‹ Un grand rhétoriqueur poitevinChapitre 5 sur 67 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES PREMIÈRES AKKÉES

Naissance de Jean Boiichet ; ;"igé de 4 ans, il perd son père. — ^ Etudes au collège de Puygareau, son maître Julien Tortereau ; ses premiers compagnons : Pierre Rivière, Pierre Ilogier, Pierre Gervaise. — Jean Bouchot reçoit la tonsure ; son voyagea Lyon : premier souffle de la Renaissance. — Le jeune poète est attaché à Florimond Robertet ; il suit la cour, vit quelques années à Paris. — La pauvreté le contraint d'étudier la procédure. — Jean Rouchet, basochien, son premier livre : l'Amoureux transy sas espoir, bientôt suivi d'un second : Les Rcgnars trauersût : son procès contre A. Vérard. — Les liegnars sont une critique acerbe de la société ; on y trouve quelques notes personnelles. — Les idées littéraires de l'auteur vers lo02. — Jean Rouchet revient à Poitiers, où dès lo07 il est procureur.

« Ladite année mil quatre cent soixante et quinze, le penultiesme iour de lanvier, i' entray au monde par natiuité naturelle et légitime (1). » Par ces mots, Jean Bouchet fixe

(1) Annales d'Aquitaine , p. 281, édition de 1644. Je citerai toujours cette édition, sauf avis contraire, parce que c'est la plus répandue ; elle ne ditTère que par l'orthographe de celles que revit l'auteur.

2 JEAN BcrucriET

lui-même la date de sa naissance. Mais, comme dans ses Annales d'Aquitaine, \\ fait commencer l'année soit à Pâques, selon la manière de comj3ter de Paris, soit à la Notre-Dame de Mars (2o mars), selon la manière de compter d'Aquitaine, il en résulte qu'il est né le 31 janvier 1476. Son père, Pierre Bouchet, descendait d'une famille riche et de bonne renommée, mais lui-même n'avait pas de fortune :

...Mes parens (combien qu'iiz soiët yssuz De riches gens et de bon nom tissuz) Ne mont laissé que leur bon bruyt et famé Que i'ayme mieulx que l'argent qui alTame (1).

Tous vantaient sa rare amabilité, et sa ff doulceur angeuine (2) » gagnait les bonnes grâces de tous. Fort jeune il avait quitté les rives de la Loire pour se fixer dans la ville de Poitiers oij il était procureur du roi. Sa famille était alliée à celle des Boislesve si populaire en Poitou (3). Tout entier à sa charge et fort habile, il jouissait déjà d'une certaine célébrité lorsqu'il mourut empoisonné le 4 juin 1480; il n'avait

(1) i Mor. XIIIî, f" 38 c. Lise/ : Première partie des Epistres morales Ep. quatorzième, page 38, 3"^^ colonne.

(2) Les Généalogies, effigies et épitaphes | des roijs de France récent ement re \ unes et corrigées par Vautheur mesme... f° 73 v. Poitiers, MDXLV. L'expression « douceur angevine » est donc de Jean Bouchet avant d'avoir été deJoachim du Bellay.

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux... Et plus que lair romain la douceur an,i:evine.

[T.es liegrels, sonnet xx.xi.)

Quelques auteurs ont voulu y toir un souvenir de Virgile (dulces Argos) ; elle n'est pas, toutefois, selon la remarque de Sainte-Beuve, « tout à fait dénuée d'une valeur relative et locale. Il existe, en effet, sur le compte des Angevins une tradition de facilité puisée dans l'abondance de tous les biens de cette vie, dans la suavité de l'air et du sol. Le caractère du bon roi René en donne l'idée. Andegavi molles, disaient les Romains. » {Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVI'' siècle, p. .333, note.)

(3 1 Jean Bouchet, Ep. fam. II, f'' 7 d ; les Généalogies, effigies et épitaphes, ï" 79 r°. On peut consulter sur les Boislesves les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1863, p. 254 et sqq. Un Boislesve était maire de

LES l'REMTKUES ANNEES .5

que trente-trois ans. Les circonstances de celte mort sont curieuses. Le jeune procureur avait élé invité à dîner par un de ses confrères du palais, marié à une femme « importune et lubricque », qui, à tout prix, voulait se défaire de son mari ; dans la pensée de la mégère, le crime devait s'accomplir ce jour-là même. Elle avait « musse en la gousse d'vn pois » le poison qui devait la débarrasser d'un époux gênant. Mais, hélas! rien ne distinguait la fatale bouchée des autres, le mari s'en tira, et le malheureux convive fut empoisonné. Jean Douchet, pour qui tous les événements étaient matière à amplification poétique, ne manqua pas d'écrire dans la suite une épitaphe pour son père et une seconde pour l'épouse infidèle qui, s'il faut l'en croire, mourut misérablement (1).

Né en 1476, il n'avait donc que quatre ans lorsqu'il perdit son père, il restait seul de sept enfants. Chose curieuse, jamais il ne parle de sa mère. Nous serions tenté de croire qu'il fut orphelin de bonne heure, car lui, si prodigue d'affection et de reconnaissance, n'aurait pas manqué de nous parler longuement de celle qui eût reporté sur lui toute la tendresse d'un cœur si cruellement frappé.

Jean Bouchet ht ses premières études à Poitiers au collège de Puygareau (2). Ce collège, fondé le 7 avril 1478, dépendait

I^oitiers quand Jean de Berry fit présent à la ville d'une horloge pour le beiïroi. Les habitants attribuaient au maire ce présent, de là le fameux quatrain:

Quiou qui qu'oii reloge a fat faire, 0 l'est in moaire, noumé Boilève, A cause que les pouvres geans Gne scaviant a quo Ihoure iglz diniant.

Les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest (I8i0) donnent d'intéressants détails sur le Gros Horloge, p. 409. — La bibliothèque pubhque de la ville de Poitiers (448, Liasse: Divers, XV" siècle) possède le testament (original parchemin) de Jean Bouchet, prêtre, curé de Notre-Damela-Pelite, par lequel le testateur fait don à son église paroissiale d'une maison rue de la Thaude, etc.. (1468). Je n'ai pu découvrir si ce personnage était parent de notre poète.

(1) Les Généalogies, effigies et épitaphes...Ep\\..oO e[3l, f" 7.3 v°. Cf. .1»nales d'Aquitaine, p. 28.').

(2) Sur l'Université de Poitiers on peut consulter: De l'Université \ de la ville de Paie \ tiers, du temps de son érection, du recteur et of \ ficiers et privilèges \ de ladite Université | . Extraict d'un ancien 1 manuscript la-

JEAX BOUCIIET

de la faculté (les arts, ainsi que ceux de Sainte-Marthe, de Sereuna et plusieurs autres. Etablie en 1431, l'Université de Poitiers, divisée en quatre nations : France, Aquitaine, Berry et Touraine (1), possédait une très grande réputation. Venus d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Espagne et de Portugal, les étrangers s'y mêlaient aux jeunes Français accourus de Normandie, de Bretagne, du Lyonnais et des provinces du Midi. Sous Louis XII, — notre poète l'avait quittée depuis quelques années à peine, — elle ne comptait pas moins de quatre mille étudiants. Ils étaient renommés pour leur adresse à lancer l'estœuf (2), — espèce de pelote bourrée de crin dont se servaient les joueurs de paume, — et aussi pour leur insubordination. En 1517, les étudiants gascons au sang particulièrement chaud, attaquèrent, l'épée à la main, le professeur de droit Longueil. Celui-ci, du haut de sa chaire, se défendit comme il put, accablant ses adversaires sous les énormes volumes du Digeste qu'il leur lançait à la tête. C'était la bataille du Lutrin avant la lettre. Estce à cause de leur passion pour l'estœuf, est-ce à cause de leur humeur batailleuse, les étudiants en droit de Poitiers semblent avoir été en majorité fort peu travailleurs. Ils faisaient, selon l'expression proverbiale, leur droit en bottes, c'est-à-dire venaient prendre leurs inscriptions et passaient

tin, gardé en \ la bibliothccrjue de M" Jean Fillean à la suite des Annales d'Aijuitaine, de J. Bouchet. —Mémoires des A ntiijuaires de l'Ouest, 1862, p. 2io et sqq., 1836, p. 1,3:3. L'acte de foodation du collège de Puygareau se trouve au tome XII des Manuscrits de Dom Fonteneau, p. 683.

(1) Cette division était purement administrative ; voici, en effet, comment était composée la nation de France: archevêchés de Sens, Rouen, Reims, Lyon ; l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Hibernie, la Savoie.

(2) Voir le témoignage de Chasseneuz, dans les Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1840, p. 18o, note ; ce témoignage est pris dans le Catalogus gloriue mundi, part. 10, consid. 32. Voici en quels termes Scaliger parle de l'Université de Poitiers qu'il met au-dessus de toutes les autres universités de France :

Si studium est animno. vcniunt a corpore vires :

GalHaque a inei-itis poscit utrumque sibi, Haec studiis, aliae belli exercentur auiore :

Piclavium est aniinus, caetera corpus crunt.

Mém. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1836, p. 128.

le reste du temps à la campagne, 11 y avait pourtant des élèves lort sérieux, car le bon renom de la faculté de droit de Poitiers resta longtemps proverbial. Menot apostrophait ainsi une des plaideuses du jugement de Salomon : « Femme, taisez-vous, je vois que vous n'avez jamais étudié à Angers ou à Poitiers pour savoir bien plaider; » Corneille supposait encore que le héros du Menteur avait suivi les cours de cette faculté.

A Puygareau, Jean Bouchet eut pour maître Julien Torterean. D'origine angevine lui aussi, licencié en théologie, et dans la suite principal du collège, ce brave homme mériterait d'être un peu mieux connu. « Meilleur que beau », il avait dû travailler beaucoup pour vaincre la lenteur de son esprit ; Jean Bouchet prétend qu'il aurait pu parvenir au doctorat, mais des maux de tête continuels gênaient son application à l'étude. Plusieurs contemporains ne savent comment assez louer la science du sympathique principal, leur naïve admiration s'étale en hyperboles. On grava sur son tombeau :

Hic situs orbi tionos, Pictavie spes unica geatis [sic)

Qui super Elisios conterit astra lares.

Relligio, probitas, muse et virtutis origo

Hec teciim in tumulo nunc Juliane jacent.

On aurait le droit de se montrer fier, même de plus modestes louanges (1).

ïortereau était d'ailleurs un homme de bien et un prêtre irréprochable, dont la sainteté excitait une sorte de vénération chez tous les étudiants de l'Université. A peine paraissait-il dans la rue qu'aussitôt tous ses petits élèves, Jean Bouchet comme les autres, accouraient à lui, récitant V Ave

(i) JuUani PU Maseriêsis Bitu- \ rici epigrâmati \ ca necnon moralia \ opusciila cilfacilimis eorûiem Brevi \ busq^ argumentis : Impensa Joannis I mnnagi parrhisiani bibliopole Recenier ac ter- | sissime Impressa... 5" f" non chiffré v°. Il n'existe de ce livre que deux exemplaires connus, celui de la Bib. nat., Rés. p. Yc. Vi'.l'i, et celui de M. A. Claudin. Cf. Débuts de l'imprimerie à Poitiers (1479-l')lo), par M. de La Bouralière, p. 63, l'Intermédiaire de l'Ouest (1892-1893), p. 184, article de M. Claudin, et les Orirjines et débuts de f imprimerie à Poitiers, du même auteur, p. 104.

b JKAN BOrCIlET

Maria, prière favorite du bon professeur. Il accueillail doucement ce petit monde, parlant à l'un et à l'autre, et

Ceux qui n'auoient que sept ans, il baisoit [i\

La figure souriante du saint prêtre anime seule et illumine l'enfance de notre poète, A son ancien maître peut-être il dut de garder, avec un amour toujours profond pour l'Eglise de Rome, la netteté et la vivacité de sa foi qui semble bien n'avoir jamais défailli ; de lui encore sans doute il apprit à être patient et bon. Les petits élèves de Puygareau connaissaient tous les rudes souffrances de tête que, pendant plus de trente ans, le vaillant professeur supporta avec une calme patience, et ils en estimaient davantage leur vieux maître au front toujours paisible sous l'étreinte de sa couronne de douleurs.

Au commencement de l'été de 1486, on joua à Poitiers sur la place du Marché- Vieux « par mystères et personnages... la Natiuité, Passion et Résurrection de Nostre Seigneur lesvs- Christ, en grand triomphe et somptuosité » (2). Jean Bouchet, âgé de dix ans, assistait à cette représentation : la mise en scène, les personnages, les costumes produisirent sur sa jeune imagination une impression profonde, et longtemps après il se rappelait encore avec bonheur ses premières émotions d'enfant. Elles contribuèrent à tourner son esprit vers dame rhétorique ; elles le poussèrent aussi à essayer de reproduire avec ses jeunes condisciples de Puygareau les grandes scènes qui remplissaient et exaltaient son âme. Tous ensemble ils allaient gaiement par les chemins ombreux,

Soubz flouriz esbaupins Près des ruysseaulx (3).

Après avoir fait des vers, ils prenaient des « vestemens de pastours », et s'amusaient à jouer de petites pièces de théâtre

{\.)Les Généalogies, effigies et epitaphes, 46^ épitaphe. ^^ 76 et 77.

(2) Annales d'Aquitaine, p. 296. Cf. Petit de Julleville, les Mystères, t. II, p. o3.

(3) Epistres familières XXIIII, f° 24 d.

LKS PREMIKHES ANNKKS 7

qu'ils avaient sans doute composées eux-mêmes. Pieiie Rivière, Pierre Rogier, Pierre Gervaise, quelques autres encore dont il ne nous dit pas les noms, étaient là, tous les grands rhétoriqueurs poitevins que nous retrouverons plus tard, comme à cette première rencontre, groupés autour de leur chef incontesté. Toutefois, pour ces petites équipées littéraires, les jeunes amis choisissaient avec grand soin les jours que " l'escole cessoit » ; Jean liouchet en fait lui-môme la remarque. Toujours si avare de son temps, il ne voudrait pas laisser croire une minute que l'idée lui soit venue de faire l'école buissonnière. Le voilà enfant, tel que nous le trouverons toujours, consciencieux avant tout, et cherchant tous les moyens de concilier avec son devoir sa passion pour la littérature.

Songea-t-il à entrer dans les ordres saci'és, ou simplement à se pourvoir d'un bénélice, nous n'en savons rien ; il nous dit simplement et par deux fois qu'il fut tonsuré (1). Il serait curieux de pouvoir établir que ce fils de la basoche, si dur plus tard pour les prêtres indignes de leur état, avait luimême un peu pensé à se consacrer tout à Dieu.

11 allait avoir dix-sept ans ou même un peu plus, quand il se laissa prendre aux attraits du monde qu'il devait tant blâmer.

Lorsque i'auois dix et sept ans ou plus... Le monde odore, et après le le sens, Et le sentant tout subit le consens De le suyuir, et le suyuant l'approche, En l'approchant iel'attainset l'accroche, Et l'accrochant (2).

Voilà certes un beau modèle de rime enchaînée, mais qui nous en dit fort peu sur les égarements de Jean Bouchet. Il m'a été impossible d'établir jusqu'oij allèrent les fautes de « son imberbe et folle jeunesse ». S'il fut un grand coupable, et à dire vrai, je n'en crois rien, il se repentit bientôt et pour toujours. Il reconnut vite que la « poursuite de fol

(Ij 1 Mor. I, f 1 a et fo 7 d.

(2) 1 A/or. XIIII, f :{4 d.

JEAN RornuET

désir )> avait « de graues et merueilleux inconuénients », et il se garda de s'engager trop avant « au périlleux chemin d'amour »; son paisible bon sens reprit facilement le dessus, et il trouva quelques-uns de ses meilleurs vers pour peindre les désappointements du soupirant malheureux (1).

Jeune, avide de succès, Jean Bouchet essaya de pénétrer à la cour et de se mettre au service de quelque riche Mécène, unique moyen d'arriver à la renommée. La cour commençait à fasciner les poètes, là seulement ils pouvaient attirer les regards, suivre le mouvement de leur époque et les caprices de la mode ; les fêtes brillantes, les parades somptueuses, les recherches de la galanterie y donnaient, avec le goût des belles choses, des manières distinguées et polies qu'on ne pouvait acquérir ailleurs. Marot le savait bien et il écrivait dans une préface pour l'édition des œuvres de Villon : « Et ne fay double qu'il n'eust emporte le chappeau de laurier deuant tous les poètes de son temps, s'il eust été nourry en la court des roys et des princes, là ou les jugements se amendent et les langages se polissent (2). » Au mois d'avril 1497, une députation des habitants de Poitiers vint à Lyon trouver le roi Charles YIII, pour solliciter l'établissement d'un parlement dans leur ville ; Jean liouchet en faisait-il partie, avait-il simplement profité du voyage de ses compatriotes pour faire son entrée à la cour, ou bien ne suivait-il pas déjà depuis quelque temps le jeune roi ? Rien ne permet de trancher complètement la question ; il est certain seulement qu'il se trouvait à Lyon en même temps que les ambassadeurs (3).

11 ne nous dit rien, et c'est vraiment dommage, de l'impression faite sur lui par la cour brillante qui, sur les bords du Rhône (4), s'agitait et s'amusait autour de Charles VIIL Aux

(i) L'Amoureux transy \ sas espoir nouuel | lement imprime a | Paris... C ni, c. d. — Les angoysses et re \ mèdes damours \ du Trauerseur, en son adolescence ; dans les Opuscules du Trauerseur , f" 152, 153.

(2) Œuvres de Marot, t. lY, p. 192 {Préfaces diverses). Cf. Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, xvi'^ siècle, p. 110.

(3) Annales d'Aquitaine, p. 319.

(4) Sur la ville de Lyon à cette époque on peut consulter : Colonia, Histoire littérairede la ville de Lyon, 1. 11, p. 412; J. Steclier, Jean Lemaire de

LKS i'I!i;miî;iîi:s anni';f,s

élégants touniois où hrillciient lour à tour les seigneurs et le prince lui-même, succédaient des représentations théâtrales, tragédies et beaux mystères, que la cour applaudissait comme elle avait applaudi les passes d'armes. La course victorieuse de notre armée à travers l'Italie en pleine Renaissance avait transporté tous les esprits. L'éducation littéraire des Français assez peu avancée ne leur avait guère permis de comprendre tout ce qu'il y avait de fraîcheur délicate et aussi de sève vigoureuse dans ce retour enthousiaste vers l'antiquité tout entière ; toutefois leur imagination avait été, trop naïvement sans doute, mais bien vivement frappée par tout ce qu'ils avaient vu. Bon goût ou mauvais goût, légende ou histoire (1), ils ne savaient pas toujours distinguer entre les deux, et ils devaient se tromper bien souvent ; mais il y eut pourtant à Lyon, dans les années qui suivirent le retour d'Italie, grâce à la situation de cette ville, grâce aux séjours de la cour, un peu de cet enthousiasme qui devait, cinquante ans plus tard, échauffant l'àme de Joachim du liellay et de Ronsard, transformer notre littérature. Ce fut la première

Bel(]ps,savie, ses œuvres, \i. x; F. Thibauf, Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire de Belges, p. 148 ; Ferdinand Buisson, Sebastien Castellion, p. lo.

(1) Oq peut lire à ce sujet des détails bien curieux dans Jules II, par Julian Klaczko, p. i7o. Charles VIII avait expédié en plein hiver, de Home, un récit merveilleux de son expédition. Voici ce qu'il écrivait du Capitole : « Gapitole est, car il estoit chief de tout le monde : ou quel les consules et sénateurs demouroient pour conseiller la cite duql la face estoit couuerte de beaulz murs dor : et tout par tout couuert de vitres et dor. Dedens le capitole estoit une grande ptie du palais dor aorne de pierres pcieuses, et estoit dit valoir la tierce partie du mode ou quel estoient autant de statues dymages quilz sôt au monde de prouinces. Et auoit chascune ymage vngtabourin au col dispose par art mathématique, si que quant aucune région se rebelloit contre les romains ; incontmét lymage de celle prouince tournoit le dos a lymage de la cite de romequi estoit la plus grande sur toutes les autres comme dame : et le tabourin quelle auoit au colsonnoit, et adonc les gardes du capitole le disoient au sénat, et incôlinent ilz enuoyoient gens pour expugner la prouince. »

Le recueil complet des lettres singulières de Charles VIII, envoyées de Rome et de Naples, — exemplaire unique vraisemblablement — se trouve à la Bibliothèque publique de la ville de Nantes, relié avec les Lunettes des princes, de Meschinot. La pièce d'où j'ai extrait le passage précédent vient la quatrième.

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étape de la Renaissance dans sa route triompliale vers le Nord.

Le souffle puissant parti d'Italie et qui avait franchi les Alpes avec notre armée, trouvait d'ailleurs, sur le sol de notre patrie et à Lyon en particulier, des foyers littéraires dont il pouvait à son passage alimenter la jeune flamme. Cette ville était alors la vraie rivale de Paris, « le second œil de France »,

le chef de la Gaule celtique

Redourissant comme un autre Iliou (1).

Les proscrits de Florence et de Lucques venaient s'y fixer en grand nombre, et, avec les Pazzi, les Capponi, les Strozzi et les Gondi, les industries elles arts de l'Italie rivalisaient pour enrichir et illustrer l'Athènes de l'Occident (2). Si plusieurs années devaient s'écouler encore avant l'ouverture des premières manufactures de soie, les imprimeurs étaient déjà fort nombreux à la fin du xv^ siècle, et le savant Badius (Yan Assche) dirigeait alors les belles éditions classiques de Jean Trechsel, son beau-père. Au dire du P. Colonia, l'illustre Flamand, typographe et poète à la fois, <« mit dans le goût des humanités la jeune noblesse de cette ville. Il lui expliquait publiquement les anciens autheurs sur lesquels il composa de sçavans commentaires in-folio qui sont aujourd'hui fort recherchés. Ceux qu'il imprima sur Cicéron, sur Virgile, Horace, Salluste, Yalère-Maxime, Juvénal, Aulu-Gelle et Lucain sont un des ornemens de nos bibliothèques (3). » Yoici sur la célèbre cité le jugement enthousiaste que portait encore , longtemps après les guerres d'Italie, Abraham Gôlnitz dans son Ulysses gallicobelfjicus : « S'il y a au monde un endroit où se trouvent rassemblés tous les vénérables débris de l'antiquité, statues de dieux et de princes, inscriptions, tombeaux, théâtres, bains, thermes, aqueducs, etc., cet endroit c'est Lyon, la

(1) Stecher, op. cit., p. xi ; F. Thibaut, op cit., p. !43.

(2) F. Buisson, op. cit., p. 15.

(3) Colonia, op. cit., t. II, p. 588.

LES i'ki:mii";iu:s années M

Florence ultramontaine, un Francfort, une ville d'affaires et un grand marché de livres (1). »

Toutes ces merveilles si nouvelles pour lui durent fortement impressionner l'àme sensible de notre jeune Poitevin, transporté brusquement de la tranquille paix de la capitale du Poitou au milieu de la vie la plus intense et la plus somptueuse, A côté des splendeurs lyonnaises, les délassements littéraires goûtés avec Pierre Rivière, Pierre Gervaise et Pierre Rogier sur les bords du Clain lui semblèrent bien ternes, bien terne aussi peut-être la grande représentation de liSG qui avait pourtant jusque-là suffi à remplir son âme. Mais il avait foi en lui-même, foi dans ses œuvres. Aussi n'hésita-1-il pas à se présenter devant le jeune Charles VIII et à lui offrir, avec toute l'audace de ses vingt ans, « aucunes legieres fantasies rithmées » (2), ses premiers vers, sans doute, composés à la louange du vainqueur de Fornoue. L'accueil du prince fut bienveillant, et les vœux du poète comblés. Il osa demander, avec insistance même, d'entrer au service de Florimond Robertet, conseiller écouté du monarque, et qui plus tard devait succéder au cardinal d'Amboise dans la confiance de Louis XII. Fleurange, l'ami d'enfance de François P*", avait ce seigneur en haute estime : « Sans faute, ce fut l'homme le plus entendu et du meilleur esprit que je pense avoir vu )> (3). Jean Bouchet obtint la faveur souhaitée. Charles VIII engagea de plus le jeune poète à ne pas laisser refroidir sa verve , et poussa la condescendance jusqu'à lui indiquer lui-même le thème de son futur ouvrage : il l'engagea à chanter la vie de sainte Radegonde. Le sujet était fort bien choisi ; national et poitevin, il célébrait les gloires de la France et de Poitiers, tout ce qui tenait le plus au cœur du poète enthousiasmé : trente ans

(1) Steclier, op. cit., p. x. —Ulysses Gallico-Belgicus per Belgium,Hispaniam, Regniim Galliae, Ducatum Sabaiidiae Taurinum usqiie Pedemontis Metropolim : aiictore Abratiamo Golnitzio Dantiscano. Lugduni Batavorum, 16;{l ; traduit en français par Louis Goulou avec ce titre : Ulysse françois... Paris, i643, in-8°.

{"2) Panegyric \ du cheuallier sans reproche... Epistre | contenant fintencion | de l'acteur... h- n, r».

(3) Beinie des Questions historiques, le"" avril 1890, p. 47^»,

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