LA LÉGENDE
Maréchal des camps et armées du roi , marquis de Tourves, de Rians et de Montfuron, comte de Sainte- Tulle et de Ribiers , vicomte de Cadenet, baron de Meyrargues , seigneur de vingt terres féodales , disposant d'une fortune immense , très distingué de sa personne , adoré des plus charmantes provençales , le comte Joseph-Alphonse-Omer de Valbelle avait créé , dans son château de Tourves , une nouvelle Cour d'amour j dont le rayonnement rempli de jeunesse, d'esprit et de beauté , jetait un éclat merveilleux dans toute la Provence.
Songeant un jour à la mort^ qui, pourtant était loin de lui , Valbelle eut l'idée folle de s'ensevelir vivant dans un magnifique mausolée, autour duquel seraient rangées, dans une attitude désolée, quelques unes
des dames qui composaient cette aimable cour d'amour.
Aucune provençale ne voulant se prêter à cette lugubre fantaisie^ Valbelle fit exécuter par un célèbre sculpteur, par Houdon , quatre statues en marbre^ représentant M^^® Clairon , de la Comédie française , M'^« Gaymard , danseuse de l'Opéra , et deux autres artistes d'une resplendissante beauté qui , toutes , lui avaient prodigué les preuves d'une tendresse passionnée.
Appelées , tour à tour , chez Houdon , qui avait , disait-il , reçu la mission de faire des statues pour les jardins du château de Tourves , les quatre artistes avaient posé complaisamment,, sans se douter du rôle qui leur était réservé dans le spectacle imaginé par le comte de Valbelle. Quand le mausolée qu'elles devaient encadrer fut terminé, Valbelle les invita à passer quelques semaines dans ses terres de Provence, où les attendaient les fêtes les plus variées.
En effet, pendant les quinze premiers jours , les échos de Tourves ne cessèrent de se renvoyer les chants et les cris jetés par une troupe de jeunes femmes , répandues dans le parc , ou dans les jardins
odorants qu'un soleil radieux colorait de ses joyeux reflets.
Par une belle journée de printemps, Valbelle conduisit ses invités dans le bois de Montrieux, où s'élevait , sous de frais ombrages , un monastère de Chartreux. Le coQite avait fait dresser , dans la chapelle de cette sainte retraite , le monument funéraire qui devait recevoir ses restes mortels; et, sous le prétexte de voir l'effet des belles statues dues au ciseau de Houdon , il avait fait tendre de noir tous les murs de la chapelle.
Pendant que les jeunes femmes, toujours les premières dans ces excursions poétiques , pénétraient dans le lieu saint, Valbelle se couchait silencieusement au fond du tombeau en marbre blanc , qui n'avait pour ornements que les quatre statues représentant ses bien aimées.
Quelle ne fut pas l'épouvante des jeunes et rieuses artistes , quand elles se reconnurent dans les pleureuses qui entouraient leur hôte , étendu et comme sans vie dans un cercueil !
Après un moment de stupeur, il n'y eut qu'un cri , et toute la troupe mondaine s'enfuit, en accablant le
pauvre comte des éclats d'une colère indignée. Clairon ne voulut plus le revoir , elle partit sur l'heure. Les autres, moins violentes, se concertèrent avec les gentilhommes, pour faire comprendre à iM. de Valbelle combien cette plaisanterie était de mauvais goût. Mais, hélas ! quand on revint auprès du mausolée on vit le comte aussi blanc que le marbre qui l'enveloppait; il avait cessé de vivre...
Telle est la légende qui a cours à Tourves, à Brignoles et dans tout le Var.
Mais l'histoire vraie ne ressemble en rien à ce mélodrame , bien digne delà plume d'un imitateur d'Anne Radcliffe; les détails biographiques que nous allons mettre sous les yeux du lecteur et qui sont puisés aux sources les plus authentiques^ révèlent, au contraire , un comte de Valbclle , aimable , spirituel, généreux, entouré d'une considération unanime, qu'il méritait par la noblesse de ses sentiments et la correction de sa conduite.