L ORDONNATEUR DE MYSTÈRES
le suis Poictiers, c'est à dire, esprit coy, Qui le mien nom change et diuersi(i(ï : Si le suis pauure, et n'ay graminent de quoy, l'ai boa vouloir, de ce me glorifie :
Ma langue est grosse, et ne me magnifie En mon auoir, esprit, scauoir, science, Et suis toujours, aucun ne s'en detie, Pauure et loyal, et plain de patience. »
Derrière le personnage, sur le pilier se trouvent d'autres inscriptions ; à gauche, un cerf de grandeur naturelle, couronné d'or, et tenant entre ses carnes les armes de France. Au milieu « dudit échaffaut » était assise une jeune tille, au front ceint d'une couronne d'or, vêtue de taffetas azuré semé de ileurs de lis d'or; la tète penchée sur le bras, elle dormait doucement. Des vers où triomphe la rhétorique expliquaient l'allégorie.
Auecque France, un franc cerf se maintient, Seruant à Dieu, seruy de ses seruans ...
Le cerf représentait le roi François l"^ (1), et le sommeil de la France, la paix qui régnait alors.
Au coin de la Regretterie, une fontaine et quatre lionceaux « en bosse, ietoient vin clairet « ; des bergers velus de diverses couleurs et chantant à plaisir présentaient à boire aux curieux. Cette fontaine, si je comprends bien les vers de Jean Bouchet, symbolisait François I", source royale d'où jaillissent des flots de justice ; les pasteurs représentaient les présidents et conseillers de la Cour de Paris qui, du lo septembre à la Saint-Martin d'hiver (il novembre,, avaient tenu les grands jours à Poitiers.
(1) Le roi Charles VI avait pris le cerf comme emblème, après une aventure de chasse dans la forêt de Senlis. Juvénal des Ursins raconte qu'un jour on poursuivait un cerf portant au cou une chaîne de cuivre dorée. « Le roy défendit qu'on ne le prît que au las, sans le tuer, et ainsi fut fait. El troiiva-on qu'il avoit au col ladite chaisne qui avoit escrit : Caesar hocmihl donavit. Et dès lors, le roy, de son mouvement, porla on devise le cerf volant couronné d'or au col, et partout oîi on mettait les armes y avoit deux cerfs tenans ses armes d'un costé et d'autre. »
Juvénal des Ursins, Histoire de Charles Vf, p. 10, édition de Denys Godefroy, MDCLIII, Paris.
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Enfin sur la place Notre-Dame, au milieu d'un grand échafaud en rond garni de piliers peints de diverses couleurs, se dressait un grand lis haut de douze pieds ; sa tige, ses branches et ses feuilles étaient vertes, ses fleurs d'argent et d'or. A droite était fixé l'écu du roi, à gauche celui de la reine, audessous des deux celui de Madame la Régente, mère du roi ; au pied et du côté droit se trouvait la salamandre ; du côté gauche, l'hermine. Le lis d'un mouvement continu et lent tournait sur lui-même. Tout près se tenaient les douze pairs de France représentés par douze beaux jeunes enfants, vêtus de taffetas, et portant « petits chapperons de pastoureaux ». A l'extrémité de l'échafaud, une belle jeune fille de quinze à seize ans, la chevelure dénouée et couronnée d'or fin, tenait dune main une longue et grêle croix, de l'autre un livre où on lisait : Dilectits meus mihi et ego illi, qui pascitur inter lilia, donec aspiret dies^ et mclinentur iimbrae. (Çantic. ii, 16 et 17.) A gauche « un beau ieune fils » de dix-huit ans représentait le roi ; il avait comme devise : Zelus domus tuae comedit me. (Psaume lxviii, 10.)
Suivent les vers qui expliquent l'allégorie. Je vais les citer, non parce qu'ils sont bons, non pas même parce qu'ils sont clairs, mais parce que Jean Bouchet s'étant souvent plaint pendant sa vie de ceux qui mutilaientces petites compositions, il me semble juste de lui procurer celte petite satisfaction après sa mort.
Puisque la Foy garde le Lys de France, Et le bon Roy franc, doublement François, La Croix tiendra ton peuple sans souffrance, En seure paix, de tout ce espoir reçois. La Salemandre, et le feu qu' apperçois. Les gens peruers chassent du tout arrière ; L'Ennyne y est, qui par douce manière.
Humainement entretient tous les bons, Les Douze Pers, par ioye singulière.
Grâces a Dieu rendent de si grands dons (1).
Le roi, la reine et Louise de Savoie entraient à Poitiers à six heures de nuit ; c'est donc à la lueur des torches qu'ils entre-
(1) Annales d'Aquitaine, p. 366.
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virent tout d'abord ces somptueuses décorations dont notre poète était sans doute très fier, mais que nous apprécions beaucoup moins (1).
L'entrée du o janvier 1320 ne fat pas la seule organisée par Jean Bouchet ; son nom peu à peu était devenu célèbre, et lorsque la ville de usantes voulut, en 1332, célébrer dignement l'arrivée de la reine Eléonore et celle du Dauphin, les bourgeois demandèrent l'avis du grand directeur poitevin sur les « ioyeulsetés et fainctes » qu'ils avaient dessein de représenter.
La réponse de Jean Bouclict plut à tout le monde et aussitôt on dépêcha Jean Chusault vers le procureur poitevin (2). Cet envoyé devait lui remettre des lettres des magistrats de la ville l'engageant à venir lui-même à Nantes diriger les mystères dont il aurait dressé le plan ; le Trauersciir des voj/es périlleuses refusa de se déplacer. Les Nantais ne se découragèrent pas et le 12 juillet ils envoyaient à Poitiers Gilles Kernela, qui déjà avait été une première fois trouver Jean Bouchet. Le messager devait user de son influence pour le
(i) Nulle partJean Bouchet n'affirme qu'il est l'auteur de ces "triomphes», mais : 1° il était alors le poète le plus en vue du Poitou ; 2° les allégories, l'anagramme du mot « Poictiers » ressemblent hien à sa manière ; 3° jamais dans ses Annales il ne cite d'autres vers que les siens ; 4° c'est la seule entrée royale à Poitiers qu'il rapporte tout au long, alors que d'autres, celle de Charles-Quint, par exemple, en 1539, sont bien plus célèbres ; toutes ces raisons nous portent à croire qu'il fut le grand organisateur de la fête.
(2) « A Jean Chusault (piéton) la somme de oo soulz tournois, pour estre allé à Poitiers par commandement de mesdits sieurs, porter lectres audict Me Jehan Bouschet pour les affaires de ladicte entrée, ainsi quest contenu par sa quictance en date du 11 jour de juillet lo31, ladite somme de oo s. vallanta monnoye de Bretagne 4o s. 10 den. » Revue des provinces de l'Ouest, Bretagne, Poitou et Anjou, 5" année, 1855 : Une fête à Nantes au XVI" siècle. Cf. Archives communales de la ville de Nantes, AA, 30, liasse. Le détail des pièces contenues dans cette liasse est donné dans VInventaire sommaire des Archives municipales de la ville de Nantes, série A.\, BB, CC, DD, dressé par M. L. de La NicoUière Teijeiro. — M. de La Mcollière voudra-t-il bien accepter ici tous mes remerciements pour les quelques bonnes heures passées avec lui dans son cabinet de travail, à la mairie de Nantes ; cet aimable archiviste, si au courant de toutes les antiquités nantaises, meta la disposition de tous les visiteurs une érudition locale impeccable, embellie et comme illuminée par la plus charmante bonne humeur.
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déterminer, tous les efforts échouèrent; il emporta du moins le manuscrit du mystère achevé. A la rigueur cela pouvait suffire, et les Nantais, réduits à leurs propres ressources, surent parfaitement pour la mise en œuvre se passer de tout secours étrang;er. Gilles Kerncla avait trouvé Jean Bouchet sur le point de quitter la ville de Poitiers pour sa maison de campagne de Chauvigny;la peste encore une fois décimait les habitants (1). A force d'instances et à prix d'argent, il le retint pendant trois jours, se fit expliquer tout au long les idées du poète et revint à Nantes.
En réalité, comme nous l'avons dit^ ce n'était pas seulement une, mais deux entrées qu'il fallait organiser : celle de la reine Eléonore, seconde femme de François P', et celle du Dauphin. La première eut lieu le t i août, la seconde le 18 (2). Quatre échafauds avaient été préparés au carrefour de Saint- Nicolas, au Change, au Pilory et à Saint-Denis. C'était donc en réalité huit tableaux vivants qu'il avait fallu inventer, car Nantes se piquait de bien faire les choses, et les mystères qui avaient servi pour l'entrée de la reine Eléonore ne pouvaient pas reparaître à l'entrée du Dauphin. Voici, d'après les documents contemporains, les merveilles inventées par Jean Bouchet.
Pierre Kernela, le frère de Gilles, avait été chareé de tout diriger à l'échafaud du Change. Il devait, pourl'entrée delà reine Eléonore, représenter Humaine Providence, vêtue de taffetas bleu, « couuerte dyeux aiguz qui avoit dauant elle Bonheur qui estoit voistude taffetas vioUet, et dautre couste
(1) a Audit temps (mai lo32) vne estrange malladie de fleures continues eut cours en Poictou et toute Aquitaine. Ces fleures estoient mortelles, mesmement en ieunes gens, de l'aage de vingt à trente ans, dont moururent plus de riches que de panures. Les Astrologues disoient icelles procéder de trop extrêmes et furieuses chaleurs, qui furent es mois de May et luin. Plusieurs honnestes personnes, sçauans, et riches moururent en laditte ville de Poictiers, qui furent fort regrettés, et tout en moins de trois semaines, sans que les Médecins y peussent donner remède : parce qu'ils n'entendoient dont procedoient lesdittes malladies, lesquelles retournèrent en peste vers la moitié de liiillet, qui dura jusques au mois de Nouembre eosuinant, en laditte ville de Poictiers. [Ann. rf'.-lr/.,p. 169.)
(2) Travers : Ilintour cirile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes, t. Il, p. 297, 298.
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Malheur qui esloit voislu dune robe de toile, et les tenoit dame Providence enchaisnes et enferres ». La coiffe de Humaine Providence était de taffetas vert, doul)lé de taffetas blanc, celle de Jhnheur de taffetas gris blanc et violet. Malheur était coiffé d'un bonnet de coton blanc.
A l'entrée du Dauphin les spectateurs purent admirer le combat du roi Artur de Bretagne contre le tribun romain Floto. Une pucelle, la fille Michel Le Loup, représentait la Vierge Marie ; de son manteau fourré d'hermines elle couvrait l'écusson d'Artur (i). Le manteau de l'auguste protectrice du prince breton était en satin blanc de Bourges. Artur abattit l'aigle que Floto portait sur son casque et fut vainqueur naturellement.
Thomas Ramaceul et Jacques Verdeau furent chargés d'organiser la représentation au « garrefour Saint Nycollas ». A l'entrée de la reine on voyait une dame nommée Thétis disant son dicton ; quatre Néréides se tenaient autour d'elle vêtues de taffetas bleu,« les manches bouffes de fme toille», avec deux petits enfants vêtus de taffetas vert portant des cornemuses.
A l'entrée de Monseigneur le Dauphin, il y avait une immense hermine semée en partie de fleurs de lis ; cette hermine s'ouvrait et on apercevait à l'intérieur un dauphin entre des hermines et des fleurs de lis. Autour de l'hermine étaient quatre tableaux et quatre guidons aux armes de France et de Bretagne.
Guillaume de Lyon et Cappella avaient tout dirigé à « leschaffaut du pillory »; pour l'entrée de la reine ils avaientfait représenter une dame « nommée Equitable droicture », qu'accompagnaient deux écuyers nommés « Congnoissance de soy et Ilaultesse de cueur » ; près d'elle aussi se trouvaient « Amour patrialle » et plusieurs autres personnages. Les manches de Droiture étaient bouillonnées de toile blanche, et
(1) « Cette protection de Marie fust cause que les princes de Bretaigne prindrent les herm/ues pour blason de leurs armes. » Archives communales de la ville de Nantes, AA, 30. Une fois pour toutes j'indique que toutes les citations entre euilleniets sont extraites de ces archives.
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les deux écuyers portaient des chapeaux de laurier ayant l'extrémité des feuilles dorée.
On vit à l'entrée du Dauphin un jeune homme armé assis dans une chaise, près de lui quatre hommes armés aussi, et une jeune fille vêtue d'une robe de damas blanc avec une cotte de taffetas violet qui jouait de l'épinette.
Les noms de ceux qui eurent à s'occuper de l'échafaud dressé au carrefour Saint-Denis ne nous sont pas connus. Les spectateurs y admirèrent à l'entré de la reine « Madame Magnanimité accoutrée desatin cramoisy, armée par le corps, ayant le visaige dore, ayant en la main dextre vng estandard de taffetas blanc, et en la main senestre tenoit vne chaisne en laquelle chaisne estoint attachées Folle Vanité accoustree de diverses couleurs, et Folle Audace accoustree de satin noir » ; derrière elle se tenaient dames Constance et Crainte. A l'entrée de Monseigneur le Dauphin, un astrologue vêtu à l'antique représentait le Temps ; il avait des ailes de paon, portait une perruque et une barbe toutes deux blanches, et était coiffé d'un bonnet de coton blanc ; enfin un personnage représentait le Dauphin lui-même, il portait un pourpoint de taffetas incarnat et des souliers de drap rouge. Autour de l'échafaud se tenaient des chantres qui chantèrent lors du passage du Dauphin (Ij.
Ces mystères étaient allégoriques ; un rhétoriqueur devant, d'après les principes mêmes de son art, voiler toujours sa pensée par des symboles ; Jean Bouchet, d'ailleurs, ne nous a pas expliqué le secret de ses hautes conceptions, et nous croyons aussi téméraire qu'inutile de le rechercher. Les Nantais se montrèrent ravis, et cela dut suffire à l'auteur. Rien d'ailleurs à signaler dans ce genre faux, sinon le décousu et l'obscurité de pareils tableaux ; ces compliments, arrangés en scènes et déroulés sur des tréteaux au lieu d'être récités, nous laissent complètement/roids, et nous ne les avons signalés que comme une pure curiosité. Quand il s'efforçait
(l) Tl peut être curieux d'indiquer la somme reçue en paiement par Jean Bouchet ; Gilles Kernela lui remit» trois escus solleil », c'est-à-dire un peu plus de 150 francs.
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de donner à notre théâtre le goût du naturel et de la couleur locale, Jean Bouchet nous a paru curieux et intéressant ; nous n'attachons aucune importance aux allégories scéniques de Poitiers et de i\antes. Les contemporains ont applaudi, aujourd'hui nous restons indifférents.