cessoit. Sur vng baston faisant sa soustenance, Et si estoit de graue contenance ; Son corps estoit couuert honneslement D'un manteau bleu que fit experiment, Plain de raions de la grâce céleste Dont reluisoit ceste dame modeste f2).

(1) iilor. XIIU, f° 35 a.

{i) Les Triomphes du roytreschrestien... i° xcn \°.

LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN liOUCilET INTIME 133

Le tableau dans sa simplicité ne manque pas de grâce, et la vieillesse de Jean Bouchet dut ressembler à la vision du poète. L'âme toute pleine de la sérénité de l'expérience, tout illuminée des rayons de la grâce divine, il devait lui aussi soutenir sur un bâton son corps tremblant et affaibli par une vie qui dura plus de quatre-vingts ans. A soixante ans, il était encore très robuste, il avait, aprcsune rude maladie, recouvré tout l'entrain et toute la vigueur de la quarantième année :

Grâces a Dieu le me treuue toutgay Autant ou plus, pour en dire le vray Qu'alors qu'estois en mon an quarâliesme, Et l'eu ay sept après le cinquantiesme (1).

C'était l'époque oii il dirigeait les brillantes représentations dont nous parlions dans le chapitre précédent, l'époque aussi oii il écrivait à « Maistre lehan Maignen, seigneur des Aleuz », une belle épître sur l'état de vieillesse. Il y résume, non sans quelques bonheurs d'expressions, le De Senectute, qu'il complète avec forces citations empruntées à la Bible ou aux docteurs de l'Eglise (2).

Cependant autour de lui les vides se faisaient nombreux, et les amis disparaissaient l'un après l'autre. Dans les dix dernières années, il avait vu mourir plus de vingt de ses compatriotes, ayant le même âge que lui, et ces disparus l'appelaient :

D'aller après le signe et cry me font, A quoy i'entends, et attendant mon heure le prie a Dieu qu'en sa grâce ie meure Quand luy plaira, car ie n'auray regret A ce fol monde, en toutes parts aigret (3).

(1) 1 Mor. XIIII, f» 38 c.

(2) 1 Mor. XIIII, f' 42 d.

(3) Il n'est pas cependant le panégyriste à outrance de la vieillesse, et son De Senectute assez sincère nous montre, en même temps que les avantages, les inconvénients qui attendent nos dernières années. Son vieillard me semble, selon la jolie e.Kpression de M. Faguet, « aimable encore, non joyeux, mais doucement résigné, point récalcitrant, et, nisi cum pituita molesta est, de gracieuse humeur ». Revue Bleue, 15 juin 189o, p. 751.

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Le bon plaisir de Dieu lui donnait encore vingt années de vie, et le soigneux procureur était trop avare de son temps pour perdre une si large part d'existence.

Avant de songer à prendre quelque repos, il lui fallait d'abord assurer le sort de ses enfants. Son mariage avait été fort heureux. A divers moments, on entrevoit dans ses ouvrages, dissimulé par une ombre discrète, le portrait de son épouse. Elle semble bien avoir été le vrai type de la mère de famille, la douce consolatrice rêvée par le poète :

Si peu de mal ne scaurois encourir Que le secours n'aye de mon espouse Qui cueur et corps mect a me secourir.

Si au secret du lict ie luy expouse

Les miens ennuytz et elle a moy les siens

Passent soubdain, alors chascun respouse (1).

Il en parlait ainsi après plus de trente années de mariage. Nous la trouvons jusque dans les dernières années toujours bonne et toujours calme auprès de son mari devenu vieux. C'est probablement d'elle que parle Jean Bouchet dans un passage de son Histoire et Cronicque de Clotaire : « Yne femme que iamois et ame par honneur, ainsi quil mcst commande par leglise estoit percluse dune cuisse et dune iambe (2). » La malheureuse se désolait et les remèdes ne pouvaient guérir son infirmité. Jean Bouchet va visiter le tombeau de sainte Radegonde, la grande protectrice des Poitevins, il prie avec ferveur, et il obtient la guérison presque immédiate de la pauvre malade.

Huit enfants, quatre garçons et quatre filles (3), avaient jeté autour des deux époux la joie de la jeunesse et resserré

(1) Ep. fam. LXVII, f° 46 d ; Cf. 1 Mor. YII, f» 22 c. Il parle encore de sa femme dans la CXXVIP Epître familière, qui est de lo43.

(2) Histoire et Cronicque de Clotaire, dernier paragraphe.

(3) Les familles nombreuses étaient, semble-t-il, une exception à celte époque, Cf. R. de Maulde de La Clavière : Les Femmes de la Renaissance, p. 98. Je dois pourtant faire remarquer que François de La Trémoille, le petit-fils du Chevalier sans reproche, n'eut pas moins de onze enfants. Les La Trémoille pendant cinq siècles, t. III, p. vni.

LES DEHMKHKS ANNKKS. — .lEAN liOrr.lIKT INTIME 13o

leur amour(l). Deux des lils nous sont connus : l'un suppehiit Joseph, et à la grande satisfaction du poète-procureur il semble avoir voulu lui aussi courtiser les Muses. 11 avait composé, pour le plus grand bonheur de son père, une épître sur les chiens célèbres :

Le mien loseph qui commence a rimer A faict d"vn chien en rime sans lymer (Lequel douze ans ou i>Ius gardé i'avoiel Quelques regretz qu'a présent ie t'envoie (2),

écrit Jean Bouchet ravi à Jacques Godart, curé et chanoine de la Chastre en Berry. C'est là tout ce que nous connaissons sur la vie et les labeurs poétiques de Joseph Bouchet (3). Dans la LI° de ses Epistres familières, le poète s'adresse à un autre de ses fils nommé Gabriel, alors au collège, et lui donne pour ses études des conseils fort sages et assez curieux. Il n'importe pas tant de savoir beaucoup que de parfaitement posséder ce que l'on sait : pour cela il faut apporter au travail une grande attention et revenir souvent sur les connaissances acquises :

Car ne reueoir ce qu'on scait bien souuent Tost on oublye, et passe comme vent.

Le domaine de la science est d'ailleurs trop vaste pour son- Ci) Ep. fnm. XGV. fo 64 d.

(2) Ep. fam GXXV, f^ 82 d.

(3) Je me trompe : on trouve à la fin des Epitaplies de Jean Bouchet quelques vers rimes en l'honneur de François de La Trémoille par le fils de notre procureur; les voici :

Mercure, Mars, lupiter et Saturne,

Ont pour le corps cy gisant contendu :

Disant Mercure, il est de ma propre urne

Car éloquent sur tous ie lay rendu.

Saturne dist il ha par moy tendu

Estre prudent, aymer Dieu et lustice.

11 a laissé Lignée très propice

Pour me seruir{dist Mars) ainsi qu'ont faict

Père et ayeulz, faisans au Roy seruice.

lupiter dist, il ha vaincu tout vice

le veulx qu'il ayt honn'iur, hault et parfaict.

Les Généalogies, effigies et epitaphes, î'' 86 v°.

136 JEAN BOL'CUET

ger à le parcourir tout entier, il faut sans doute avoir des notions générales sur toutes choses, mais s'arrêter principalement à « vng scauoir » ; cette connaissance particulière, cette spécialité comme nous dirions aujourd'hui, il faut la posséder tout entière. C'est en bien mauvais vers que Jean Bouchet donne une leçon aussi excellente et que quatre siècles n'ont pas fait vieillir. Le travail, et le travail seul, ajoutet-il, fait réussir ; le grand écrivain à étudier et à imiter est Cicéron.

Notre auteur se faisait une idée très haute, très juste pourtant des rapports qui doivent exister entre maîtres et élèves : l'élève doit aimer son maître et avoir de lui une crainte non pas servilemais filiale. Il faut, écrit-il à Gabriel en lui parlant de son professeur,

L'aymer sur tous après moy.

L'écolier n'oubliera pas ses devoirs envers Dieu, il doit aimer ce Maître suprême, et chaque matin demander à sa libérale et divine bonté

. . . esprit, vouloir, mémoire De bien apprêdre a son hôneur et gloire.

Avec une charmante simplicité, le père fait part à son enfant des fatigues qu'il lui a fallu et qu'il lui faut encore endurer chaque jour pour lui assurer, ainsi qu'à ses frères et sœurs, un avenir non pas brillant, mais qui les mette à l'abri du besoin. Il n'a pas, comme d'autres, de grandes richesses, aussi doit-il travailler pour gagner le pain de tous :

Incessamment mon poure corps traueille Et mon esprit avec le mien corps veille Pour praticquer, non sans peine et soulcy Des biens pour toy, frères et seurs aussi, Mettant mon corps en dâgier et mon ame Voy dôcq côbien tous ensemble vous ame (1).

(1) Ep. fam. LI, f° 37 a. Ce fils Gabriel lui succéda sans doute dans sa charge de procureur. Dans le procès-verbal de la réformation de la coutume du Poitou en 1539, on trouve un Gabriel Bouchet comme procureur des religieux de Saiut-Cvprien. Thibaudeau, Histoire du Poitou, t. II, p. 77.

Ce fut toujours sa grande préoccupation de fournir à l'entretien des siens et de leur laisser une position honorable. Il y parvint. Le mariage de ses filles lui valut bien des soucis,

Pensez quel mal aux père et mère c'est Quand fille ilz ont qui est en aage prest Te marier, et n'ont de quoy le faire (1).

Et ailleurs :

fault prendre gras trauaulx

Aller venir de nuyct par mons et vaulx Pour marier filles qui en outl'aage (2).

La même plainte revient souvent dans les Epistres : le pauvre homme semble s'être donné beaucoup de mal pour réussir, mais ses peines furent récompensées. Trois de ses filles furent pourvues fort honorablement et de très bonne heure (3). iNous connaissons, par une lettre inédite adressée à Louis de La Trémoille, les noms de deux de ses gendres, Jean Baron et Pierre Brunet. Il fut sur le point d'obtenir pour l'un d'eux la charge de sénéchal de Gençais (4), mais la combinaison échoua.

Sa quatrième fille, nommée Marie, se fit religieuse au monastère de Sainte-Croix à Poitiers. Son entrée au couvent montre l'estime qu'en haut lieu on témoignait à Jean Bouchet. Le roi François 1er, Monsieur le Dauphin, la reine, la tant bonne princesse de Navarre et duchesse de Berry, Monseigneur le comte de Saint-Pol, le chevalier de La Poissonnière (le père de Ronsard) se mirent en mouvement pour cette petite fille de procureur. Ils écrivirent à Madame Louise de Bourbon, abbcsse du monastère, pour lui faire connaître leur auguste volonté, et la jeune postulante fut admise sans avoir à payer de dot. Le poète acquitta sa dette avec des rimes et

(1) 1 Mor. IIII, f° 16 c.

l2) 1 Mor. I, f° 5 d.

(3) Ep. fam. XGV, fo 64 c, et CXXVI, f° 73 a.

(4) Gençais est un chef-lieu de canton de la Vienne.

138 JEAN BOUCIIET

des dédicaces : deux épîtres furent adressées à Madame Louise de Bourbon, l'une pour la prise d'iiabil, l'autre pour la profession de Marie Bouchet (1) ; deux autres à Madame Magdeleine de Bourbon qui succéda à sa tante comme abbesse de Sainte-Croix (2) ; dans la première, l'auteur recommande encore la profession de sa fille Marie ; dans la seconde, il envoie à Magdeleine de Bourbon un exemplaire de ses Annales d'Aquitaine, et trouve au blason de « ladicte dame » un sens tout à fait admirable : les trois lis symbolisent les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité ; le champ d'azur,

.... c'est le corps nect et sainct, De vous madame, ou Dieu a mis et paiact Ces trois verluz...

l'allégorie continue, je l'abrège. Le poète termine en souhaitant à l'abbesse

... couronne en paradis Quand vous aurez eu des ans dix fois dix.

Cette faconde du grand épistolicr peut prêtera sourire, mais il y mettait tant de bonne foi qu'on oublie facilement ce qu'une telle bonhomie pouvait avoir d'intéressé. Je crois d'ailleurs que Jean Bouchet est parfaitement sincère quand il affirme avoir cédé simplement aux instances de sa tille en la conduisant au monastère de Sainte -Croix. Elle l'avait supplié pendant trois ans de lui permettre de se consacrer à Dieu, il a consenti enfin, persuadé que cette vocation était surnaturelle. Il ajoutait d'ailleurs naïvement qu'il eût pu la marier comme il avait marié ses sœurs.

Sans avoir, en effet, une situation de fortune exceptionnelle, il était pourtant, vers la fin de sa vie, un des personnages importants de la ville de Poitiers. 11 faisait partie du mois et ce)it [3], c'est-à-dire du conseil de ville. Cette assemblée se

(1) Ep. fam. XGV et CV.

(2) Ep. fam. CXV et CXVI.

(3) Annales d'Aquitaine, p. 573. La locution mois et cent indique l'époque de la tenue des assemblées et le nombre des membres. Cf. Le Mois et Cent, par Edme Dacier.

LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN lîOUCllET INTIME 139

composait de vingt pairs, de cinq échcvins et de soixantequinze bourgeois. Les pairs avaient droit au titre de sire, les cchevins et les bourgeois à celui de maisire. Outre son habitation de Poitiers, le fameux hôtel de la Rose, il possédait, nous l'avons déjà vu, une petite maison de campagne nommée la Yillette, située près de Ghauvigny. C'était donc un bourgeois à l'aise ; il ne devait rien à personne et avait du bien au soleil.

Il aimait la campagne et félicitait fort ses amis qui pouvaient y passer la plus grande partie de l'année, son métier de procureur l'enchaînait au Palais de Justice. Au lieu d'assister à l'audience et de soutenir procès sur procès, il eût mieux aimé s'échapper de Poitiers pour aller entendre le chant des oiseaux et les murmures du ruisseau gazouilleur

Entre les rocliz eldessoulz les umbriers (1).

Il admire les arbres que l'on voit au printemps se « vestir a neuf », les nymphes belles et sadinettes, les rameaux touffus servant aux jours d'été « d'ombres et de tentes », le soleil qui, au noble mois d'août^ répand ses rayons de feu et fait mûrir les blés, les jolies maisons de plaisance dont les fenêtres « doivêt estre dung coste sur le soleil leuant que on appelle orient, etdelautrecoste sur septentrion, car par le» fenestres regardant lorient sera le logis cler et lumineux, et^ louverture de la fenestre regardât le septentriô dont vient le vent de bise froitetsec sera tout le logis réfrigère » (2). Il met tous ces plaisirs des champs au-dessus des charmes de la ville, un seul excepté. Ce grand amateur des eaux, des bois et des prés verts préfère à toutes ces jouissances, à tous ces plaisirs muets, la compagnie des hommes ses frères, et son oreille ti'ouve plus de charme au son d'une voix humaine qu'aux chants des oiseaux. La solitude, qu'il aime cependant de toute son âme parce qu'elle seule permet les longs tète-àtête avec les Muses, le lasse vite ; il lui faut les nobles

(1) Ep.fam.Yl, f» 10 b.

(2) Triumphes de la noble... i" cxxiiii r".

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conversations qui développent l'esprit et réchauffent le ■cœur.

Brief, tout pf^nsé, n'est autre passeteraps Comme eslceluy des gens si bien i'enlëds(l).

A la Yillette, il pouvait facilenaent satisfaire et ses goûts pour la campagne, et son amour des relations suivies ; en trois heures, à cheval, il allait rendre visite à son cher abbé d'Angle, ou à ses bons amis de Ligugé et de Fontaine-le- Comte.

Plus d'une fois, sans doute, il dut les recevoir à sa table : « Deux amys de vraye amitié pour conseruer leur amytié doiuent souuent boire et manger ensemble, sans excès (2). « L'abbé d'Angle vint le voir pendant la peste de lo21 . C'était pour Jean Bouchet un vrai plaisir de bien traiter ses hôtes. Il désapprouve avec un mépris souverain les gourmets exigeants « iournellement nourris de bons morceaulx » et qui pourtant ne sont jamais satisfaits.

La mer si grand ne porte pierre ou coque lie grant poisson, dont ilz soient bien contens Laer aussi peu ; la terre et liaulte rocque (3j.

Il préfère un petit ordinaire, mais distingué.

La table doit être mise en automne et en hiver dans une salle bien chauffée, en éié dans un lieu frais et ombragé, au printemps dans une salle assez vaste, et à cette époque de l'année il faut la garnir de fleurs. On aura bien soin que les nappes et les serviettes soient nettes et blanches. Il exige trois services ou, selon son expression, trois tables : « La première est lentrée, la secôde est le seruice des viandes de

{i]Ep. fam. LXXXIII,f 57 b.

(2) Trinmphes... f" ci v°.

(3j Angoysses et remèdes damours, p. cvni. Ou trouvera des détails fort intéressants sur les grands dîners mondains au temps de la Renaissance ■ dans M. R. de Maulde de La Clavière, les Femmes de la Renaissance, p. 312; et Francisque Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Le Maire de Belges, p. 30.

LES DERNIERES ANNEES. — JEAN liOlCllEÏ INTIME 1 ij

chair ou poisson, et la tierce est lissue de fromage ou de fruict(l). »

Pour le premier service, il faut du sel^ mais bien net, bien blanc et menu, du pain fait de bon froment de l'année de la cueillette, et puis de la laitue et autres bonnes herbes avec huile d'olive et vinaigre, des prunes, des cerises et autres fruits à noyaux, ou bien des salades de câpres, pimprenclle, vinetle, pastinades..., etc.

Au seconde service il y a des viandes et du poisson. Autant que possible, les viandes varieront avecles époques de l'année : au printemps, conviennent les viandes légères, moutons, poussins, chevreaux, et les poissons légers, brochets et perches ; en été, il faudra préférer les viandes froides ou rôties ; en automne, des chapons ou de jeunes pigeons à la chair délicate ; en hiver, l'estomac supporte facilement les viandes plus lourdes, « de bœuf, de oye, de pourceau », et toutes les sortes de gibier, cerfs, biches, perdreaux, faisans, lièvres et lapins. Jean Bouchet savait fort bien, l'occasion donnée, demanderaux riches seigneurs ses amis le plat délicat dont il avait besoin. Il devait, lors du mariage de son frère « genyal » (le frère de sa femme, si je comprends bien), donner un grand banquet à tous ses parents. 11 n'avait pu se procurer de venaison, aussitôt il écrit au seigneur du Vigean (2) de vouloir bien envoyer à Poitiers une de ses bêtes « féroces », sa reconnaissance sera éternelle. En homme pratique, il glisse au milieu de ses remerciements anticipés la date exacte du repas ; les invités doivent se réunir

(1) Voir pour tous ces détails, les Triumphes..., focxxix sqq.

(2) François du Fou, seigneur du Vigean, servit sous Charles VIII et Louis XII; il perdit un œil pendant les guerres d'Italie. Chambellan de François I"' comme son père l'avait été de Louis XII, il fut nommé, toujours comme son père, capitaine de la ville et du château de Lusignan. Une cruelle maladie l'ayant contraint de quitter la cour, il se retira dans le Poitou et y vécut ses dix dernières années. Il mourut le 8 sept. 1336. — Cf. Epist. famil. XV, XVI, XXV ; Mém. de la Soc.des Ant. de l'Ouest, 1863, p. 273. — Grâce à ses relations avec le seigneur du Vigean, Jean Bouchet put voir, au château de Lusignan, le prince d'Orange, partisan de Charles-Quint. Ce seigneur y fut détenu en lo2i et lo2o. Xotre poète alla le visiter {Annales d'Aquitaine, p. 391), causa longuement avec lui, et

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... Si bien ie remembre

L'huitiesme jour du froit moys de novëbre (i).

Le troisième service est composé de fruits, pommes, poires, châtaignes (les meilleures sont celles que l'on fait cuire sous la cendre), amandes, noix, quelques desserts sucrés, un peu de fromage dur pourclore Testomac. puis une « rostie seiche de pain » sans boire termine fort bien le repas. Au sortir de table, il est bon de se laver les mains, les uns se servent d'eau froide ou d'eau tiède, d'autres usent d'eau mêlée de vin, d'eau de rose ou d'autres bonnes senteurs ; à chacun de choisir celle qui lui convient.

Il faut offrir à ses hôtes de bon vin naturel, ni trop vieux, ni trop nouveau ;« un tel vin clarifie l'esprit, apaise la colère, chasse la tristesse, donne joie et liesse, force et éloquence, hardiesse et audace, enfin pour faire court rend la personne vertueuse en âme et en corps ». Voici à quels signes on pourra le reconnaître : « Que sa substance soit clere et necte, et sa couleur viue nô chargée, quil ayt bône et souesfve odeur et ilaireur, que sa saueur ne soit trop forte ne trop foible, mais moyëne en bône maturité sans doulceur, et aussi quil soit frisque, cest a dire que en le versant en la tasse ou au verre il sonne et tincte, et aye une legiere escume, en forme

lui écrivit une épître en vers. A l'en croire, le prince d'Orange ne vivait pas trop malheureux dans sa belle et vaste prison :

Quâd il vous plaist vous auez gens letrez, Quâd il vous plaist gens aux armes estrez, Quâd il vous plaist les dez, cartes et paulme... Quâd il vo' plaist vous allez par les champs Apres les Cerfz. et aultres bestes rousses, On ne vo' quiert que toutes choses douces. Et d'auantage vn lioste vous auez Sage et prudent...

Ep. fam. XXVII, f° 27 c.

(1' Epist. fam. XXV, f° 26. — Jean Bouchet renvoie souvent pour ce qui louche les repas et les petits détails de la vie privée au livre de Platine : De honestâ voluptate, auquel se trouve joint dans l'édition de 1530 (Paris, Jean Petit) le De ratione rictus et modo viveiuli, du même auteur. Ce livre, dont la première édition avec date est de 1475, avait été traduit en français à Lyon dès 1505.

LES DEHMÈRKS ANNÉES. — JEAN liOlCllET INTIME J iU

de daulphin au milieu qui tost passe, ou quil cyronnc et aye petits athomes quant il est mis en la tasse ou au verre (1). »

On le voit, pour être sans grande recherche, les dîners et les soupers de Jean Bouchet avaient cependant leur charme. On devait en sortir, scion son désir, tout gaillard et tout disposé à reprendre son travail :

Le disner court lequel n'est Tabulaire Le rend tout prest a soupper vn petit, Apres soupper retourne a son alTaire Jusque au coucher, ou il dort dappetit(2>.

Les dernières années du vieux procureur s'écoulèrent lentement dans cette ville de Poitiers qu'il avait toujours aimée et qu'il ne voulait pas môme quitter pendant quelques jours pour aller soit à Bourges, soit à Nantes. 11 vivait honoré et aimé de ses concitoyens qui le considéraient comme le grand homme de leur province ; c'était

De Poictiers la très doulce éloquence,

« la lumière pictonique, le poète acquitanique, le docte Bouchet (3). Ses écrits se vendaient fort bien, et tous ses poèmes, sauf /es Triiimphes du très chrestien..., eurent de son vivant plusieurs éditions. Ses vers manuscrits passaient de main en main et ses correspondants s'estimaient heureux d'obtenir une lettre de lui. Les écrivains sollicitaient son suffrage ; lui plaire passait pour la meilleure des récompenses, c'était plaire aux Muses elles-mêmes. Germain-Colin Bûcher, un de ses correspondants, affirme que

Le iugement d'vn si grand personnage Vault vn arrest qui en loz tousiours dure (4).

(1) Triumphes... f" cxxxv r°.

(2) Angoysses et remèdes dnmours... (° cviii.

(3) Ep. fam... LX et LXIV.

(4» Ep. fam... LXVI, f" 4o a. Cf. Joseph Denais : Les Poésies de Germain-Colin Bûcher.

Son regard avait plus de pénétration et de netteté que les cent yeux d'Argus, aucune faute ne pouvait lui échapper (1). Charles de Sainte-Marthe, un Poitevin, dans son Élégie du Teinpé de France, imprimée en 1o40, met Jean Bouchet au nombre des neuf meilleurs poètes de l'époque avec Marot, Saint-Gelais, Scève, Brodeau, Heroet, Fontaine, Salel et Colin ; dans ce brillant chœur des Muses notre poète représente Euterpe.

Là Euterpe ne s'est mise en oubly

Ains le troupeau a très bien ennobly

Par un Bouchet qui tant de beaux dicts couche

Tous proceddans de sa dorée bouche (2).

Jean Bouchet acceptait sans sourciller les louanges les plus dithyrambiques, se faisait très humble, et reconnaissait à tous ses contemporains des mérites bien supérieurs aux siens. Il trouvait toujours parfait l'ouvrage dont on lui demandait la critique. Les écrivains les plus inconnus, les bourgeoisies plus illettrés de Poitiers ou des environs atteignaient tout d'abord la douceur et la brièveté de Salluste, l'abondance de Cicéron et la grâce du second Pline. Le moyen de ne pas se montrer reconnaissant de pareilles flat-

(1) E^. fam. LX.

(2) La Poésie française de Charles de Sainte-Marthe..., p. 197. B. N. Rés. Ye 193.

Cf. Goujet, Bibliothèque française, X. XI, p. 438. Il serait aussi long que fastidieux de rapporter tous les témoignages contemporains que j'ai sous les yeux à la plus grande gloire de Jean Bouchet. Voici quelques références : Ep. fam. XLYIII, LXIV, LXYI, LXXIX, CXII, CXIX, et en général toutes les épitres qui ne sont pas de Jean Bouchet, Xicolas Petit, Jean d'Auton, Quentin, Fretard, Antoine Ardillon — je ne cite que les noms déjà connus — ont enrichi les ouvrages de notre auteur de prose latine, de vers français et de vers latins à sa louange; Charles Fontaine fait son éloge dans le Quintil Horatian, noie sur le lie chapitre du 2« livre, p. 211 de l'édition Em. Person... Sagon aurait voulu lavoir pour lui dans sa lutte contre Marot. Pierre Grognet, dans la Louange et excellence des bons facteurs qui ont bien composé en rime tant deçà que delà les montz, p. 6 (1533), disait :

Jean Bouchet est homme scauant Point n'en voy qui aille deuant.

LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN liOLCIlET INTIME 145

tories et de ne pas crier bien haut qu'un homme aussi bienveillant était le premier des poètes du Poitou et de la France.

Le Traiierseur des voyes périlleuses agissait d'ailleurs ainsi par principe. Un sage critique doit savoir dissimuler les défauts d'une œuvre et en faire ressortir les qualités; voilà sa règle de conduite justifiée selon lui par l'hisloirc.

le ne vy onc qu'vn Poète de nom D'aultre Poète ait blecé le renom (1).

S'il ne l'avait pas vu, c'était sans doute qu'il ouvrait mal les yeux ou qu'il avait l'âme trop bonne. iXous ne sommes plus aussi naïfs, at certains critiques affectent de laisser dans l'ombre les qualités, pour mettre en saillie les seuls défauts. La vérité sans doute est entre ces deux excès, mais il est bien des raisons pour que les appréciations humaines s'écartent toujours un peu de la vérité.

Jean Bouchet trouva en 1S37 une magnifique occasion de montrer sa haine des querelles et son amour du repos. Grâce auche valier Guyvereau, commandeur de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, il était entré en rapports avec Germain-Colin Bûcher, le poète angevin que nous a fait connaître M. Joseph Denais. Des lettres avaient été échangées pleines d'admiration réciproque et de franche cordialité ; les deux auteurs, nés dans la même province d'Anjou, descendaient tous deux « de gente clere et franche » ; Germain-Colin Bûcher demande à son compatriote de le traiter en novice, et de lui apprendre les règles de son art. Sa dernière lettre a été écrite en Sicile, et si le style manque de grâce, si la versification n'est pas suivant toutes les règles, il faut s'en prendre à la fontaine d'Aréthuse devenue saumâtre, et qui ne roule plus, comme aux jours de Virgile, des flots toujours limpides (2). Jean

(1) Ep. fam. CVII, f^ 72 b. — Cela ne l'empêche pas d'écrire précisément le contraire dans l'épître CXX.

(2; La correspondance poétique entre Jean Bouchet et Germain-Colin Bûcher comprend les LXIII% LXV% LXVI'' et LXVIPdes Epistres familières.

146 JEAN BOUCIIET

Bouchot se déclare l'ami perpétuel d'un si aimable correspondant. Cet échange de lettres avait lieu en 1529 et en 1530. Or il arriva que, sept ans plus tard, Germain-Colin Bûcher se compromit dans la lutte qui divisa les poètes français ; les uns, les plus en vue, se rangèrent autour de Marot ; les autres, les inconnus, autour de Sagon, curé de Beauvais. Le poète angevin, ami de ce dernier, se montra pendant quelque temps au moins l'adversaire déclaré de Marot. Il écrivit contre lui des poésies mordantes, et le jugea avec une hauteur et une injustice oii perce lajalousie (1). Il alla jusqu'à prétendre que, dans cette réputation littéraire, la faveur avait tout fait et le mérite rien. Sagon devait donc, selon toute apparence, trouver en lui un défenseur, et avait raison de l'appeler à son aide (2). Toutefois, piqué de je ne sais quelle mouche, emporté par un caractère bizarre, Germain-Colin Bûcher, dans une lettre qui ne nous a pas été conservée, mais dont nous connaissons le sens par l'épître de Sagon à Jean Bouchet, voulut, tout en montrant une préférence très marquée pour Marot, se poser en arbitre et donner des conseils aux deux adversaires. Il n'est pas de rôle plus ingrat que celui de conciliateur, surtout de conciliateur partial. Sagon se crut trahi, et il avait de bonnes raisons pour le croire : on faisait des grâces à son adversaire, et on l'accablait de mille coups de plume acérée :

... L'vn de nous supporte, dore, et oiugt,

Et l'autre a tort blasonne, picque, et poingt (3),

gémit la pauvre victime. Toutefois, en habile homme, le poète offensé voulut tirer de cette ingratitude le meilleur parti possible. Il écrivit à Jean Bouchet, qu'il ne connaissait pas,

(1) Joseph Denais, les Poésies de Germain-Colin Bûcher, p. 29, 33 et 183.

(2) Viens contre ce Marot maling Bouchet, et toi, Germain Colin D'Angers et Poitiers la défense.

(Yoizard : De disputatione inter Ma7'otum et SagonUim, \). 34.)

Cf. le Rabais du caquet de Fripelipes et de Marot, dans le volume intitulé : les Disciples et amys de Marot contre Sagon.

(3) Ep. fam. GIX, f° 73 b.

LES DERMÈRES ANNÉES. — JEAN liOUCnET TNTIME 147

mais dont il savait l'autorité fort grande, et tenta de l'attirer à son parti ; il se conciliait du même coup tous les disciples du grand rhétoriqueur. 11 se plaint de la trahison d'un ami qui semblait si sûr. Ce n'est pas, certes, le grand poète (c pictauique » qui jamais eût agi ainsi, cet homme illustre qu'il s'estime heureux de pouvoir ranger au nombre de ses amis véritables. Leurs corps ne se sont pas rencontrés, mais bien souvent leurs cœurs et leurs esprits ont vécu de la môme vie. 11 peut donc le compter parmi ceux qui lui resteront fidèles, et ne suivront pas l'exemple de l'ingrat Germain-Colin Bûcher.

Il m'a blasme, et a prins la defence

De son Marot, qui dieu et monde offense.

Une réponse trop enthousiaste, semblable à celle que Jean Bouchet avait coutume de faire en semblables occurrences, eût été imprudente, le curé de Beauvais pouvait la montrer, et faire foi sur elle pour ranger le poète poitevin parmi ses partisans; or, le fin procureur ne voulait à aucun prix prendre position dans cette querelle ; j)Ourtant ne pas répondre à de pareilles avances lui semblait dur : il s'agissait donc de tenir la balance égale entre les deux adversaires, et de ne pas trop s'avancer.

Après les compliments d'usage, elles humbles protestations du début,

Car ie scay bien que mon lourd Pictonicque Offensera ta doulce rethorique (1),

il aborde son sujet : quel malheur de voir une pareille désunion entre si bons amis !

Il me deplaist veoir fortune telle estre Que deux amys si très grans orateurs, Et de vertuz et lettres amateurs

(1) Ep. fam. ex, f° 73 c.

Qui si longtemps ont amytié tenue

Soient en discord pour chose mal congneue

Dont dangereux est l'escrire et parler (1).

D'ailleurs il ne sait pas très bien ce dont il s'agit ; il n'a pas lu la lettre adressée à Marot et à Sagon par Germain- Colin Bûcher ; il ne connait même pas ce poète, il ne l'a jamais vu : il a échangé avec lui deux lettres fort aimables, voilà tout. Il regrette cette malencontreuse affaire, mais il ne veut pas s'en mêler

le suis amy de tous en charité.

Sagon n'avait parlé qu'indirectement de sa querelle avec Marot, Jean Bouchet fait de même et s'en tire avec quatre vers que chacun des deux poètes pourra interpréter à son avantage :

Chascun de vous par art et par nature Mérite loz de sa propre escripture Diuersement, mais on dire, et on faict De tous humains il n'y a rien parfaict (2).

Sagon ne pourra pas mettre Jean Bouchet parmi ses adversaires, mais qui donc osera dire qu'il est opposé à Marot?

Prenez-la, ne la prenez pas, Si vous la prenez cest bien faict, Si ne la prenez en effect Ce sera œuuré par compas (3).

Notre auteur assure ensuite le curé de Beauvais que partout il défendra « son bon renom et famé » ; mais il n'aime pas dans ses lettres critiquer ses confrères en poésie, ce n'est pas là sa « veine ».

(1) Ep. fam. ex, f" 73 c, d. M. Paul Bonnefon (Revue d'histoire littéraire de la France, 1894, p. 272, 273) fait allusion à cette intervention négative de Jean Bouchet dans la querelle entre Marot et Sagon, intervention que M. Voizard n'a pas soupçonnée.

(2) Ep. fam. CX, f° 73 d.

(3) Rabelais, liv. III, ch. xxi.

LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN nOLCUET INTIME 149

Le plus curieux de l'affaire, c'est que Jean Bouchet avait une idée très arrêtée dans la circonstance, mais qu^il se réservait de la formuler à qui et quand il lui plairait. Dans son Epistre CXX, adressée à Jean Brèche, il montre encore, en citant les deux adversaires l'un à côté de l'autre parmi les grands poètes de l'époque, qu'il entend toujours rester neutre :

Telz loz sont deuz a l'Abbé sainct Gelaiz, Marot, Sagon, Brodeau, etRabellaiz (1).

Cependant, avant d'avoir été consulté par wSagon, le Trauerseiir des voyes j)érilleuses adressa à « maistre Baptiste le Chandelier, conseiller du Roy en sa court de parlement en Normandie », une lettre beaucoup plus explicite, où il donne nettement, sans les nommer toutefois, son avis sur les deux adversaires (2). Ses préférences sont évidemment pour Marot, dont il trouve le naturel plein de charme, l'esprit grand et gentil, le vers doux et facile :

nature

Le rend plaisant en la sienne escripture Et a l'esprit si grant et si gentil Qu'en tous ses vers il est doux et facil. Impossible est de veoir rime plus doulce En ce ou l'esprit par nature le poulse.

Lorsqu'il suit librement son génie, ce poète plane audessus des autres, et s'il avait toujours entremêlé les rimes masculines et féminines, s'il avait mieux étudié la quantité des voyelles, et s'il n'avait pas trop souvent fait rimer des syllabes brèves avec des syllabes longues, peut-être serait-il un « rimeur parfaict (3) ».

(1) Ep. fam. CXX, f° 80 c.

(2) Ep. fam. GVI. M. Paul Bonnefon (le Différend de Marot et Sagon... Revue d'histoire littéraire de la France, 1894, p. 103-138 et 2o9-28o) n'a pas indiqué que lesépîtres 106 et 107 se rapportent au moins indirectement à la fameuse querelle

(3) Si n'a Ion veu de rimeur si parfaict

Qui quelque faute en escripuant n'ait faict Qui l'en vouldroit a la rigueur reprendre Où ie ne téds, mais mieuix de to'appèdre.

150 JEAN BOUCIIET

Sagon cependant ne manque pas de qualités, lui aussi ; il n'a pas la douceur de langage de son adversaire, mais il est savant eteomposebien un ouvrage. Jean Bouchel, sans doute, ne saurait approuver les rimes reprochées par Charles Fontaine au curé deBeauvais, la fer e et affaire^ frère et desplaire ^ maistre et remettre , ciieiirs et obscurs (1) ; mais à son avis Marot a certainement tort d'attaquer avec la violence qu'il y met un poète fort subtil qui rime en équivoques (2). De même Sagon ne devait pas s'en prendre à l'honneur de Marot, surtout pendant l'exil du poète (3). Si Marot a eu maille à partir avec la Sorbonne et le parlement, s'il a mal parlé de ces doctes assemblées, c'est aux théologiens, c'est aux « Sénateurs » de régler cette affaire avec lui, le curé de

le treuue beau mettre deux femenins En rime plate, auec deux masculins, Semblablement quand on les entrelasse En vers croisez, ou Greban se solace.

Aussy quand voy sur voyelle rimer Sans le vray son des lettres supprimer. Non que ce soit a la lettre derrière Mais tierce ou quarte, et la syllabe entière Nous volons bien que ce mot cy, scauant On n'escript pas comme ce mot. côment, L"un est en a, l'autre en e, mais science Conuient très bien avec expérience, l'entends qui veut toutes reigles garder De rimerie, et bien y regarder.

Voire doit on sans que le vers on griesue Auoir esgard a la longue et la briesue. Qu'on congnoistra par le parler commun Sur la voj-elle, ou ne pense chascun, En bon François ce mot cy aduertisse Est long sur i, et brief ce mot notice. Et toutes foiz tous les iours vous voiez Que les plus grans sont sur ce foruoiez, Etmesmementen rime d'equiuocque, Ou quand des vers la sentêce y prouocque, Pourtant n'en faut blasmer les bôs facteurs Ne de leurs vers estre diti'amateurs, Peu de gens sont qui ces reigles bië gardêt, Moins de lecteurs qui si près y regardent.

Ei'isl. fam. G VII, f° 72 a.

(1) Œuvres de Marot, édition Jeannet, t. I, p. 232, Epistre LU.

(2) Au dire d'un poète contemporain, Sagon était beaucoup plus '< scavant que Marot en langue latine ». De disputatione inter Marotum et Sagontum, p. 6.

(3) Dans son livre : le Coup d'essay de François de Sagon, secrétaire de l'abbé de Sainct-Ebvroul.

Beauvais n'a rien à y voir. En tout cas, ce différend n'aurait jamais dû être une occasion pour les deux poètes de « s'appliquer a diffame et iniure ». A part la faiblesse pour les rimes équivoquées, faiblesse bien compréhensible chez un rhétoriqueur, ce jugement semble de tout point excellent.

D'ailleurs Jean Bouchet ne s'en tient pas là, il élève et généralise la question, et son appréciation devient curieuse. Les talents sont divers et diverses les natures, il faut donc tâcher de comprendre les différents génies, et louer ce qui dans un ouvrage mérite louange.

Le? grâces sont es hommes diuisees Côme a Dieu plaist.

Sachons donc, conclut le vieux poète, les reconnaître partout elles saluer avec joie. Ainsi la bonhomie de notre critique qui s'efforce de trouver dans chaque auteur un mérite à louer s'élargit et tend à devenir la noble intelligence de toute beauté littéraire ou artistique. x\.pplaudir le talent sous toutes ses formes, même les plus étonnantes à première vue, et tâcher de comprendre toutes les transformations de l'art, n'estce pas la première règle de toute vraie critique et la condition éternelle du progrès? Jean Bouchet, esprit assez ouvert pour l'époque, semble bien l'avoir soupçonné ; mais il lui a manqué, pour donner de la valeur à ses appréciations, le goût, cette ffeur du jugement, et l'art de distinguer la vraie beauté de ses trompeuses contrefaçons. Il s'est laissé prendre à l'éclat menteur des vulgarités et du clinquant; la littérature se présente toujours à lui sous les traits d' « une jolie damoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes (1) ». Ce fut la faute de son éducation, la faute de son époque aussi, et vraiment il ne faut pas trop lui en vouloir d'être né à la fin du XV® siècle (2).

{l)Pensées de Pascal, édit. Havet, t. I, p. 104.

(2) Vers 1S36, Jean Bouchet, malade à Saint-Maixent, reçut la visite de Mellin de Saint-Gelais ; il s'en montre très fier :

Or moy gisant hier ainsi malade Mal eqiiippé pour faire vne gambade Fuz visité comme au iusne ie halays De par monsieur Merlin de sainct Gelays

152 JEAN KOUCIIET

Sous des dehors un peu trop naïfs, avec ses phrases solennelles et ses périodes qui n'en finissent pas, il se montre, avec un grand bon sens, partisan résolu du juste milieu de ce « moien » qui, d'après lui,

Faict l'homme sage et bien arraisonné (1).

Son ambition ne s'élève jamais très haut ; et pourtant il a toujours regretté de n'avoir pas pu vivre à la cour. Ses yeux restaient fixés sur ce point brillant qui le fascinait, il tâchait de se tenir au courant de ce qui se disait, de ce qui se faisait dans ce temple delà poésie, quand, vers lo30, le seigneur Louis d'Estissac lui apprit qu'on le jugeait parfois fort sévèrement à Paris, et qu'on y blâmait certain de ses ouvrages (2) ; ce fut chez lui un vrai désespoir.

Onl'accusaitde dire trop la vérité un peu atout le monde et de louer outre mesure ses bienfaiteurs du Poitou. Le pauvre homme, dont le plus grand désir était de n'offenser personne, n'avait pas conscience de si grands méfaits. Il résolut pourtant de se taire désormais et de se consacrer tout entier à son métier de procureur. Il ne fera plus de vers, et pour bien se prouver à lui-même son héroïque résolution, il commence par rimer une épître à « Monsieur l'abbé de Fontaine-le- Comle » afin de lui raconter sa lamentable histoire. Hélas! il en est des serments rimes comme des serments écrits sur le sable ; l'année suivante, lorsque le vent eut soufflé, il composa l'éloge de la mère du Roi (3). Ses regrets de n'avoir pas

Que desirois voir dessus tous les hommes... Qui ne voulut d'auec moy s'en aller Qa'il ne in'eust dit, voire môstrer des choses Qui demourrût en moy tousiuurs encloses, ... Heureux ie suis d'avoir vn homme veu De taut de biens et de grâces pourueu Et plus heureux de la tant bonne chère Qu'il me feit lors, que ie tien pi' qu'or chère.

Ep. fam. C, fo 76 d.

(1) 1 Mor. Il, fo 13 c.

(2) Ep. fam. LXXIII.

(3) «Le vingt-deuxiesme iour dudit mois de Septembre (lo31), ainsi que Madame la mère du Roy de France... s'en alloit de Fontaine-Bleau... à Remoranlin... trespassa au lieu de Grès... dont iay faict un petit traictéà

LES DERMÈRES ANNÉES. — JEAN nOlCIlET INTIME l.j3

réussi à être poète de cour se manifestent c/a cl là par quelques mots jetés dans ses livres et, surtout encore, par l'obstination qu'il met jusqu'à soixante-quinze ans à oiïrir ses poèmes aux personnages les plus importants du royaume. Les Triumphes du très chrestien, très puissant^ et inuictissime, roy de France, Francoijs premier de ce nom, imprimés en 1549, sont dédiés à Henri II ; il avait dédié /e Labyritli de fortune (lo33) « à Madame Marguerite seur germaine du Ires crestien Roy de France » ; les Triumphes de la noble et amoureuse dame (1345), « à madame Eleonor de Hmperialle maison Daustriche, royne de France ». Ces dédicaces aux formules obséquieuses devaient, en outre, dans sa pensée, lui obtenir des faveurs ou desprésents. Alors, en effet, comme dans l'âge suivant, comme au xviie siècle et peut-être bien un peu comme toujours, offrir un ouvrage àun riche Mécène c'était tirer un bon sur sa caisse ; tous les poètes ou à peu près tous y voyaient un moyen d'éq uilibrerleur budget (1). Gril semble bien que dans le budget de Jean Bouchot les recettes ne l'emportaient pas d'une façon exagérée sur les dépenses. 11 eut toujours de quoi vivre largement, et il tint dans la ville de Poitiers un rang fort honorable, mais il aime à revenir sur la peine qu'il a prise pour mener à bien son petit ménage (2).

Aussi n'aime-t-il guère à se séparer de cet argent qu'il a eu tant de peine à gagner. Il trouve les impôts bien lourds; fidèle au roi avant tout, il estime que le prince a raison de demander pour le bien du royaume des sacrificesnouveauxàses sujets; il nefautpoints'en « esbahir»; voilà son jugementd'historien(3);

sa louange, intitulé, le Palais, etEpigrammes descleres. » Annalesd'A quitaine, p. 467. Jean Bouchet, sans doute, cite de mémoire, voici le titre exact de l'ouvrage ; Le ingénient poe \ tic de l'honneur fe \ menin et seiour des \ illustres claires et honnestes Dames, par le Trauerseur. — M. Ouvré, dans la notice qu'il consacre à Jean Bouchet {Mem. de ta Soc. des Ant. de l'Ouest, 1857, p. o sqg), fait très bien ressortir les jefTorts successifs du poète, essayant non plus d'aller vivre à la cour, mais d'y faire pénétrer ses œuvres et grandir sa réputation.

(1) Cf. La lienaissance des Lettres et l'essor de Vêrudition ancienne en Belijique, par Félix Nève, p. 53. — Tableau historique et critique de la poésie française, par Sainte-Beuve, p. 22, note.

(2) Ep. fa m. (,.

(3) AnnaUs d'Aquitaine, [). UoO.

154 JEAN BOUCIIET

mais le procureur de Poitiers, le paisible citoyen, est beaucoup moins héroïque, et quand il faut bourse délier, il fait la grimace, et voudrait bien trouver une échappatoire. Jl est des aventures qui n'arrivent qu'à lui. Précisément hier il sortait du Palais de Justice, où la journée n'avait pas été bonne ; en descendant le grand escalier, il se vit arrêté par un sergent public tenant à la main un papier sur lequel il lit ces mots :

A cinq escutz est taxé lehan Bouchet.

Voilà qui n'est pas fait pour le mettre en belle humeur. Sans doute les besoins de l'Etat Texigent, et l'argent du royaume qui tout entier appartient au roi n'est que prêté aux sujets, mais

Prester ! qui ? moy î cliargé de huict enfans Et qui ay près de soixante-neuf ans ?

D'ailleurs, on le sait bien, poète aux légères aspirations, j'ai plus songé pendant ma longue vie à courtiser les Muses que la déesse Fortune. Jai chanté les hauts faits du prince, que peut-on exiger de plus ?

— Si faudra-il payer ou qu'on vous livre,

reprend le sergent impitoyable, on prendra vos biens. — Mes biens ! Attendez, je vais écrire à « Monseigneur Monsieur de Baïf (1), maistre des requêtes du Roy nostre sire ». Cet emprunt doit, d'après la volontéformelle du roi, peser sur les seuls gens riches (2], or il est bien impossible de me ranger, moi, Jean Bouchet, parmi les citoyens opulents ; je connais la bonté du prince, il me fera plutôt un présent que de me prendre cinq écus. Sur ce, le poète prend sa plume et rime :

(1) Lazare de Baïf, nommé maître des requêtes vers 1541.

(2) « Ladite année, mil cinq cent quarante quatre, le Roy outre les tailles ordinaires et accoustumées print et leua sur les habitans de toutes les villes closes de son Royaume, et faux-bourgs d'icelles, la soulde de cinquante mil hommes de pied, dont les villes closes de Poictou payèrent trente six mil livres. Aussi furent faits ladite année quelques emprunts particuliers, sur les gens aisez à ce faire, dont ne se faut esbahir. » Annales d'Aquitaine, p.ooO.

LES DERNIÈRES ANNÉES. — JEAN liOUClIET INTIME 155

Dizain.

Il m'eunuye fort que le. miea Uoy me doyiie Qui iuy doy tout, car ie n'ay rien a moy, Et s'il permect que les frulctz ien recoyue C'est de sa grâce et par Royal octroy : Mais ou n'y ha rien que prendre ; ie croy Qu'il n'enlêd pas pour rien mon debteur estre, Si son sergent on enuoie en mon estre N'y trouuera queMuscins escriptz Et Iuy qui est de tous orateurs maistre N'emprunteroit chose de si bas pris (1).

Ces vers n'approchent pas sans doute de la finesse de Marot, peut-être cependant valaient-ils la peine d'être cités (2).

Jean Bouchet, lorsqu'il les composait, avait près de soixantedix ans ; la vieillesse ajoutait à la bonhomie naturelle du poète la douce expérience d'une longue vie. Ses dernières épîties familières nous le montrent attendant paisiblement l'heure de Dieu dans son cher Poitiers, « lieu de repos, ville de quiétude (3) ». Tout semblait bien fini pour lui, et il demandait à ses amis de ne pas l'oublier quand il ne serait plus :

Vous penserez en moy poure vieillart, En mes escriptz composez au vieil art, Et au vouloir que i'ai eu de mieulx faire,

écrivait-il gentiment au « seigneur de Myhervé, gentilhomme de bon scauoir demourant à Boulogne sur la Mer ». Il le remerciait de lui avoir envoyé des notes pour ses Annales cC Aquitaine, et le priait de lui raconter par le menu tous les hauts faits accomplis parles armes du roi en Picardie.

le voussupply, si trouuez le loisir Que m'enuoiez ce que pourrez choisir Des nobles faictz par entreprinse hardie En l'an présent, en et près Picardie (4).

(1) Les Généalogies, effigies et epitaplies..., p. 142 v°.

(2) Il faut croire que le besoin d'argent inspire assez souvent les poètes : les meilleures épîtres de Guillaume Crétin sont certainement « celles dans lesquelles il demande de l'argent aux rois ses maîtres et à l'évêque de Glandève ». Anatole de Montaiglon dans le recueil de Crepet, les Poêles français, t. 1, p. 484.

(3) Ep. fam. CXXVII, f° 83 d.

(4) Ibid. ibid. Cette épître est de 1343.

156 JEAX BOUCllET

L'infatigable auteur entendait bien mourir Ja plume à la main, et continuer ses recherches historiques jusqu^à la dernière heure. Il semble avoir abandonné un peu plus tôt la poésie.

Vers 1542, Jean Brèche (1) lui avait envoyé, pour qu'ille revit, un traité de Lactance traduit en français. Dans la lettre qui accompagnait le manuscrit, Jean Bouchet était porté aux nues,

Cahors se peult vanter et tenir fier De son Marot. et s'en gloriffier, Touraine peult louer son Rabellaiz, Et son brodeau, Merlin de sainct Gelaiz Est une perle en France précieuse...

Mais quoy ? Poictiers a bon et juste tiltre A son Bouchet... (2).

Et l'auteur ajoutait : « Votre poète, Poitevins, il faut plus l'estimer qu'un marquis, un duc ou un comte ; heureux un jour celui qui pourra dire : J'ai vu Bouchet. «L'humble procureur dans sa réponse avertit son ami que de pareils compliments le font rougir. Il fut un temps, je l'avoue, où j'aimais les Muses, et sans être orateur ni poète, j'ai pourtant plus écrit qu'aucun homme de ma génération ; mais les cheveux ont blanchi, le corps a perdu sa vigueur et l'âme sa poésie :

Cela me passe, et plus ou peu en use, Caresloigné suis de ma propre Muse, Quand ie voulois avec elle veiller Tous mes espritz scauoit bien reueiller A inuenter quelque moralle tasche, Mais a présent ma vieillesse s'en fasche, îs'on du labeur, mais dont ie n'ay l'esprit De plus le faire, et mettre par escript (3).

Il y a plus : la poésie elle-même et le goût des lecteurs changent. Jean Bouchet ne se rend pas compte que cette

(1) Sur Jean Brèche, on peut consulter Goujet : Bibliothèque française, t. XI, p. 353.

(2) Ep. fam. CXIX, fo 79 b.

(3) Ep. fam. CXX, fo 80 c.

évolution profonde date de l'avènement de François h"^ et l'cût-il remarqué il n'oserait pas le dire, car il croirait par là critiquer le roi ; or jamais il n'a eu, jamais il n'a compris une pareille audace. Cependant les faits existent; autour du jeune souverain et de sa sœur Marguerite de Navarre se sont groupés les poètes nouveaux ; ils reconnaissent pour chefs Marot et Melin de Saint-Gelais. Emportés par le courant de facile plaisir et de vie brillante où dès le début de son règne se jette le fils de Louise de Savoie, ils ne songent qu'à plaire au prince et à ses favoris. La grave poésie morale de Louis XII a été joyeusement abandonnée, et au lieu de rimer de longues allégories sur les vertus de Foi, d'Espérance et de Charité, ou sur Force, Prudence, Justice et Tempérance, les poètes ont tourné des épigrammes, composé des rondeaux et des chansons sur les dames de la cour, et en l'honneur de Vénus et de son fils.

Un lay d'amours, ou de gaudisserie Ou vn dizain de quelque resuerie Seront mieulx veuz estimez et prisez Qu'vn moral euure et plus auctorisez, l'estime et croy que c'est que de tout vice On faict vertu (1).

De tels revirements déplaisent au poète des Triumphes de la noble etamoweuse dame et du Labyrïth de fortune. Il consent bien à suivre les progrès de la rime, à les devancer même, mais, pour les idées et pour les mœurs, il restera toujours le traverseur qui « pour son temps a esté loué, et est encore comme chaste et chrestien scripteur, non lascif et paganisant, comme ceux du iour d'hui, et si a faict et pouisuiuy grandz, et continuels œuvres, non pas petites sonneries » (2).

(1) Ep. fam. CVII, f° 71 d. La plainte ne date pas de Jean Bouchet ; « les jongleurs, dit l'auteur d'un Bestiaire « qui toz jors mentent » sont recherchés et honorés partout jusqu'à la cour, on leur fait de beaux présents pour qu'ils veuillent bien débiter leurs mensonges ; mais si quelqu'un s'avisait de « parler par desvinité » chacun le fuirait, il devrait payer luimême des gens « por soi faire escouter » . Petit de Julleville : Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. II, p. 164.

(2) Charles Fontaine, le Quintil Horatian dans la Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, édition Em. Person, p. 211.

158 JEAy UOLCUET

Le jour où Jean Bouchet dit adieu à la poésie — sijamais il lui dit un adieu complet — compta parmi ses mauvais jours ; il renonçait à la joie de sa vie, et l'heure consacrée jadis aux vers dut alors lui paraître bien longue. La mort approchait; cette nuit qui vient « comme incongnue » mettre lin au rôle de chaque homme ici-bas. La rude visiteuse pouvait bien le dépouiller de tout, du costume gris, symbole du travail dont un jour il se revêtit pour suivre dame Suggestion (1), elle ne devait jamais parvenir à le décourager; depuis ses fautes de jeunesse il avait, en effet, toujours gardé

Espoir en Dieu et flance tolalle (2).

Jean Bouchet avait vécu en bon chrétien, il avait mis sa foi au-dessus de tout. Quelques écrivains (3), frappés peutêtre de la liberté avec laquelle il critique les abus de l'Eglise et aussi des rapports d'amitié qu'il entretient avec plusieurs personnages qui passèrent à l'hérésie, ont affirmé qu'à certains moments notre auteur inclina vers le protestantisme. « C'est un fait dont je ne trouve aucunes preuves dans ce que j'ai lu du grand nombre d'ouvrages qu'il a laissés », affirme Dreux-Duradier (4), et je suis entièrement de son avis.

(1) Beau sire

Il conuient que dune des couleurs Que vous voyez porter aces coureurs, Vous reuestez, et lors la couleur grise

Voulu auoir, car labeur ne desprise

Labynth de fortune, G i v°.

(2) Les Regnars traversât, ï° 3 v» après km.

(3) Le Duchat, Ducatiana,t. I. p. 18. — H. Clouzot : Revue des provinces de V Ouest, i^ny'iQV 1892, p. 54. —Parmi les amis ou correspondants de Jean Bouchet qui passèrent au protestantisme, ce dernier auteur cite Quentin, — un des habitués de Fontaine-le-Gomte, — « qui fut exilé de Poitiers, comme hérétique ». M. H. Clouzot ne prouve pas cette affirmation ; elle pourrait bien n'être pas exacte ; l'hérésie protestante n'entre à Poitiers que vers 1534 ; Quentin en était parti en 1532 ou 1533. Le pasteur Auguste Lièvre, dans son Histoire des protestants et des Églises réformées du Poitou, p. 28, suppose également que Quentin se déclara pour les idées nouvelles ; il ne donne aucune référence qui permette de contrôler son récit, et son affirmation me paraît contraire à tout ce que j'ai lu dans les œuvres de Jean Bouchet. — Cf : Epist. fam. LXXXIL

(4) Histoire litt. du Poitou, t. I, p. 245.

Jamais Jean Boiichet n'a écrit une ligne qui puisse laisser croire qu'il ait songé à devenir protestant ; toujours il a fait profession ouverte de la foi catholique romaine, et il semble n avoir pas eu assez d'anathèmes contre une doctrine qu'il considérait comme une hérésie. Il suffit pour s'en convaincre délire ce qu'il écrit de Luther dans ses Annales d'Aquitaine. Je cite à dessein l'édition de 1531, la première oîi il donne son avis sur la doctrine protestante et son fondateur: « Le quinziesme jour Dauril lan Mil cinq cens vingt et vng les faulses propositions de Maistre Martin Iheuter furent disputées en lescole de Théologie de paris, Et comme erronnees hérétiques, Et scandaleuses codamnees et réprouvées... le les eusse cy Insérées, Mais les clercs les entendent, Et les simples gens se passerôt bien den auoir lecture. Car plus pourroient auoir de dommage en les oyant lire, que de proffît (1). » Dans l'épître XLYII, qui doit avoir été écrite en lo27, il félicite un de ses amis Jean Mary de RuflFec d'avoir composé une vie de saint André ; cet honneur rendu à l'apôtre de Jésus va directement contre « l'erreur Luthérienne » qui voudrait anéantir le culte des saints. Ailleurs (2) il plaint Marot de s'être laissé entraîner dans la révolte contre l'Eglise de Rome, et d'avoir voulu pénétrer en téméraire les hauts secrets de l'Ecriture; il le regrette, car c'est « vn vray poëte né », mais il ne veut pas l'imiter dans cette folle audace, il entend suivre toujours la foi de ses ancêtres, aimer Jésus, ses saints, et tout ce que le Sauveur aima. Enfin, en lo4o, dans une nouvelle édition de \d. Déploration de l'Eglise militante., il attaque avec force les protestants, les fondateurs de la secte surtout, ces gens qui jadis portaient « saints habitz et gras frocs », et qui aujourd'hui s'efforcent de séduire les peuples « par doulces controuerses », etde lesgagner à l'erreur.

Ces apostatz rempliz de vanité,

(1) Annales d'Aquitaine, édition de lo31, f clxvii v°.

(2) Ep. fam. CXIIII. On peut encore sur ce point consulter la CXIIIe Epitre familière oîi il termine un long parallèle entre la manière de vivre des prolestants et celle de Jésus-Christ par ces deux vers :

le n'en dj- plus fors que c'est vne peste

Qui saincte église et ses membres moleste (f ~.j d).

160 JEAN' BOUCUET

veulent réduire à néant l'autorité de l'Eglise; ils nient l'existence du purgatoire, l'eflicacité de la confession et de toutes les bonnes œuvres; leur doctrine

C'est vn conuy pour les gens reculler

De tousbiensfaictz, de iusue et d'abstinence,

C'est vn octroy, voire pleine licence,

De paillarder, piller et gourmander,

C'est vng congé de viure en impudence

En injustice et en toute imprudence

Vng foui Conseil pour ia ne s'amender (1).

Des gens lettrés, curieux et entêtés, orgueilleux et subtils, se sont déclarés partisans de la nouvelle doctrine, ils ergotent sur les textes obscurs sans remarquer ceux dont la clarté est manifeste. Un homme de bon sens hésitera-t-il entre cinq ou six apostats, envieux, détracteurs, voluptueux, et tous les grands saints, tous les génies, gloire de l'Eglise catholique.

Certes voilà des passages caractéristiques et sur le sens desquels il est impossiblede se méprendre; cependant, même si nous ne possédions pas ces expressions si nettes des sentiments de Jean Bouchet, il me semble que la seule lecture de ses œuvres suffirait à prouver qu'il fut toujours un vrai catholique ; rien dans leur inspiration générale de contraire à la foi la plus droite et à la plus sincère piété.

On se rappelle peut-être qu'au début et à la fin de presque tous les Mijstères et Miracles, on trouve des déclarations comme celle-ci : « A la gloire et honneur de Dieu et des saints soit, et au profit des âmes (2) » ; on rencontre des phrases semblables dans la préface de presque tous les écrits de Jean Bouchet. Il veut avant tout faire du bien à ses lecteurs, et, chose très méritoire pour un rhétoriqueur, il n'hésite pas à sacrifier les rimes équivoquées, le comble de l'art pour lui, comme pour Charles Fontaine (3), à la néces-

{i)Les Généalogies, effigies et epitaphes, i° 115 sqq.

(2) Ch. Aubertin, Histoire de la tangue et de la littérature françaises au moyen âge, t. I, p. 538, note 2.

(3) Le Quntil Horatian, édition déjà citée, p. 209.

LES DERNIERES ANNEES. — JEAN IJOLCllET INTIME KJI

site d'être clair et compris de tous. En écrivant il pense toujours à Dieu et tient le regard de son âme constamment fixé sur lui. Je ne cite pas d'exemples, parce qu'il y en a presque à toutes les pages de ses Epistres et de ses livres moraux. Un de ses ouvrages, les Triumphes de lanoble et amoureuse dame..., n'est pas autre chose qu'une mise en scène allégorique des combats que l'âme humaine doit soutenir contre ses perverses inclinations et les assauts du démon. Voici la protestation de foi toute catholique qu'il a mise à la fin du volume : « Si aucune chose y auoys escripte autremêt que a poinct ce a este par ignorance ou non intelligence des docteurs dont ie me suis ayde, en quoy ne vouldroys ne veulx persister: mais adhérer a la saincte escripture, et a ce que tient et croit saincte église, priât dieu quil me vueille garder de errer : mais me dôner la grâce de laymer, craindre et seruir, en Foy, Esperâce et Charité, et après mon deces me donner de son immense libéralité leternelle gloire et félicite. Amen (1).

Dans son Epislre aux imprimeurs (mai 1534) il affirme bien haut qu'il a composé ses différents traités

Tout a l'honneur diuin, ou tousiours tends Et au salut et proffit de mon proche (2j.

Le christianisme de Jean Bouchet est d'ailleurs un christianisme viril, et cet honnête homme se fait une idée très haute et très juste de la véritable dévotion; les pratiques extérieures ne lui suffisent pas : « Il ne se fault confier aux oblatiôs de châdelles quon faict a Dieu et a ses sainctz, » mais

(1) Les Triumphes de la noble..., f° cccxc v°. — Il dit encore, à propos du LabyrUh de fortune : « Le tout a Ihonneur et gloire de la trinite premièrement, a la récréation de mon esprit, et pour en reuoluant les liures apprendre a me congnoistre, et finablement a la consolation des dames et aultres personnes qui n'entendent les lettres latines... » Epistre... A vénérable mesure Jacques Preuost, docteur en théologie, régent en luniiiersite de Paris. GG i, édition Alain Lotrian.

(2) 2 Mor. XI, f° 47 c ; Cf. Ep. fam. XLl, f° 32 b.

... Mon intention Est tout premier a laugmentation D'honneur diuin...

162 JEAN BOUCIIET

il faut s'humilier, corriger ses vices et amender sa vie, « La lumière des chandelles quon présente a dieu ne peut esclaircir la clarté de luy qui est le souuerain soleil, » Tobéissance du cœur lui est plus agréable que le sacrifice des bêtes (1). Il ne faudrait pourtant pas s'y méprendre ; il ne blâme pas ces manières d'honorer Dieu et les saints, pas plus qu'il ne blâme les indulgences, premier prétexte des querelles d'où naquit le protestantisme ; il veut que l'on gagne les grands pardons, que l'on fasse aux saints des offrandes et qu'on les invoque ; mais toutes ces pratiques doivent être des manifestations dune dévotion véritable, et non de vaines cérémonies. De la vraie piété elles forment pour ainsi parler le corps, à ce corps il faut une âme qui lui donne la vie, et celte âme c'est la charité, c'est l'amour de Dieu.

Donnons pour dieu, gaignôs les gras pardôs, Confessons-nous, soions pleins d'abstinence, Faisons des biens par parolles, par dons, Soions deuotz en saincte pertinence Panures logeons sans craindre pestilence, La messe oyons cinq ou six fois le iour, Dieu contemplons et son royal seiour.

Chassons de nous orgueil et vanité, Pleurons noz maulx sans espoir de retour, Rien ne faisons s'il n'y ha charité (2).

Cet amour de Dieu ne doit pas seulement vivre de paroles ou de beaux sentiments, il doit passer dans les actions du chrétien, et il se mesure, au témoignage de saint Augustin, au mépris que nous avons pour nous-mêmes. Jean Bouchet ne pense pas autrement. Il veut d'abord que l'amour de Dieu fasse accepter à chacun sans peine sa condition de fortune et de santé,

Si vous n'auez en ce monde mortel P^orce, sanlé, gros honneur et richesse. Baissez le chief a la diuine hauitesse,

(1) Les Begnars traversât, c ni.

(2) Les Généalogies, effigies et epitaphes. Ballade de Charité, xxnu^ ballade, p. 113. Cf. cequ'ilditdes reliques, lesTriumphes...,i'^ clxxxvuv".

Et méditez que pauure fust Ihesus, Portez la croix sans murmure, en liesse, Ne loffensez et vous yrez lassus (1).

Il est toujours facile de donner d'aussi nobles conseils, surtout lorsque soi-même on vit à l'abri du besoin et de la maladie ; il l'est beaucoup moins sans doute de les mettre en pratique : disons à Ihonneur de notre humble héros qu'il sut faire ce qu'il conseillait aux autres. Plusieurs fois ses ouvrages furent attaqués ; quelques écrivains osèrent même s'en prendre à ses intentions. On l'accusait de se montrer trop favorable aux personnages dont il défendait les intérêts, et qui, au dire des malins, pouvaient avoir quelque influence sur sa fortune. Nous aurons plus tard l'occasion déjuger ces attaques; elles ne laissaient pas, il faut l'avouer, d être tout au moins spécieuses. Jean Bouchet, lui, se crut toujours innocent et sa bonne foi paraît bien hors de cause ; quoi qu'il en soit, il supporta ces reproches et les accusations de même nature en vrai disciple de Jésus-Christ. Le Dieu de toute justice a été nommé trompeur et séducteur, le fils de Dieu appelé Samaritain « sans cresme » ; ne convient-il pas dès lors que pour l'amour d'un tel maître le disciple supporte avec bonheur lui aussi les injures et les calomnies ?

Par ce ie dy, si quelque homme féroce, Auoit de nous dit quelque iniure atroce Contre le vray, deurions ioye auoir Etdoulcement l'iniure receuoir (2).

Et qu'on ne cherche pas là une espèce d'orgueil pharisaïque qui se met au-dessus de l'opinion des autres et se drape dans sa propre dignité ; notre auteur l'avoue sans détour:

Et toutesfois si parfaict ne me sens

Que ie veuille estre on rang desinnocens (3).

D'ailleurs il semble bien difficile de croire à un Jean Bou-

{l) Le Labynlh de fortune, k" folio après Mm, r". (2) Ep. fam. XLl, fo 33 b.

(3, Ibid. LXXIII, f° 49 b.

Hîi JEAN ROICIIET

chet orgueilleux. Que le démon de la vanité l'ail un peu taquiné, et que le grand rhétoriqueur se soit montré un peu plus lier que de raison de ses nombreuses rimes, je consens bien volontiers à le reconnaître ; mais qu'il se soit cru un grand homme, malgré les éloges pompeux que lui prodiguèrent ses contemporains, je ne le pense pas, il avait trop de bon sens pour cela; j'affirme du moins, sans crainte d'être démenti^ que jamais il ne se crut un grand saint. Avec une modestie charmante à laquelle la naïveté de son vieux langage ajoute encore plus de candeur, il se demande combien d'hommes pourraient se vanter d'avoir passé une journée sans être tenté de la chair, du monde, ou de l'esprit de malice, et il ajoute : « le porteray tesmoignage de mon faict, et si iestois sur ce enquis pourroisdire sans mentir combien de fois iay este navre et blece, voire jusques au dangier de mort éternelle sans le remède du très grant et souuerain medicin nostre dieu et saulueur (1). »

Nous ne savons presque rien de ses dernières années ; il les employa sans doute avec la même régularité que celles qui avaient précédé ; dans une épître adressée aux imprimeurs et qui date de lo34, il leur annonçait qu'il tenait encore en réserve quinze traités manuscrits qu'il leur livrerait au moment opportun (2). Mourut-il avant de les avoir publiés tous? il semble bien impossible de répondre d'une manière certaine à cette question (3) ; je crois que plusieurs de ces opuscules ne furent pas imprimés, et il ne faut pas s'en désoler. Dans ces livres qui devaient ressembler à leurs aînés, nous trouverions, avec quelques traits intéressants, les mêmes fades allégories, alignant dans leurs pages à deux colonnes d'interminables décasyllabes ; mais ces vers ne nous appren-

(1) Les Trhimphes..., à m r°.

(2) Quant aux liuretz que iay les tlerriers faictz En nombre quinze, a mon désir parfaictz, Vng réservé, nommé l'honneur des princes Non publiez encores par prouinces

2 Mor. XI, f° 48 b.

(3; Quelques-uns de ses traités doivent faire partie des Opuscules du Trauerseur ; l'édition de 1345 contient six ouvrages de JeanBouchet parus avant 1534, et huit autres inédits.

LES DKHNIÈRES ANNÉES. — .lEAN liOlCMET INTIME ibo

draicnt rien sur le talent, rien sur l'inlluence de Jean Jiouchet. Nous pouvons nous passer des détails qu'ils nous fourniraient peut-être sur notre auteur ou sur ses relations ; nous savons assez par ailleurs quel dévoué procureur, quel joyeux et fidèle ami, quel brave cœur, quel vaillant père de famille et quel fier chrétien il fut toujours.

Je n'ai pu fixer d'une manière exacte l'année de sa mort. M. Ouvré, dans la petite notice qu'il consacre à notre Poitevin, affirme que, dans le mois de mars 1532, Jean Bouchet se démit ou plutôt voulut se démettre de la place qu'il occupait au ?7îols et coït en faveur de son fils Gabriel. Ses collè{i,ues ne consentirent pas à se priver de ses avis et décidèrent que sa vie durant il assisterait aux séances du corps de ville (1). Dreux-Duradier estime que Jean Bouchet mourut vers loo2, (( les Annales (ï Aquitaine se trouvant continuées par une main étrangère depuis 13o2 jusqu'en lo5o ^) ; Thibaudeau est de cet avis (2) ; les auteurs de dictionnaires ou de notices et ceux qui les copient se partagent entre les dates 1350 et dS53. Il n'existe aucune pièce contemporaine qui permette de trancher définitivementla question ; essayons d'une autre façon. Lors de la réforme de la coutume du Poitou en 1339, Gabriel Bouchet était procureur de l'abbé et des religieux de Saint-Cyprien ; son père n'assistait pas aux débats, il devait donc être mort, cartrès au courant de tout ce qui touchait à sa province, il avait sa place marquée dans une pareille affaire ; d'autre part, l'édition àe^ Annales d Aquitaine de 1337, qui relate certains événements des premiers mois de cette année (3), avait été corrigée^ nous le savons par le titre lui-même, de la propre main de l'auteur ; Jean

{\)Mém. de la Soc. des Antiq. de VOuesl, 1857, p. 40. Le fait paraît vraisemblable, je n"ai pu le vérifier. M. Ouvré ne donne aucune référence. Il est du moins certain que Gabriel Bouchet faisait partie du mois et cent en i561 et 1362. Cf. Mém. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1897, p. i6o et 217. — Ce même Gabriel Bouchet est cité, dans un acte du 4 février loo3, comme procureur « à Poictiers pour haut et puissant monseigneur François de La Tremoille, seigneur baron de Montaigu ». {Inventaire de François de La Tremoille, p. 172.)

(2) Dreux-Duradier ; Histoire littéraire du Poitou, t. I, p. 246 ; Thibaudeau, Histoire du Poitou, t. II, p. 77.

(3) La rupture de la trêve de Vaucelles, février loo7.

Bouchet mourut donc probablement entre les premiers mois de 1557 et la fin de l'année 1559, âgé de plus de quatrevingts ans. Jusqu'au bout il avait tenu sa vaillante plume, et l'on se rappelle peut-être que les dernières pages des Annales (T Aquitaine n'offrent plus au lecteur que des notes prises au jour le jour, à peine reliées entre elles; la mort seule put l'enlever à son cher labeur que l'espérance lui avait toujours rendu léger et parfois même agréable : Spe lahor levis, Spe labor iocwidus. Le travail lui fut toujours doux, et quand il travaillait à la gloire des saints, quand, par exemple, il écrivait à la louange de sainte Radegonde Hiistoire et cronicque de Clotaire^ l'espérance ne donnait plus seulement à ses recherches une agréable facilité, elle y mettait encore la joie, l'entrain de faire une œuvre qui plût davantage à Dieu : Spe labor iocundiis. Avec une simplicité charmante, l'auteur ajoutait encore à la dernière page du volume cette phrase toute de candeur, anagramme de son nom : Ha bien touché'. Ce contentement enfantin qui s'étale avec tant de franchise ne ressemble guère à de l'orgueil, et pour y voir de la vanité, il faut y regarder de bien près. C'est la satisfaction paisible de l'ouvrier arrivé à la fin de sa tâche, et content du labeur accompli, le soupir profond de contentement intime qui, au soir de la journée, monte aux lèvres du laboureur quand il dételle ses bœufs, au bout du sillon terminé.

Nous allons, dans les pages qui suivent, étudier Jean Bouchet annaliste et rhétoriqueur ; avouons que l'homme, s'il a des défauts, reste néanmoins sympathique. Il intéresse avec ses rêves d'enfant et de jeune homme, avec sa vie toute de luttes partagée entre les procès du procureur et les rimes du poète : serviteur fidèle des La Trémoille, son amour et sa vénération pour ses maîtres, pour le Chevalier sans reproche et sa noble épouse Gabrielle de Bourbon nous charment et nous touchent profondément. Il eût fait bon vivre près de lui à Ligugé et deviser à ses côtés sur les bords du Clain ou dans les bois qui entourent Fontaine-le-Comte, alors qu'il apportait un de ses ouvrages au noble Ardillon. Jean Bouchet nous attire parce qu'il fut plein de bonté et qu'il sut aimer ; la haine n'entra jamais dans son cœur. Je crois pou-

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voir ajouter que les détails jetés gà et là dans ses ouvrages sur sa vie d'époux et de père de famille nous le font estimer et chérir davantage. Chérir ! le mot va paraître bien fort: je l'ai écrit, je le laisse, et on ne m'en voudra peut-être pas trop de dire que l'âme de mon humble procureur-poète demeure dans sa simplicité, dans sa candeur, dans sa haute vertu chrétienne, une des belles âmes d'écrivain du xvi® siècle. La Société des Antiquaires de l'Ouest a fait poser sur l'emplacement de l'hôtel de la Rose, oii Jeanne d'Arc vécut quelques semaines, une plaque de marbre blanc avec l'inscription citée précédemment. Cethôtel, nous le savons, appartint à Jean Bouchet ; je ne demande pas pour le Trauerseur des voijes périlleuses une seconde plaque de marbre aux brillantes lettres d'or, mais deux lignes gravées sur une simple pierre du Poitou, de ce pays que l'écrivain a tant aimé, seraientelles de trop ? Quatre mots et deux dates suffiraient :

Ici vécut Jean Rolchet 1 476-1 oo7 ?

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