I-i JEAN ROICIIET
après, Jean Bouchet tressaillait encore au souflle de ces enivrants souvenirs.
11 se mil à l'œuvre avec joie : enfin son rêve était réalisé : il était poète de cour. De cette cour il dira bien du mal dans la suite, et rimera même toute une ballade « sur ce que l'acteur n'a esté homme de court » :
Quant i'oy parler d'vng Prince et de sa court, Et qu'on me dict : Fréquentez y beau sire, Lors ie respons, mon argent est trop court le y despendrois sans cause miel et cire. Et qui de court lalictiement désire Il n'est qu'un foui, et fust ce parceval, Car on se veoit souuent dont iay grant ire Très bien monte puis soudain sans ctieual (1).
Il accumulera antithèses sur antithèses pour montrer son horreur d'un pareil séjour : « La court est une humilité ambicieuse, une sobriété crapuleuse, une chasteté lubricque, une modération furieuse, une contenance supersticieuse, une diligence nuysible... — je supprime les deux tiers de l'énumération — enfin chemin de dempnacion (2) ». Tous ces jeux de mots monotones entrent dans la tradition des grands rhétoriqueurs, mais je crois, malgré tout, que Jean Bouchet fait de nécessité vertu, et dans cet éloquent dédain on trouverait, en cherchant bien, une large part de ressentiment.
(1) Opuscules du Trauerseur... Ballade XI'V^
(2) Le Panegyric... f^xix, T°. Voici un portrait de la cour qu'il crayonna beaucoup plus tard, après lo30 :
Il est bië vray qu'on veoit en ces ^râs cours loustes, tournois, dâses, et maîts bûs tours,' Esbatemens, dames, et damoiselles Couuertes d'or, gentes, nlignonne^:, belles, Gens triumphans en habitz et cheiiaulx, Leuriers et chiês, chasser par niôtz et vaulx, Harnois luj-sans, et triumphantes bardes, Ruer coursiers, faire les grands penades, Ambassadeurs, gens peritz en tous arts.
Gens eloquens venans de toutes pars, Vins précieux, délicates viandes.
Et gens vsans de parolles friandes, Orné langage, escolle de manitien {sic), Honnesteté, gratieux entretien.
Et toute chose a la veue plaisante;
LES l'HEMIKltKS ANNÉES I .■{
Si noire poèlc ne resta pas à la cour, ce lut contre son désir; des circonstances malheureuses l'en firent sortir.Cliarles YllI, qu'il avait suivi à Tours, mourut à Amboise le 7 avril 14ÎJ8, le poète assistait à ses obsèques le 30 du même mois à Saint-Denis. Cette mort lui enlevait un excellent protecteur ; mais du moins Florimond Robertet lui reslait. On ne voit pas qu'il y ait eu brouille entre le grand seigneur et son jeune protégé. Longtemps après, nous trouvons à la première page du Panegyric du Cheuallier sans, reproche, cette pompeuse dédicace : « A noble et puissant seigneur messire Florymont Robertet, cheualier, baron Daluye, conseiller du roy nostre sire, trésorier de Frïïce, et secrétaire des finances, Jean Bouchet de Poicliers rend très humble salut; » l'auteur y rappelle avec regret les beaux jours de 1497, et semble bien avoir toujours vécu dans les meilleurs termes avec son ancien maître. Pourquoi donc dès lors quitler la cour ? Une lettre à l'abbé Jean d'Auton (1), un grand ami de notre poêle
Mais la médaille a son revers :
Vous y verrez tant de gens mal repeuz
Qui des morceaux tantfriùs qu'ilz ont veuz
N'en auront fors l'odeur et la fumée,
Et n'y verrez vne heure accoustumée
Pour les repas, l'vn matin, l'aultre tard,
L'un veult mouton et l'autre vcult du lard,
L'vn veult du bouil, l'autre la chair rostie...
Touchât le boire, on boit a to 'vaisseaux
Avec galleux, napleux, rôgneulx, mezeaux
Et sans lauer le verre ne la tasse,
Et aussi peu ses mains...,
Vous n'y verrez iamais la nappe blâche
Fors en huyt iours vne fois le dimanche,
Et des logis, on n'en a pas qui veult..,
Et au regard de ceulx du bas estât
La plus grand part sont delferrez aplat,
Allans a pie par faulte de monture...,
Tnussans, crachans, affamez, mal vestus... (2 Mor. If, f° lOh, c.)
Pauvre .lean Bouchet ! faut-il voir dans ces détails si précis, et d'un réalisme si brutal, des souvenirs personnels? Le tableau est poussé au noir, j'ai peine à croire pourtant qu'il n'ait pas éié pris sur le vif.
(1) Celte lettre se trouve à la fin du LabyrUh de fortune:
pourete de courage inhumain.
Me vinst oster la plume de la main Et a regret me list laisser le liure, Disant il faut aller ailleurs pour viure. Et me mena de lestude au palais i^hh u v").
14 JEAN BOUCJIET
que nous retrouverons plus tard, donne le mot de l'énigme : la pauvreté vintenlever la plume au jeune écrivain et le contraignit d'entrer au palais. Nous ne connaissons pas les causes de cette pauvreté subite, mais nous savons que l'abandon de la gloire rêvée n'alla pas sans tristesse. Quand, une trentaine d'années plus tard, le procureur poitevin, âgé de plus de cinquante ans, adressait une de ses Epistres morales « Amessieurs les gouuerneurs, officiers etseruiteurs des Empereurs, Roys et Princes, et toutes gens de court », ce n'est pas sans une certaine mélancolie qu'il terminait sa lettre par ces deux vers :
Escript dessus vn tapiz de blancliet Par vn qui fut courlisien Boucliet (I).
Jean Bouchet arrivait à Paris en 1497 (2) ; au moment oii le célèbre Jean Yacquerie achevait sa carrière de magistrat, il le vit présider encore le parlement
Et les procès iustement décider.
Le fier vieillard fit sur cette jeune amc encora neuve une forte impression ; vingt ans plus tard notre auteur se rappelant cette grande figure, et la noble réponse de l'antique président au roi Louis XI qui voulait forcer le parlement à enregistrer des édits onéreux : « Sire, nous venons remettre nos charges entre vos mains, et souffrir tout ce qu'il vous plaira plutôt que d'offenser nos consciences. » Jean Bouchet n'oublie pas d'y faire allusion dans les vers où il esquisse le portrait de Jean Yacquerie :
Mieulx eustame quitter au Roy l'office Que par sa coulpe on feist vng maléfice (3).
(1) 2 Mor. II, fMld.
{^) S'ensKijt le temple de bonne yenômée...ï''\\\ui v°. La première édition est de 1.317 (n. style;. Jean Bouchet y dit forniellemeut qu'il y a vingt ans, il vit présider Jean Yacquerie au parlement. Ce magistrat mourut en
(3) Temple de bonne renomée, loc. cit.
LLS I'Hi:mii;hi;s annkks i>
Puisqu'il lui fallait trouver un moyen de gagner sa vie, le jeune Poitevin choisit tout naturellement celui qui servait à son père ; il se fit clerc de procureur ; par là môme il entrait dans la basoche M), parmi « ces gentils clercs »
Qui en vertuz exercent leur ieunesse Sans grand soulci mais en bonne liesse (2).
Un basochien pour lui, c'est un jeune homme distingué, ami du travail, dévoué à son maître, poli envers les visiteurs et les clients : il connaît et étudie les coutumes des diverses provinces, ne joue pas aux jeux de hasard, cartes ou dés, ne fréquente pas les lieux mal famés ; sa toilette sans recherche ne manque pas d'élégance et il se montre en tout d'une courtoisie parfaite. Sans doute, si l'on représente des moralités ou des mystères « sur publiez eschaulTaulx », le devoir oblige les clercs de la basoche d'y remplir du mieux possible leur rôle, et peut-être Jean Bouchet au commencement de l'hiver de 1503 parut-il dans la pièce : Trop cliauffer cuit, trop paille?' nuit, jouée ^SiV les écoliers lors de l'entrée de la reine Anne à Paris (3). Mais il reste bien entendu que ces spectacles doivent toujours avoir un but moral, blâmer le vice et « esleuer » la vertu. Voilà un portrait du basochien très différent de celui que l'on pourrait appeler traditionnel, et le jeune homme bien élevé, l'étudiant modèle de Jean Bouchet ne ressemble guère aux écoliers dont Jean Raulin nous dépeint les mœurs dans son sermon du deuxième dimanche après la Trinité ; on les trouvait toujours le nez au vent, en quête d'un bon tour à faire, sur les places publiques de Paris, place Mauberl, place des Halles, place de Grève et place aux Baudets. Il paraît même que cette der-
(i) Jean Bouchet sans soupçonner les règles de la formation populaire du mot basoche, en connaît cependant la véritable étymologie :
De ce beau mot latin lîazilica
Ei^t procédé leur nom... [i Mor. V, f* 28 b.)
Cf. Petit de Julleville, les Comédiens en France au moyen âge, p. 83.
(2) 2 Mor. V, fo 28 b.
(3) Petit de .lulleville, op. cit., p. 110.
16 JEAN BOLCIIET
nière était le rendez-vous de clercs ignorants et des paresseux qui ne songeaient guère à boire le vin de la science (1).
Il y eut pendant le séjour de Jean Bouchet à Paris (1497irjOi?) deux représentations de mystères, la Passion de Jean- Michel (2) (1498), et le Mister e au Vieil Testament (3) vers loOO ; il ne nous en parle pas, mais nous connaissons assez ses goùls pour penser qu'il ne manqua pas d'assister à ces grands spectacles,
J\ous ne savons que fort peu de chose sur sa vie de basochien, et j'estime que ses travaux de clerc de procureur, malgré la grande conscience qu'il a dû y apporter, furent loin d'occuper tout son temps. La pauvreté pouvait bien l'empêcher de vivre à la cour, elle ne put jamais l'empêcher de composer des ouvrages et d'aligner des vers. Suivant le conseil de Charles YIIl il s'était mis à écrire la vie de sainte Radegonde ; le travail achevé ne le satisfit pas, et il ne voulut point le publier. Son ouvrage n'était d'ailleurs, paraît-il, qu'une simple traduction d'un auteur lalin ; mais en homme prudent qui sait ne rien perdre, il mit cette ébauche dans ses cartons, et l'occasion donnée il sut la retrouver (4).
Aussi bien une œuvre historique, malgré le goût prononcé de notre auteur pour les vieilles « pancartes », s'harmonisait peu avec les idées qui bouillonnaient dans son cerveau de jeune homme. 11 voulait avant tout faire des vers : ce fut la passion de toute sa. vie ; il n'y eut peut-être pas, au xvi" siècle, assembleur d'hémistiches plus acharné. 11 se faisait d'ailleurs une haute idée de la poésie,
la meltrificature
Est approcliant de céleste nature
Par ce que dieu a tout fait par compas (o).
Le poète doit donc apporter à son œuvre le même scrupule d'artiste que l'ouvrier divin à la formation du monde. Pour-
(1) La Vie au temps des libres prêcheurs, par Anlony Méray, t. II. p. 211
(2) Petit de Julleville. les Mystères, t. II, p. 76.
(3) Petit de Julleville. op. cit., t. II, p. 83.
(4) Pour tous ces détails voir la préface de l'Histoire et cronicque de Clotaire
(o) Temple de bonne renômee. î° xlv r°.
quoi Jean Bouchet ne s'en est-il pas tenu ;ï cette haute idée, vague sans doute dans sa généralité, mais qui suppose pourtant chez un écrivain avec de vastes connaissances un noble souci de son art ; pourquoi, avant de prendre une plume, n'at-ilpas appris et beaucoup appris? Ce jeune homme de vingt ans ne sait rien ou presque rien, et cependant il a hâte de produire ; une sorte d'inspiration juvénile, qui peut-être aurait pu devenir féconde, agite son cerveau; mais au lieu de la contenir sagement, de la maîtriser par l'étude, il la laisse se répandre au hasard, et s'épuiser dans une prodigalité insouciante. Le besoin de noircir du papier est d'ailleurs un défaut général de l'école des grands rhétoriqueurs ; sans avoir rien à dire à leurs lecteurs, ils écrivent volumes sur volumes, aussi répètent-ils pendant toute leur vie les lamentables généralités qu'ils ont déjà épuisées à la lin deleur premier ouvrage. Dès lors, et la conséquence est inévitable^ ils ne nous intéressent pas ou fort peu par les choses qu'ils disent ; leurs livres sont de curieux documents pour nous aider à connaître leur temps, l'évolution de notre langue et de notre littérature, — c'est bien déjà quelque chose, — ils n'ont aucune valeur artistique.
Et cependant, à la même époque, d'illustres savants comprenaient la nécessité de s'instruire. Erasme, de dix années plus vieux que Jean Bouchet, est encore en 1497 dans la période de préparation et de culture. En 1306, il va en Italie ; à Bologne, il étudie le grec qu'il ne sait qu'imparfaitement; à Venise, en corrigeant les épreuves de la seconde édition des Adages, il converse avec les savants amis d'Aide Manuce, avec Lascaris surtout ; en£n à Padoue, lui, plus âpre au savoir qu'un avare au gain, trouve pourtant ses efforts bien petits quand il voit, malgré l'hiver, dès sept heures du matin, un vieillard de soixante-dix ans, Raphaël Regio, venir suivre le cours de grec de Scipion Fortiguerra (1). Aussi, pendant les vingt dernières années de sa vie, Erasme exerce-t-il sur l'Europe une véritable royauté littéraire, et ses travaux seront
(1) P. de Xolhac, Erasme en Italie. — Fortiguerra, selon la manie de l'époque, avait grécisé son nom et se faisait appeler Garteromachos.
18 JEAN BOUCUET
toujours consultés ; le tout n'est pas d'entasser de bonne heure pages sur pages ; il est une maturité pour les fruits, il en est une aussi pour les talents.
La question se pose de savoir si le talent de Jean Bouchet était de ceux qui un jour peuvent mûrir ; je répondrai plus tard, autant du moins qu'on peut répondre, rsous ne sommes pour le moment qu'en 1498 ; notre poète réunit pendant cette année et la suivante toutes les pièces de circonstance qu'il a composées pour en former un premier volume : l Amoure.ux transy sâs espoir (1).
Il faut nous arrêter un instant à ce livre, parce qu'il nous permet de préciser assez nettement quelques-unes des idées de Jean Bouchet à vingt-cinq ans. C'est un bon Français, un curieux des choses historiques et un moraliste. Il a pour sa patrie et pour son roi surtout un amour et un respect qui semblent bien les sentiments les plus profonds de son âme. Il intitule un de ses paragraphes : Des grâces de Dieu faictes. aux roys de France. Dieu leur a d'abord donné leurs armes
Qui sôt dazur et trois fleurs de liz dor,
puis le très noble trésor de l'ampoule, et la vertu de guérir les écrouelles ; il en a fait les protecteurs de la foi, les serviteurs de l'Eglise; aussi l'auteur s'étonne-t-il naïvement que les rois de France ne soient pas les maîtres de toute la terre, et qu'on puisse être d'un avis opposé au leur (2). Jean Bouchet se présente encore à nous comme un fureteur passionné, à la recherche de tout ce qui touche à l'histoire, il note les faits du règne de Charles VIII, illes versifie pour les mieux retenir, et les mieux faire retenir aux autres ; il décrit la bataille do Fornoue, expose l'intention que « le roy auoit en la guerre de rs'aples », il rime la chronique de Charles YIII, et parle dans une note de la décime levée pour aller faire la guerre
(1) UAmoureux transy \ sâs espoir nouuel \ lement imprime a \ Paris VII... On les uend a Paris a lêseigne Sainct lelian \ baptiste en la rue neusue nostre dame, près Sai- | de Geneuiesue des Ardans... Une édition de l Amoureux transy imprimée sur vélin par Ant. Vérard,verslûOO, a été payée 16.150 francs par M. Quaritcli. Vente Sunderland, 1882.
(2) L'Amoureux transy. Di d.
aux Turcs (1). C'est déjà la vigilance du fulur auteur des Annales d'Aquitaine. Enfin, chrétien de toute son âme, il désire faire du bien à ses semblables, il leur expose en vers les vérités de la foi et ne leur ménage ni les durs avis ni les âpres réprimandes ; les archevêques, abbés, prieurs, protonotaires s'entendent amèrement reprocher leurs orgueilleuses richesses qui scandalisent l'Eglise (2).
Jean Bouchet écrivain semble bien n'avoir encore rien d'original. Il imite le Roman de la Rose dans la petite narration du début qui donne à l'ouvrage son titre: Faux Rapport, Dangier, Jalousie sont là ; nous traversons la forêt de Mélancolie, et Bon Espoir recommande à l'amoureux de prendre lalancede Courtoisie, de monter le cheval de Persévérance, qu'il convient d'aiguillonner avec l'éperon de Courage (3). Tous les auteurs en France répètent ces banalités depuis deux siècles.
Dans V Amoureux transy^ l'auteur emploie le vers de 10 pieds et celui de 8 ; on y trouve des strophes de \2 vers construites sur ce modèle :
aabaabbbabba;
plusieurs ballades, plusieurs épîtres, un lai, des épitaphes, des portraits. Virgile, Homère, Cicéron y sont cités, au milieu d'allusions à la mythologie classique (4) ; les emprunts faits à la Bible sont nombreux ; une phrase traduit un vers de VEnéide, et afin que le lecteur ne laisse pas passer inaperçue une pareille érudition, Jean Bouchet écrit dans son texte avant la citation : Mis verbis iititur Virgilius in Eneide[^). L'alternance régulière des rimes masculines et féminines n'est pas observée, l'e muet à la césure comptant comme une syllabe se rencontre souvent et devant une voyelle et devant une consonne ; l'auteur s'amuse à faire sur la rime quelques-
(1) V Amoureux transy. D lu a, b, c, d.
(2) Ihid. E I a, b.
(3) Ibid. A nn a, b.
(4) Ihid. E un c ; après B ini, f ' 3, a.
(5) Ibid. Dm a.
20 JEAN ROUCnET
uns des tours de force alors en faveur, rimes équivoques, rimes léonines ; et il n'est pas éloigné de se croire un très habile poète pour avoir aligné 12 vers dont tous les mots commencent par un f, vers d'ailleurs parfaitement ridicules (l).
Au surplus il n'a pas l'air de supposer qu'un ouvrage soit un tout, et doive être composé ; c'est-à-dire que d'une idée principale comme d'un centre doivent rayonner les idées secondaires, de manière que le lecteur puisse facilement juger l'ensemble du travail, et ramener à une féconde unité même les pensées qui sembleraient s'en écarter davantage. Notre auteur juxtapose simplement des pièces de circonstance, persuadé naïvement qu'il suffira pour en faire un tout de les mettre l'une après l'autre dans la bouche de l'Amoureux transy (2). Ce rapprochement forcé qui devait donner de
(i) Voici ce morceau de haut goût:
Faulce fortune, fragile fâtastique FoJle, fumeuse, folliant, follatique, Favorisant foilastres follement Furieuse femme furibundicque, Faisant frémir felonneux fortifiq Fortifiant faintifz folz faulsement Feu flâboyât fouldroiant fieremët Félicite faillant fièrement Ferme fierté, fâcheuse falcifîque Fanée fleur, faillible faillement Facille fin, frauduleux fondement De toy se plainst la totale fabricpie.
[L'Amoureux <mn.'??/, après B un, f»3,b.) G. Colletet, qui cite le fait, p. 87, ro, y trouve « une liorrible gêne d'esprit » et ajoute : « à propos de quoy il me souvient d'avoir autrefois lu dans un ancien auteur un certain poème intitulé pugna povcovum dont tous les mots commençaient par P. Ce fut sans doute à l'exemple de celui-ci que ce fameux professeur en philosophie de l'Université de Paris Jean Cécile Frey dans les paranymphes qu'il fit aux Cordeliers environ l'an 16l'J, prononça une longue harangue dont tous les mots commençaient par la lettre C, à la fm de laquelle au lieu que les autres orateurs concluent par ce mot Dixi, il finit la sienne par le mot Cecini, ce qui le fit admirer de tous ses auditeurs, dont j'étais du nombre. » ,B. X. N. A.F. n» 3073.) On peut encore consulter sur de semblables bizarreries Francisque Thibaut: Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 233.
(2) Ce procédé est fort commun au xv^ siècle. M. de Montaiglon en fait la remarque à propos du poème sur la Chasse ou le départ d'Amour, d'Octavien de Saint-Gelais. Cf. les Poètes français... t. I, p. 477.
ruuité à ces récits, ne sert qu'à en faire mieux ressortir les divergences; il eut mieux valu les publier simplement l'un après l'autre sous un numéro d'ordre. Jean Bouchot semble aussi ne rien savoir du mouvement littéraire de l'époque, il ne nomme aucun des poètes contemporains, et ignore les noms des grands rhétoriqueurs qui dans quelques années auront toute son admiration.
Voilà le début de Jean Bouchet auteur.
Dans les Regnars trauersât^ nous trouvons un progrès véritable, et pourtant les deux volumes sont presque de la même époque. Depuis qu'il vit à Paris, Fauteur a beaucoup vu et un peu appris. Il n'a plus cette folle prétention du débutant qui s'imagine le monde né comme lui de la veille et la science humaine du même âge que son jeune savoir. Avant d'écrire il a demandé conseil (1), il a lu certains ouvrages dont il ne nous donne pas les titres, mais qui probablement doivent être ceux dont il nomme les auteurs. Au premier rang il faut citer la Nef des folz, de Sébastien Brant. Ce pocmejouit alors d'une renommée extraordinaire et qui nous étonne un peu aujourd'hui. A peine édité (I49i), il est traduit en latin par Jacques Locher, et en 1498 il paraît à Paris (2) de cette traduction latine une traduction libre en vers français, œuvre de Pierre Rivière (3), l'ami de notre poète et l'un des grands rhétoriqueurs poitevins, Jean Bouchet avait lui-même commencé un travail semblable qu'il ne termina d'ailleurs jamais, et qu'il n'a pas publié (4).
Le sujet du livre de Sébastien Brant n^a rien d'original. Sous le texte biblique pris comme épigraphe : Stultonim in/înitus est numenis (5), il fait passer devant les regards de
(1) Les Regnars trauersât, après a ni, f» 1 b.
(2) Goujet, Bibliothèque française, t. X, p. 198; la Nef des folz du monde... imprimée pour maislre iean philippes Manstener et Geoffroy de Marnef, libraires à Paris. — B. N. Réserve Y'i 1.
(3) Pierre Rivière uous dit lui-même qu'il acheva sa traduction à Paris au mois de décembre 1497. Il avail dû y venir probablement en même temps que Jean Bouchet; il mourut en pleine jeunesse en 1499. Jean Bouchet lit son épitaphe. Cf. Goujet, Bib. franc... t. X, p. 192.
(4) Les Généalogies, effigies et épitaphes... 49e Epitaphe.
(5) Eccle. 1, 15.
22 JEAN nOUCllET
ses contemporains tous les genres de folies qui se disputent les hommes : folie des collectionneurs de livres, folie des juges prévaricateurs, folie des chevaliers, folie des nobles, folie des ecclésiastiques, folie des princes..., etc. C'est, on le voit, une satire générale de la société, genre très commun à la fin du xv* siècle, comme à toutes les époques. Dune idée semblable, pour ne pas dire de la même, était née quatrevingts ou cent ans plus tôt (1) la Da?ise de la Mort, ou la Danse macabre. Les scènes, au caractère satirique mêlées parfois d'un comique burlesque, que les hommes de ce temps avaient représentées sur les murs des églises '2) et même sur les tapisseries de leurs appartements, les danses lugubrement dramatiques, que des vivants avaient dansées eux-mêmes au mois d'octobre 1424 dans le cimetière des Innocents à Paris, privées du sombre relief que leur donnaient la peinture ou le théâtre, fournissent à Sébastien Brant la matière de son livre. L'originalité de l'ouvrage se manifeste seulement dans la forme, dans l'art souverain
(1) Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans Vart, par Thomas Wright, traduite par Octave Sachot. Ch. XIII, p. 20o. Il parut à la fin du xve siècle ou au commencement du xvi'' bien des livres inspirés par la Nef des fous: la Nef des folles, de Badius; la Nef des Dames vertueuses et la Nef des Princes, de Symphorien Champier. Cf. (ioujet, op. cit. t. X, p. 201, 206, 207 ; Navicula sive spéculum fatuorum praestantissimi sacrarum lHlernrum doctoris Johauriis Geiler. Cf. Histoire de la caricature, "p. 213, la Nef de santé avec le gouuernail du corps humain et la condamnation des banquetz à la louenge dediepte et sobriété, Verard, janvier 1507.
(2) Dans la chapelle seigneuriale de Jouhé-sur-Gartempe, une peinture murale représente, dans toute l'effervescence d'une partie de chasse, de jeunes damoiseaux, le rire aux lèvres, raillant les morts sortis de leurs tombeaux qui les entourent :
NOUS SOMMES EN GLOIRE ET HONNEUR REMPLIS DE TOUS BIENS ET CHEVANCE AU MONDE MESTANT NOTRE CUER EN Y PRENANT NOTRE PLAISANCE
Les lugubres visiteurs répliquent impassibles : NOUS AVONS BIEN ESTES EN CHANCE AUTREFOIS COMME ESTES A PRÉSENT MAIS VOUS VIENDREZ A NOSTRE DANCE COMME NOUS SOMMES MAINTENANT.
{Mém. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, 1863, p. 261.)
avec lequel l'auteur a su exprimer les pensées et les sentiments de la classe moyenne à la fin du xv-' siècle ; ce livre inaugure en Allemagne la littérature bourgeoise (1). Une petite histoire de librairie, qui nous montre Jean Rouchet fort habile à défendre ses intérêts alors qu'il apprenait l'art de défendre un jour comme procureur ceux des autres, va nous faire toucher au doigt de quelle popularité jouissait à Paris, vers l'an loOO, l'auteur de la Nef des fous. An\ome Vérard, pour assurer le succès des Regnars trauersàt^ jugea bon de remplacer sur la première page le nom du jeune poète poitevin, fort peu connu, par celui de Sébastien Brant, illustre désormais (2). Jean Bouchet avait-il été averti de cette substitution ? rien ne l'indique, et lui-même semble bien insinuer le contraire; mais, le fait accompli, il paraît ne pas s'en être formalisé autrement. Vérard avait d'ailleurs laissé à la fin du chapitre XIII une pièce intitulée : Exhortation ou par les premières lettres des lignes trouuerez le nom de lactenr et le lieu de sa natiuité : or ces premières lettres réunies forment les mots : Jehan Bouchet, natif de Poitiers. Mais l'éditeur parisien ne s'en tint pas là; il s'arrogea le droit d'ajouter à la prose et aux vers de notre auteur, le droit surtout de retrancher les passages qui ne lui plaisaient pas ; « qui m'est iniure », écritla victime désolée. Sur ce pointlà Jean Bouchet n'entendit pas raison, et un pareil crime lui paraissait irrémissible. Quand il devint vieux, alourdi par le poids des années, il se contenta de blâmer énergiquement les imprimeurs qui se permettaient de toucher à ses petites compositions, sans leur chercher noise ; mais lors de l'impression des Begnars trauersTit, il était jeune, impatient; il remit l'atfaire aux tribunaux. Le procès vint au Ghâtelet, Vérard reconnut ses torts, dédommagea l'auteur et la paix fut conclue. L'affaire n'eut pas d'autre suite, mais le poète brisa
(1) Cil. Sctimiclt, Notice sur Sébastien Brant. Revue d'Alsace, nouvelle série, t. III, p. 3-56; 161-216; 348-388. J. Janssen, l'Allemagne à la fin du moyen âge, t. I, p. 103-104 et 243 ; il renvoie à Zarncke, Préface à la Nef des fous, dans \eSerapeum, 1868, p. 49-o4.
(2) Sur le démêlé de J. Bouchet et d'A. Vérard voir 2 Mor. XI. f° 47 c et d, et Préface de Angoysscs et Remèdes damours, édition de 1536.
24 JEAN nOUCHET
net avec le célèbre éditeur, auquel il ne donna plus aucun de ses livres.
Jean Bouchet dans son ouvrage prend à Sébastien Brant
ridée de critique générale de la société, mais il développe ce
thème fort librement. La grande nef on prenaient place les
uns après les autres tous les fous du monde a disparu, le
cadre des Regnars traversât, comme le simple titre l'indique,
est tout autre. Moitié triste, moitié joyeux, le Traiierseur des
voyes périlleuses {{) s'en va vers une haute montagne pour
dissiper sa mélancolie. A peine commence-t-il à la gravir
qu'il rencontre, à une portée de trait du pied, plusieurs
renards portant sur leurs épaules un grand nombre de queues
qu'ils sèment partout; ces renards — l'auteur ne dit pas
pourquoi — figurent les « laboureurs, mécaniques, mar-
chans, et bourgeois des villes et citez ». Suit alors une
critique assez vive, parfois même pittoresque et éloquente,
des défauts reprochés à ces différentes classes d'hommes :
« lay veu lenfant de dix ans iurer sans honte a lexëple de
son père le sang et la vertu de dieu publicquement, esse pas
horreur et chose espouuentable... La femme dung cordouan-
nier sera le dimêche aussi bien parée que la femme dung
président (2). » Le voyageur poursuit sa route, et gravissant
la montagne il trouve plusieurs renards vêtus d'habits de
gentilshommes qui poursuivent des poules. Ici le symbole
parle clair. Le Traiierseur des voyes périlleuses se demande
alors d'où vient la noblesse, il critique amèrement ses défauts,
puis reprend son ascension vers le sommet de la montagne.
Aux nobles succèdent ceux qui ont mis leur espoir dans les
biens de ce monde, puis viennent les ecclésiastiques, les
princes, etc.. On voit la simplicité du procédé. Le lecteur
cherche à savoir peut-être pourquoi Jean Bouchet a choisi
les renards pour représenter les hommes. Voici sa réponse :
(1) C'est à propos des Regnars trauersât que Jean Bouchet prit un surnom, selon l'usage presque général de l'époque :
Depuis me mis...
A mes regnars et loups rauissans faire
Ou ie conquis le nom de trauerseur. [Ep. fam. lxi, f°42d.)
(2) Les Regnars trauersât, b i b b i a.
LES l'IiliMIÈHES ANNÉES 25
les renards mieux que tout autre animal symbolisent les défauts et les vices des hommes. Leur ventre et leur estomac sont blancs, leur dos rouge, ils sont donc l'image des hypocrites, des gens qui « portent deux pelages » ; ils changent souvent de poil, mais gardent leur malice; ainsi les méchants ont beau aller de pays en pays, ils portent toujours avec eux leur méchanceté. Après plusieurs rapprochements de cette nature, l'auteur conclut :
Tout vit à la mode vulpine (1).
Le jeune écrivain voit toute la société en noir : noblesse, peuple, clergé, tout se trouve au dernier degré de l'abaissement. C'est là une singulière disposition d'esprit sur laquelle nous aurons à revenir lorsque nous nous demanderons ce qu'il peut bien y avoir de vrai et aussi d'exagéré dans la satire littéraire de Jean Boucbet ; les écrivains qui semblent les plus bienveillants, les plus capables d'enthousiasme prennent plaisir dans leurs écrits à forcer les couleurs et peignent presque tous leurs contemporains avec des traits répugnants, hideux parfois. Jean Bouchet n'a pas encore vingthuit ans (2) ; toute sa vie il sera un des fidèles de l'amitié qui lui donnera ses joies les plus vives, et de sa plume de jeune homme il écrit :
Damys il ne faut plus quérir
Eq aduersite ilz sont tous mors (sic) (3).
Ce grand désabusé ne croit plus à rien ; tous les espoirs de l'homme lui semblent ruineux, espoir de richesses, espoir d'amis, espoir de beauté, espoir de grâce, espoir de cour ;
(1) Les Regnars trauersût, après a m, f° 1 et 2. Saint Bernard expliquant le 15" verset du cliap. II du Cantique des Cantiques : Capite nobis vulpes parvulas, désigne par vulpes les tentations, les vices, les hérésies, les hérétiques, qui attaquent l'âme chrétienne ou l'Eglise de Dieu. {In cantica, sermo LXIV.)
(2) leune suis et nay pas des ans trente
Non vingt etliuyt... [Les Regnars trauevsàt... a ii a.)
(3) LesRpgnars trauersât... après fin, f" 3 b.
26 JEAN BOLCHET
tous les hommes sont des hypocrites, le mal seul r^gne sur la terre, et Dieu réserve au genre humain coupable ses plus terribles châtiments. Les peintures du satirique ne manquent ni de vie, ni de force, elles restent malheureusement beaucoup trop générales, et ne satisfont guère le besoin que nous avons de réalités concrètes. Quelques-unes sont fort jolies : « Les femmes qui sont cîq ou six heures par les églises a mangier (si le ie disoye) les ymaiges, et en leurs maisons les unes sot dyables deschaynez, et les autres petis aspicz mordans et langues serpentines qui cuydent que le pèche de detraction se puisse etTacier sans satisfaction (1). » Après avoir traité son sujet en prose, Jean Bouchet le reprend en vers ; sans doute il y a bien quelques différences entre les deux parties ; certaines idées générales de la première sont développées avec plus d'ampleur dans la seconde, mais au fond c'est bien toujours la même critique des vices et des défauts des hommes. Cependant, grâce à une circonstance de la vie du poète, ces deux parties qui développent les mômes idées ne se ressemblent pas; la maladie l'a frappé, il a souffert, seul, à Paris, loin de ses amis de Poitiers, et la douleur passée a mis dans son travail une note plus intime, plus personnelle, le lecteur l'entend sonner avec plaisir au milieu de phrases toutes faites et des banalités de la rhétorique. Jean Bouchet, au sortir de cette maladie qui semble avoir été fort grave, est allé, comme Villon (2), visiter le cimetière des Innocents ; il y a vu toute la fragilité de la beauté humaine :
Noz corps pollissonset fardons Pour leur grant beaulte excellente De froit et de chault les gardons Mais iamais nous ne regardons Que vie nest point pernianeule Mais se Dieu nous deuoit de rente Viure sans mort dire on pourroit Que fier on se deueroit
(1) Les lÎPQnars... c m a.
(2) Le Grand 'lestament CXLtX : CL. C'est au cimetière des Innocents que Maillard et Menot allèrent aussi chercher quelques-unes de leurs plus fortes inspirations. Cf. Al. Samoillan, Olivier Maillard, p. 172, 173.
En ses grands beaultez corporelles Mais les plus beaulx et les pl'belles Voit on a milliers et a cens Enterrer aux saintz innocens Par mort subite en pou despace Et aussi a prendre a bon sens Beaulte de corps n'est que fallace (l).
Ces vers, sans doute, ne vibrent pas de la sombre émotion du poète du Grand Testament; ils n'ont nisatristesseéloquente ni son réalisme poignant, une sensation humaine y passe pourtant et il est bon de la remarquer, malgré son relief moins saillant. Voyant la vie sur le point de lui échapper en pleine jeunesse, le poète en a mieux compris la fragilité, mais il en a mieux vu aussi le charme ; n'est-ce pas toujours au moment de les perdre que nous estimons à leur prix la joie et le bonheur ? Sans doute la beauté humaine passe comme la fleur des champs que dame Nature fait briller sur l'herbe au hasard de son caprice, cependant elle
est si gaye
Si mignonne, si gracieuse
Que en cheminant parmy la voye
Elle croit que chescun la voye (2) ;
et c'est vraiment grande pitié de voir changer
... le doulx regart de ieunesse
En yeulx chassieulx de vieillesse (3).
En poursuivant à travers le monde son triste chemin, le jeune auteur nous montre que bien en vain les théologiens, (( astrologiens», géomètres, mathématiciens essaient de mettre leur espoir dans la science, et que la musique, la poésie, la grammaire, la logique, les arts mécaniques ne sont pas d'un recours plus assuré. Au cours de cette énumération un peu monotone, nous trouvons quelques détails curieux sur les idées littéraires en vogue à Paris vers 1502.
(1) Les Regnars trauersât gi a. Toute la seconde partie se compose
de strophes de quinze vers construites sur le modèle de celle que nous avons citée
(2) Les Regnars trauersât..., après f m, f° 3 b.
(3) Ibid. Ibid.
28 JEAN ROUCIIET
A'^oici d'abord « vng tas de sotz cuydereaux » qui se croient poètes parce qu'ils riment d'une façon bizarre ; ils composent de dures ballades, oii ils parlent d'Eolus, des nymphes et des driades ; et cela suffit pour plaire au public et
A gens qui ny entendent rien.
D'autres tant bien que mal « recalfeutrent » un rondeau, ajoutent ou retranchent quelques mots à d'anciennes pièces de vers, et voilà leur réputation établie. D'autres enfin, charmés de tout ce qui vient de l'étranger, surtout des nouveautés littéraires qui ont franchi les Alpes avec les armées de Charles YIII, s'efforcent de pindariser
Cliantz a la mode ytalique.
Sous cette expression assez vague, on ne saisit pas nettement la pensée de Jean Bouchet. Lui qui, plus tard, dans sa province du Poitou, sera l'un des grands propagateurs de l'influence italienne, semble ici la combattre ; je crois qu'il ne voulait en combattre que les abus. Il y avait sans doute alors à Paris une exagération évidente ; imiter l'Italie étant le moyen de réussir, tout le monde italianisait. Les talents les plus médiocres y mettaient le plus d'acharnement. Pour paraître mieux dire que les autres^ pour avoir
... les patins
Ou les gantz de belle éloquence,
ils affectaient la bizarrerie, sûrs de trouver des admirateurs. De tous temps il se rencontre des gens dont la spécialité est de battre des mains aux choses qu'ils ne comprennent pas, et ainsi
par folle apparence
On tient souuêt varlet pour maistre (1).
(t) Yoici d'ailleurs la strophe entière de Jean Bouchet :
Aucuns veulent pindariser Plusieurs tant francois que latins
Chantz a la mode ytalique Pour dire iauray les patins
Qui ne scauent pas aduiser Ou les gantz de"^ belle éloquence
Que partant se font despriser Vsent de terme sans science
Entre ceulx qui ont la praticque Scabreux ainsi quilz veulent mettre
Car cestusaige barbarique Et ainsi par folle apparence
Dequoy les poethes nusent On tient suuuët varlet pour maislrc. Mais les coquarsqui en abusent [Les Régnais..., après g m, f" 3.)
Pierre Rivière, dans sa traduction de la Nef des fous, nous parle aussi des poètes et des étudiants de l'époque, et nous les montre pleins d'orgueil et de morgue. 11 leur suffit de porter de longues robes qui balaient le sol et ramassent la boue, de se couvrir la tète d'amples capuchons pour se croire très savants ; ils ont beaucoup voyagé, ils ont visité Vienne, Erfordc, Paris, Rome. Comment dès lors n'auraient ils pas beaucoup appris? Aussi à leur retour dans leur pays sont-ils très étonnés de ne pas se voir considérés de leurs compatriotes. Et pourtant on ne fait après tout que leur rendre justice ; ils ont perdu leur temps, ils ne savent rien, dès lors ils sont plus '< dignes d'aller paistre que les asnes » (1).
Quand on se demande quels noms de poètes on pourrait mettre au-dessous des portraits esquissées par Jean Rouchet et Pierre Rivière, on est fort embarrassé pour trouver une réponse. Les deux auteurs ne nomment personne. Le règne de Louis XII fut marqué par une sorte de fièvre littéraire dont nous constatons ici peut-être les premiers symptômes (2). Les grands rhétoriqueurs Ghastelain, Molinet, Meschinot et Crétin paraissent évidemment hors de cause ; dans une dizaine d'années l'auteur des Regnars trauersât les avouera hautement pour modèles ; je crois que, en loOl, il ne les connaît pas ; il ne connaît pas non plus Jean Lemaire qui vit alors à Lyon, et ne publiera le Temple d'honneur et de vei'tus que l'année suivante (3). Evidemment il ne vise ni Gringoire ni Martial d'Auvergne, les deux poètes les plus en vue ; il ne s'attaque pas probablement aux hommes de lettres qui formaient autour de la reine Anne comme une sorte de cour poétique : Germain Rrice, André de La Vigne ou Jean Marot (4) ; son livre nous le montre, en efTet, sans grande
(1) La Nef des folz du monde... i° x ii a, b, c. Cf. Ant. Meray, la Vie au temps des Libres Prêcheurs, t. II, p. 212, et Al. Samoillan, Olivier Maillard, p. 272.
(2) Société de l'histoire de France, Chroniques de Louis XII, par Jean d'AutOQ, publiées par R. de Maulde de La Glavière, t. IV, p. i.
(3) Francisque Ttiibaut, Marguerite d'Autriche et Jean Lemaire de Belges, p. 136.
(4) Goujet dans sa Bibliothèque française nous montre André de La Vigne, t. X, p. 283, et Jean Marot, t. XI, p. 3, attachés à la reine Anne
30 JEAN BOLCriET
connaissance de la littérature contemporaine. Il en est toujours au 7?ow^a?^ de la Rose etàMatheolus (1); il connaît Villon pourtant ; outre le passage sur le cimetière des Saints-Innocents dont j'ai parlé, il semble bien qu'il y ait un souvenir évident de ce poète dans des vers comme ceux-ci :
Ou est Adam le premier père...
Ou est Eue la belle mère...
Ou sont les facteurs de cronicques(2).
Les anciens, au contraire, sont cités fréquemment :Cicéron, Virgile, Ovide (après g m, f° 3 d), Tite-Live, Plutarque (c i), Emilius Probus, Justin(f i); on trouve aussi le nom d'Orose (c i), et l'auteur renvoie au livre de Boccace Des iiobles malheureux (c i), les lecteurs curieux de connaître des exemples d'infortune plus nombreux que ceux qu'il a énumérés. La Sainte Ecriture enfin est la grande source d'inspiration pour Jean Bouchet, il l'invoque presque à chaque page. Ces renseignements suffisent à nous donner une idée assez exacte des connaissances de l'auteur des Regnars ù-auersât.
Son voyage à Lyon, son séjour à Paris n'ont peut-être pas beaucoup développé son savoir, ils ont pourtant augmenté encore et mûri la passion de littérature qui le possédait tout enfant ; le voilà auteur et il continuera à écrire toute sa vie. La fortune n'a pas voulu qu'il restât à la cour et la pauvreté l'a contraint de se faire procureur ; dame Rhétorique n'en a pas moins toutes ses préférences, et pendant près de cinquante ans il va s'ingénier pour allier ses goûts de poète avec son métier de procureur.
Il est assez difficile d'établir exactement la date du retour définitif de Jean Bouchet à Poitiers. Il y revint en loOi (3), mais an passant seulement, car nous le retrouvons à Paris la
de Bretagne comme secrétaires ou comme poètes ; nous trouvons la même indication pour Germain Brice dans la Revue des questions historiques, 1er janv. 1S99, p. 172, et 1er oct. 1898, p. 374.
(1) Goujet, op. cit., t. X. p. 129 et sqq. Les Regnars trauersât... après f m,, fo 3 c.
(2j Les Regnars trauersât... après f m, f'' 1.
l3j Epislres familières II. — Annales d'Aquitaine, p. 328.
même année et encore en 1503 (1) ; en 1307, il semble bien fixé dans le Poitou, et signe alors une édition de l' Amoureux tram?/: « lehanBouchet, procureur à Poictiers », Il se maria vers cette époque (2) ; voilà ce que nous pouvons dire de certain sur cette période de sa vie.
Il ne quittera plus désormais, au moins pour longtemps, le cher pays de son enfance : une ou deux fois encore il reverra la cour, et à l'occasion laissera percer un regret de n^avoir pu y vivre: mais il fait si bon dans l'intimité des La Trémoille, au monastère de Ligugé comme chez le « noble Ardillon » abbé de Fontaine-le-Comte, qu'il ne songe plus guère aux ambitions périlleuses de sa prime jeunesse.
Le voilà procureur, et c'est pour jamais. Sans doute il a
toujours le cueur A la doulceur et plaisante liqueur De la fontaine ou conuersoyent les muses (3) .
Mais il faut bien aussi « gaigner sa vie », celle de sa femme et celle de ses enfants, or chacun sait
que l'art de Réthorique Mal se coaduict auecques la Pratique.
Et puis quand on est jeune, il convient de travailler avec ardeur, pour gagner les jours de repos auxquels a droit la vieillesse :
De la formys le labeur ie poursuys
Qui en este fait sa prouision
Pour en hiuer ne souffrir lésion.
leune ie suys, par ce labeur doy prendre
Pour en vieillesse auoir de quoi despendre (4).
(1) Annales d'Aquitaine, p. ,328 et 329.
(2) Epistre à Jean d'Auton dans le LabyrUh de fortune... Il y rapporte que la pauvreté l'a retenu au palais,
En court aussi suiuant la seigneurie Jusques au temps que quelcun me marie.
Nous avons en outre une lettre de lui écrite au plus tard en 1524, dans laquelle il demande à Louis II de La Trémoille la place de sénéchal de Gençays pour un de ses gendres, Jean Baron ou Pierre Brunet [Coll. B. Filon, nosei).
(ii) Epistre à Jean d'Auton... toc. cit.
(4) Epis Ires familières VI, f° 10 a.