‹ Un grand rhétoriqueur poitevinChapitre 15 sur 67 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

Jean Bouchet annaliste se propose surtout de moraliser et d'inspirer l'amour de la France et du Poitou. — L'histoire et cronicque de Clotaire est une œuvre morale plutôt qu'historique. Les Anciennes et Modernes Généalogies : ce livre est un manuel non une histoire véritable ; la légende de Francus. — Le Panegyric du ClieuaH'^r sans reproche : mélange de tiction et de réalité, harangues à la Tiie-Live. — Annales d'Aquitaine ; l'œuvre principale : plan général et première idée du livre ; louanges qui l'accueillent, on l'imite, on le copie. But de l'auteur, sa méthode : recherche des vieilles chartes, des traditions locales, étude des ouvrages antérieurs ; naïveté de sa critique ; elle est parfois gênée par la peur de déplaire ou un patriotisme exagéré. Les Annales resteront un livre à consulter : Jean Bouchet y paraît tout entier avec son bon sens, sa délicatesse, son grand cœur de patriote et de chrétien. — Conclusion.

L'histoire, telle que nous la concevons aujourd'hui, doit être la reconslilution du passé. Elle suppose donc chez l'écrivain, avec la connaissance exacte des faits, première condition de toute œuvre sérieuse, une puissante imagination pour retracer dans toute l'intensité de leur vie les grands drames qui, tour à tour siffles ou applaudis, ont été joués sur la scène du monde ; une intelligence très nette pour saisir au milieu des mille événements sortis de l'activité humaine ceux qui sont vraiment caractéristiques et dont la pittoresque réalité renferme en abrégé toute une époque ; enfin une haute raison pour dominer les faits particuliers et dégager la loi qui les régit ; sans cette maîtrise puissante d'une idée, l'œuvre s'en ira au hasard des mille incidents journaliers et sans importance de la vie d'un grand peuple, elle manquera d'unité. L'historien, pour répondre à notre idéal, doit donc être un fureteur savant, un peintre intelligent et un philosophe.

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Jean Bouchet se fait de l'histoire une conception beaucoup moins élevée, très peu scientifique, mais qui n'en reste pas moins curieuse. Gomme nous, il demande à l'écrivain une sérieuse connaissance des faits ; pour arriver à la certitude, il ne faut épargner ni recherche, ni fatigue. Sans avoir une notion exacte do la couleur locale, sans la rechercher, il réussit pourtant à replacer sous nos yeux certaines scènes passées, à nous en faire voir le pittoresque ; mais il ne soupçonne pas la philosophie de l'histoire, ce qui est autant la faute de son époque que la sienne. D'après lui, l'étude du passé se fait avant tout dans un but moral: elle est une leçon , et le souvenir des grandes actions de nos ancêtres doit éveiller en nous le désir de les imiter. Il ne pense pas autrement que Tite-Live : « S'il y a dans la connaissance des faits quelque chose de fructueux et de salutaire, c'est que vous y contemplez, en des monuments éclatants, les enseignements de tous les exemples ; c'est que vous y trouvez pour vous et pour votre patrie ce qu'il vous faut imiter, ce qu'au contraire vous devez fuir, parce que l'entreprise et l'issue en sont honteuses (1). )j Dans le Panegyric du Cheiiallier sans reproche^ il nous dit que les anciens plaçaient dans les temples et les édifices publics les statues des héros pour récompenser leurs vertus patriotiques et donner à leurs descendants l'occasion « de ainsi faire (2) » ; l'historien n'agit pas autrement, il fait revivre dans son ouvrage les grands hommes disparus pour honorer leur belle vie et exciter les hommes d'aujourd'hui à tenter leurs héroïques exploits. Cette intention morale, Jean Bouchet ne se contente pas de lindiquer nettement à la première page de son livre, elle reparait comme un refrain au cours des chapitres qui se succèdent, et parfois même, craignant de la voir passer inaperçue ou mal comprise, l'au-

(1) Tite-Live, préface, traduction de Taine. Essai sur Tite-Live, p. 37. Oq trouve cette idée dans notre histoire littéraire « dès le xn^ siècle, et sous Charles Y le chevalier de La Tour-Landry faisait lire par extraits cà ses filles, pour leur apprendre comment elles se devraient gouverner, la Bible, les gestes des rois et cronicques de France. » Histoire de la langue et delà littérature françaises, t. II, p. "272, note. Cf. A>. fam. XLI, f» '62 c

(2) Le Panegyric... Epistre contenant lintention delacleur

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teur arrête son récit ; il nous avertit lui-même que l'iieure de la réflexion est venue, qu'il faut faire notre examen de conscience et nous demander sans faiblesse aucune quelle a été notre conduite dans le passé, ce qu'elle doit être dans l'avenir. Bien plus, redoutant de voirie lecteur faire ce retour sur lui-même avec trop demollesse, l'écrivain bien souvent prend sa place et ne lui ménage pas les dures apostrophes. Après avoir montré avec quelle facilité sainte Radegonde acceptait « la doctrine de ceulx qui auoient le gouuernementde sa personne )),il ajoute : « Si doyuent sur ce passage toutes ieunes filles prendre exêple et nestre par orgueil rebelles ne contredisantes aux anciennes femmes si et quant elles leur remonstrent leurs faultes, qui est vng vice moult apparent et dénigrant Ihonneur dune pucelle, et dont plusieurs filles de bonne et grosse maison sont mal regardées. Lesquelles sans craincte et honte parlent plus asseurement que si elles auoient vescu cinquâte ans. Et si par charité on sefforce leur donner quelque bonne doctrine sen mocquent et rient (1). » Œuvre morale, l'histoire, au jugement de notre auteur, doit encore être œuvre patriotique. C'est son amour pour la France, son amour pour son cher Poitou à la vie duquel sa propre vie a été si mêlée qui le pousse à écrire : il rougit de voir que les Grecs et les Romains comptent de si nombreux •écrivains et si illustres, tandis que les Gaulois et les Français n'ont presque trouvé personne pour célébrer leurs hauts faits, ces derniers pourtant ne le cèdent en rien à leurs illustres devanciers. Nos quatre premiers rois, par exemple, Pharamond, Glodion, Mérovée et Childéric, n'ont-ils pas conquis la Gaule Celtique et la Belgique en moins de soixantetreize ans, tandis que les sept premiers rois de Rome avaient employé deux cent quarante-trois ans « pour adiouster autour de leur cité romaine IX lieues de pays » (2). Et le

(1) Lhistoire et cronicque de C blaire... f" xi v°.

(2) Les Généalogies, effigies et epitaplies... f» 1 V. Robert Gaguin (142o?-lo01) ne pense pas autrement : « Xostros (vero; Reges quorum non est laus inferior Caesaribus, vel in omni fortuna probatissimos homines •quibus Francia non orba est, nemo in lucem tollit spiendore litterarum.

P. de Vaissière : De Roberti Gaguini ministri generalis ordinis Sanctae Trinitatii vita et operibus..., p. o6.

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cœur du palriole, échauiïc par les nobles souvenirs et la vaillante histoire de la patrie française, réussit à faire vibrer danslesmots un peu de son émotion : « Les Romains se glorifient des Scipions qu'ilz appellent fouldre de bataille, et les ont nommez Affricans pour les victoires qu'ils eurent en Cartilage: toutell'ois ietrouue deux princes François, Geoffroy de boulion, et Baudoin comte de Flandres, auoyr mieulx faict que les Scipions en la conqueste d'une grande partie d'Asie et d'Affrique, lors qu'ilz furent couronnez Roys de Hierusalem. S'ilz veulent parler de Marins, des Cathons^ de Grachus, des Daciens, des Fabiens, des Camilles, des Emiliens. de Pompée ; ie leur mettray dauant les yeulx Pépin Heristel, Charles martel, Roland, Olivier, et leurs compaignonsPersde France, messire Bertrand de Gueaquin, mes-

sire lehanbastard d'Orléans, monseigneur Loys delà Tre-

moille, vicomte de Thouars, que iouse bien comparer a Pompée (l)..- » Et le parallèle continue tout à la gloire du royaume de France.

Jean Bouchet ne se fait d'ailleurs illusion ni sur la difficulté de son entreprise ni sur ses propres qualités. C'est une hardie tentative d'essayer de faire revivre le passé et de raconter avec autorité les événements du jour ; il faut de longs efforts pour réussir à faire pénétrer la lumière au milieu des obscurités de l'histoire, aussi bien il ne vise pas à la perfection ; il veut pour sa modeste part contribuer à faire connaître la gloire de son pays. Si sa « plume agreste» trahit son dessein, eh bien il aime « mieulx prier qu'on pardône a ses deffaulx en escripvant, que sans escripre demourer sans coulpe ». Il rappelle l'exemple de Diogène qui, malgré les railleries des habitants de Corinthe, préférait rouler son tonneau plutôtque de rester oisif. Ce n'est pas d'ailleurs sans raison qu'il compare son ouvrage à « vn tonneau à mettre vin, parce que, dit-il, mon intention est de mettre en mes petitz escriptz aultre chose qui ne soit au vin, ressemblant, qui ha couleur, goust et force (2) ». Voyons s'il a réussi et goûtons le vin de

(1) Anciennes et Modernes Genealojies... f° A un r° et V. [i) Ibid... Epistre a... raonseigûr Anthoyne

du pre (DUpral), + ni r°.

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ses récits historiques. Plaise à Dieu qu'il soit toujours limpide et d'une agréable saveur.

Nous avons à étudier quatre ouvrages principaux : Lhistoire et cronicque de Clotaire, dont le privilège est du 27 janvier 1317 (v. s.) ; les Anciennes et Modernes Généalogies des Roys de France (1527) ; lePanecjijric du cheuallier sans reproche (lo27), et Jes Annales d'Aquitai7ie dont la première édition est de 1524, mais que l'auteur a corrigées et complétées jusqu'à son dernier jour.

Lhistoire et cronicque de Clotaire n'est pas autre chose que la fameuse vie de sainte Radegonde, commencée par JeanBouchet, à l'inspiration de Charles VIII, en 1497. La première rédaction lui avait paru défectueuse, « imparfaicte, et mal continuée tant pour la tenerité des ieunes ans que iavois lors, que p faulle davoir assez veu et leu (1) » ; il se remit donc à l'œuvre, corrigea cet essai sans grande valeur, et le transforma. Il consulta pour écrire son ouvrage saint Grégoire de Tours, saint Fortunat « qui futgrâtamy et familier en dieu de ladsaincte Radegonde, Baudoyne » (Baudonivie) sa servante, les chroniques de Vincent deBeauvais, Robert Gaguin et autres historiens, et c'est dans leurs livres qu'il prit le meilleur de son récit. Il n'a pas oublié les traditions locales, et parfois elles lui ont porté bonheur ; il raconte, par exemple, avec une grâce charmante le miracle des avoines dont les premiers historiens delà sainte n'avaient pas parlé : cette page mérite d'être citée. Le roi Clotaire, qui avait laissépartir son épouse sainte Radegonde, résolut « de retirer a luy celle quil auoit tant amee. De ce aduertie saincte radegonde feit diligence de châger de demourâce et acôpaignee de agnes et baudoyne ses semantes chargées de leur petit meuble print chemin pour aller au3 poictiers. Et a deux traitz darc dud lieu de sees (2) trouua vng laboureur qui semoit de lauoyne, auql dist : Monamy dieu vo' doint bô iour tantost pourrôt passer par cy qlques gës qui vo' interrogerôt si vo' avez veu aucuns passans, ie vo' pry respôdez que nô depuis vostre

(1) Lhistoire et cronicque de Clotaire... Prologue.

(2) Saix, commune de la Vienne, canton des Trois-Moutiers.

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auoyne ensemencée, et vo' ne mentirez point. Et bien madame, dist le laboureur, ie le diray. Lesd paroUes dictes et prononcées ainsi que le laboureur eut paraclieuc de semer sa terre aduinst miraculeusemët qlad auoyne germa etcreuten herbe si hault que lad saincte et ses seruâtes (q aperceurêt le train du roy venir) se peurcnt musser dedans. Le roy Clotaire cuydant surprêdre lad saincte aud lieu de sees estoit party bië matin dechinon, mais il ne la trouua, p quoy senquistou elle estoit allée et quel chemin elleauoit prins. Quelqun luy feit responce quelle auoit prins le chemin de poictiers. Si feit diligëce de la suyuir, et luy estant près le laboureur qui p admiration regardoit son auoyne, luy demâda sil auoit veu passer psonne. Leql luy respôdit que non depuis quil auoyt semé son auoyne. Gommât (dist le roy qui appceut lauoyne ainsi haulte) tu te mocqs de moy, il y a plus de trois mois que ceste auoyne est semée. Non fais monsieur sauf vostre reuerence, dist le laboureur, car na pas demye heure ainsi que paracheuois de semer ce champ, est passe p cy une religieuse de grade stature et belle a merueilles qui ma charge vous faire cette respôce, et incontinât lauoyne est montée en la sorte que vous la voyez. Au regard de la religieuse ne scay qelle est deuenue, et me doubte que cest lespouse du Roy clotaire qui se tient a sees, car on dit que au moien de sa saincte vie dieu fait à sa requeste de grans miracles. Le roy clotaire ne se manifesta ne declaira au laboureur et pensa incontinât quece miracle auoit este fait par lauctoriteet puissance de dieu pour luy donner a côgnoistre quil ne vouloit que saincte radegonde fust distraicte de religion. A ceste cause retourna dont il estoit venu délibérant la laisser viure en celuy estât (1).

(1) Lhisloire et cronicque... f° xli r°. Le miracle que raconte Jean Bouchet est discuté longuement dans la Vie de sainte Radegonde, reine de France, par l'abbé Em. Briand, p. 68 ; de graves historiens l'ont regardé comme une simple légende : l'abbé Auber, Histoire générale du Poitou, t. I, p, 422 ; l'abbé Gousseau, cité par Ed. de Fleury, Vie de sainte Radegonde. ch. XI. Ils ont subi l'influence de Dom Fonteneau (t. 77, p. 449), qui n'apporte cependant que des négations sans preuves et se contente d'affirmations hypothétiques : on croit, il peut en être ainsi, probablement, ç'atira été..., etc. L'abbé E. Briand répond sérieusement aux diverses ob-

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Mais le but de Jean Bouchet dans Lhistoire et crunicque de Clotaire n'est pas seulement de faire un récit historique, il veut aussi et peut-être surtout faire une œuvre morale ; montrer aux dames de la cour par l'exemple d'une reine illustre quelle doit être la dignité et la sainteté de leur vie. La partie curieuse du livre est bien celle oii l'auteur développe ses idées sur la manière de vivre des femmes du xvi* siècle, sur leur éducation, sur leurs vices et leurs qualités ; il y a là nombre de jolies remarques qui sans doute n'ont rien à voir avec la vie de sainte Radegonde, mais que nous serons très heureux de retrouver en étudiant, chez Jean Bouchet, le peintre de la société.

Au début du volume, l'auteur nous raconte comment les Francs descendent des Troyens ; une gravure le montre aux yeux : de « Troie la grant » en flammes sortent trois groupes de guerriers qui, dès la porte de la ville, se séparent; le plus à gauche est conduit par Francus, celui du milieu par Enéas, et le troisième par Anthénor. Jean Bouchet revient sur cette origine légendaire et s'y étend fort longuement dans les Aiicieimes et Modernes Généalogies des Roys de France. Elle était alors admise par tous nos historiens ; c'était une sorte de dogme ofhciel très ancien, « puisqu'on lit dans une charte du temps de Dagobert, que les Francs sont sortis du très noble et très antique sang des Troyens, ex nobilissimo et antiquo Trojanorum reliquiarum sanguine nati » (1). Trithème, religieux de l'ordre de Saint-Benoît, abbé de Saint-Martin de Spanheim (1482) et de Saint-Jacques de Wiirtzbourg (1506), venait précisément, dans un ouvrage fameux (2), de donner à la vieille légende un regain d'actualité.

jeclions faites à la réalité historique du miracle des avoines, et conclut qu'il a réellement eu lieu. Dans fabsence de tout document contemporain, il est bien difficile, impossible même de formuler un jugement historique définitif.

(1) F. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 161.

. (2) Johannis \ Trithemii \ spanheimensis primo | deinde D. lacobi maioris apud | Herbipolin abbatis, viri suoaevo doctis. \ primae partis | opéra hislorica quotquot | hactenus reperiri potuerunt omnia. Francofurti,

MDCI.

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Par une bonne fortune extraordinaire, ce moine avait découvert uneiiistoire des Francs en dix-iiuit livres, qui commençait à la destruction de Troie pour finir à la mort de Clovis. Elle avait été écrite, d'aprôs des documents qu'il avait entre les mains, par un Franc nommé liunibald, contemporain de Clovis ; cet auteur avait eu la chance merveilleuse de lire et de pouvoir citer deux historiens scythes Dorac et Wasthald. L'œuvre de Trithème se présentait donc avec toutes les garanties désirables d'authenticité, et désormais nos écrivains allaienit pouvoir citer sans lacune la série de tous les princes francs'd'IIectorà Clovis (1). Jean Bouchet en tressaille d'aise et s'étonne de voir nos historiens « latins et vulgaires » si peu diligents à faire connaître les glorieux ancêtres de la maison de France. Il ne les imitera pas, et appuyé sur Trithème et Jean Lemaire de Belges (2), il va écrire tout au long les faits et gestes « des quarante roys et deux ducz qui régnèrent sur les françoys auant Pharamôd (3) ». Inutile de nous attarder à ces inventions puériles que lexv* siècle avait adoptées d'enthousiasme, et qui, sorties tout entières de l'imagination deTrithème,nereposent suraucune réalitéhistorique. Notons pourtant que le bon sens français de Jean Bouchet s'étonne parfois des singulières invraisemblances du récit et trouve que la chronique deHunibald « au moyen de choses merueilleuses y contenues semble estre plus fabuleuse que véritable (4) » ; cependant Jean Lemaire croit tout cela, il faut faire comme lui, il faut faire comme Trithème. Parfois ces deux auteurs, dont il admet presque l'infaillibilité, sont d'une opinion différente ; il s'embarrasse alors et essaie de concilier le plus possible les deux avis; mais quand leurs sentiments sont ouvertement contradictoires, cette suprême ressource lui manque; alors il se résigne à ne pas savoir que penser, et il

(1) Joly : Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie, cli. vni, La légende troyenne après Benoît de Sainle-More.

(2) Les I Illustrations \ de Gaule et singu | laritez de Troye \ par maistre lean le Maire | de Belges, éd. de Tournes MDXLIX. —Troisième partie.

(3) Titre des Anciennes et modernes généalogies..., f° A i.

(4) Anciennes et modernes... i« fo v°, après B nn.

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écrit placidement, sans trop essayer de comprendre : « Toutes lesquelles opinions peuuent estre vrayes (1). »

A partir de Pharamond, les A?iciennes et modernes ge'ne'alogies semblent plutôt une sorte de manuel à l'usage des écoliers qu'une véritable histoire de France. L'auteur y résume brièvement, en prose d'abord, puis envers, — les vers se retiennent mieux que la prose , — les principaux événements qui marquèrent le règne de chacun de nos rois. Il joint même à son texte une gravure représentant sous des traits plus ou moins historiques le personnage dont il raconte la vie. Ces figures lui offrent un ingénieux moyen de prouver comment les trois dynasties qui se sont succédé en France se rattachent à la race troyenne de Pharamond. L'artiste qui a gravé le portrait des rois « a donné à la plupart et surtout aux plus anciens une ressemblance marquée avec François I"et surtout le nez bien connu du roi-chevalier » (2). Voilà certes une preuve qu'ils descendent tous de la même famille, et indéniable. Chaque prince passe sous nos yeux, et souvent nous adresse la parole :

Si par beaulte plus riche que nest or On ne mouroit, plus vescu que Nestor le Childeric eusse, sans prendre gloire, Car ie fuz beau plus quon ne sauroit croire, Mais fiere mort par sa grant cruaulte A de son dart efface ma beaulte... (3).

Dans la pensée de Jean Bouchet, il suffisait d'apprendre ses vers pour ne plus oublier les principaux faits de notre histoire nationale. Il ne voulut jamais composer qu'un livre élémentaire, «un art de mémoire contenant nô au long mais en sommaire Ihistoire et généalogie de chascun roy de France (4j ». L'ouvrage s'arrête à François I" dont Louis XII annonce la royauté future, car il est

(1) Anciennes et modernes... fo ci v°.

(2j Joly, Be7ioît de Sainte-More et le Roman de Troie, p. o83, n" 3.

(3) Les Anciennes et modernes..., i" xlvui r°.

(4) Les Aiiciennes et modernes..., Epistre...a monseigûr Antboyno du pre. + m r°.

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De Charles filz, qui fut d'engoulmois comte Et filz de lehan, lequel selon mon compte Frère germain de mon feu père estoit Par ce après moi la couronne auoir doibt (11.

Le Paiiegric dit Cheuallier sa?is reproche est un ouvrage plus sérieux et plus intéressant; il fait partie des différentes collections de Mémoires relatifs à l'histoire de France, Buchon, Michaud et Poujoulat, Petitot ; M. L. Sandret a composé en le suivant pas à pas un livre intitulé : Louis FI de La Trémoil/e, le chevalier sa?is reproche ; ce volume, édité par la Société bibliographique, se trouve dans la collection des Petits Mémoires sur l'histoire de France publiés sous la direction de M. Marins Sepet (2). Aous sommes donc en présence d'un écrit connu et estimé. Il le mérite. Procureur des La Trémoille, aimé de « son seigneur et maistre », l'auteur a entendu le Chevalier sans reproche raconter lui-même (3) les différents traits de son livre : l'ensemble du récit est donc de première main et l'on a raison de le considérer comme parfaitement historique. La forme poétique que Jean Bouchel donne à son œuvre pourrait en diminuer l'autorité, mais il faut savoir dominer une première impression, et sous ses ha,bits d'emprunt il sera facile de reconnaître la vérité (4). !

({) Les anciennes et modernes..., io cLU\ir°.

(2) Dans une Histoire de Charles VIII, roy de France, publiée en 1617, et composée de différents récits contemporains, on trouve un fragment du Panegyric de Jean Bouchet.

(3) ... le surplus contient au vray la vie Dudict Loys, quiconque en ayt enuie De ce scauoir le fuz par luy pourueu

Et par ses gens, lesquelz lont a lueuii veu, Aussi ie lay serui par quinze années Maulgre daulcuns les enuies damnées.

Epistre... aux très illustres Trinepoles du Chevallier sâs reproche.

(4) J'y ai moi-même été pris. J'avais cru d'abord que lauteur cédait à son imagination quand il nous représentait Louis de La Trémoille quittant à quinze ans, contre la volonté de son père, le château de Bommiers, avec un de ses amis à peine plus âgé que lui, pour aller vivre à la cour de Louis XI. {Panegyric, V' x ro.)Or le fait est exact. Charles de La Trémoille, arrière-petit-fils du Chevalier sans reproche, écrivait, le 22 mai 1540. à sa mère qu'un seigneur de .sa suite lui avait conseillé de quitter le bonnet rond pour devenir homme de guerre, et l'avait exhorté à imiter son

f80 JEAN BOUCUET

Parune singulière manie, en effet, où l'on retrouve àla fois Je caractère de l'époque et celui de l'écrivain, Jean Bouchet a conçu son livre comme une espèce de poème où semblent se confondre la réalité et la fiction (1). Il recherche à dessein les expressions et les périphrases poétiques : il ne dit pas, par exemple, le matin, il dit : « a Iheure que auroreauoittendu ses blanches courtines pour receuoir le cler iour » ; le soir, c'est le moment où « le souleil approchant de loccident doubloit et croissoit les ombres )> . Voici encore une phrase ou l'imitation de Virgile est bien évidente : « Environ la mynuit que sônus avec ses pesantes belles descend on cerueau de Ihôme et embrasse toutes les créatures en leur repos (2). >; Le dessein poétique de l'auteur n'apparaît pas seulement dans quelques phrases isolées, on le retrouve dans la conception même de l'ouvrage. Les personnages sont plus grands que nature, l'auteur nomme les chevaliers et les dames qui vivent autour de Louis de La Trémoille « semy dieux et semy déesses du pays de Berry », le jeune seigneur lui-même dès sa première enfance est beau comme un « semy dieu ». (]es « semy dieux et semy déesses » doivent parler un langage plus élevé que celui des simples mortels ; mais incapable de distinguer entre l'emphase et la véritable noblesse du style, Je malheureux rhétoriqueur,à la recherche d'expressions pompeuses, aboutit au plus grotesque galimatias, les antithèses succèdent aux antithèses, les parenthèses aux parenthèses, et les périodes s'enchevêtrent parfois au point qu'il est im-

tïeul : « Par les aultres lectres il raandoit que je layssasse le bonnet rond ^il avait été tonsuré en lo35 et on le destinait à l'état ecclésiastique; et que me derrobbasse de Monseigneur, et que aiasse à la court à monseigneur é'Orléans et que ie fisse comme Monseigneur nostre grand père, qui à Veage de quinze ans ce derobist de son père... » Inventaire de François de La Trémoille, p. 173.

(1) Jean Lemaire avait conçu d'après un plan pareil ses Illustrations des Gaules et antiquilez de Troie : « Rien de plus singulier pour nous que cette alliance de la fantaisie avec l'érudition et l'bistoire, que de voir un livre, commencé sur l'Ida, « près du lleuveXanthuset dans la belle vallée de Messaulon sur le fleuve Scamandre, et par les amours du berger Paris et de la belle nymphe Pegasis OEnone, » s'achever par le récit de l'institution du duc Pépin le Bref comme roi de France ». Joly : Benoit de Sainte-More et le Roman de Troie, p. o6i et 562.

(2) Le Panegyric..., ï° vi vo et f» vn r«.

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possible de les débrouiller (1). L'auteur ne laisse pas une occasion d'étaler avec sa science du beau langage tous ses souvenirs historiques : Louis II sait résister aux instances de sa mère et garder un secret comme le jeune romain Pretextatus, il prend le parti de Louis XI contre les princes du sang et dit, a à l'exemple de Caton Uticense cotre Syla, aux temps des prescriptions romaines : « Si iestois auec le Roy ie me essaierois de le secourir ; » il donne un soufflet à l'un de ses compagnons qui soutenait les révoltés, « ainsi que fcit Gayus Cassius a Fauste filz de Syla » (2). Bien plus, dans ce singulier livre historique, le lecteur se trouve presque à chaque page en présence de l'intervention des dieux et des déesses de la fable ; à voir cet emploi fréquent du merveilleux, on croirait lire un poème épique. Un chapitre est intitulé : « Gommant le dieu Mars se apparut au ieune seigneur de la Trimoille, a la course dung cerf, auec la description de Mars ». Avant de peindre l'amour de Louis II pour une jeune dame, l'auteur nous décrit fort longuement la déesse Vénus et son fils Cupidon qui ne manque pas de décocher la flèche classique. Elle ne frappe pas d'ailleurs au cœur de Louis II, le héros endormi la détourne du bras ; à son réveil, Minerve descend de l'Olympe et lui fait un long sermon sur les bienfaits de la sagesse et les malheurs causés par la volupté : sur les lèvres de la déesse les exemples se pressent qui montrent les inconvénients de la funeste passion de l'amour ; ils sont tirés de la mythologie, de l'histoire et de l'Ecriture sainte (3), Dans cette singulière façon de concevoir l'histoire, n'y aurait-il pas un premier essai, très éloigné sans doute, mais pourtant assez facile à reconnaître, du poème épique, du long poème, comme l'appelleront Joachim du Bellay et les membres delà Pléiade (4) ? Ni Jean Bouchet, ni son modèle

(1) Malgré une Ijonne volonté complète, et en m'y reprenant à cinq on six fois difTérentes, je n'ai jamais pu arriver à comprendre la première plirase de l'épitre à Fiorimond Robertet : « Le considérer, très mérite ctieualier, que le fruict de lire les tiistoires, etc.. »

(2) Le Panegyric..., f° v \°.

(3) Le Panegyric..., f° xxxnu sqq.

(4) La Deffence et illustration de la langue francoyse, IP partie, ch. v. On ne doit pas oublier que Jean Bouchet n'est pas le seul à traiter ainsi

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Jean Lemaire de Belges ne prononcent le mot, peut-être ne l'ont-ils pas même dans l'idée et vont-ils à leur insu vers un but qu'ils n'ont pas su distinguer; leur époque semble les y avoir poussés. Le rapprochement entre le Panegyric du Cheuallier sans reproche et le long poème semblera un peu moins étonnant encore, si l'on fait attention que la prose poétique ne suffit pas à notre auteur; il entremêle son récit de longues pièces de vers fort ennuyeuses, il est vrai, mais qui ne lui paraissaient point telles. Dès son vivant et à plusieurs reprises les imprimeurs enlevèrent contre son gré cette floraison poétique, et de l'ouvrage ne reproduisirent que la prose ; il s'en plaint fort vivement, et s'il vivait encore il aurait, hélas ! le même reproche à formuler contre ses modernes éditeurs (1). Faut-il le leur adresser en son lieu et place? Ils ont eu leurs raisons d'agir comme ils l'ont fait. J'estime pourtant que -c'est dénaturer le livre de Jean Bouchet que d'y supprimer toute la partie mythologique ou poétique ; l'histoire ellemême, qui devait gagner à ces retranchements, y perd quelquefois beaucoup. Puissance regnative, par exemple, dans un des chapitres omis, nous trace un portrait de Louis XI qui, pour être peint de la main d'une dame allégorique, n'en est pas moins excellent: « Loys unziesme... se fist hayr des Princes de son sang, et se voulût gouverner par petiz compaignons, pquoy fut lousiours en doubte. Il vouloyt estre crainct plus que Roy qui futoncques, et il ny eut jamais Roy en france qui vesquit en plus grant craincte et suspection, en sorte que la moindre imagination quil eust prinse en la plus panure créature de son Royaulme luy eust donne vue telle craincte que pour la chasser de son esprit estoit

l'histoire : Jean Lemaire de Belges ne conçoit pas autrement ses Illustrations de Gaule. Cf. Marguerite d'Avtriche et Jehan Lemaire de Belges, Gh. VI, p. 158.

(1) Epistres morales et familières : Le motif et intention du Trauerseur. — Buclion, dans la notice sur Jean Bouchet, en tête de son édition du Panegyric écrit : « Je n'ai omis que les vers qui étaient détestables et formaient un véritable hors-d'œuvre. » Il a omis, outre les vers, beaucoup de passages en prose f° v ; f° vu et viii; i° xxxn-xxxvn ; f-' lvui-lxi ; î° xcicxxv ; fo CL ; î° cuii et cuni ; f° clxi ; f° clxvu-clxxu ; (° clxxi et

GLXXX.

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contrainct faire mourir ceste personne, ou la prendre a son seruice, et si mourut craintif de tout le monde (1). »

Jean Bouchet, dans son Panegyric, ne s'est donc pas contenté d^être historien : il a voulu se montrer poète ; cela ne lui suffit pas encore, il veut prouver qu'il est orateur. A l'exemple de Thucydide et de Tite-Live, il met dans la bouche de ses personnages des discours sans fin. Le père du Chevalier sans reproche adresse à son fils qui brûle d'aller h la cour du roi de France une longue homélie sur les dangers d'un pareil séjour; c'est par endroit un chef-d'œuvre de mauvais goiit. Louis de La Trémoille ne manque pas de haranguer ses troupes au matin de la bataille de Saint-Aubin, et son discours, composé selon toutes les règles des anciennes harangues grecques et latines, se divise en trois points : « le suis asseure, messieurs et frères darmes » que vous serez très animés à bien faire lorsque vous connaîtrez cf qlles gësnous voulôs côbatlre, pour qlle cause ceste armée est assemblée, et la fin de nostre entreprinse (2) ». Inutile de s'arrêter à l'inconvénient de ces pièces d'éloquence, — qui d'ailleurs ne sont pas toujours éloquentes, — composées à froid par l'auteur, dans le silence de son cabinet de travail ; il est un temps

(1) Le Panegyric..., (° cxni \o. Louis XI, dit ailleurs Jean Bouchet, (f°x v°) « ne ayme çsonnefors le temps quil en a affaire ». La même Puissance regnative (f° cxvi r°) décrit ainsi la manière dont s'habillaient Louis XI, Charles VIII et Louis XII : « Le Roy Loys unziesme de ce nom fut en petit extimedes aultres Roys voire des princes de son sang parce quil usoit de vestemens contraires a son auctorite et plus monstrans villite que noblesse. Aussi ne doit vng roy ou prince excéder par prodigalité, a ce que ceulx de sa court et de tout son Royaulme ne le suyuent comme il aduint du temps du Roy Charles huytiesme, que au moien de ce qu'il se acoustroit de nouueaux et amples vestements riches et sumptueux, tous ceulx de sa court voulurent ainsi faire, et consecutiuement après les nobles toutes aultres sortes gens, dont le Royaume fut fort empire pour le transport de lor et argent quon fasoit pour emploier en draps dor et de soye qu'on amenoit de pays extranges. En tout côvient garder le moien pour avoir la vertu de modestie comme fait très bien le roy Loys doziesme qui a présent est... » II y a dans les pages qui suivent de fort curieux détails sur la manière de faire la guerre, et sur les « maisons de plaisance a coulonnes de marbres ». Jean Meschinot a lui aussi son portrait de Louis XI : « Innocent feint tout fourré de malice... » Bibliothèfjue de r école des Charles, 1893, p. 292.

(2) Le Panegyric..., i° lxh r°.

pour parler à l'aise et développer ses idées, il est un temps pour se battre : Jean Bouchet, j'en suis intimement persuadé, ne fit jamais semblable réflexion ; il imitait Tite-Live et il croyait bien faire. Son livre, malgré tous ses défauts, demeure intéressant, et je ne crois pas exagérer en affirmant que nos liistoriens peuvent s'en servir en toute sécurité; il est très facile de voir, en effet, que l'auteur est bien informé. Sous le fatras mythologique et les amplifications de la rhétorique, on sent un narrateur sincère, ému souvent; on lui a reproché d'être trop favorable à son héros qu'il aime avec passion ; mais il suffit d'en être averti pour se tenir en garde contre quelques appréciations très faciles à corriger et qui ont pour excuse sa bonne foi (1).

Les Ajinales cC Aquitaine diffèrent complètement des livres dont nous venons de parler. C'est là un ouvrage purement historique ; le rhétoriqueur qui tenait si souvent la plume dans Lhistoire et cronicque de Clotaire et dans le Panegyric du Cheuallier sans reproche disparaît pour faire place à l'annaliste. Je ne voudrais pas affirmer que nous ne retrouvons pas ici ou là la manie moralisatrice de Jean Bouchet, mais l'auteur se propose avant tout de donner des faits, et il est fidèle en général à son dessein. D'ailleurs lui-même, dans son Prologue, trace nettement son but ; le lecteur voudra bien, pense-t-il, lui pardonner l'imperfection de son style ; il n'y a mis (( peine ne labeur, mais seulemët a la vérité de lhistoire, et a côcorder la deuersite des cronicqs q sont presque toutes corrôpues quant aux jours et années p lerreur et deffault des escripuais ou iprimeurs (2). » Il veut donc dans son livre arriver à la plus grande exactitude possible, et pour cela il ne négligera aucune recherche; s'il ne parvient pas à découvrir la vérité, ce ne sera ni faute de peine ni faute d'investigations. Voici le plan de son ouvrage tel qu'il l'a conçu.

« En la première partie verrons la description de toute la

(1) M. Félix Robiou a publié dans VUniversité catholique, 1842, t. XIV, p. 307-315, UQ article intéressaQt sur le Panegyric du Cheuallier sans reproche.

(2 Annales d'Aquitaine, Prologue, + IIII, édit. 1531.

l'annaliste 185

gaule Dacquitaine, Gomme elle fut conquise et possédée par les empereurs romains jusques au têps de valentinian et valens, Lorigine des Poicteuins, lantiqte de la cite de Poictiers, lorigine de lerreur arriano, La vie et miracles de monseigneur sainct hilaire autreffoiz euesque dudict Poictiers.

« En la seconde verrons le nombre des Roys Dacquitaine, et côme les visigotz la conquirent sur les romains, et les Francoys sur les visigotz ; Aussi comme aucuns roys de franco par pusilanimite la laissèrent posséder aux gascons et aultres, Et depuis fut côquise par Charles martel et tenue parles Frâcoys iusques a Charles le chaulue, vingt sixiesme Roy de France, et des faictz et gestes de ses prédécesseurs depuis Pharamond.

« En la tierce partie verrons comme le Royaulme de acquitaine fut supprime et mis en duché, et qui en ont este les ducz jusques au Roy sainct Loys, ensemble des faictz et gestes des Francoys et Angloys ot des guerres quilz eurêt ensemble pour ledictpays dacquitaine iusques au temps dudict Roy sainct Loys.

(' En la quarte et dernière partie (qui est aussi grande q toutes les trois aultres ensemble) verrons comme le Roy sainct Loys quatorziesme duc Dacquitaine supprima ladicte duché, et sépara la duché de Guyenne qu'il bailla aux Angloys des comtez de Tholose, Darmignac, de Pûictou et de Touraine, Combien de temps lesdictz Angloys ont tenu ladicte duché de Guienne et aussi ladicte comte de Poictou et de tous les faictz et gestes des Roys de France et Dangleterre iusques en lan mil cinq cens trente etung (4). »

Jusqu'à la fin de sa vie, Jean Bouchet compléta son livre, et l'édition de Jo57 qui parut au lendemain de sa mort avait été « reueue et corrigée par l'Autheur mesmes ». Les Annales d'Aquitaine ne présentent pour les dernières années qu'une suite de notes à peine reliées entre elles, prises au hasard des événements et que les imprimeurs ont reproduites sans y rien changer. Curieuses et souvent touchantes,

(1) Annales d'Aquitaine, +IIIl,édit. delo31. Dans la première édition, les derniers mots sont remplacés par ceux-ci : « Jusques en lan mil cinq cens et dix-neuf. »

186 JEAN BOUCUET

ces lignes, tombées de la main défaillante du Jean Bouchet, collectionnant encore des faits pour son livre à plus de quatre-vingts ans, nous émeuvent parfois profondément ; les derniers mots de l'ouvrage sont à la louange des rois de France qu'il a toujours soutenus — à tort parfois — contre tous leurs adversaires. « S'il (le roi de France) a défendu comme vicaire du sainct Empire les Allemagnes contre l'oppresse de l'Empereur, il a maintenant beaucoup meilleure cause, comme fils de défendre nostre sainct Père et auroit (otees toutes les autn^s iniures) cette cy seule asses dargument pour rompre la Tresve, mais les adversaires premiers parleurs praticques l'ont enfrainte (1). » Le livre se termine ainsi brusquement. Avec une bonhomie charmante, l'auteur, -qui, dans les premières éditions, avait montré plus de réserve, n'hésite pas dans la suite à mêler les simples événements de sa vie aux guerres et aux grandes actions qu'il raconte ; il s'est établi à la longue entre lui et ses lecteurs une véritable intimité qui lui permet de leur raconter ses petits bonheurs et ses petites tristesses; il n'avait pas donné, par exemple, la date de sa naissance dans les trois premières éditions, il se ravise par la suite, et ne manque pas de l'indiquer tout au long à l'année 1473. Il compose des quatrains pour permettre •de retenir plus facilement les grands faits de l'histoire, la bataille de Saint-Aubin ou celle de Guinegate, par exemple, mais il en fait aussi pour rappeler qu'en 1481, l'année de la mort de son père, « furent les vins si tres-vers quon nen pouuoit boire, et furent auec ce mal, treschers, car il en fut peu. Et pour la memoyre du temps, ien ay faict ces quatre petits vers :

(1) Annales d'Aquitaine, édition de 1537, î" 378 v". La trêve dont il s'agit est la trêve de Vaiiceiies, signée le o février loo6, et rompue au commencement de l'année suivante. Cette édition des Annales nous a permis d'établir que Jean Bouchet ne mourut pas avant>lao7 ; le texte tout entier de lui, puisque le titre porte que le livre a été revu et corrigé par l'auteur même, ne s'arrête, en effet, qu'au début de cette année. Tant qu'il eut un souffle de vie, le consciencieux annaliste voulut sans doute ajouter quelques lignes au récit qu'il avait commencé quarante ans auparavant, et sa mort a dû suivre de bien près le moment où la plume lui tomba des •mains.

L'an mil quatre cent quatre vingt Et vn, y eut famine en France, Force d'eaues, et tant peu de vin Que le peuple en fut en souiïrance (1).

Ce livre est donc, en môme temps qu'une narration historique des événements qui intéressent le royaume de France, et surtout l'Aquitaine, une espèce de journal intime oi^i l'auteur consigne ses anniversaires de famille et les mille et un détails qui peuvent intéresser la vie d'un bon bourgeois du xvi" siècle. Par les faits très précis et très particuliers qui y sont rapportés, il devient un ouvrage de grande importance et d'une utilité incontestable pour tout ce qui concerne le Poitou ; aussi les auteurs qui ont écrit sur cette province ne se sont-ils pas fa4t faute d'y puiser : notre vieil annaliste leur a rendu les plus signalés services. Tous se plaisent à le reconnaître, et M. l'abbé Auber, dans son Étude sur les historiens du Poitou, porte sur lui un jugement peut-être un peu bienveillant, juste néanmoins : « Tel est Bouchet, tel est l'homme sans lequel il n'est plus possible de connaître ni d'écrire l'histoire du Poitou. Guide bien plus sûr qu'on ne s'est accoutumé à le croire, narrateur fidèle, honnête et vrai; trompé quelquefois par des erreurs en crédit ou des opinions intéressées dont les fauteurs avaient feint de cacher les origines menteuses : légendaire plein de charme aulant que de bonhomie et de naturel, aimant l'Eglise et sa patrie, et racontant leur gloire avec une verve chrétienne et un entraînement patriotique ; si son ouvrage, comme il le raconte lui-même (2), est le fruit d'un vœu qu'il fit étant malade, d'écrire les faits et gestes de saint Hilaire, dont, en effet, il parle beaucoup et très bien, nous pouvons dire : A quelque chose malheur est bon, et pour moi je ne doute pas que les Annales annotées par un esprit habile et impartial ne fussent

(1) Annales d'Aquitaine, p. 286.

(2) « En escriuant la cronique d'Aquitaine, i'ay vne particulière afîecliô déparier des âtiquitez de Poictiers... et escrire les faicls et gestes de S. Hilaire... en accomplissant le veu et promesse que iay depuis longtêps faict a Dieu et a ce Sainct... Annales d'Aquitaine, p. 4 ; cf. p. 21 et p. 47.

encore l'un des meilleurs livres et des plus attachants qu'on put emprunter aux auteurs de la Renaissance (1). »

Les Ajinales d' Aquitaine obtinrent beaucoup de succès. Je ne veux pas transcrire ici les éloges dithyrambiques de Quentin qui vraiment dépassent toute mesure, ni les distiques éloquents de Nicolas Petit, que tous les éditeurs ont eu grand soin de reproduire, — ils ont pourtant disparu de l'édition de 1644. — je rappellerai simplement que Timprimeur Abraham Monin (2), près d'un siècle après la mort de Jean Bouchet, faisait remarquer que « TEminent cardinal Baronius en ses Annales, et le sieur Dupleix en son Histoire générale de France citent fort souuent » le livre de notre annaliste. L'ouvrage eut même, du vivant de l'auteur, un genre de succès dont Jean Bouchet se montra fort irrité.

(1) Auber, Elude sur les historiens du Poitou, p. 86 sqq. Cf. Ouvré, Mémoires des Antiquaires de rOuest, 18o7, p. 47 sqq. Sur Jean Bouchet liistorien on peut encore consulter : Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1836, p. 40 ; 1843, p. 160, 163. Opéra Sancli Hilarii, édition Migne, t. I, col. 12o, 180, 191 (note), 195 (note) ; le XLIIP volume des Mémoires de r Académie des Inscriptions, p. 423; Montaigne (Essais, liv. I, cti. xxvi), a sur lui un mot sévère, ce qui ne l'empêche pas de se servir des Annales 1. I, ch. xxxui ; Joly : Benoît de Sainte-More, p. 382 sqq. ; Jean Besly : Histoire des comtes du Poictou et ducs de Guienne, Avant-propos IL Voici l'appréciation de G. Colletet, Ms. N. A. F. 3073 : « Je ne dirai rien ici davantage de son histoire d'Aquitaine imprimée à Paris dès l'an 1337, sinon que l'approbation générale qu'elle a reçue de son siècle et du nôtre même l'a fait réimprimer depuis peu de temps à Poitiers pour le contentement d'une infinité de curieux qui, depuis tant d'années, en recherchaient vainement quelques exemplaires, et par ce moyen ce trésor si rare s'est nouvellement répandu par le monde pour la gloire de l'auteur et l'utilité publique; » p. 90 r° et v°..., et ailleurs, p. 91 vo : « Presque tous nos historiens qui ont parlé des ducs d'Aquitaine et des choses concernantes (sic) la province de Poitou ont allégué son témoignage qui passe pour une vérité infaillible...» — « Les matières « des Annales » sont aussi véritables et exactement recherchées dans les antiques archives que le style en est naïf voir même qu'il en est clair et fleuri pour le lems ; » p. 83 v°. François Pitou disait : « L'histoire d'Aquitaine de Bouchet est bonne, » Pithoeana, p. 3, dans les Eloges des hommes savans tirez de l'histoire de M. de Thou, par Antoine Tessier, Leyde 1713, à la fin du t. I. — Les Bollandistes empruntent plusieurs détails de la vie de saint Hilaire aux Annales d'Aquitaine. Acta Sanctorum..., editio novissima, Parisiis apud Victor Palmé, t. II, p. 64-83.

(2) Annales d'Aquitaine, éd. de 1644 ; Epistre à haut et puissant seigneur Messire François duc de la Roche foucault.

l'annaliste 189

Deux éditeurs parisiens, Richard du Hamel (1537) et Ambroise Girault (1540), reproduisirent le texte des A?maies dWqidtaine, et y ajoutèrent quelques pa^cs pour mettre au courant la troisième édition qui s'arrêtait en 153G. Inde irae. Jean Bouchet se fâcha tout rouge, mais il ne les cita pas en justice comme il avait fait pour Yérard ; il se contenta d'écrire dans l'édition de 1545: « Au commancement de l'an mil cinq cent trente cinq, les présentes Annales d'Aquitaine furent imprimées a Poictiers pour la troysicsme foys. Depuis et l'an mil cinq cents quarante, aultre imprimeur que le mien, les a imprimées a Paris pour la quatriesme fois ; et continue mon histoire sans moy, iusques audict an mil cinq cents quarante en mon nom : qui est crime de faulx, me supposant contre vérité ce qu'ils ont continue estre de mon ouurage, combien que ce soyent choses triuiales et non sentans l'histoire (1). » Certains écrivains se montrèrent encore moins délicats que les éditeurs de Paris, et copièrent textuellement les Annales d' Aquitaine sans en avertir leurs lecteurs. Denis Sauvage, continuateur des Chroniques et Aîinales de Nicole Gilles, ne se gêne pas avec notre auteur, et prend tranquillement chez lui la plus grande partie de son récit des règnes de Charles VIII et Louis XII; il supprime les faits particuliers à l'Aquitaine et au Poitou, et ajoute certains détails que Jean Bouchet avait omis ; il en va de même la plupart du temps pour le règne de François I", la transcription n'est pourtant pas aussi régulière (2).

(1) Les Annales d'Aquitaine, édition de 154S. On trouvera dans la bibliographie des œuvres de Jean Bouchet tous les détails relatifs à ces différentes éditions.

(2) Les I Annales et croniques de France, \ depuis ladestructionde Troyes jusques I au fêps du Roy Louis onzième, jadis com- \ posées par feu maistre Nicole Gilles \ en son vivant secrétaire et Indi- \ ciaire du Uoy, et Contreroi- I leur de son Trésor. \ Imprimées nouvellement sur la correction du Segneur Denis Sau- | vage de l'ontenailles en Brie, et additionnées, selon les moder- | nés Historiens, jusques à cestan Mil cinq cens cinquante trois. A Paris. Pour Vincent Sertenas. — La mention additionnées selon les modernes historiens se transforme avec l'édition de 1566 ; elle disparait en 1573 ; c'est pourtant toujours le texte des Annales d'Aquitaine, servUement copié, qui fait tout le fonds du récit pour les parties dont j'ai parlé. Denis Sauvage semble avoir été coutumier du fait ; l'abbé Legendre

190 JEAN BOUCUET

Dans une lettre au Révérend Père en Dieu et très honoré seigneur Frère Antoine Ardillon, abbé de Fontaine-le-Comte, Jean Bouchet raconte comment il eut l'idée d'écrire l'histoire d'Aquitaine. Réfléchissant un jour sur les hauts faits des Hébreux, des Grecs, des Romains et des Français, il eut une vision. Il était au milieu du grand jardin de France oii prenaient leurs ébats cinquante-sept rois,

Dont le dernier de élégante stature Beau sage et fort oultre lart de nature Passoit le temps soulz lauriers grans et vers

de fueilles tous couuers

En grant liesse avec dames moult belles Mieulx ressemblans roynes que damoyselles.

Ces dames sont la Foi, la Justice, la Tempérance et les autres vertus. Ce noble jardin se divise en trois « pastiz » ; l'un appartient à dame belgiqiie, l'autre à dame celte et le troisième à dame acquitaniqiie. Beaucoup d'écrivains ont raconté les gloires des deux premières dames et de leurs royaumes, celui d'Aquitaine est encore inconnu et sa noble souveraine s'en lamente. Elle s'adresse aux « orateurs » présents, et les supplie de mettre la main à l'œuvre ; le travail en vaut la peine. Mais tous ont leur excuse ; leur temps est pris, ou bien ils n'osent pas se charger d'un tel labeur. Madame Aquitaine avise alors Jean Bouchet, lui montre qu'elle connaît tous ses talents « en rithme et prose », et que lui du moins ne peut se dérober à sa demande. 11 allègue « son groz style, son vulgaire parler ». Mais au fond il serait ravi qu'on lui forçât la main. Mercure descend justement du ciel à cette intention. Jean Bouchet qui le reconnaît tout de suite le salue, « comme on doit faire vng maistre ». Le dieu lui rappelle tous ses bienfaits passés et lui intime l'ordre d'écrire l'histoire

{Histoire de France, t. Vf, p. 66) affirme qu'il avait traité Froissart.et Monstrelet avec le même sans-gène que Jean Bouchet. M. Dugasl-Matifeux prétend que les Grandes Annales ou cronicques parlans tant de Bretagne..., par Alain Bouchard, deviennent après 1488 une copie du livre de Bouchet. J'ai voulu vérifier le fait dans l'édition de lo41, s. 1. in-f°, je n'ai rien trouvé qui justifiât cette affirmation. Cf. Revue des procinces de l'Ouest, 1855. Une fête à Nantes au xwr siècle.

l'annaliste 191

de l'Aquitaine ; s'il n'a pas de plume pour remplir une pareille tâche, qu'il en choisisse une,

Alors soudain ses belles deslya, Disant or voy quelles plumes y a, Et celle la qui pour toy sera bonne Desapresent ie te loctroie et donne.

Notre auteur est fort embarrassé ; quelle plume choisir au milieu de toutes celles qui tremblent sur les épaules du dieu? Il y avait là des plumes des « hebroeux, des grecs, des latins semblans argent » ; il y avait là des plumes « des gaules et des francoys aussi droictes que gaules », plumes

Pour trésoriers, receueurs, secrétaires, Pour procureurs, pour greffiers et notaires,

mais on ne voyait que peu de plumes ayant appartenu aux « rhetoriciens et aux historiens », aussi le malheureux qui devait choisir se montrait-il fort perplexe. Enfin il se décide pourtant et à son gré tombe bien. Sur-le-champ il taille la plume que le dieu lui avait abandonnée pour écrire

En groz langage et non pascurial (1).

Ses Annales, le mot est bien choisi, ne sont qu'une simple nomenclature d'événements rangés d'après l'ordre chronologique. Après avoir parlé des Turcs et du cardinal de La Balue, il nous entretient de la mort de son père, de la rigueur de l'hiver et du prix du vin, réunissant dans le même alinéa des choses si diverses, par la seule raison qu'elles se rapportent à la même année 1480 (2). Jean Bouchet, on le voit assez, est donc un annaliste et non pas un historien ; son ouvrage plaît par la simplicité et le naturel : le bon sens et

(1) Annales d'Aquitaine, édit. de 1331, au début. — C'est aussi Mercure qui pousse Jean Lemaire à écrire ses Illustrations.

(2j En réalité, les événements dont parie Jean Bouchet eurent lieu les uns en 1480, les autres en 1481. Annales d'Aquitaine, édit. de 1531, i° cxxix r".

192 JEAN BOICUET

la bonhomie de l'auteur nous intéressent et nous font parfois sourire. Tous ceux qui le fréquentent assidûment gardent de lui un souvenir aimable ; le souvenir très doux que l'on conserve d'une longue conversation avec un vieux paysan à l'esprit droit qui a beaucoup vu, beaucoup retenu et qui aime la terre fécondée par son travail (1).

Il est un peu crédule sans doute, et tout disposé à croire les belles légendes, charmes des longues veillées d'hiver; mais il n'ignore pas pourtant les devoirs de son métier d'historien, et jamais il ne s'y dérobe. C'est un chercheur, à l'affût de toutes les occasions de découvrir un nouveau document; s'il apprend que dans un monastère des environs de Poitiers il existe une charte qu'il n'a pas encore déchiffrée, il y court aussitôt, sans craindre son temps ni sa peine ; toutes les fatigues sont oubliées, semble-t-il, quand il peut mettre à la fin d'un récit cette formule qui revient si souvent sous sa plume : « Côme iay veu par aucunes pancartes, d Pendant son séjour à Paris il avait longuement visité la librairie de Saint-Denis, et il avait pris des notes sur différentes chroniques (2) ; fixé à Poitiers, il continue ses investigations. Il consulte un vieil hymnaire de Luçon (p. 17), le légendaire de l'abbaye de Saint-Michel en l'IIerm, u c'est-à-dire en l'hermitage » (p. 19), la librairie de Noaillé (p. 83), celles de Montierneuf (p. 120), de Saint-Benoît de Quinçay (p. 122), du prieuré de Sainte-Gemme p. 122), des Blancs-Manteaux de Paris (p. 135). Geoffroy d'Estissac lui montre les chartes curieuses de son abbaye de Maillezais (p. 153), il connaît les archives de Saint-Gyprien (p. 124), il a relevé les listes des soldats et des chevaliers tués à la bataille de Poitiers et dont les corps sont enterrés au couvent des Frères-Mineurs et en l'église des Frères-Prècheurs p. 202 et 204) ; le monastère de Sainte-Croix de Poitiers, les abbayes de Ligugé, de Fontainele-Comte et d'Angle n'ont plus de secret pour lui. non plus que le « thresor de la ville de Poictiers » (p. 156) (3j. Il

(1) Cf. Ouvré, Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1857, p. 47.

(2) Avnales d'Aquitaine, p. 9.

(3) Jean Bouchet était plus heureux que nous ; les archives de la sénéchaussée de Poitiers, antérieures à la création du présidial 1351),

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n'était pas toujours facile de déchitîrer ces vieux parchemins ; les feuillets rongés par les mites ne donnaient parfois qu'un texte tronqué, l'écriture avait vieilli : « Paginas... lectusaepe difficiles [scio), dit éloquemment Quentin, exesa iam tineis ))icmbrana, vel literis exolescoitibus (1) » ;il fallait donc beaucoup de temps et de travail pour parvenir à lire ce qu'ils contenaient. Jean Bouchet paraissait infatigable ; quand on ne le trouvait pas dans les bibliothèques si riches des abbayes, il parcourait les champs du Poitou, fouillant les ruines antiques pour y chercher des morceaux de marbre ou de pierre travaillée, débris éloquents auxquels il tâchait d'arracher leur secret (2).

Ces témoins d'un autre âge ne lui suffisent pas; il s'efforce do se mettre au courant de toutes les traditions locales, auxquelles il accorde une grande créance, car « souuent aduient que telles choses qui se continuent par commune renommée sont plus véritables que celles qu'on Irouue par escrit : parce que le papier ou parchemin souffrent tout: et les choses qu'on sçait par commune renommée, est à présumer que si elles n'estoient véritables, la renommée n'en seroit si longue » (3). A propos de l'emplacement du vieux Poitiers, question qui agite encore de temps en temps les Antiquaires de l'Ouest, il se fait un devoir de consulter les laboureurs des environs de Ghâtellerault, puisqu'il n'y a aucun document sur la question ; ils répondent qu'autour de l'endroit appelé « le vieil Poitiers... on trouve soubs terre, quand on y bêche, les vestiges et restes de grands murailles, iusques près et joignant la rivière du Clan, qui demonstre qu'autres-fois y a eu de grands et somptueux

n'existent plus, il en est de même de celles de cette cour avant la fin du xvie siècle ; les unes et les autres ont été anéanties par un incendie du Palais de Justice de Poitiers pendant les troubles de la Ligue. Archives de la Vienne, t. I, p. CLir.

(1) Annales (T Aquitaine i ■pièces préliminaires.

(2) Veterum monumenta, scalptos lapides, ruderata etinmnum marmora omnia (hercule) in liisloria (non médiocre fidei et diligentiae argumentuniisedula manu reuoluit... Ibid.

\'i) Annales d'Aquitaine, \>. 42. I.e raisonnement, sans être tout à fait concluant, a sa valeur.

194 JEAN BOUCllET

édifices » (1). Mais est-ce le vieux Poitiers? Jean Bouchot serait porté à croire que oui ; aujourd'hui on pense généralement que non.

Recherches de manuscrits dans les bibliothèques, recherches des traditions orales, nous n'avons là encore qu'une partie du travail préparatoire à la composition des Annales d'Aquitaine. Jean Bouchet a lu, en outre, et consulté une grande partie des ouvrages composés sur les différentes questions dont il s'occupe; elle est longue la liste dos livres qu'il a ainsi dépouillés et auxquels il renvoie ses lecteurs; j'ai compté plus de quarante noms : Eusèbe, saint Jérôme, Grégoire de Tours, Vincent de Beauvais, Bérose et Trithôme, Jean Charretier, Robert Gaguin, Nicole Gilles ; il connaît et il aime Froissart etCommines; il cite les Gra?ides Chroniques de Saint-Denis^ la Chronique de Bretagne^ il n'ignore pas la Chronique de Tiirpin, d'où il tire une belle page peu historique, hélas! sur la mort de Roland; nos vieux romans du moyen âge ne sont pas pour lui des étrangers, il a parcouru le Roman de Mélusine^ celui de Lancelot du Lac et d'Ogier le Danois; enfin les noms des anciens, Hérodote, Virgile, Pline, César, reviennent souvent dans ses pages (2). Il avait donc

(1] Ann. dWq., p. 12.

(2) Voici, à peu près dans l'ordre où ils paraissent dans son livre, les noms des principaux auteurs qu'il cite. Robert Gaguin (Compendium Roberti Gaguinis ordinis sanctissimae Trinitatis Generalis Ministri, super Francoruiii gestis... Parisiis, i497, in-4o) ; Jean Lemaire {Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troyes, Paris, 1512) ; Raymond Marlian [Index nominum urbium et populorum qui in Commentariis C. Jul. Caesaris habentur .. Parisiis, Viart, 1522, in-4°) ; Justin (/?i Trogi Fompei historias... MGGGCLXX) ; Isidore eu ses Etymologies {Isidori junioris Etymologiarum libriXX... 1472); Hérodote {Herodoti halicarnassei patris historiae traductio... per Laurentem Yallensem,Venetiis,MCCGCLXXIIII) ; Pomponius Mêla {Cosmographia , Mediolaui, 1471) ; Joannes Momuneteusis, il veut dire Galfridus Monemutensis (Geffrey de Monmouth) [Britaniae utriusque regù et principû origo... Parisiis, MDVIII) ; Bartholomeus Anglicus en son Propriétaire (Glanvilla Anglicus Bartholomaeus) Incipit prohemium de proprietatib' rerum, 1480) ; Ptolémée (Cosmographia, Vicentiae, MGGGGLXX) ; les Gommentaires de Gésar ; VHistoire naturelle de Pline l'Ancien ; fauteur qu'on appelle Bérose [Berosius balylonicus de his quae praecesserunt inundationem terrarum... Parisiis, 1510 ; la Grande Merdes Historiens, il désigne probablement par là la Mer des histoires et cronicques de France, Paris, 1488 ; Eusèbe {Chronicon a S. Hieronymo

l'annaliste lOo

travaillé et beaucoup avant de commencer à rédiger ses Annales d'Aquitaine^ qu'il corrigea d'ailleurs toute sa vie (1). Mais ce n'est pas assez pour l'historien de savoir, il faut juger les faits accumulés pendant de longues années de labeur, et les soumettre aux lois de la critique: il faut, à travers les récils souvent contradictoires, chercher la vérité, et par un travail nouveau aussi long et plus difficile que le premier, quand on l'a trouvée, la mettre en pleine évidence. Jean Bouchot connaît peu les lentes réflexions et les tâtonnements presque infinis par oii il faut passer, chemin si rude parfois de la ccrlilude historique. C'est un naïf toujours porté à croire d'instinct ce qu'on lui dit; il pense que tous les hommes sont d'une aussi entière bonne foi que lui ; il ne lui

latine versum et continuât iim. Mediolani, vers 147.^) ; la Chronique Anthonine (S. Antonini chronicon... Iq xNuremberga civitate. anno 1484) ; Blondus (Blondus Flavius : Italiae illustmtne libri VIII, MCGCCLXXIV) ; Hugo Floriacensis [Chronicon^ nunc primuni in liicem datumac illustratum... 1638) ; c'est la première édition indiquée par Brunet ; S. Fortunat qu'il appelle encore S. Fortune {Vita Sanctae Radegundis) ; Vincent de Beauvais (Vincentius bellovacensis, spéculum quadruplex naturale, doctrinale, morale, lustoriale... Argentinae, 1473 ; une traduction en français, chez A. Vérard, 149o) ; Platine (Platinae historici liber... 1479), une traduction française chez (ialliot du Pré, lol9 ; Hildebert, évèque du Mans, c'est le même qui plus tard devint archevêque de Tours, et est plus connu sous ce dernier titre {Vita Sanctae Radegundis) ; Jacobus de Voragine {Aurea legenda vers 1470 ; Legenda sanctorum, MCCCCLXXIin ; Chroniques àe yiari'm [La chronique martiniane de tous les papes... Paris, vers lo03|; Chroniques de Bernardi Guidonis {Flores chronicorum sive Annales Pontificum) ; Sulpice Sévère [Sacrae historiae a mundi exordio, Milan, 1480, Venise, 150:2; ; Grégoire de Tours (B. Greg. Tiivonemh, Historiarum praecipue gallicarum libri X. Paris, \h{% ; Trithemius, j'ai donné ailleurs le litre de son ouvrage ; Grandes Chroniques de Saint-Denis ; Chroniques d'Anonii monachi {Aimonii monachi... libri quinque de gestis Francorum, Paris, 1514) ; Chroniques de Sig^bert (Chronicon Sigiberti Gemblacensis monachi, Anlverpiae, apud Yerdusen, 1608, Paris, loJ3) ; Chronique de Turpin {la Chronique ou histoire faite par le Révérend Père en Dieu

Turpin Traduite du latin en francois par Robert Gaguin, par ordre

du Roy Cfiarles VIII... Paris, en lettres gothiques, in-4°.)

(1) Nos historiens, au début du xvi^ siècle, avaient plus que nous ne le pensons sans doute le souci de l'exactitude et le scrupule de se renseigner aussi bien que possible. Jean Lemaire nous dit, dans une de ses lettres, que, chargé par Anne de Bretagne d'écrire l'histoire de son duché, il se mit à parcourir le pays en tous sens pour y « compiler les croniques ». Fr. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 155.

196 JEAN BOUCDET

viendra guère à l'esprit qu'un écrivain affirme jamais une ciiose dont il n'a pas la certitude ; il ne discute guère un témoignage que lorsque ce témoignage est infirmé par un autre: dès lors Trittième et Amiens de Viterbe deviennent pour lui des témoins irrécusables quand personne ne les contredit. Ses préférences d'ailleurs, comme celles de la plupart des hommes de son âge, vont aux récits merveilleux, aux légendes où parlent et agissent les géants extraordinaires qui ont « douze couldees de grandeur, des bras de quatre couldees de longueur, des cuisses autant et gros à l'auenant, la face d'une couldee, » et qui, d'un tour de main, empoignent quelque hardi chevalier, le mettent sous leur aisselle, et l'emportent, <( comme on feroit vn poulet » (1). Voilà qui fait pâmer d'aise le lecteur, et qui charme l'imagination. Si « maistre Robert Gaguin » attaque ce récit de l'archevêque Turpin et le prend pour fable et mensonge, on lui répond vertement, avec Antonius Sabellicus en ses Eneades^ qu'il ne faut point démentir un auteur, archevêque de Reims en outre saint homme, et qui de plus assistait à l'expédition ; comment dès lors récuser son témoignage? Il est plus juste de refuser créance à ceux qui écrivent « cinq cens ans après que les choses ont este faictes (2) ». Voilà pourquoi nous assistons à la lutte du géant Ferragus avec le preux

(1) Annales d'Aquitaine, p. 95. Cf. Fr. Thibaut : Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire, p. 185.

(2) Annales d'Aquitaine, p. 93. Jean Bouchet ne recule pas devant les étymologies les plus invraisemblables. P/cfari, vient de picta r/5, voici comment :les Scythes, ancêtres des Poitevins, se nommaient P/c/i; or. ils étaient doués d'une très grande force {vis), on réunit les deux mots en un seul, ce qui donne Pi'c/arî. Si l'on veut réfléchir, en outre, que les Scythes étaient très cruels, « et sembloit qu'ils eussent les visages paints de rouge à cause du sang des hommes qu'ils beuuoient <> (p. 8i, on verra mieux combien rétyraologie donnée est indiscutable. — Rabelais parle aussi des « Poictevins rouges », liv. IV, ch. ix, t. II, p. 76. — Lorsque Charles VIII passa par Poitiers au mois de février 1487, le maire et les bourgeois, après lui avoir présenté leurs hommages, lui offrirent " une pièce d'orfèvrerie représentant un épervier en or, peint en azur, portant une fleur de lis sur son cœur, symbole un peu enfantin de la ville de Poitiers, picta avis ». li faut le reconnaître, nos ancêtres ne manquaient pas d'imagination. Paysages et monumenls du Poitou, Poitiers, p. 55.

l'annaliste 197

Roland ; voilà pourquoi nous pleurons avec Charlemagne sur le héros mort dans la vallée de Roncevaux :

Tu as monté en l'éternel palais

Hardy Roland, la fleur des gentils hommes:

Et en ces lieux mondains, tristes, et laids,

Nous as laissez chargez de griefs sommes.

Le bien gaigna, lequel attendans sommes

Le dernier iour du ioly mois de May

A Ronceuaux, l'an huict cens, niaugré moy (1).

Il manque au brave Jean Bouchet un léger grain de scepticisme, ou, si le mot parait irrévérencieux, cette froide raison qui ne s'enthousiasme qu'à bon escient et qui dans son enthousiasme conserve encore une pleine maîtrise sur ellemême.

Non pas que notre auteur soit incapable de discuter un fait ou une appréciation ; ce qu'il disait à l'instant de Robert Gaguin le prouve déjà, et dès la seconde page des Annales d'Aquitaine il émet sur la valeur du témoignage de Bérose un doute fort légitime. Il serait tout prêt à croire les dires de l'auteur balylonien, si Ton prouvait que ce Bérose est l'écrivain dont Pline fait mention, mais rienne le démontre. Dèslors, pris entre les affirmations d'Amicus de Yiterbe et celles de certains historiens qui rejettent son autorité, il ne sait à quoi se résoudre ; son opinion reste flottante, mais en pratique il agit comme s'il croyait à ces récits merveilleux : il imite Jean Lemaire (2). Il n'a pas assez de fermeté d'esprit pour prendre un parti et s'y tenir; c'est chez lui une faiblesse morale, faiblesse de l'historien comme elle a dû être faiblesse de l'homme ; il manque de décision, et parfois sa volonté hésite

(1) Annales d'Aquitaine, p. 96.

(2) Cette velléité de critique reparaît souvent p. 40,41, 42, 47, 73, 81. — Les grans croniques de France qui sont en langage vulgaire et toutes corrompues, —93, 98, lOo, 117, 1.36, 20o, 265, 278, etc. Voici son appréciation de quelques chansons de gestes : « Il y a plusieurs autres choses escriptes de Charlemagne au liure qu'on nomme F'ierabas ; au liure de Regnauld de Montauban, en celuy d'Oger le Dannois, et en celuy de Huon de Bordeaux, qui sont choses songées, et faictesà plaisir pour le passetemps des gentils-hommes, et aucunes fois leur donner cœur et courage de suiure les armes et d'entendre à l'art militaire. wAjîu. d'Aquitaine, p. 98.

au point de lui faire omettre un récit parce qu'il pourrait froisser quelques-uns de ses lecteurs. 11 raconte les joutes brillantes applaudies à Paris lors de l'entrée de la princesse Eléonore, sœur de Charles-Quint et deuxième femme de François I" ; comme il arrive dans ces sortes de combats, les avis étaient partagés sur le vainqueur; les uns acclamaient un chevalier, les autres un autre. Jean Bouchet, qui sait parfaitement à quoi s'en tenir et qui a reçu par écrit « l'opinion d'aucuns cler-voyans lesquels y assistèrent », n'ose pourtant exprimer l'avis de ces correspondants bien informés, «de peur de mentir et desplaire aux mieux faisans (1) ». 11 faut lire entre les lignes pour avoir toute la pensée de l'auteur : ses éloges de Charles et de Louis II de La Trémoille lui avaient créé mille difficultés, on lui reprochait et on lui reprocha encore longtemps dans la suite (2), de montrer trop de complaisance pour les seigneurs avec lesquels il était en rapports d'amitié ; or, malgré une certaine indépendance des qu'endira-t-on, et une certaine bravoure en vers qui semble faire fi de l'opinion publique,

Mais de cela clier seigneur ne me chaiilt le scay comme eux s'il y a du deffault(l),

Jean Bouchet n'aimait pas qu'on glosât sur ses œuvres, il croit donc utile de cacher la vérité qui peut déplaire ; le bonhomme est un peu politique, tant pis si la vérité doit en souffrir. Mais je crains bien en appuyant d'exagérer un défaut qui existe sans doute, mais que l'on remarque à peine, et qui a vraiment peu nui à la liberté critique de l'historien. Elle a été beaucoup plus gênée par un sentiment sur lequel il nous faut insister, et qui d'ailleurs fait honneur à notre écrivain.

Ce vieux procureur poitevin est un grand patriote qui aime avec passion son beau pays de France. Quand il en

(1) Annales d'Aquitaine, p. 466.

(2) Ouvré, Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, I8ô7, p. 48; Epistres familières XL, XLI, LXXIII.

(3)jE;/». fam. XLI, f° 32 b.

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parle, il devient presque éloquent : « Encores qu'il y ait plusieurs autres païs riches de Pierreries, Espiceries, et autres choses singulières : toulcs-fois pour la commune vie des hommes, ny a Royaume plus opulanl, ny où les gens soient plus humainement etneltement traictez qu'en France, soit de pain, vins exquis, chairs, poissons, volatures, venaisons, et autres viandes, fruicts diuers, linge, logis et parures de maisons, courtoisie, gracieuseté, mommeries, ieux et passe-temps. » Et dans celte contrée ainsi comblée des biens de la nature, où le corps vit à l'aise et heureux, l'âme s'épanouit dans la liberté : « France est si franche, si libre, que ceux des nations estranges, y passent et repassent eu seureté, librement, sans estre visitez, molestez, etsans leur demander de quel païs ils sont, laquelle liberté on ne garde aux François passans par autres seigneuries (1). » Son amour du sol natal rejaillit sur le prince qui en a la garde et la défense ; « si les Histoires ne me decoiuent, n'y a Roy ne Prince en la Chrestienté, quel qu'il soit, plus heureux que le Roy de France (2) ». Il est le successeur de ceux qui ont toujours défendu l'Eglise militante, ses sujets lui obéissent, l'aiment

(1) Annales d'Aquitaine p. 465.

Voici sur le même sujet la première strophe d'une ballade d'Eustache Descliamps :

0 doulz païs, terre très honorable.

Ou chascuns a ce qu'il veut demander Pour son argent et a prix raisonnable Chair, pain et vin, poisson d'yaux et de mer, Chambre à part soy, feu, dormir. reposer, Liz, oreillers, blans draps, flairans la graine, Et pour chevaulx, foing, litières et avoine, Estre servis et par bonne ordennance Et en surete de ce qu'on porte et mangue : Tel païs n'est qu'en royaume de France. Œuvres inédites d'Eustache Deschamps, 1. 1, p. 194, Paris, 1849.

Ronsard dira bientôt s'adressant à la France :

Je te salue, o terre plantureuse, Heureuse en peuple, et en princes heureuse, Moi ton poète, ayant premier osé Avoir ton los en rimes composé.

Œuvres, t. 'V, p. 289. Cf. Lenient, la Poésie patriotique en

France, t. 1, p. 131.

(2) Annales d'Aquitaine, p. 465.

elle révèrent, et il obtient d'eux tout ce qu'il désire « libéralement et seigneuriallement ». Le Roi, pour Jean Bouchet, est certainement plus qu'un homme, au moins un homme difïérent des autres, il n'admet guère qu'il puisse se tromper ; et, malgré la vivacité de ses sentiments chrétiens, quand il lui faut choisir entre Charles VIII, Louis XII, François I" et Alexandre VI, Jules II ou Léon X, il n'hésite jamais, le Pape peut avoir tort, pas le roi de France. Jules II, par exemple, devrait-il ainsi porter « harnois, en lieudechappe ;>; vendre les grâces et les pardons, conspirer contre les princes français pour les chasser des territoires italiens qu'ils ont justement conquis ; tandis que Louis XII se montre plein de douceur, d'humilité, et ne rêve que paix et concorde ?

Las fault il veoir la chaire de sainct Pierre Taincte de sang ? quel horrible tonnerre, 0 quelle éclipse et scandale en l'église (1).

Cette disposition d'esprit, sans nuire à sa bonne foi, aveugle Jean Bouchet, l'empêche de voir les fautes commises par nos rois, et lui fait tout juger de son point de vue honorable, mais étroit de Français. Un personnage est apprécié d'après ses sentiments pour la France. « Jules II au commancement se monstra bon François (2) ; » Léon X « se monstra au commancement asses bon François, mais non a la fin (3). » Madame Marguerite de Flandres « estoit une bonne Princesse qui auoit tousiours bon vouloir au Roy de France, son parent (4). » Les rois de France peuvent agira leur guise, ils auront toujours bien fait, et leurs actes seront toujours justifiables. Inutile d'accumuler les exemples. Dans les dernières lignes tombées de sa plume plus qu'octo-

(1) Ep.fam. I, f°6c.

(2) Annales d'Aquitaine,^. ^'i{). Quand la lutte contre Louis XII commence, le pape devient un a homme de grande vindication, et plus martial que diuin », p. 336.

(3) Annales d'Aquitaine, p. 337

(4) Ibid. p. 463. 11 s'agit ici de Marguerite d'Autriche, tante de Charles-Quint, qui n'avait guère de sympathie pour la France. Cf. Fr. Thibaut : Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 15, 23, 24.

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génaire, Jean Bouchet s'efforce de prouver que la trêve de Vaucelles n'a pas été rompue par Henri II, mais par ses adversaires, alors que le contraire est évident (1).

La naïveté de l'auteur et la faiblesse de sa critique obscurcie encore par un amour, que l'on comprend si bien et que l'on voudrait approuver toujours pour la France et pour ses rois, nuisent donc beaucoup à l'autorité des Annales d Aquitaine^ malgré toutes les recherches que suppose un pareil travail. Est-ce dès lors un livre inutile, un pesant fardeau dont en vain on se chargerait les mains ? L'affirmation serait bien téméraire après les témoignages que nous avons cités plus haut ; dès lors il faut voir quel en est le mérite.

Le mérite des Annales dWqidtaine, il est d'abord dans cet amas de documents rassemblés au prix de tant d'efforts et de patientes recherches, mine inépuisable exploitée si largement par tous ceux qu'intéresse l'histoire du Poitou : il y a là un travail unique et impossible à refaire aujourd'hui, beaucoup de pièces originales ayant disparu. Je sais bien que la science critique fort discutable de Jean Bouchet ne peut donner à ses affirmations une autorité qu'elle n'a pas ; mais tous les écrivains reconnaissent son entière sincérité. Quand il dit j'ai vu telle pièce, telle « pancarte », il l'a vue ; aux auteurs modernes dont les sources d'informations sont bien autrement abondantes que celle de notre annaliste de contrôler et de discuter la valeur du document. Ils n'y manquent pas, et s'ils le rejettent souvent, ils ont aussi, dans leurs longues investigations, d'agréables surprises tout à l'avantage des Annales d'Aquitaine (2). Il reste vrai que pour les faits qui

(i) Lavisse et Rambaud : Histoire générale, t. IV, p. 128, 130.

(2) L'abbé Auber reconnaît que les affirmations de Jean Bouchet relatives à la construction de Notre-Dame de Poitiers sous Constantin, de celle de Saint-Nicolas et de Saint-Pierre-le-Puellier par sainte Hélène, ont été confirmées par de récentes découvertes archéologiques. Etude sur les historiens du Poitou, p. 84. — J'ai voulu moi-même, dans un voyage à Poitiers, interroger l'un des membres les plus autorisés de la Société des Antiquaires de l'Ouest, le R. P. de la Croix S. J. Il serait puéril de ma part de tenter leloge de l'éminent archéologue poitevin. A ma question : Que pensez-vous de Jean Bouchet historien ? il a répondu : « Jean Bouchet, ah ! certes il nous rend service ; il y a un tri à faire, facile d'ailleurs, il faut laisser tomber bien des choses et des récits enfantins, mais

se sont passés dans le Poitou, pendant sa vie, il faut toujours tenir compte des affirmations de notre auteur ; il rapporte alors ou bien ce qu'il a vu lui-même ou bien ce qu'il tient de témoins capables de bien juger ; il en va presque ainsi pour les événements où furent mêlés les La Trémoille, sa parole là encore est d'une grande autorité ; dans les autres circonstances, il ne faut pas admettre son témoignage sans contrôle ; mais son labeur continu, ses recherches consciencieuses semblent exiger une certaine réserve dans les appréciations et défendent de le traiter avec dédain. Ce fut un grand travailleur, il a rendu de vrais services à l'histoire, nous ne serons que justes si nous lui en savons gré. D'ailleurs,' avec une loyauté parfaite, presque toujours il indique ses sources ; nous pouvons donc en pleine connaissance de cause discuter son témoignage.

Si la recherche de la vérité demeure le principal devoir de l'historien et le grand intérêt de ses ouvrages, le lecteur a pourtant le droit d'y chercher autre chose. Au contact des événements qu'il raconte, des impressions et des sentiments passent malgré lui dans l'âme de l'auteur ; même sans vouloir donner une leçon ou faire de la morale, il laissera donc échapper dans son style des phrases ondes mots tout éclairés du reflet de sa pensée intime. L'historien reste toujours un homme, et dans le livre de Jean Bouchet l'homme nous intéresse autant que l'historien. Il est là avec son bon sens si large et si droit qui semble encore, je ne sais comment, s'affiner, et prendre un air plus avenant sous le vêtement d'un style tout simple. Après avoir raconté, d'après Froissart, la mort de Charles de Navarre, qui « pour se réchauffer se fist bassiner, et estuuer entre deux draps mouillés deau de vie, d'une bassine d'airain quon luy soufloit en air volant, ainsi qu'il auoit accoustumé faire pour se réchauffer,

c'est un bon auteur, on y revient toujours. » Vingt-huit ans de fouilles heureuses dans tous les coins du Poitou et de l'Ouest donnent à ces paroles une portée qui dépasse mon propre jugement sur l'auteur des Annales d'Aquitaine ; on me permettra pourtant de remarquer que ma conclusion, forcément toute « livresque », ne diffère pas de celle du P. de la Croix qui parle au nom des faits et de ses recherches personnelles.

l'annaliste 203

au moyen de sa grade et debillc vieillesse : mais la chose tourna en mal, car le feu se print en leau de vie, si très véhément qu'il brusla tous les draps, et vne partie de son corps, sans quon y peust remédier, et au bout de quinze iours mourut en rage et douleur merueilleuse », il ajoute : « Les historiens disent que ce fut iugement de Dieu, les coniectures en sont grandes : mais Dieu seul en sçait la vérité (1). >' Son appréciation sur Savonarole est également dune extrême réserve ; il connaît les divers jugements prononcés sur le célèbre moine, il n'ose trop exprimer le sien et se retranche derrière l'autorité de Gommines, qu'il semble même ne pas admettre entièrement. Ses ennemis « le (Savonarole) chargèrent seulement d'auoir mis discorde en ladite ville' (Florence) et quil se iactoit sçauoir, par prophétie, ce qui luy estoit annoncé par ses amis secrets : mais si la Gronique dudit de Gommines ne me déçoit, il prédit des choses au Roy Gharles, que les hommes n'eussent peu sçauoir. mesmement la mort du Dauphin, et celle du Roy mesme (2). » Parfois un sage conseil d'aïeul échappe à son cœur tout dévoué. Gharles VI avait failli périr dans un bal costumé donné à l'hôtel de Nesle à Paris ; c'est « vn exëple à tous Rois futurs, conclut Jean Bouchet, de iamais n'exposer leurs persônes à l'exécution de telles légères choses, quon fait cûmunement pour passetemps (3). » Grâce à l'auteur des Annales d' Aquitaine nous connaissons la gracieuse légende du baiser donné par Marguerite d'Ecosse au poète Alain Ghartier :« Audit an (1430) le vingt quatriesme iour de luin, monsieur le Dauphin Loys espousa en la ville de Tours madame Marguerite fille du Roy d'Escosse, qui estoit

(1) Annales d'Aquitaine, p. 228 ; Cf. Chroniques de Froissart, liv. III, cil. xcvi ; Panthéon littéraire, t. IL p. 663 ; Froissart semble trouver quelque chose de merveilleux dans l'événement, « ainsi que Dieu ou le diable le vouldrent », dit-il.

(2) Annales d'Aquitaine, p. .320. — Gommines. tout en croyant aux prophéties de Savonarole, est beaucoup moins explicite que ne 1 affirme Jean Bouchet sur la mort du dauphin ou celle du roi. Mémoires de Gommines, édit. de Mlle Dupont, p. 437-439, 390.

(3) Annales d'Aquitaine, p. 232. Cf. Chroniques âc Froissart, t. IV, ch.xxxii; Panthéon littéraire, t. III, p. 177.

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une hôneste dame, et qui fort aymoit les orateurs de la langue vulgaire, et entre autres maistre Alain Gharretier,qui est le père d'Eloquence Françoise, lequel elle eut en fort grand'eslime, au moyen des belles et bonnes œuvres quil auoit composées : tellement quVn iour ainsi qu'elle passoit vne salle, où ledit maistre Alain s'estoit endormy sur vn banc, comme il dormoit le fust baiser, deuant toute la compagnée, dont celuy qui la menoit fut enuieux et luy dist : Madame ie suis esbahi comme aués baisé cet homme, qui est si laid, car à la vérité il n'auoit pas beau visage. Et elle fit response, ie n'ay pas baisé l'homme, mais la précieuse bouche, de laquelle sont yssus et sortis tant de bons mots et vertueuses parolles (1). » Si ce n'est là qu'une légende, remercions Jean Bouchet de nous l'avoir rapportée, elle méritait devenir jusqu'à nous ; elle montre que notre rhétoriqueur, qui certes ne l'avait pas inventée, en comprenait toute la valeur symbolique et mettait au-dessus de tout les charmes du bien dire.

Cet homme de bon sens, dont l'esprit sait comprendre une délicatesse, se révèle encore à nous comme un grand cœur chrétien et patriote. Il ne peut voir « sans mouiller son papier de larmes » Louis le Débonnaire humilier devant ses enfants son autorité de roi et de père ; un tel abaissement l'accable, et il se demande comment Dieu a pu le permettre. Il se rappelle David fuyant devant Absalon, et il se dit que la souverain maître de toutes choses a voulu sans doute « expérimenter » l'humilité et l'obéissance de l'empereur, comme il fit celle du roi d'Israël ; non pas pour mieux connaître un cœur qui n'avait pas de secrets pour lui, « mais pour le proffit mesme de l'Empereur Loys et son salut, et pour l'exemple des Roys, Princes, et Empereurs qui viendront après luy (2). » Sous une vive émotion il parvient même à reconstituer pour le lecteur un tableau touchant ; il

([) Annales d'Aquitaine, p. 2o2. Dans le tomeH de ï Histoire de la langue et de la littérature françaises, cette légende est rapportée p. 367 ; par une erreur purement matérielle, ou attribue en note les Annales d'Aquitaine à Guillaume Bouchet.

C^) Annales d'Aquitaine, p. 103.

a peint la mort de saint Ililaire comme s'il y avait assisté, et l'on me pardonnera cette derni?;re citation : « Le iour qu'il deuoit trespasser (qui fut le treiziesme iour du mois de lanvier, l'an susdit trois cents soixante et douze) il ne sortit hors de la chambre, car il sentit le mal duquel il deuoit décéder, et tout le iour ne cessa de prier Dieu, etd'auoir les mains ioinctes et les yeux tendus vers le ciel, en attendant l'heure de son decés. Et auoit près de luy S. lust, etsainct Lienne : lesquels de ce aduertis furent tout le iour en oraison, de genoux, près de son lict, en plorant et iettant secreftes larmes, sur lequel lict, faict de matrats, S. Hilaire estoit couché. Et la nuit venue, commanda à S. Lienne, enuiron onze heures, quil sortist hors de la chambre, pour sçauoir s'il y auoit plus de bruit en la Ville. Ce que fit S. Lienne, et luy raporta, qu'il y auoit encores quelque peu de bruit, et que les habitans ne s'estoient encores tous retirez. Surquoy faut entendre, qu'aucuns desdicts habitans auoient esté aduertis de la maladie de S. Hilaire, et quil auoit prédit son brief decés et trespas. Parquoy plusieurs alloient et venoient encores iusques à ladite heure autour de sa maison, pour sçauoir s'il n'estoit point decedé. Et vn peu deuant minuict, après que chacun se fut retiré, sainct Hilaire dit derechef à sainct Lienne, qu'il sortist hors pour sçauoir s'il y auoit plus de bruict. Ce qu'il fit, et luy rapporta au point de la minuit que tout estoit en silence- En quoy disant, la chambre fut remplie de si grand lumière, qu'à peine sainct Lienne et sainct lust la pouuoient supporter, et de minute en minute, ainsi que la lumière cessoit, sainct Hilaire finissoit. Et en ceste façon dedans demie heure après, rendit son ame à Hieu (1). »

(1) Annales d'Aquitaine, p. 45. Cf. Acta sanctorum, t. II, p. 75. — Vers le commencement du xvniesiècle,Bobinel, curé de Buxeroles, près Poitiers, conçut le singulier projet de rajeunir et de continuer les Annales d'Aquitaine : voici le titre de son ouvrage resté m&nuscrit que conserve la Bibliothèque publique de la ville de Poitiers : to Annales d'Aquitaine ou Mémoires historiques delà province du Poitou, faits et gestes en sommaire des Bois de France et d'Angleterre, pais de Nciples et Milan, par M^ Jean Bouchet avocat au siège de Poitiers enrichies des plus beaux endrois de l'his-

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Le livre des Annales reste donc, malgré ses défauts, d'un haut intérêt pour les historiens du Poitou, et pour tous les lecteurs un volume charmant par sa candeur et sa simplicité, que l'on aime à relire même après les ouvrages des historiens contemporains. Une faut pasy chercher les vastes horizons, ni les grandes considérations philosophiques ; les brillantes synthèses y manquent, quelquefois, hélas ! l'ordre

toire Ecclésiastique et universelle, augmentées de tout ce qui s'est passé de plus remarquable depuis son tems en cette septième et nouvelle édition.

Ce travail, qui contient deux volumes de 1 à 938 pages, et de 939 à 1383, s'arrête à l'année 1730. Jusqu'à l'année 1337 Fauteur suit pas à pas les Annales d'Aquitaine sans même corriger les erreurs évidentes de Jean Bouchet. Il s'occupe seulement du style, qu'il s'efforce de rajeunir, mais trop souvent ses rajeunissements ne valent rien. Un exemple montrera mieux son procédé : je prends la seconde phrase du livre.

Texte de Jean Bouchet : « La Gaule Celtique commence au lleuue de Seine, et s'estend iusques à la riuière de Loyre, et court de la riuière de Marne, iusques au Qeuue du Rosne, et du coté de la terre des Belges, et d'Aquitaine touche à la grand Mer, qu'on dict Oceane, et à la Mer Britanique: et comprent une partie de la prouince de Narbonne... — Et print le nom de Celtique de lupiter Celte, fils du Roy Lucus, selon ledict Berose. » — Annales d'Aquitaine, p. 2.

Texte de Bobinet : « La Gaule celtique commence au fleuve de la Seine, s'étend vers la Marne, le Rone, la Liseré, l'Aube, Seigne et Durance comprenant une partie de la province de Narbonne, le long du fleuve de Loire jusqu'à l'Océan Britannique. » L'auteur mit d'abord un point et s'arrêta là : pour paraître mieux renseigné, il ajouta plus tard : « Bérose prétend qu'elle fut apellée Celtique de Jupiter Celte fils du Roy Lucus. w Le lecteur excuse Jean Bouchet d'avoir pu écrire une pareille naïveté en 1520, mais il ne pardonne pas à Bobinet de l'avoir transcrite en 1730. Le curé de BuxeroUes n'en estimait pas moins son travail plein de mérite; il songea à le faire imprimer. Deux lettres manuscrites reliées à la suite de son œuvre l'attestent :

A Versailles, le 26 mars 1730.

Jay receu votre lettre, Monsieur, au sujet de vgtre ouvrage que vous voulez dédier à M. le Dauphin ; mais comme il me paroist qu'il n'a pas été examiné, adressez-vous à M. le Garde des Sceaux afin qu'il vous nomme un censeur.

Je suis Monsieur

Tout à vous,

le card. de fleury.

M. Bobinet, curé de BouxeroUes lez Poitiers.

A Paris, le 24 avril 1730.

M. le Garde des Sceaux a receu, Monsieur, la lettre que vous lui avez écrite, par laquelle vous luy demandez un examinateur pour le livre

l'annaliste 207

lui-même ; les références ne s'accumulent pas au bas des pages en colonnes serrées : c'est le livre d'un homme qui a beaucoup vu, s'est intéressé à beaucoup de choses, et raconte sans prétention aucune les mille détails accumulés par de longues recherches et des souvenirs de soixante ans ; c'est un récit d'aïeul, nous l'aimons comme tel.

des Annales d'Aquitaine que vousavez continué ; l'usage n'est point d'en nommer ailleurs qu'à Paris; ainsi vous n'aurez qu'à y envoyer votre manuscrit, et le faire présenter à M. le Garde des Sceaux pour qu'il nomme un censeur. Je suis Monsieur très parfaitement votre très humble et très obéissant serviteur.

Chauvelia iïïe des requêtes.

M. Bobinet, curé de Buxerolles Lez Poitiers, à Poitiers.

II est impossible de savoir si le manuscrit partit pour Paris, mais j'estime que l'impression du premier volume au moins eût été bien inutile. Les Annales d'Aquitaine intéresseront toujours plus, telles que Jean Bouchet les a écrites, qu'une correction par trop naïve, et souvent maladroite. L'abbé Auber {Etude sur les historiens du Poitou, p. 162) juge ainsi le curé de Buxerolles : « Bobinet n'a point de style, se traîne sans nul agrément, et pousse souvent jusqu'au ridicule l'ignorance de l'art d'écrire. ï> Il cite deux exemples qui justifient son affirmation. Si donc le manuscrit du pauvre curé fit le voyage de Paris, le censeur eut raison de se montrer impitoyable.

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