LE RHÉTOKIQUEUR A. — LE POÈTE
Ecole des grands rhétoriqueurs : emphase, antithèses, jeux de mots ; elle continue la poésie allégorique du moyen âge; sa poésie moralisatrice, son culte pour l'antiquité. — Jean Bouchet disciple des grands rhétoriqueurs : sa passion de littérature et de science : « Immortel est et diuin le scauoir » ; son art à varier ses rythmes ; il donne leur forme définitive aux terza rima; diverses sortes de strophes, de vers. Idée qu'il se fait de la poésie : elle vit de fiction, elle doit être impersonnelle ; elle est un don de nature qui s'affine par l'art; l'imagination, la sensibilité, lenaturel dans son œuvre. Ses défauts tiennent en partie à sa doctrine littéraire: JeanBouchet, comme les rhétoriqueurs, s'occupe plus des mots que des idées ; énumérations, antithèses, emphase, allégorie. — Imitation maladroite de l'antiquité : mots, périodes, métaphores. — Conclusion.
Les critiques ont dit beaucoup de mal de l'école des grands rhétoriqueurs, et ils n'ont pas eu tort. Cette école plutôt flamande et bourguignonne que française introduisit dans notre littérature et aurait voulu y faire dominer à tout jamais l'emphase et le galimatias, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus opposé à notre génie national, fait de simplicité et de précision. Georges Chastelain, Jean Molinet et Jean Lemaire de Belges sont ses chefs incontestés et les grands docteurs des rimes équivoquées, fratrisées, annexées^ enchahiées, couronnées, empérières, batelées et rétrogrades {\). Ils étaient tous les trois sujets des ducs de Bourgogne : Georges Chastelain fut panetier et conseiller privé de Philippe le Bon, Jean Molinet, bibliothécaire de Marguerite d'Autriche, Jean
(l") Georges Pellissier : De Sexti decimi saeculi in Francia artibus poeticis, p. 19, 20, 21, 22.
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Lemaire vécut pendant ses premières années au service de cette princesse. La puissance des ducs de Bourgogne avait créé et entretenu à leur cour un curieux mouvement littéraire et artistique ; attirés par les faveurs des princes, les beaux esprits se réunissaient en foule près de ces généreux mécènes; ils y vivaient bien rentes dans le luxe et la splendeur. Leur muse se laissa séduire par l'abondance et le faste ; ils crurent que l'ostentation était de la grandeur, l'emphase de la majesté, et la pédanterie de la dignité. Avec une certaine abondance où perce de temps à autre une verve lourde, ils alignèrent des phrases aux grands mots trop souvent vides de sens, où le cliquetis des sons et des antithèses amuse l'oreille et trompe l'esprit par une apparence de profondeur. Molinet parle « des mutins rebellans, des rebelles mutinans, des traffiqueurs seduisans, des séducteurs traffiquans,desplaisans esbats,des esbattemens joyeux, des joyeusetés nouvelles, des nouvelletés hautaines, des hautains festoiements et des festes d'instrumens ». Les antithèses parfois font place à de grossiers jeux de mots où l'on chercherait en vain la moindre étincelle d'esprit. Vraiment il fallait manquer totalement de goût pour adresser une semblable apostrophe à la Germanie : « Tu as converti maintenant ta puissante prouesse en pesante paresse, ton valoir et gloire en vouloir de boire, ton hault los divin en grant los de vin, et ton glorieux empire se décline de mal en pire (1). » Ces grotesques puérilités furent pourtant en vogue au xve siècle, à la cour des ducs de Bourgogne, et dans les premières années du xvie, dans le palais de Matines où Marguerite d'Autriche s'était installée, comme gouvernante des Pays-Bas, le 27 mars 1507. Lesrapports étaient fréquents entre lacourde France et celle de la noble princesse. Fiancée dès ses premières années au dauphin Charles fils de Louis XI, Marguerite avait vécu longtemps au château d'Amboise, et, sous Thabile tutelle d'Anne de Beaujeu, elle y avait reçu une éducation fort distinguée.
(1) Fr. Thibaut, Marguerile d'Autriche et Jehan Lemaire, p. 106; Gh. Aubertin, Histoire de la langue et delà littérature françaises au moyen âge, t. Il, p. 137 sqq.
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Elle savait très bien le français, et c'est dans cette langue qu'elle-même, comme les poètes de sa cour, composait des vers. Il n'est donc pas étonnant que les poètes bourguignons et flamands aient eu en France de nombreux imitateurs et des admirateurs passionnés, au premier rang desquels il faut placer Guillaume Crétin
... Crétin qui tant sçavoit (i).
et Jean Meschinot, la gloire de la Bretagne,
Nantes la Brette en Meschinot se baigne (2).
Jean Bouchet rêva non pas d égaler ses devanciers, mais de suivre autant qu'il le pourrait leurs traces glorieuses.
A considérer notre histoire littéraire d'un peu près, l'école des grands rhétoriqueurs n'est que le prolongement de la poésie allégorique du moyen âge, le dernier souffle d'un art expirant. Entre les auteurs du xvie siècle commençant et Guillaume de Lorris la chaîne est ininterrompue des écrivains qui ont rimé des songes et personnifié les passions de l'âme. La nature n'existe pas pour eux, ils ont des yeux pour ne pas voir, et tout leur art consiste à fabriquer allégories sur allégories ; ceux qui n'ont pas ouvert leurs ouvrages ne peuvent se faire une idée de l'accablante et lourde monotonie qui y pèse. Les êtres vivants sont représentés par des symboles; la jeune fille dont le poète désire obtenir les faveurs, c'est la rose qu'il faut cueillir ; les êtres abstraits, au contraire, ont « un corps, une âme. un esprit, un visage >^ : l'amant voit se dresser devant lui en chair et en os Dangier, Honte, Peur, Chasteté, tandis que Franchise et l'itié prennent ses
(1) Cimelière de maistve Guillaume Crétin poète français (1525), Marot, Œuvres, t. II, p. 129 ; et Marot ajoute :
0 dur tombeau, de ce que tu en coeuvres Contente toi : avoir n'en peulx les œuvres : Chose éternelle en mort jamais ne tombe, Et qui ne meurt n"a que faire de tumbe.
(2) Clément Marot, Epigramme à Hugues Salel. Œuvres, t. III, p. 71. Epigramme GLXXV.
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intérêts. Toutefois ces divers personnages et autres de môme nature, dont les poètes essayent en vain de varier les costumes, les figures et les attributs, n'ont rien de vivant, et nous sommes assez peu curieux de savoir que, par exemple, Avarice « portoitsa bannière de couleurs noire et tannée armoyee dung escu dor a deux bourses de sable, et les pendans de gueulles » et qu' « elle estoit armée de harnoys forge au feu de conuoytise » (1). C'est pourtant avec de pareilles allégories que, pendant près de trois siècles, la plus grande partie de nos écrivains ont cru charmer leurs lecteurs, et les ont charmés probablement, car si leurs livres n'avaient pas eu de succès ils auraient certainement changé leurs procédés. Le mal était presque universel, et si je citais tout à l'heure un passage de Jean Bouchet, c'était pour ne pas rappeler le Temple de Cupidon, de Marot, et le fils de Vénus qui
Hors de sa trousse une sageite tire Ue boys mortel, empenné de vengeance, Portant un fer forgé par Desplaisance Au feu ardent de Rigoureux Refus (2).
Le Roman de la Rose, s'il n'inventa pas l'allégorie, semble bien pourtant en avoir fait et pour longtemps un élément essentiel de notre poésie narrative. Il ne parait pas exact, en effet, de dire que « la poésie narrative en vers tarit complètement (3] » à l'avènement des Valois (1327) ; la Ptise d'Alexandrie, de Guillaume de Machaut (1370), et le Voir dit {Histoire vraie) du même auteur, composé après 1362, ont neuf mille vers, et c'est bien Eustache Deschamps qui, en mourant (vers 1405;, laissait inachevé un poème de treize mille vers, pour ne pas citer Alain Chartier dont tous les ouvrages sont du xv^ siècle (4). Les poèmes narratifs existent donc encore dans la période de transition qui s'étend de la lin
(1) Les Triumphes de lanoble... f" cccxvii r".
(2) Œuvres, t. I, p. 9.
(3) Gaston Paris, la LUtéralnre française au moyen (Uje, avant-propos, p. m.
(4) Cf. Histoire de la langue et de la lillérature françaises, t. II, chap.
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delalitlérature du vrai moyen âge à la Renaissance; on les abrège seulement. — si tant est qu'on les abrège — et le procédé allégorique demeure intact. Froissart, sur la route du Paradis d Amour, rencontre » près d'une colline Douxpenser gentil Damoiseau, tenant deux Lévriers en laisse », plus loin il trouve plusieurs chasseurs , Beau-semblant , Beau -regard, Franc- vouloir, Désir, Souvenir, Bien-besognant (1).
Toutefois, à côté et bien souvent à l'abri de ces récits allégoriques, si ennuyeux dans leur monotonie, apparaît et se développe un sentiment, un besoin plutôt, que l'on rencontre assez rarement avant le xv"' siècle dans notre poésie, le besoin de diriger le lecteur, de le moraliser. Non pas que l'on commence au xiv^ ou au xv^ siècle à peindre les mœurs et à en faire la satire, le Roman de Renart est du xiii^ siècle, et il ne vient qu'après les fabliaux; on sait aussi que, au premier âge de notre littérature, les sirvente aux vers mordants avaient retenti bien souvent dans les provinces du Nord, comme dans celles du Midi ; mais le poète alors veut surtout critiquer, il ne songe pas, au moins directement^ à faire de son œuvre une œuvre morale, à montrer du geste le chemin delà vertu. Plus tard et vers la période qui nous occupe, il semble que les intentions des écrivains se modifient peu à peu, ils critiquent toujours et beaucoup, mais on devine leur intention de pousser les lecteurs à bien faire, et si leurs vers piquent parfois jusqu'au sang, c'est pour donner au cœur un peu d'enthousiasme et lui rendre vigueur et audace. Je ne voudrais rien dire de trop, — il est si facile d'exagérer en pareille matière et dans des considérations aussi générales, — mais on accordera pourtant que la critique frondeuse et enfiellée de la deuxième partie du Roman de la Rose ne ressemble guère à celle de Guillaume de Mâchant, d'Eustache Deschamps et surtout de Philippe de Vitry (2 . Avec Christine de Pisan et Alain Chartier, — ce
(1) Goujet, Bibliothèque françoise, t. IX, p. 138.
(2) Cf. Bévue des Cours et Conférences, cours de .M. Petit de Julleville, t letll; Lenient, la Satire en France au moyen âge, p. 229; les Œuvres
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sont les deux ancêtres littéraires dont se réclament surtout les grands rhétoriqueurs, — la transformation s'affirme tout à fait et le besoin de moraliser devient une préoccupation véritable. La noble femme, italienne de naissance, mais au cœur si français, écrit le Trésor de la Cité des Daynes, qui, au témoignage de M. Petit de Julleville, « s'appellerait mieux un traité des Devoirs des Femmes » (1); et le poète aux lèvres duquel, selon la légende. Marguerite d'Ecosse aurait déposé un baiser, compose le Bréviaire des 7iobles, le code du parfait chevalier. Les grands rhétoriqueurs imitent ces ouvrages et autres semblables, et la manie de moraliser comme le goût de l'allégorie deviennent deux traits saillants de leur poétique. Par là ils sont les continuateurs de l'école sérieuse du xiv'' siècle et du commencement du xv*', à laquelle ils se rattachent encore, par l'ardeur qu'ils mettent à étudier les poètes et les prosateurs de l'antiquité latine.
Grâce à des travaux sérieux faits pendant ces trente dernières années, nous n'en sommes plus heureusement à croire que Ronsard et Joachim du Bellay ont été chez nous les premiers révélateurs de la « belle antiquité » (2). u Quant à la littérature latine, dit justement M. V. Le (^lerc, peu s'en fallait qu'on ne l'eût déjà ("au xtv^ siècle) telle que nous l'avons aujourd'hui. Ce mot trop légèrement employé de renaissance des lettres ne saurait s'appliquer aux lettres latines: elles n'ont pas ressuscité parce qu'elles n'étaient point mortes (3) ». Les grands rhétoriqueurs connaissent la plupart des auteurs latins et les ont lus d'assez près. Un travail — il serait curieux, mais déborde un peu le cadre de cette étude — un travail fort intéressant serait de rechercher les
de Philippe de Vitry, p. xvii et xviii ; on peut aussi considérer du même point de vue le Tournoiement de V Antéchrist, par Huon deMéry, composé vers 123o, édit. de Reims, 1851.
(1) Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. JI, p. 362.
(2) fj'expressionest de Jean Lemaire, Illustrations de Gaule.... p. 5'.
(3) Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. .326. Sur l'élude de la littérature latine pendant le règne de Charles VI, on peut lire dans la thèse de M. A. Thomas : De Joannis de Monsterolio vita et operibus, de très bonnes pages.
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progrès réalisés dans notre littérature, grâce à ces écrivains, entre 1450 et 1550. Nous en trouverons des traces évidentes et nombreuses dans les œuvres de Jean Bouchet auquel il nous faut revenir ; il fut un des derniers représentants de cette école trop oubliée.
La première impression que bien des critiques ont éprouvée en lisant les œuvres de notre procureur-poète a été une impression d'ennui. « Pour nous, écrit M. d'IIéricault, il reste le parfait disciple de dame Ennuy. Dans ses vers l'invention est laborieuse, mais sans goût ; la pensée banale, verbeuse, noyée dans la paraphrase, la forme lourde, pédantesque, monotone.... En résumé j'ai lu, avec toute bienveillance, plus de soixante mille de ses vers ; j'en pourrais citer quatre ou cinq qui ont du trait, mais il m'a été impossible d'y trouver un passage qui valût la peine d'être reproduit ici (1). » Soit, ne discutons pas ce jugement; je voudrais seulement essayer de faire connaître Jean Bouchet écrivain, tel qu'il m'est apparu, sans faire trop sa toilette pour le présenter au lecteur, Ses ouvrages fatiguent par leur monotonie, et le Temple de bonne renomee ou les Trhunphes de la noble et amoureuse ^ame ne sont point des livres de facile lecture; je consens même à reconnaître que dans les longues journées passées en tête-à-tête avec lui à la Bibliothèque nationale, j'ai dormi sur ses monotones décasyllabes. Mais à côté de cette première impression, au-dessus même, un lecteur qui ne se laisserait pas décourager dès l'abord en éprouverait une autre et toute différente; il admirerait l'enthousiasme, — le mot n'est pas trop fort, — de notre auteur pour tout ce qui touche la littérature. La poésie pour lui approche du divin ; le travail du poète ressemble au travail de Dieu, lequel a « tout fait par compas » ; utile aux jeunes gens et aux vieillards, il adoucit tous les maux. C'est une panacée universelle. La rhétorique, hélas ! il nomme ainsi la poésie, lui semble, en outre, la science des sciences, elle exige un savoir universel ; histoire^ philosophie, anthropologie, géo-
(1) C.-D. d'Héricault, dans les Poètes français, recueil de Crépet, t. I, p. 551.
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graphie, philologie, le poMe doil tout connaître; aussi ceux qui parlent mal et médisent d'un pareil homme
Sont ignorants, ignares et menteurs (1).
Or chacun sait que l'ignorance a toujours été l'ennemie du savoir (2). D'ailleurs il convient de ne pas trop s'irriter contre ces calomniateurs ; ils ne soupçonnent pas les beautés qu'ils outragent :
Ce mal parlant desprise rethoricque, Ce qu'on luy doit pardonner sans arrest, Car l'ignorant ne scait pas bien que c'est (3).
Dans la demeure de Jean Bouchet, il est un endroit retiré où les intimes seuls ont le droit de pénétrer et non pas encore à toute heure : « la chambre des Muses ». C'est là que chaque jour le poète s'enferme pendant une heure pour composer des vers ; heure sacrée, les plus pressantes occupations ne peuvent empêcher qu'elle soit tout entière consacrée à dajne Bhé torique ; chaque jour il faut remplir une feuille de papier de « grant marge m. Le brave homme a goûté dans ce tète-à-
(1) Temple de bonne renomée, f^XLix r°.
... Soubz cest art qui est de très hault priz Plusieurs sauoirs y sont souuent compriz Cest assauoir science historialle La naturelle et aussi la moralie Philosophie, et lentropologie Géographie, et la philologie...
f°' xLviii v°, et xLix r°.
(2) Marot disait dans son Epistre au roy du temps de son exil à Ferrare (1535) :
Science n'a hayneux que l'ignorant.
Œuvres, 1. 1, p. 214.
(3) Ep. fam. LXI, f° 42 a. Jamais, malgré tout, Jean Bouchet ne s'est élevé à cette belle conception du poète que nous trouvons dans Joachim du Bellay: « Geluy sera véritablenieut le Poëte, que ie cherche ennostre Langue, qui me fera indigner, apayser, eiouyr, douloir, aymer, hayr, admirer, eslonner, bref, qui tiendra la bride de mes Aflections, me tournant ça, et la à son plaisir. Voyla la vraye pierre de Touche, ou il fault que tu epreuuestous l'oéraes et en toutes Langues. » Deffence et Illustration..., p. loi.
216 JEAN BOUCIIET
tête avec les Muses, au fond de la modeste retraite quil s'était préparée, ses joies les plus intimes, presque les seuls plaisirs de sa vie :
Autre plaisir n'ai gueres prins au monde Depuis trête ans... (1).
et son grand regret fut toujours de ne pouvoir consacrer plus d'instants à sa passion favorite :
Si la pitié de mon petit mesnage,
Ne retenoit mon cueur et mô courage
Pour employer a praticquer mon sens,
Si tresamy des Muses ie me sens
Que ie vouldrois tousiours estre auec elles (21.
Pour lui point d'occupation plus honnête ou qui serve davantage au vrai bien de l'âme (3). Ce n'est pas d'ailleurs seulement la littérature qu'il trouve belle et digne de passionner une vie, il aime la science en elle-même, le « scauoir » qu'il appelle « immortel et diuin ». Résumant pour son fils Gabriel, alors au collège, les conseils de sa longue expérience, il lui déclare bien haut que le seul moyen d'arriver à satisfaire son cœur paternel, c'est d'apprendre et d'apprendre toujours plus (4) ; le savoir passe' toutes choses : richesses, gloire, beauté, force corporelle, lui seul mérite des efforts :
lecte ton cueur seulement a scauoir Si tu veulx faire envers moy ton deuoir, Richesses sont prisées par les villes Chasteaux, maisons, mais elles sont labilles,
(1) Ep. fnm. LXT, fo 41 d.
(2) Ihid. XXX, f° 28 c.
(3) Ihid. XXIIl, f» 24 c.
(4) Sa soif d'apprendre est si ardente qu'il n'hésite pas à s'instruire en tout temps et près de tous ; il conseille aux jeunes écoliers de l'imiter :
Honte n'aiez d'apprendre de chascun Bon ou mauluais, prudent, ou importun Fol est qui meurt de soif, et ne veult boire S'il n'a vaisseau d'or ou d'argent, par gloire, Ce neantmoins le docteur vertueux Est trop meilleur que le deffectueux
1 Mor. XIII, i" 34 h.
LE RllÉTORlOLEUK 217
Gloire môdaine est ayinee en maints lieux
Mais soubdairi passe en ieunes et en vieulx,
Forniosite est chose désirée
Mais par maints maulx est soiiuët e.iipiréi',
Précieuse est, et bonne la santé
Mais trop peu dure, on y est supplanté,
Force de corps est de chascun requise
Mais vn petit de mal soubiain la brise.
Immortel est et diuin le scauoir (1).
Avec des transports de joie, le poète salue les rapides développements de l'imprimerie : la nouvelle invention va mettre la science à la portée de tous ; les livres valaient jadis cent cinquante écus et ils étaientpleins d'erreurs, aujourd'hui l'écolier peut les avoir à bon compte et ils sont suffisamment corrects. Aussi, dans le môme nombre d'années qui jadis suffisaient à peine pour apprendre à bien lire, devient-on aujourd'hui presque un savant ; les « en fans des maisons magnificques » ne sont plus seuls à pouvoir étudier, les plus humbles, s'ils ont au cœur le désir d'apprendre, peuvent devenir « grans orateurs » et « composeurs de mètres » ; voilà presque l'enthousiasme des humanistes. Jean Bouchet ne s'en défend pas, et à ceux qui le prendraient pour un exagéré, qui sait? peut-être pour un exalté, il oppose crânement cette affirmation précise :
Si iel'ay veu, ie le puis bien escrire (2).
Esprit ouvert, prompt à l'admiration et avide de savoir, passionné pour la littérature, Jean Bouchet, depuis sa première jeunesse jusqu'à ses derniers jours, demeura un dévoué serviteur des Muses. Ces sentiments suffisaient pour le rapprocher de l'école des grands rhétoriqueurs tous aussi ardemment dévoués que lui au culte des lettres ; le jeune Poitevin
(\)Ep.fam. LI, f37 d.
(2) 2 Mor., Ep. XI, f° 48 d. Ces deux épitres sont, la première, de lo27, et la seconde, de lo34 ; Rabelais développait à la même époque les mêmes idées dans la belle lettre de Gargantua à son fils Pantagruel (liv. II, ch vin) ; il est donc permis de croire que les deux amis de Ligugé avaient dû discuter plus d'une fois toutes ces questions, si intéressantes et si nouvelles en bien des points, chez Geoffroy d'Estissac.
218 JEAN BOLCnET
vit en eux ses dieux du Parnasse. Jamais pour ces illustres modèles il n'eut assez d'éloges, et jamais il ne se reconnut le droit de blâmer d'aussi remarquables écrivains. Il vante la douceur attrayante de Crétin, la veine élégante de Georges Ghastelain, l'abondance de Jean Lemaire :
De Sainct Gelaiz la veine estoit gentile Fort amoureuse, et maistre lehan Marot Estoit fiuent, Greban doulx et gracile (i) ;
Meschinot est copieux et bon, le Franc a la rime facile et Jean d'Auton se montre dans ses écrits « doulx et venuste » ; Jean Bouchet n'attaque jamais les livres de ses contemporains.Les rhétoriqueurs ont presque tous d'ailleurs la coutume lamentable de s'accabler d'éloges et les droits de la camaraderie passent chez eux avant ceux de la critique. Eloges peu justifiés la plupart du temps, il suffit de parcourir leurs écrits pour le voir.
Vers l'année loOO, les poètes travaillent fort peu les idées, mais s'occupent avec ardeur de tout ce qui regarde la versification. J'ai indiqué ailleurs assez longuement le soin qu'à partir de 1520 notre poète eut de faire alterner régulièrement les rimes masculines et féminines dans les vers de dix pieds à rimes plates ; il nous reste à étudier ici son attention à varier ses strophes, et certains essais de rythmes nouveaux. Même dans les poèmes à formes fixes, comme les ballades et les chants royaux, il s'efforce de modifier autant qu'il le peut la composition de la strophe ; le nombre des vers change, certaines ballades ont des strophes de huit ou de dix vers, d'autres de onze et même de treize, la disposition des rimes n'est pas la même ; voici quelques modèles :
ababbccdcd ; ababbcbc ; ababbccdccd ; aabaabbccdccd; abaabbccdcd ; aababbccdcd.
{l)Ep.fam. LXVII, fû 46 c.
LE lUlÉTORIQUEUR 219
Le premier type, qui semble avoir 616 le type classique, — on le retrouve dans la ballade des Pendus de Villon, comme dans celle de La Fontaine à Madame Fouquet(l), — revient le plus souvent sous la plume de Jean Bouchet. Le poète aime aussi la strophe de huit vers ababbcbc ; et sur ce rythme il compose une pièce assez jolie intitulée: Ballade moral le de Dieu a nature humaine.
Puis que vous ay parfaitement amee
Nature humaine en mes triumphants cieux
Vous ne pouez d'aucun estre blamee
Si vous me amez car ie suis dieu des dieux ;
Et si au gré des mauldictz enuieux.
Vng aultre amez vous en serez infâme,
Mais quant a moy si pensez trouuer mieulx,
Ce m'est tout vng monsieur vault bien madame...
Il y a, dans la désinvolture piquante du refrain et dans l'application qu'en fait le poète (2), un laisser-aller, une bonne humeur très rares chez notre auteur, et je regrette de ne pouvoir citer toute la ballade. Il écrit d'ailleurs beaucoup mieux quand les lois d'un genre le serrent de près et le forcent de ramasser sur elle-même sa pensée. Il ne peut plus s'abandonner, comme dans les Epîtres, par exemple, à sa lamentable fécondité ; et quand il a le bonheur de tomber sur" un refrain original, il s'en tire avec assez de grâce et presque à son honneur. Sa pensée, forcée d'entrer dans un moule qui la retient et la presse, y devient plus résistante et plus pleine. Mais dans la ballade il n'innove rien, il n'en va pas de même dans un genre où quelques-uns de nos contemporains ont excellé, les terza rima (3). On les appelait au xvi^ siècle
(1) Ctiarles Aubertin, la Versification française et ses nouveaux théoriciens, p. 263 ; Th. de Banville, Petit Traité de poésie française, p. 188.
(2) Ce refrain n'est pas de Jean Bouchet, on le trouve dans une ballade d'Octavien de Saint-Gelais citée dans la Bibliothèque choisie des poètes français jusqu'à Malherbe, t. II, p. 324. — La ballade dont nous citons la première strophe se trouve dans les Généalogies, effigies et epitaphes,
(3) Théodore de Banville, Petit Traité de poésie française, p. 173. Théodore de Banville note avec bonheur que les terza rima se trouvent « du vivant même de Ronsard, chez le poète comique et tragique Etienne
220 JEAN BOUCUET
rimetiercéeou rime florentine. Ce rythme, d'origine italienne, s'emploie rarement encore aux jours de Jean Bouchet ; aussi notre poète, quand ill'aborde, redoute-t-illes « reprehenseurs malings ». Toutefois, Germain-Colin Bûcher lui ayant écrit une lettre en tei'za riyna, il juge nécessaire dans sa réponse d'imiter son docte correspondant. Xon pas qu'il prétende lutter avec lui^ jamais il n'aurait pareille audace, — au fond il n'est pas fâché de montrer sa science et son savoir-faire, — mais il a de sa propre initiative apporté au nouveau rythme une légère modification, peut-être la trouvera-t-on bonne ; il la propose timidement. Germain-Colin Bûcher employait au hasard les rimes masculines et féminines. Jean Bouchet voudrait voir les poètes les entrelacer régulièrement dans les tei'za 7'ima :
De vers tiercez as voulu disposer La tienne epistre en rime florentine Dont i'ay voulu semblablement vser.
l'ay adiousté une clere courtine Entrelassant tousiours vers masculins Pour la doulceur de rime femenine (1).
?sotre poète, il est permis de le croire, a donc donné chez nous aux /erza r?ma leur forme définitive; c'est là une petite réforme métrique dont il faut lui tenir compte. Il sentait donc bien qu'il n'y avait aucune raison de limiter à un vers ou à un genre l'alternance régulière des rimes masculines et féminines, la règle devait devenir générale et avoir ainsi toute son importance. Est-ce rencontre purement fortuite, ou bien
Jodelle». Ronsard naquit en io2o. Jean Bouchet et Germain-Colin Bûcher employaient ce rythme vers 15.30. Jean Lemaire l'avait même essayé avant eux. Cf. Fr. Thibaut : Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire de Belges, p. 2i'i, 2i5 ; le Seizième Siècle, de M. E. Faguet, p. 272 ; J. Stecher, Jean Lemairede Belges, sa vie, ses œuvres, p. xl. D'ailleurs il est fort probable que Dante et les poètes italiens empruntèrent ce rythme aux trouvères ; il est tout au moins certain que. un demi-siècle avant la Divine Comédie, « on le trouve employé dans le Jeu de la Feuillée, d'Adam de la Halle, et dans le Mariagp, de Rutebœuf ». J.-B. Rathery, Influence de r Italie sur les lettres françaises, p. IS.
(1) Ep. fam. LXVII, fo 46 c ; l'épître de Germain-Colin Bûcher est la LXVP.
LE lillÉTORIQUEUR 221
l'heureuse chance du métricien inspire-t-el!e le poète? l'épitre LXVll, malgré les rimes équivoquees, est une des meilleures dcJeanBouchct. Lors desgrandes pestes qui ravagèrent Poitiers de lo20 à lo30, il se retirait dans sa maison de campagne de Chauvigny. C'est de là qu'il écrit, et il dépeint non sans agrément sa vie de bon bourgeois, heureux de passer quelques jours aux champs.
Les oiseillons i'oy chanter les malins Sur leserain voy dancer pastourelles, Et sur le soir latrer les gros mastins.
le voy de loîg gras chasteaulx et tourelles, Apres es boys cerfz et biches courir Vignes charger, et arbres autour elles...
Et en cela cher frère le me vante Que riche suis autant que l'Empereur Car cotent suis quelque grât vent qui vête (1).
11 faut ajouter que noire poète est un des humbles ouvriers qui préparèrent la magnifique floraison lyrique de la Renaissance, par le soin qu'il mit à travailler la strophe française. Je crois qu'on exagère un peu quand on prétend que Ronsard n'avait trouvé à ses débuts qu'une douzaine de cadres de strophes (2). En prenant d'abord celles dont les vers ont toujours un même nombre de pieds, j'ai compté dans le seul Jean Bouchet quatorze espèces de strophes différentes, qui, avec le mélange des rimes masculines et féminines, donnent seize combinaisons métriques (3). Voici une strophe de neuf vers de dix pieds :
leusnez, plorez, faictes grans oraisons, Parlez tousiours des diuines raisons, Prophétisez, souffrez peine et martire, Donnez trésors, héritages, maisons,
(i) Epist. fam. LXVII, f° 46 c.
(2) E. Faguet : le Seizième Siècle, p. 273.
(3) Strophes de 4 vers de 10 pieds, de 5 vers de 10 pieds, de 7 vers de 8 pieds, de 7 vers de 10 pieds, de 8 vers de 10 pieds, de 9 vers de 10 pieds, de 10 vers de 10 pieds, de 11 vers de 8 pieds, de 12 vers de 8 pieds, de 12 vers de 10 pieds, de 13 vers de 10 pieds, de 14 vers de 10 pieds, de 15 vers de 8 pieds, de 16 vers de 6 pieds, de 16 vers de 8 pieds.
222 JEAN BOUCnET
Soyez scauans et en toutes saisons Seruez a dieu, sans aultre chose dire, Soyez constans, gardez vous de mesdire, Faictes justice en toute vérité, Ce nest rien faict sil ny a charité (1).
Le nombre des strophes à vers libres est plus considérable. Dans le Temple dehonne 7-enômee, l'auteur s'amuse à varier et parfois assez heureusement une strophe de treize vers ; en quelques pages il l'écrit de douze manières différentes non seulement par la disposition des vers, mais encore par l'agencement des rimes. Sans doute toutes ces innovations ne valent pas la peine d'être conservées, mais on y saisit chez le grand rhétoriqueur un effort véritable pour varier ses rythmes, et peut-être quelques-unes des trouvailles de Jean Bouchet ne sont-elles pas à dédaigner. Le Traverseur des voyes périlleuses se lamente à la nouvelle de la mort de Charles de La Trémoille, tué à la bataille de Marignan :
0 mort mordante Sanguinolente Qui tout a bas.
Mort exluenle Dure et cruente En tes combas, As tu au bas Mon maislre mis ?
As tu soubmis Dessoubz ta darde L'homme promis A ses amys Pour seure garde.
Par passe temps Rondeaux faisoit,
Et composoit Souuent quand le temps luy duisoit Virelaiz, et mettre héroïque, Son propos si bien conduisoit
Ou gisoit Son poinct, que le sens réduisoit
(1) Le labynth de fortune..., après R ni, f° 4 ro.
Li: HllÉTORIQUEUR 223
Ou vouloit, moral ou misticque.
Il aimoil aussi la musique Et bien souuent si desduysoit Gestoit un esprit angelique
Non rusticque Brief tout boa loz en luy gisoil.
Esperitz célestes et diuins
Chérubins
Séraphins Receuez en honneur et gloire Celui qui par soirs et matins
Les mutins
Et hulins A suiuiz jusques a victoire Son labeur qui est tout notoire
Frustratoire Ne soit, mais mis sur les haulx tons Qu'il ait par art {sic) au chant laudatoire Et aux pardurables butins.
Tous ieux iouoit,
Dancoit, chantoit
Très plaisamment,
Croquoit, luctoit
Jouxtoit, saultoit,
Agilement
Legierement
Et fièrement
Se chevauchoit.
Brief tout faisoit si prudemment Quecestoit vu decorement
Et parement En ce monde tant bien viuoit (l).
Ces strophes, pour avoir été composées vers lo20, ne manquent pas pourtant d'élégance.
Non content d'écrire des strophes de treize vers, Jean Bouchet en a composé qui comptent quinze, seize et même dix-
(i) Temple de bonne renômee, 1 f° après A ni ; B ii, B ni. Jean Bouchot avait près de ses compatriotes poitevins la réputation de novateur en fait de rythme : Pierre Gervaise affirme yEp. fam. XXII, f» 23 b) qu'il s'est acquis de la renommée par ses « carmes tous nouueaux ».
224 JEAN BOUCIIET
huit vers; je ne suis pas certain qu'il n'ait pas même tenté la strophe de vingt vers (1).
On le voit donc par ce court aperçu, les cadres de notre poésie lyrique étaient moins étroits au commencement du xvi^ siècle qu'on ne le croit généralement. Je n'ai pas d'ailleurs prétendu épuiser le sujet; Jean Lemaire de Belges, Guillaume Crétin se sont, eux aussi, étudiés à travailler et à varier le rythme de leurs strophes, et il n'est pas jusqu'au bon Meschinot, si lourd pourtant d'ordinaire, qui n'ait eu (Il Voici une strophe de quinze vers :
Peuple, faisât de si gras plainctes
Et complainctes
Tant contrainctes Remémorez bien vos maulx faitz Vos vies de crimes attainctes
Et emprainctes Vous ont procure ce dur faitz Vous ressemblez gês contrefaitz
Par vos faitz
Tant infaitz Et vos désordonnées fainctes, Si ne corrigez vos forfaitz
Quauez faitz
Et refaitz Dautres douleurs vo' aurez maites.
Les Regnars traversât.... f^ b. ii.
Si le cadre de ce travail permettait de généraliser la question et de montrer le grand nombre de strophes essayées avant Ronsard, ainsi que certaines heureuses trouvailles de rythme, je rappellerais X^Yoïjage deLyon à Notre-Dasme de Vlsle, de Bonaventure des Périers :
Je ne doibtz Et ne voudrois 0 du doulx may le quinzième Tant anobly.
En oubh' Mettre ta beauté suprême.
Hamadryades.
Dryades, Vous leurs joyeux oyseletz, Hj-mnydes Et .Néréides, Inveniez chantz nouveletz.
Œuvres françaises de Bonaventure des Périers revues sur les éditions originales et annotées par M. Louis Lacour. 1. 1 p. oi. — Cf. p. 46, 87, 94. Cf. Adolphe Clienevière, Bonaventure des Périers, p. 164 sqq. Dans la Louengi>. de la victoire du très crestien roxj de France obtenue en la conquesie de la ville et cyte de Xaples, l'auteur emploie des strophes et des
LE lillKTOHIUl KLU ^ii"»
ses heures de veine et fait quelques heureuses trouvailles (1).
Jean lîouchet a des vers de douze, de dix, de huit, de sept, de six, de cinq, de quatre et de trois syllabes, mais son mètre de prédilection est le vers de dix syllabes. Il n'ignore pas l'alexandrin, puisqu'il s'en sert une fois; il pense toutefois que ce vers est une belle chose dont il ne faut pas abuser ; un instrument fort bon peut-être, mais fort difhcile à manier et bien trop pesant dans ses mains débiles, aussi n'y louchet-il pour ainsi dire jamais, encore moins peut-être que ses contemporains, qui tous en eurent une crainte respectueuse [2).
Rythmes, strophes, vers, c'est là l'extérieur de la poésie, et s'il est vrai de dire que le rhétoriqueur s'y arrête bien souvent, trop souvent, hélas! il faut pourtant reconnaître que parfois il passe au delà, et nous insinue quels sont ses goûts en poésie, parfois môme quelle idée il se fait de la poésie. Sa manière de voir peut nous paraître très extraordinaire, elle n'en reste pas moins curieuse. Les premiers poètes, a-u témoignage de Jean Bouchet, furent des écrivains qui, n'osant ni approuver ni blâmer les hommes puissants, se servirent, pour dissimuler leurs louanges ou leurs critiques, d'allégories plus ou moins transparentes : la poésie est donc
rytlimes intéressants. Cette pièce fait partie du Recueil de la bibliothèque publique de Nantes dont j'ai déjà parié ; enfin on me permettra d'ajouter que le rytlime si gracieux de la Chanson d'avril se rencontre sous la plume fie Georges Ghastellain : Le tay de Nostre Dame de Boulongne, Œuvres, t. VIII, p. 293 :
Comme Yo:>tre pèlerin
Chief enclin Humblement le vous présente Mon ame et mon corps, alfin
Qu'à ma lin Vous vueilliez ^estre) présente.
(1) Sur Jean Lemaire on peut consulter la thèse de M. Fr. Thibaut, souvent citée ; je ne connais pas d'ouvrage sur G. Crétin : la Bibliothè(|ue de l'Ecole des Chartes, 1895, renferme une très bonne étude de M. Arthur de La Borderie sur Jean Meschinot, pp. 99-141 ; 274-318 ; «01-639.
(2) Sainte-Beuve : Tableau historique et critique de la poésie française au xvie siècle, p. 32.
d'abord quelque chose où il entre de la fiction, oii l'imagination a par conséquent une part plus large que dans la prose ; la poésie, écrit-il encore, elle est dans » quelques cas joyeux
... ou tu vses de faincte Pour ceux lesquelz sont fatiguez d'ouyr Les graues faictz, quelque peu resiouyr » (1).
C'est un art plus « fabulatoire que véridique,
Nam miranda canunt sed non credenda poelhae » (2).
La fiction, voilà pour lui l'essence même de la poésie; le poète invente, il crée. Jamais notre auteur ne va plus loin, il s'arrête à cette idée élémentaire, juste en elle-même, mais qui, pour lui, semble tenir toute dans cette application: composer des allégories ou introduire dans un ouvrage le fatras mythologique ; pur décor et tout de convention. C'est que la poésie pour les hommes de cette époque n'est pas du tout ce qu'elle est pour nous. Nous aimons à sentir l'àme du poète vibrer dans ses vers, et nous lui savons gré de réveiller en nous certaines émotions même pénibles qui ont la puissance de faire battre notre cœur; nous aimons surtout la poésie lyrique, la poésie personnelle; les deux mots — je pense que c'est un peu à tort, malgré de graves autorités — sont presque devenus synonymes. Au xvie siècle commençant il n'en va pas de même, ni surtout au xv^ ; on cherche dans la poésie une distraction:
Pour ceulx lesquels sont fatiguez d'ouyr Les graues faictz, quelque peu resiouyr.
Tout le monde à peu près pense comme Jean Bouchet. Personne n'a l'idée de chanter dans ses vers ses souffrances ni ses bonheurs d'homme, le poète ne cherche dans son
a) Ep. fam. XLVfl, ï' 35 c. Cf. 1 Mor. XIII, f° 32 c. Ep. fam. XXII, XXIV, XXY, XXXIV, LX XVIII.
(2) Lts Regnars trauersàt, [" ni r», après g. in.
LE RIIÉTOKIOLEUH 227
œuvre qu'une distraction pour lui-même et ses lecteurs; ou bien s'il donne des conseils rimes, s'il l'ait de la poésie morale, ses conseils sont de tous les temps et de tous les pays ; il compose des di/ains ou des douzains sur les JJéatitudes et sur les Apophtegmes des sept sages de la Grèce. Alain Gliartier écrit pendant la période la plus poignante de la guerre de Cent ans; on ne se douterait guère à le lire que la France vient d'être vaincue à Azincourt, ou qu'un enfant de dix mois, Henri Yl, a été proclamé à Notre-Dame de Paris roi d'Angleterre et de France; à la même époque, Charles d'Orléans compose des rondeaux bien jolis parfois, mais franchement un prince de la IMaison de Fi-ance aurait pu mieux employer les loisirs de sa captivité ; tous deux ils croient avoir assez fait si leurs rimes apportent quelque distraction à un savant chevalier ou à une noble châtelaine ; ils ne visent pas plus haut.
Cette poésie toute de fiction, toute pour l'amusement du lecteur, n'est-elle qu'un simple don de la nature, ou bien le poète, pour atteindre la perfection de son art, doit-il joindre à ses dons naturels le travail de l'étude? Jean Bouchet, après Horace (1) et bien d'autres, se pose la question. Toutefois, au lieu de traiter d'une façon générale ce point de doctrine, c'est à propos de la dispute entre Marot et Sagon qu'il cherche à résoudre le problème. Marot, selon lui, a plus de naturel :
... nature Le rend plaisant en la sienne escriptiire, Et a l'esprit si grant et si gentil Qu'en tous ses vers il est doulx et facil, Impossible est de veoir rime plus doulce En ce ou l'esprit par nature le poulse (2).
iMais Sagon est un savant dans l'art de la rime, il faut bien le reconnaître, et lui en savoir gré. Si donc un poète a reçu
(1) Natura fieret laudabile carnien an arte Quaesitum est. Ego nec studium sine divitc vena
Nec rude quid possit video ingenium... Art poéL, i07-409.
(2) Ep. fam. CVII, fo 71 d et 72 a.
228 JEAN BOUCIIEÏ
de la nature les dons les plus brillants, il ne doit pas pourtant négliger le travail, ni le secours de l'art :
... l'vn sans l'aultre n'est rien (1).
C'est exactement la conclusion d'IJorace ; Joachim du Bellay sera plus hardi, et donnera comme une doctrine généralement admise que le « Naturel fait plus sans la Doctrine, que la Doctrine sans le Naturel » (2).
Ces grands mots toutefois ne doivent pas nous tromper ; l'art pour Jean Bouchet, comme pour tous les rhétoriqueurs, consiste à rimer en équivoques ; aussi quand nous entendons le brave homme se lamenter de ce que beaucoup d'écrivains ne suivent pas avec une religieuse fidélité les commandements de dame Rhétorique, nous avons grand'peine à partager sa douleur.
Lui, du moins, il tâcha de rester constant avec lui-même, et ses vers sont presque toujours l'application exacte de ses idées sur la poésie et la rime. Le métier y est tout malheureusement, et, il ne faut pas se lasser de le répéter, le métier en ce qu'il a de plus inférieur. Notre auteur se montre pourtant à sa façon, qui n'est pas la bonne, un styliste; il travaille sa phrase avec une conscience et une ardeur incroyables, mais il la travaille toujours par le dehors : les mots ne sont pas pour lui des idées, ils ne représentent même pas toujours des sons capables de se combiner avec harmonie, ils offrent un moyen d'exécuter des tours de force qui semblent au poète le dernier mot de l'art ; voilà trop souvent toute leur utilité.
Il ne faudrait cependant pas croire un rhétoriqueur incapable d'écrire un beau vers, de développer une pensée gracieuse, de peindre avec quelque charme un tableau ou une scène de la nature dont la simplicité charmante a provoqué dans son âme une douce émotion. Parfois l'idée, à force de s'agiter au cerveau du poète, à force de se retourner de mille
(1) Ep. fam. CVII, fo 11 b.
(2) Dejfence et Illustration..., p. 109. Quintilieu et Cicéron soutenaient pour les orateurs la même tlièse que Joachim du Bellay pour les poètes.
LE RllÉTOlUQLKUH 229
façons sur elle-même, prend une forme plus nette, et s'achève précise et forte dans une image très simple, aux contours nettement arrêtés : « Elles sont grandes, s'écrie Jean Bouchet, les désillusions de la vanité» :
Monter trop hault c'est pour en deuil descendre Entre deux vens il faut son aisle eslendre (1) ;
et encore :
On vend souuent le vieil pour le nouueau Mauluais pour bon, cela ne fut onc beau Feuble pour fort, l'espine pour la rose... (2)
Une autre fois, voulant s'excuser de son style un peu trop rude, et qui est loin de l'élégance latine, il écrit :
le... suis de terre Pictauique Qui trop se sent de la langue Gothique, Et par ce rude et grosse en vulgaire est On n'a bon bled, si bon n'est le garest (3).
Al'image s'ajoute parfois un sentiment profond, simplement exprimé en un vers ou deux, mais dont les mots sont tout imprégnés. La jeune vicomtesse de Thouars écrivait à son époux qui combattait au delà des Alpes sous les ordres de François I"; elle disait au fier chevalier les regrets que lui causaitsalongue absence. Quedefois, dans sonchâteau désert, elle s'imagine l'entendre ; que de fois, « par le iardin », elle croit le voir avec ses gentilshommes comme aux beaux jours passés; mais l'illusion disparaît et la pauvre dame s'abandonne toute à ses regrets, n'osant pourtant, par une délicate pudeur, révéler ses secrets chagrins :
Ma voix vo'taist, et mô las cueur vo'nôme Cent foys le iour ;
(1) Les Généalogies, effigies et epitaphes... (° 103 b. J'ai trouvé chez lui ce beau vers suggéré peut-être par la devise bien connue de Jacques Cœur :
A cœur vaillant il n'est rien d'impossible.
Anciennes et modernes yenealogies, f" 64 v°.
(2) 2 Mor. IX, t. 42 a.
(3) Ep. fam. LXV, f° 44 d.
230 JF.AN BOUCUET
et son désir s'élance vers celui qu'elle aime par-dessus tout:
Mon pouure espoir de regret assailli
Les aisles prend d'affection discrète
Et va cercbant celuy quêtant regrete (1).
Quelquefois la pensée, au lieu de se replier sur elle-même, s'étale dans une comparaison toute gracieuse, et qui étonne légèrement : le vieux rhétoriqueur nous a si peu habitués à pareilles surprises. Dans sa première Epistre morale, il dépeint avec une tristesse pleine de charité les prêtres pauvres qui s'en vont « par bourgs, villes, villages, querans leur pain, » ; sa foi de chrétien s'offense d'un tel spectacle, et il tâche de faire comprendre aux riches seigneurs laïques que cette détresse est une honte pour eux. S'ils hésitent à secourir le prêtre pour lui-même, qu'ils le fassent au moins pour l'amour de Jésus-Christ, et une image charmante traversant son esprit, il la rend avec une belle simplicité :
A tout le moins pour Tamour du seigneur
Son cheualier baisez, ainsi la dame
Au seruiteur le faict du sieur qu'elle ame i^).
Il présentait à Madame Louise de Bourbon un petit ouvrage qu'il venait de traduire du latin, et l'offrande lui paraissait peu digne de la noble abbesse de Sainte-Croix. Aussi n'est-ce point sur le mérite du volume qu'il se fonde pour le voir accepter, mais sur 1' « honnesteté » de celle à qui il le présente. 11 la sait bonne, il la sait prévenante, et il n'oublie pas que Dieu, « facteur de tout ouurage », n'hésite pas pourtant à recevoir les dons les plus humbles : il
Accepte bien le verdoiant fneillage
De ceulx qui n'ont de gras biens l'abandon.
Dont ilz luy font en ses églises don,
Vous suppliant le faire ainsi, madame,
Si mieulx auois l'auriez sur mon ame (3). j|
(1) Ep. fam. XXYI, f° 26 d. '\
i2) 1 Mor. I, fo 8 a.
^3) Ep. fam. CV, f° 70 c.
LE RIIÉTORIOIEUR 231
Cette touchante protestation toute d'humilité et d'entier dévouement revient souvent sous sa plume.
Si M. Rathery, après lecture de la lettre de Rabelais à Jean Bouchet, paraît tout disposé à donner à l'auteur de Pantagruel «une place honorable parmi les poètes du temps (1) », je crois qu'il devrait se montrer aussi favorable à son correspondant ; les vers de Jean Bouchet sont même généralement meilleurs que ceux de son ami, ce qui n'est pas beaucoup dire. On ne saurait du moins refuser le mérite d'une agréable simplicité et d'une grâce touchante à cette fin de lettre que notre auteur écrit, après soixante ans bien passés, au père de Ronsard, son bienfaiteur.
Et par autât que sommes de mesme aage (2)
Si le parfaictz l'iiumain pèlerinage
Auant le vostre, ayez quelque pitié
De mes enfans par la vostre amytié.
Et s'il adulent que plus long temps je viue
Que vous môsieur, je m'oblige en foy visue
Que par escript au long rédigerai
Les biens de vous que iay sceuz et scauray (3),
Et si prieray iournellement pour l'ame
De vous seigîïr qui m'aymez et que iame.
A aultres biens ne me puis obliger
Vous le pouez facillement iuger,
Car ie n'euz onc grand souicy, ne grand cure
Des biens mondains, seulement ie procure
M'entretenir ma femme et mes enfans
Sans rien deuoir au derrier de mes ans.
Qui est pour fin, fors que me recômande
Très humblement a vous, et que demande
(i) Rabelais, OEuvres, t. II, p. 549, note.
(2) Ce n'est pas tout à fait exact ; le père de Ronsard devait avoir cinq ou six ans de plus que notre poète. Cf. les Généalogies, effigies etepitaphes, épitaphe de feu messire Loys de Roussart, f° 83 v.
(3) Conformément à sa promesse, Jean Bouchet, à la mort de Louis Ronsard (1544), rédigea son épitaphe ; pas trop « au long », elle n'a qu'une cinquantaine de vers; c'est la 101. Cf. Les Généalogies, effigies et epitaphes, i°So \°. Outre lépîtredont nous transcrivons un fragment (CXXVIe), notre auteur adresse encore une lettre au seigneur de la Poissonnière, au début des Triumphes de la noble, etc., celte lettre se trouve dans les trois premières éditions. Il y a dans ces trois documents des détails fort intéressants sur le père du grand poète. Dans le dernier nous lisons que Louis
232 JEAN BÛUCIIET
A Dieu puissant vous donner en tous lieux Bien prospérer puis le règne des cieulx. j Escript soubdain, souiz mon petit cachet Par le vostre Immble obéissant Bouchet (1).
C'est surtout au contact des choses vues et senties, pourvu que les émotions qu'elles soulèvent ne dépassent pas trop la culture moyenne de son âme de bourgeois, c'est au contact des champs, de la nature, et des humbles joies de la vie domestique que la verve de Jean Bouchet s'échauffe et qu'il devient un peu poète. Il aimait sa petite maison de campagne de Chauvigny, asile de la famille aux jours de peste, qui laissaient du loisirà sa muse travailleuse, et il en a dans ses épîtres tracé une esquisse très jolie ; il nous raconte ses plaisirs : avec les paysans des environs il s'amuse à prendre des perdrix: c'est là, au milieu des bois, près des eaux, qu'il reçoit les visites de ses amis ; mais il vaut mieux Técouter cette fois que le résumer :
Auec paisans prens perdriz aux lacs rôds Et passetempssouuent auec les nymphes Ou pour courir mes membres ia las romps.
Ronsard avait composé deux traités, l'un sur "le blasondes armes », l'aulre sur la manière de vivre à la cour, si du moins je comprends bien le texte de l'auteur :
... vous auez très amplement traicte
Côme on se doit es maisons des gras priées
Entretenir par règnes et prouinces.
Je n'ai rien trouvé de net sur les rapports probables de Jean Bouchet avec Pierre Ronsard ; il est certain toutefois que ce dernier, après la mort de son père, vint à Poitiers ; il est certain encore que Jean Bouchet vivait a cette époque ; dès lors il semblerait étonnant que noire poète ne se fût pas mis en peine pour voir le fils de son ancien bienfaiteur, le parent des La Trémoille, dont il fut procureur jusque vers looO ; la charge d'ailleurs ne sortit point alors de la famille, sou fils Gabriel lui succéda. Toutefois, je ne puis affirmer que l'humble poète poitevin eut des relations avec le grand lyrique français : parfois pourtant il m"est venu à la pensée que le Prince de la Pléiade avait peut-être appris du vieux rhétoriqueur la règle de l'alternance des rimes masculines et féminines à laquelle il fut généralement fidèle. On peut, je cfois, affirmer qu'il avait lu ses œuvres: Joachim du Bellay les connaissait bien, et il n'avait pas pourtant les mêmes raisons de les parcourir que le fils de Louis Ronsard.
(1) Ep. fam. GXXVI, f^ 83 a.
LE lUIKTORIOUEUR 23li
Aiicunesfois recoy les paranymphes De mesamys, lesquels me viennent veoir Entre les bois, sis sur le bord des Lymphes.
Quant ne puis plus de compaignee auoir Ma plume prens, et me mectz a escrire A tous estalz a mon petit pouoir.
C'est reciter et briesuement descrire Les biês et maulx qu'en eulx côgnoislre puis Sans detracter d'aulcun ne le proscrire.
l'en ay ia faict dix mille vers, et puys Si ce labeur trop long, griesve ma teste Sur mes enfans repos quiert ses appuys.
L'und'eulx me rit, et l'autre me failfe.4e L'autre gergonneen termes enfantins Et cependant le disner on apreste.
Les oiseillons i'oy chanter les malins.
Sur le serain voy dancer pastourelles Et sur le soir latrer les gros maslins.
le voy de loig gras chasteaux et tourelles Apres es boys cerfz et biches courir Vignes charger, et arbres autour elles.
Si peu de mal ne scaurois encourir Que le secours n'aye de mon espouse Qui cueur et corps mect a me secourir.
Si au secret du lict ie lui expouse Les miens ennuytz, et elle a moy, les siens Passent soubdain, alors chascun réponse.
Quant au désir des honneurs terriens N'en suis pressé, mon cueur ne s'en tormête. Content ie suis de mes tant petits biens.
Et en cela, cher frère, ie me vante Que riche suis autant que l'Empereur Car cotent suis quelque grât vent qui vcnlo (I).
Après toutes ces citations, — qu'on me pardonnerad'avoir multipliées, — une question se pose : Pourquoi cet écrivain assez généralement heureux dans les peintures de la vie de chaque jour et qui peut-être aurait pu nous laisser quelques portraits intéressants des humbles du xvi« siècle, pourquoi l'auteur de bon sens qui, un jour, avait pris pour devise :
Le naturel seulement ie poursuis, (1) Ep. fam. LXVll, f°46 c et d.
234 JEAN BOUCIIET
n est-il pas resté fidèle à sa devise comme à ce qui parait bien avoir été le propre de son génie ? On dira que ces passages sont clairsemés dans une œuvre fort étendue ; tout poète a fait dans sa vie quelques vers excellents, et il n'est pas d'écrivain qui n'ait signé une bonne page ; mais les rencontres heureuses ne sont que des rencontres ; pour embellir le reste de la route, qui est longue et ennuyeuse, il faut un grand talent ; un esprit médiocre intéresse en passant et comme à son insu, seul un grand esprit intéresse toujours et en pleine connaissance de cause.
Sans doute, la remarque est fort juste, et les passages saillants sont l'exception chez notre auteur ; la vraie raison de la monotonie des ouvrages de Jean Bouchet tient pourtant à d'autres causes ; il faut l'attribuer encore plus à sa doctrine littéraire qu'à son manque de talent. Il est ennuyeux par conviction, par principe, si j'ose ainsi parler, parce qu'il est rhétoriqiieur. On comprend assez que mon intention n'est pas de dire que les rhétoriqueurs visent à être ennuyeux, je veux simplement dire que leur manière de concevoir la littérature les y oblige presque. La chose vaut la peine de nous arrêter.
Ces hommes ne s'intéressent guère qu'aux rimes et aux mots ; c'est là leur préoccupation constante, et malgré de bonnes intentions ils arrivent aux résultats les plus tristes. Sans doute il y avait avantage, vers lo20, à travailler les rythmes et la langue, à poser aux poètes des problèmes difficiles pourvu qu'ils ne devinssent pas de véritables rébus. Il fallait éviter de sacrifier la pensée, et de descendre à des bizarreries ridicules. Les rhétoriqueurs en arrivèrent ! hélas, à ne plus voir dans la poésie qu'un arrangement mécanique de sons et de syllabes, et, dans les différents genres, des sortes de casse-tête chinois où il suffisait pour réussir d'un certain tour de main qu'un peu d'exercice pouvait donner à tous.
Il serait monotone et fastidieux de détailler ici toutes les sortes de rimes écloses du cerveau des rhétoriqueurs, comme <iussl d'étudier les rondeaux simples, les rondeaux doubles, les rondeaux jumeaux, les simples virelais, les doubles virelais, les ballades, les ballades balladantes, les ballades fra- Irisées, les simples lais, les lais renforcés et les lais renforcés
Li: lUlKTORIOlKlR i23ï)
fratrisés ; c'est là travail de marquclcric et non plus de littérature. Voici simplement deux quatrains de Jean Bouciiet dont le sens varie suivant la manière de les lire ; liii-mcme d'ailleurs ne manque pas de nous en avertir, en vers bien entendu. Il s'agit, dans le premier, des « Messieurs de iustice ».
Lisez au droict verrez les tours
Des bons, des maulvais au rebours.
Praticiens, sont bons, non faintcz
Gracieux, non mal desirans, ,
Riens reffusans, non inhumains,
Conscientieux, non tyrans.
« Ces quatre lignes se peuvent lire en trois sortes, et en chascune y a rime et substance » :
Heureux est-il Celuy qui n'a procès
Qui plaidera N'est prins pour tiôme sage
S'il est subtil On luy faict des excès
Mal il n'aura S'il n'est rempli d'outrage
Allez droict vous ne plaiderez Sincopez procès vous aurez (i;.
Voilà, certes, qui semble assez innocent; le tort des rhétoriqueurs est d'avoir pris au sérieux des distractions enfantines.
(1) 2 Mor.Y, f" 30 a. — La merveille du genre est probablement l'oraison à la Vierge de Meschinot : « Geste oraison, nous dit-il lui-même, se peultdire par huit ou par seize vers, tant en rétrogradant que aultremeut, tellement qu'elle se peult lire en trente-deux manières différentes et plus, et a chascune y aura sens et rime, et commencera toujours par motz différents qui veult » :
Dhonneur sentier. confort seur et parfait
Ruby chéris, saphir tresprecieulx
Cucur doulx el chier. suport Ijon en tuut fait
Infiny pris. plaisir mélodieux
Esiouy ris. souuenir gratieux
Dame de sens. mère de dieu tresnette
Apuy rassis. désir humble ioyeulx
Marne détiens. treschiere pucelette.
Les Lunettes des princes. Philippe Pigouchet, MCCCCXCV. (B. N. Rés.
Meschinot est par trop modeste, ses vers peuvent se lire non seulement de 32. mais de 2o4 manières différentes, s'il faut eu croire M. de La Borderie. Cf. Bibliothèque de f École dea chartes, 1893, p. 627.
230 JEAN BOUCUET
Il faut d'ailleurs remarquer à la louange de notre auteur que ces singularités sont assez rares chez lui.
L'habitude de regarder toujours et seulement les mots conduisit les écrivains à y voir des choses vraiment extraordinaires. C'est ainsi que le mot monde renferme en lui-même sa propre définition, il suffit de prendre chacune des lettres qui le composent et on trouve immédiatement ses diverses qualités : Menteur, Onéreux, JXoyseux, Dommageable, Ennuyeux (1); l'expérience n'est pas difficile, on peut la recommencer à l'infini. Il faut croire que ces enfantillages sont bien dans la nature humaine, puisque même aujourd'hui, à tous les changements de ministère, les journalistes ne manquent pas de chercher dans les noms des élus l'horoscope de leurs destinées politiques : toutes les opinions y trouvent de quoi se satisfaire, et comme les prophéties sont très -variées, une d'entre elles au moins a quelque chance de se réaliser. Cette manie atteignit à la cour de Marguerite d'Autriche le suprême ridicule : à force de tourmenter les mots, les poètes en arrivèrent à changer les lettres de place, il fallut commencer à lire par la droite ; et encore, afin d'être plus certains de rester parfaitement inintelligibles, ils ajoutèrent au commencement et à la fin des mots une et parfois deux lettres supplémentaires, absolument inutiles au sens :
Vlednora tniopazamo hemady.
C'est du charabia ; enlevez la première et la dernière lettre de chaque mot, lisez à l'envers, et vous avez : Rondel pour ma dame (2). C'est bien aux jours de notre rhétorique que l'on nous faisait apprendre ces vers de Maynard :
Si toQ esprit veut cacher Les belles ctioses qu'il pense
(1) Les Triumplips de la noble..., édit. de 1536, f° cxxv t°. Dans le Roman de Fauvel (début du xive siècie.l les auteurs François de Rues et Chaillou dePestain donnent le nom de Fauvel à la vanité humaine, parce que dans cette passion on trouve Flatterie, Avarice, Vilenie, Variété, Envie et Lâcheté, dont les premières lettres forment le mot FAYVEL. Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. II, p. 200.
(2) Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire, p. 118.
LE RIIÉTORIQUEUR 2.'}7
Dis-moi qui peut t'cmpêcher De te servir du silence ?
Franchement, si l'art consiste en ces puérilités, qu'il périsse à jamais.
Hypnotisés pour ainsi dire par les mots, les rhétoriqueurs croient avoir fait beaucoup quand ils ont aligné dans leurs vers de longues suites de substantifs à peu près synonymes ; voilàpour eux la meilleure preuve de la richesse d'une langue :
Car d'orgueil vient ambition, iactance.
Presumption mespriz et arrogance, Fol iugement d'auitruy, plain de danger Vn appétit de quelqu'vn se vanger, Ire bruslant qu'accompaigne follie Detraction, fureur, contumelie Enuie aussi, mespriz, contention Ypochrisie, et simulation, Irrision et inobedience, Ingratitude et folle deffidence (1).
Ils abusent des énumérations ; le comble de l'art consiste à y multiplier des antithèses : je prends au hasard, ces procédés sont presque de toutes les pages :
Qui les elTectz veult de mort compasser On trouuera qu'elle conduict et meine De grant souffrete, a richesse certaine, De grans perilz, a toute seureté, De tout malheur, a grand bienheurelé.
De lieux umbreux, a parfaicte lumière.
De la bataille, a victoire planiere. De grant angoisse, a consolation De triste dueil, a exultation.
De maladie, a santé copieuse.
De conuoitise, a charité ioyeuse.
De courte vie, a iamais ne mourir (2).
Par ces moyens tout factices, énumérations et antithèses interminables, Jean Bouchet et les rhétoriqueurs voulaient donner à la langue française de l'ampleur et de l'abondance.
(1) Ep. fam. GV, f° 69 c. — Cf. Peinture de la cour, 2 Mor. II, f» 10 a et b ; Occupations des gens du monde, 1 Mor. II, i" Il c.
(2) 1 Mor. XIII, f° 42 b.
238 JEAX BOUCHET
Sans doute, Ils le reconnaissent, elle se perfectionne chaque jour et va « de bien en mieulx » (1), mais elle n'atteint pas encore son complet développement ; « la différance et variabilité du vulgaire languaige du temps présent » (2) sont fort grandes ; il faudrait fixercet idiome dont Montaigne se plaindra encore dans cinquante ans (3) ; il est trop grêle, aussi s'efforce-t-on de lui donner de la dignité. Les rhétoriqueurs prennent tous les moyens de « magnifier « cette langue française incapable de porter les grandes pensées ; ils mettent à leur travail une bonne volonté indiscutable : leur tort est de n'avoir pas su distinguer entre la véritable noblesse et l'emphase. Il existait alors une mode ridicule : hommes et femmes s'affublaient d'une sorte de cordelière qui, descendant jusqu'au bas du ventre, le mettait en saillie d'une façon ridicule et grotesque (4) ; ridicule aussi et grotesque est la langue de cette époque toute gonflée de redites et de périphrases. Un rhétoriqueur qui écrit selon toutes les règles de l'art « en orateur » ne consentira jamais à exprimer d'une façon simple et naturelle les sentiments qu'il a le plus vivants au cœur, et qui devraient en jaillir dans toute la spontanéité d'un premier mouvement. Jean Bouchet raconte dans le Panegyric du CheualUev sans reproche une scène curieuse, et historique bien certainement, qui va nous montrer aux yeux le manque de naturel et l'emphase béate qu'impose à ses disciples la solennelle dame Rhétorique. Après la mort du prince de Talmond, tué glorieusement à Marignan, le procureur des La Trémoille, désolé, vint rendre visite à Gabrielle de Bourbon, la mère du jeune héros. Pour raconter son entrevue avec cette femme infortunée, pour nous parler des larmes qui tombèrent chaudes et reconnaissantes de son cœur d'homme, il emploie de telles périphrases, des expressions si recherchées que le livre échappe aux mains du lecteur exaspéré. Il avait été accueilli par un cri de douleur vraie :
(i) Temple de bonne renûmee, Mm r°.
(2) Le Panegyric du Cheuallier .., ch. i.
(3) Essais, liv. III, ch. v.
(4) Revue des Deux-Mondes, sept. 1852. Les Poètes bohèmes du xvie siècle, p. 1145. Cf. l'abbé Al. Samouillaû, Olivier Maillard, p. 163 sqq.
LE HiiÉïoiuorniR %V.)
« Ha ! lehan Bouchel, que dictes-vousde mon malheur, el de l'irréparable perte de nostre maison ?.., (i) » Et il ajoute : (( Toutes ces piteuses paroles donnèrent roupture a mon principal affaire, et tant greuerent mon cueur, que intrinsèque douleur defîendit a ma bouche de parler, et sorty de la châbrc, accompagné seulement dangoisse, laissant la désolée plorant et se desconfortant, sans auoir puissance de luy donner vngseul confort » (2), Si Jean Bouchet avait voulu nous conter simplement cette scène touchante, comme il dépeint sa maison de campagne de Ghauvigny, il nous eût tiré des larmes des yeux, car il avait un cœur excellent ; mais le naturel, l'abandon, la douleur qui s'exprime simplement, comme elle s'éprouve,tout cela ne saurait trouver place dans un morceau composé selon les règles de dame Rhétorique au froid visage, au cœur sec et à la dignité emphatique ; il a voulu écrire en orateur, et le voilà grotesque : il lui était pourtant si facile de rester lui-même!
Ce qui nous rend encore plus odieuse cette rhétorique compassée^ c'est l'obligation qu'elle impose à l'écrivain d'employer à tout propos l'allégorie. Que de peines et d'efforts pour arriver au résultat le plus triste !
Jean Bouchet, en ce genre, n'est ni plus ni moins ennuyeux que ses contemporains, et comme eux il dépense à ce labeur enfantin une bonne volonté, un temps, parfois même un certain esprit d'à propos qu'il aurait pu mieux employer. Dans tous ses ouvrages il multiplie les allégories, mais le procédé frappe surtout dans les Triimiphes de la noble et amoureuse dame. L'auteur nous fait assister aux différents combats que l'âme doit livrer pour acquérir « l'aternel royaulme de paradis », depuis le jour oii le Temps la prit en son pouvoir, la fit monter « sur vne hacquenee blâche quil appeloit Innocence » et partit en sa compagnie pour la terre d'Enfance, jusqu'aux terribles assauts qui troublent la pauvre infortunée à ses derniers moments, au terrible « pas de la
(1) Hélas! Gabrielle de Bourbon elle-même ne reste pas longtemps sous rémolion de son âme brisée, Jean Bouchet lui fait dire : « Pensez-vous que le possible de viure empesche lelTortde mort ? »..., etc.
(2) Le Panegyric..., f° clviu r° et v".
2iU JEAN BOUCllET
mort ». Chaque passion est non seulement personnifiée, mais Jean Bouchet lui donne son blason, un poste dans l'une des armées qui luttent pour l'âme ou contre l'àme, Yètue d'une armure faite à sa taille et qui la distingue, elle marche à la tête d'une suite nombreuse qui milite sous ses ordres, et sa vaillance fait merveille. Il y a des combats d'avant-garde, des combats d'artillerie, des « cautellcs » de guerre ; on lutle sur terre et sur mer, et la victoire ne reste à l'âme qu'après de longues alternatives de succès et de revers. Voici les préliminaires de la « Bataille de l'Ame incorporée contre le Monde et ses complices, au lieu de Audace effrénée » : Les soldats du Monde « venuz en place par eulx choysie a leur aduâtage cômencerent a lascher leur artillerie de appétit desordône cotre lauât garde de lame dot plusieurs furent blecez ; mais ce fut peu de chose ; et pour ladicte artillerie lauant garde de Lame ne fut en rien descampee,car tousiours passoit oultre. Et voyât le maistre de lartillerie de Lame nôme honneste occupation que lartillerie des ennemys commençoit a faire dommage, incôtinent quil la peut choysir affûta quelzques pièces de la sienne appelées Bonnes considérations, et des les second et tiers coups qu'il destacha rompit et mist en mille pièces les basions de Appétit desordonne, quiauoient ainsi fort tire contre lauantgarde de Lame et fut très fort blece le maistre cannonier nomme Inquiétude » (1).
(1 ) Triumphes de la noble et amoureuse dame, î" cccxvnv" et cccxviii ro. Ses allégories lui fournisseut ici ou là l'occasion d'esquisser d'assez jolis iableaux ; voici une description de fespérauce :
le vy venir et marcher esperâce, En port joyeux, et graue lëperâce, Dessus son cliief a demy descouuert Elle portoit vng beau cliappelet vert Entrelasse de blanches espinettes De la couleur des plus basses planètes.
Sa cocte estoit de couleur de vert gay De fin veloux sentant le moj-s de may De lames dor tant bault que bas couuertes,
Dessus auoit une robe entrouuerte, Qui ne couuroit tous les aultres habiz, De satin gris semée de rubiz Faictz en façon de petites estelles Et si portoit des argêtees belles.
Le Labyrïlli de fortune...^ 2« folio après P m v°
LE RHÉTORIQUEUR 241
Vraiment, notre littérature, après avoir vécu près de trois cents ans de pareils procédés, était bien morte, il fallait changer tout cela et renouveler des idées à jamais épuisées. Jean Bouchet s'en apercevait-il, et les pjrands rhétoriqueurs ses devanciers lavaient-ils remarqué ? Ils ne s'en rendaient pas très bien compte sans doute, et pourtant la transformation se faisait peu à peu ; à leur insu peut-être, ils y coopéraient même. JXos écrivains avaient à portée de la main le remède à tous ces maux ; près d'eux, sous leurs pieds chancelants coulait la source qui allait tout vivifier ; chose intéressante à constater, ils y puisaient même de leurs mains vieillies sans goûter pourtant la saveur, ni prévoir l'incomparable fécondité de cette eau de Jouvence éternelle. Jean Bouchet connaît et aime toute l'antiquité latine, et cette connaissance comme cet amour ne sont poinl nés d'hier au cœur du rhétoriqueur ; à chaque instant se pressent sous sa plume les grands noms de la mythologie et de l'histoire, ils ne sortent pas de sa pensée. Les souvenirs anciens sont la fleur et l'âme de ses récits. A l'exemple de Pétrarque et de Boccace, et aussi de Georges Chastelain, de Jean Molinet et de Jean Lemaii^e de Belges, licite sans fin et aime à faire parade de son érudition. 11 croit que les grands modèles sont à Rome, — il ne dit pas encore en Grèce, — mais il ne sait pas comment les imiter ; il sent bien lui aussi qu'il faut marcher vers la superbe cité de Romulus, mais il ne sait pas comment de ses « serues Dépouilles » il pourra orner son temple ou son autel (1). Je crois que les grands rhétoriqueurs, sans comprendre l'art antique, surent pourtant l'admirer, du moins essayèrent-ils de l'imiter. Jean Bouchet déclare bien haut dans VEpistre à Florimond Robertet, en tête du Panegyric du Cheuallier sans reproche, que dans la composition de cet ouvrage il n'a rien voulu faire autre chose que de marcher sur les traces des auteurs de « la Pedie de Gyrus, des Tyrocinies d'Alexandre le Grand, et du Songe de Scipion »>. Rien d'étonnant s'il a manqué de goût et de mesure dans
(1) J. du Bellay : Deff'ence et illustration de la langue francoyse, p. 161.
celte étude des maîtres latins où il n'avaitpasde bons modèles. Plus on les imitera, plus on approchera delà perfection, tel semble avoir été son principe (1) : principe excellent, à condition d'être bien compris. Il semble se rendre compte que limitation doit laisser à l'écrivain toute son originalité, et qu'il ne doit sacrifier ni sa langue ni son histoire à la langue et à l'histoire d'un autre peuple. 11 aime de tout son cœur « ladoulceurdela langue Françoyse, aujourd'hui tant aornee, faconde et bien polie (2), set il ne travaille que pour l'enrichir ; nous savons par ailleurs en quelle haute estime il a les grands hommes qui ont travaillé pour l'honneur de la France (3) : il ne veut donc rien sacrifier de la gloire ni de la langue de sa patrie, de cette langue qu'il voit, grâce à de constants efforts,
... remise en art si très parfaict Que le latin aucuneffoiz deffaict (4).
En dépit de ces principes excellents, il n'imite que très maladroitement les auteurs latins parce qu'il ne les comprend pas. Il s'attache aux choses purement extérieures, aux mots, aux périodes, à quelques métaphores, il ne pénètre pas jusqu'à l'intime de leur génie fait de bon sens et de mesure ; peutêtre ne faut-il pas trop lui en vouloir de n'avoir pas été jusqu'au bout d'une tentative qu'il faudra plus d'un siècle pour achever : c'est assez peur lui comme pour ses contemporains d'avoir fait quelques pas sur cette route glorieuse.
A l'exemple de Pétrarque et des grands rhétoriqueurs, il ne manque pas une occasion d'étaler en vers ou en prose sa science mythologique (5) ou historique ; il fait à tout propos
(1) Ce principe de l'imitation qui est le fond et « comme le cœur de la doctrine ronsardienne » a parfaitement été exposé dans ce qu'il a de bon comme dans ce qu'il a d'exagéré par M. Faguet dans son Seizième Siècle, p. 213 sqq.
(2) Epistre a D. M. Malhee, Prieur de l'abbaye de Monstierneuf, dans l'Histoire de Théodorite, évêque de Cyropolis, par (D.-M.) Mathée ; ce livre est une traduction d'un ouvrage grec.
(3) Anciennes et modernes généalogies, A un r° et v°.
(4) Ep. fam., CXX, f» 80 c.
10) Marins Pieri : Pétrarque et Ronsard, p. 170 ; G. Chastelain. Œuvres, t. VIII, p. 3:*4.Cf. Rabelais, liv.IV, ch. xxi;t. II, p. 134 ; Ronsard, possm.
LE irnihouiQUEUR 243
passer sous les yeux de ses lecteurs des troupes de héros et d'héroïnes, dont les noms se bousculent et s'entassent aux hasards de ses souvenirs et de la rime. S'aj^it-il de chasseurs, nous voyons aussitôt déliler
Melager, et Dyane,
Hypolitus, Mytridates, et Crâne, Eudymion, Helymus, Panopes, Mopsus, Procris, Crocus, Philotetes, Tous grâds veneurs de toutes bestes noires Rousses aussi (comme on veoit es hystoires) (1).
Il n'y a pas de descriptions de campagne ou de bois sans le cortège obligé des « Nayades, Hymnydes, Oreades, Amadriades, Driades, Nappées «. Minerve ne manque pas de rappeler au jeune Louis de LaTrémoille, qui vient de triompher d'un amour coupable, tous les dangers de la passion, et le nombre infini de ses tristes victimes : Médée, Prognée. Thyeste,Egisthe,Glytemnestre.., César, Cléopâtre,Holopherne, Samson..., Ghilpéric, Clotaire III, Ghildéric... Dans le Ttmple de bonne renômee, il pousse ce procédé à la dernière exagération, il énumère dans des pages sans fin tous les héros et toutes les femmes illustres qu'il rencontre successivement sur ses pas. Il s'y trouve onze chapitres dont les titres ressemblent à celui-ci : Le tabernacle de foy publique et daulcuns qui aimèrent ceste vertu. Voici les noms de quelquesunes des dames célèbres qu'il connaît : Eve, Vesta, Terra, Gybèle, Isis, Gérés, Minerve, Sémiramis, Camille, Débora, Judith, Esther, Jeanne la Pucelle, Tisbé, Sapho, Briséis, Gassandre, Hécube, Anne de Bretagne, Jeanne de France. Ce mélange de noms païens et chrétiens, antiques et modernes, dénote dans la pensée de l'écrivain beaucoup d'indécision et d'incohérence ; c'est un trait caractéristique des hommes de l'Humanisme et de la Renaissance (2).
Toutefois ces onumérations si longues et si multipliées ne nous apprennent pas ce que Jean Bouchet allait chercher
(1) Ep. fam. XXV, fo 26 b.
(2) Faguet: le Seizième Siècle, p.xxii.
dans les livres des anciens, et nous ne voyons guère quel avantage pouvait en retirer la langue française. iXous comprenons mieux le dessein du rhétoriqueur s'efforçant d'introduire chez nous les mots latins et de les naturaliser. A l'exemple des (( orateurs belgiques », il appelle ainsi les écrivains de l'école de Bourgogne, il en use et il en abuse. Ils ont une ampleur et une sonorité qui lui plaît, et pour enrichir notre vocabulaire il emploie sans remords crudélité, en place et même à côté du mot cruauté, famulaleur pour serviteur, /i/r^ pour vol, co//«z/f/er pour louer ; il ma(j7iifie\di\o\xà\i prêtre qui pertranscende les neuf cieux. C'est un latiniseur des plus convaincus, comme tous ses contemporains, comme Rabelais lui-même, qui pourtant a fait bonne justice de cette engeance. En principe, comme le remarque fort justement M. Brunot, chacun s'élève contre les latiniseurs et tout le monde latinise (1). Etienne Pasquier attribuait cette manie à une certaine paresse d'esprit : les écrivains habitués à parler latin ne prenaient pas, selon lui, la peine de rechercher le mot français qui pouvait traduire leur pensée, quand ils ne l'avaient pas « apoinct » (2). La chose a pu, elle a même dû se présenter; mais cette manière de faire n'est nullement un parti pris chez les rhétoriqueurs ni chez Jean Bouchet, et la critique, si psychologique soit-elle, n'est pas juste. La preuve que les latiniseurs n'emploient pas le mot latin parce qu'ils ne se sont pas donné la peine de chercher le mot français, c'est que, bien souvent, ils emploient les deux à la fois. Les exemples sont à presque toutes les pages; en voici quelquesuns relevés dans les Annales d' Aquitaine ; provigner et augmenter la foi, louer et collauder, maculé et taché, polu et maculé^ bon tour et louable cautelle, furt et larrecin. Parfois même, quand le mot latin n'a été que peu employé, Jean Bouchet l'unit au mot français non plus par la conjonction <?/ mais par la conjonction ou : feretre ou cercueil, forces ou
(1) L. Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. III, p. 830. Cf. le Seizième Siècle en France, de MM. Darmesteter et Hastzfeld, p. 188.
i'i) Œuvres, t. II, let. XII, p. 48.
LE imÉTORIQUEUR 245
cizeaiix (1). Ce procédé est tellement bien voulu des écrivains que les Arts poétiques en fixent les règles. Pierre Fabri, dans le Grant et vrajj art de pleine rhétorique, écrit : « Et de deux termes élégants le plus entendiblc soit mis derrière, comme 'insinuant et desclarant la nature et semblance... diuulgiier et communiquer les publiques gestes et faiclz des Frajiçoijs (2). »
Avec le mot latin, c'est la phrase latine, la période que Jean Bouchet s'efforce d'imiter dans ses écrits, et parfois avec assez d'habileté ; il s'agit des écrits en prose, bien entendu, car la période en poésie n'est pas connue des rhétoriqueurs, leurs vers se succèdent au hasard sans lien aucun, sinon la conjonction et ou quelque mot disjonctif, ou, soit, ni. Notre auteur a un modèle préféré, Gicéron :
... Eq luy seul reaulment et de faict Ont resplendi presque les vertuz toutes De to' les grecs.
Il écrivait ces lignes à Tépoque où Erasme, tout en prétendant ne blâmer que les imitateurs maladroits du grand orateur romain, ne laissait pas de le railler un peu luimême. Jean Bouchet, d'un naturel pourtant si doux, ne peut s'empêcher de montrer une légère mauvaise humeur contre le satirique ; il lui reproche non sans raison de ne pas assez respecter celui auquel il doit lui-même la plus belle partie de son art. Mais le jugement à peine prononcé, il craint d'en avoir trop dit, il se retire prudemment ; avant tout ne nous faisons pas d'ennemis :
De ce débat i'oste les mains et doigtz Plus l'en diroissi raieulxiy entendois (3).
Quelques-unes des périodes de Jean Bouchet ne manquent pas d'harmonie et se développent avec grâce : « Assez mest
(1) Annales d'Aquitaine, p. 45.
(2) Fabri, le Grant et vray art de pleine rhétorique, 1. 1, p. 18.
(3) 1 Mor. XIII, fo 32 b.
246 JEAN BOUCUET
congneu, nobles cheualiers en lesuchrist, — c'est Grâce Divine qui parle à l'Ame et à ceux de sa compagnie, — que les paroUes dungchef de guerre ne adioustent rien à la vertu des nobles hommes, et ne pourroit (sic) faire dung exercite mal conduict et timide vne armée louable et forte ; car on congnoist a leffect et yssue dune bataille ceulx qui par leur nature ou bonnes meurs sont hardyz et vaillâs, et qui par presumption, danger ne craincte ne perdent le nom de hardyesse. Neantmoins vous veulx bien dire le danger ou est Lame, de laquelle vous auez la garde de par le roy des roys et le seigneur des seigneurs cest lesuchrist (1).»
Toutefois il devient souvent manifeste que le pauvre rhétoriqueur ne s'occupe guère dans le style périodique que du développement matériel de la phrase et des différentes articulations ; il a remarqué la succession des incises reliées par des conjonctions, mais il n'a pas saisi leur gradation savante, ni leur harmonieuse combinaison ; aussi bien souvent ses lourdes imitations, au lieu de se dérouler sonores et graves, s'enchevêtrent avec une emphase pédantesque; le lecteur s'efforce en vain de suivre l'idée cahotée d'incidentes en incidentes à travers des mois pompeux et empanachés. Je ne veux pas citer la première phrase de l'épître Florimond Robertet, dont j'ai plusieurs fois parlé, elle est incompréhensible. Voici le début du chapitre P"* du P«;?e^y;7c : «Apres auoir tyre de mon désole cueur innumerables souspirs pour linfortune aduenue en la tresnoble et illustre maison de la Trimoille a présent florissant en honneur, non seulemët pour le deces de Môsieur Charles, mais aussi de Môsieur Loys son père, qui sont au lict dhonneurcouuert de fidélité cheualeureusemët passez de ceste misérable demeure au tëple de bône renômee et lieu de immortel loz sâs reproche, vérité pcedat de hôneste et gratitude despieca née de plusieurs bienffaitz et grans bénéfices que iay de ceste tresnoble
(1) Les Triumphes de la noble..., f° cccxix r°. L'imitation de Salluste est évideûte : Compertum ego habeo, mihtes, verba virtutem non addere, neque ex ignavo strenuum, neque fortem ex timido exercitum oratione imperatoris fieri. Catilina, LVIII.
LE RIIETORIQUEUR 247
maison receuz plus lemplisâsmon honneste plaisir que particulier proflit, mont côtraint prâdre une des servantes de loeil du monde et une aultre de la radiâte Lucinc pour rédiger par escript, non en vers et meetres, mais en prose, les mémorables gestes du loyal père après ceulx de lobeissant filz, »
Jean Boucliet réussit mieux quand il essaie de faire passer dans ses livres, non plus seulement les mots et les périodes de la langue latine, mais les idées mêmes de certaines phrases fort simples , dont il a gardé le souvenir. Ces phrases pour la plupart décrivent quelques phénomènes naturels : le soir « le souleil approchant de loccident doubloit etcroissoit leurs ombres (1) » ; l'heure du repos : a enuiron la mynuict que sônus auec ses pesantes belles descend on cerueau de l'homme et embrasse toutes les créatures en leur repos, leur deffendant de parler (2) ». Parfois les réminiscences des poètes latins, de Virgile surtout, se pressent tellement dans la mémoire du poète qu'il en compose pour ainsi dire la trame de son récit, et ses vers deviennent presque une traduction. Pour mieux nous montrer qu'il agit ainsi en connaissance de cause, l'auteur a soin de noter en marge les passages des écrivains latins qu'il imite.
(1) Le Panegyric, f° vi v".
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.
Virg. Egl. I, 84.
(2) Le Panegyric, fo vu r». Peut-être Jean Bouchet iraite-t-il le Tempus erat quo prima qiiies... de Virgile, En. II, 268 sqq., ou plus probablemeat le
Nox erat et placidum carpebant fessa soporem
Corpora
Cum tacet ornais ager pecudes...
En. IV, 522 sqq.
On se rappelle les conseils de Ronsard dans sa Préface sur la Franciade : <' Les excellents poètes nomment peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile voulant descrire le jour ou la nuit ne dit point simplement et en paroles nues : Il estoit jour il estoit nuit, mais par belles circonlocutions : Postera Phoebea lustrabat lampade terras... » Edit. P. Blanchemain, t. III, p. 17.
-MS JEAN ROUCllET
Lors que Aurora du ciel eut les estelles Jamqiie rubescebat stellis aurora fugatis.
Quât a nos yeulx abscôd p facos telles V'i'g. fnei. III.
Quon pouoit veoir titan tresluniineux Chassant de imyt lunibre caligineux
Et appelant de toutes pars les liomnics Aurora interea miseris niortalibus almam
A labeur prendre et supporter les sommes Extullerat (sic) lucemquerefîerens (s)c)opa De cestuy monde, et les journels trauaux, atque labores. Virg. enei. XI.
Et que ses prompts et allègres cheuaulx
Passoienl roulflans mieulx que ne fit pégase Postera vix sûnios spargebatluminc montes Dessus le mont de orient, dit caucase, Orta dies cû pmû alto se gurgite tollunt
Qui de ses raiz begnins et sidérez Solis equi hicêque elatisnaribus efQant.
Eut abattu par moiens modérez Virg. enei. XII.
De son amie aurora la rouzee Dont elle auoit mainte terre arrouzee Me pourmenant hors la rigueur dyuer Par prez rians au ioly temps de ver... (1)
Plus loin il cite les Pontiques d'Ovide, Cicéron, Aristote, Juvénal, Perse, Tite-Live, toujours en mettant les différents textes anciens en regard de ses vers ; nous sommes donc bien là en présence d'un effort véritable pour faire passer dans notre langue quelque chose des beautés de la langue latine. Il est juste de dire que cette tentative littéraire s'arrête à quelques descriptions bien simples, mais elle n'en est pas moins curieuse avant Ronsard et elle valait la peine d'être signalée (2).
Peut-être voit-on maintenant que Jean Bouchet ne mérite
(1) Labyrïth de fortune, a i, édition de lo22. La première citation se trouve En. III, 321; la seconde, En. XI, 182, 183 ; la troisième, £'n. XII, 113-113. Ces vers de Jean Bouchet montrent bien à quel point il est incapable de construire une période poétique.
(2) Jean Bouchet aurait bien dû chercher des leçons de style dans les auteurs latins et apprendre d'eux l'art si délicat d'exprimer littérairement sa pensée. Une des causes de la fatigue et de l'ennui que l'on éprouve en lisant ses ouvrages, vient de la déplorable facilité avec laquelle il laisse aller sa plume ; il répète à satiété les mêmes mots dans la même phrase et parfois dans le même vers : il écrira sans hésiter :
Le poîct septiesme et raison de mes plaïctz Dont me suis plaicte et encore me plaïnctz.
Ep. fam.Xl, fM3 d.
Six vers qui se suivent ont pour rime: piteuse et despiteuse, piteusement despiteusement, piteux et despiteux. {Ep. fam. XI, f° 13 d.) Sans doute il aCQrme qu'il n'a pas le «style desgens de court», qu'il ne veut s'exprimer que d'une manière basse et humble, la chose est entendue ; mais vraiment il en coûtait peu de supprimer des fautes comme celles-là, fautes très fréquentes, malheureusement, chez le procureur-poète.
LE lUIKTORIOUEUR 249
pas tout le mépris ni le dédain sous lequel on l'accable parfois si durement, et que l'école des grands rhétoriqueurs dont il se reconnut toujours l'iiumble disciple i-endit quelques services à la littérature française. Je ne crois pas avoir surfait mon humble héros et peut-être même n'ai-je pas tout dit ce qui est à sa gloire ; il eut des défauts, personne ne l'a jamais nié ; l'heure était peut-être venue de tenir compte de ses qualités, et surtout des tendances si visibles et parfois si pleines d'espérance de son œuvre. Ecrivain et poète, il a jusqu'au fond des entrailles l'amour, ce n'est pas assez dire, l'enthousiasme de son art (1), et avec une conscience de parnassien il travaille les détails du vers, de la rime et de la strophe, non sans un certain bonheur. Par ce labeur de tous les jours, malgré des inexpériences et des manques de goût choquants, il contribuait, pour sa faible part, à préparer l'instrument lyrique dont Ronsard devait tirer de si magnifiques accents. La Pléiade, sans doute, a fait beaucoup mieux, mais elle devait pourtant aux ouvriers de la veille une reconnaissance que, dans l'enthousiasme du triomphe elle a bien oubliée ; elle fut même trop souvent ingrate, la postérité ne lui en a pas t€nu rigueur et la gloire a tout effacé. — Au-dessus de la prosodie, il y a les dons de choix qui font le poète : le feu sacré, la splendeur de l'imagination et de la sensibilité dont l'éclat puissant donne à l'intelligence vie et couleur, le mens divinior ; on ne me croirait pas si j'affirmais que le dieu a quelquefois troublé de ses fureurs le doux procureur de Poitiers, et je ne me donnerai pas ce ridicule. Cependant si la poésie plane au-dessus des cimes à côté de l'aigle, elle sautille avec le passereau dans le creux du sillon ; il est des chants sublimes, il est aussi d'humbles chants oii la vie toute simple se reflète dans sa poétique rusticité. Jean Bouchet a senti tout le charme d'une franche amitié, il a aimé les rives du Clain et les paysages du Poitou, les vallées de Ligugé et de Fontaine-le-Comte comme les
(1) L'art de « rethoricque », écrit-il, je ... le trouue sauoureux Tant et si fort que ien suis amoureux,
Temple de bonne renômee, f* 2 v*, après M ui.
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collines de Chauvigny ; son horizon était borné, mais il lui suffisait. S'il n'a pas chanté plus souvent ses joies intimes, les vraies joies après tout, c'est — on me pardonnera l'expression — par un scrupule exagéré d'artiste ; elles ne lui paraissaient pas dignes des Muses, et il faut en maudire cent fois dame Rhétorique, C'était là matière trop humble pour la rehausser, et y appliquer l'art des vers.
Malheureusement, l'art pour lui comme pour les rhétoriqueurs consiste à rimer en équivoques, à croiser des antithèses, à remplir les vers de mots qui répètent obstinément la même idée, à jeter sur toutes les compositions le manteau de l'allégorie aux couleurs à jamais passées. Les écrivains croyaient par là s'attacher à jamais les lecteurs comme aux jours du Roman delà Rose, et ces grands enfants ne s'apercevaient pas que les goûts avaient changé et que le monde avait vieilli. La littérature du moyen âge allait mourir, et ce qu'ils prenaientpourles couleurs de lavien'étaitpas mèmecedernier reflet de santé qui monte parfois aux joues ridées des vieillards. Joachim du Bellay et Ronsard comprirent qu'il fallait laisser les morts ensevelir leurs morts et s'écrièrent avec toute l'impétuosité de leurs vingt-cinq ans que les modèles étaient en Grèce et en Italie : « Ly, donques, et rely premièrement (o Poète futur), feuillette de Main nocturne, et iournelle les Exemplaires Grecz et Latins (1 ) . » Mais ce cri tout vibrant d'enthousiasme, tout le moyen âge et les rhétoriqueurs l'avaient poussé avant eux ; ils n'en comprenaient pas, il faut l'avouer, la véritable signification; toutefois, avant la Pléiade, nos auteurs avaient pourtant regardé au delà des Alpes et au delà des mers,*et peut-être en cherchant bien trouverait-on qu'avant Técole de looO ils avaient imité ou essayé d'imiter tous les genres qu'elle recommande avec tant d'enthousiasme. L'idée peut paraître hardie, je ne la crois pourtant pas fausse, et il y a là pour un chercheur une belle matière et fort curieuse. Et si cette thèse un jour était démontrée, — elle l'est déjà en partie, — si Ton prouvait que Ronsard et ses disciples ont été moins originaux, et moins
(1) Deffence et illustration de la Langue francoyse, p. 112, éd. Person.
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inventeurs qu'on ne l'a cru, leur gloire n'en serait pas amoindrie, elle resterait intacte. Ils ont, en oiïet, apporté dans notre littérature ce qu'on y chercherait on vain avant eux: la première notion exacte de la beauté artistique dont les reflets illuminent pour jamais Athènes et Rome. Ils n'en ont vu que les premiers rayons, ceux dont l'échit devait surtout frapper leurs jeunes âmes, mais ils les ont bien vus; grâce à eux brilla enfin dans la littérature française une fraîche imagination toute vibrante des premières émotions d'une vraie sensibilité.
Si l'on voulait me permettre une comparaison, j'écrirais que les rhétoriqueurs, ces ancêtres si éloignés, si grossiers de notre xvii^ siècle, ont par leurs travaux assoupli la langue et la prosodie françaises, et donné comme une première forme, bien indécise encore, à l'extérieur, au corps de notre littérature classique ; à quelques phrases de leurs ouvrages on distingue vaguement les premières sensations toutes matérielles de la jeune âme qui anime ce corps et lui donnera un jour toute sa plénitude de vie. Ronsard et la Pléiade infusent à l'ébauche informe des rhétoriqueurs la vie des sens aussi intense que possible ; elle éclate en luxuriantes images, elle déborde comme la sève au printemps, fougue de jeunesse éblouissante que rien ne saurait arrêter. Enfin voici le xvii® siècle : au corps il fixe des proportions d'une rigueur trop géométriques qui lui enlèvent un peu de sa grâce enfantine, mais dont l'ensemble charme les yeux ; à l'âme il ôte cette exubérance de l'imagination et de la sensibilité, apanage des premières années, pour la parer de l'éclat immatériel de la raison, et notre littérature française, dans toute la splendeur de sa vie, apparaît, âme et corps, dans une si admirable beauté qu'elle n'a peut-être à s'incliner que devant le seul génie grec : les légers défauts de détail disparaissent dans l'admirable harmonie de l'ensemble.