Un grand seigneur au XVIIIe siècle
Les plus fastueux financiers qui remuent des millions et les dépensent sans compter , les gentilshommes eux-mêmes disposant d'une fortune considérable ne sauraient nous donner une idée exacte des grands seigneurs de V ancien régime , qui vivaient princièrement dans des châteaux somptueux , dont ils faisaient les honneurs avec une grâce séduisante.
Aujourd'hui y il est vrai , les exigences de la vie politique , qui retiennent à Paris les représentants des grandes familles j leur font abandonner ces belles résidences, dont les abords sont d'ailleurs dépoétisés par le voisinage des usines ou des chemins de fer ;
ils mènent encore un magnifique train de maison, et font un excellent usage de leur fortune; mais ce ne sont plus ces anciens seigneurs, dont on parle volontiers dans les veillées de nos campagnes , moins pour les maudire, quoi qu'on en dise, que pour rappeler leur affabilité et leurs « belles manières ».
Le comte Joseph-Alphonse-Omer de Valbelle fut un de ces grands seigneurs. Il avait fait de son château , situé à Tourves, près de Brig noies et non loin de la ville d'AiXy un séjour enchanteur. Les plus célèbres artistes du XVIIP siècle avaient concouru y par leurs œuvres, à embellir cette splendide résidence ; des statues gracieuses, finement exécutées, étaient répandues clans le parc et les jardins ; partout , dans les appartements , on admirait des toiles que l'on couvrirait d'or aujourd'hui.
U ameublement était du meilleur goût: tentures des GobelinSj tapis de Turquie^ glaces encadrées dans des trumeaux éblouissants, cheminées en beau marbre sculpté y meubles en marqueterie , lits de parade d'un prix inestimable y le tout rehaussé par les toilettes , les parures des nombreux invités qui ne cessaient de se renouveler. Une belle salle de spectacle de douze mètres de façade ^ sur vingt-cinq mètres de profondeur, ajoutait aux agréments de ces réunions devenues célèbres et que Mirabeau comparait à une Cour d'amour.
Le Comte de Valbelle mourut en chrétien, après avoir rédigé , en termes choisis , ses dernières volontés, qui témoignent de l'élévation de ses sentiments^, de sa générosité et de sa bonté : accompagnant chaque legs de quelques mots affectueux qui en doublaient le prix.
Les détails biographiques que nous avons recueillis sur cet aimable grand seigneur , et que nous publions, sont loin, assurément, de justifier la légende trop accréditée qui le représente comme un libeHin sans retenue. C'était y au contraire , un gentilhomme d'une haute distinction y rempli de respect pour le nom qu'il portait, et qui a pu se laisser entraîner , pendant sa jeunesse , par le courant des plaisirs élégants , sans jamais oublier qu'il représentait une des familles les plus respectables de son pays.