‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 19 sur 47 · MADAME HUGOT, NÉE MULLER · texte numérisé non relu

MADAME HUGOT, NÉE MULLER

Woestyne,une affaire d’usure qui, comme l’a dit M® Desplas» dans sa plaidoirie pour M. Girard, « amenait dans les couloirs du juge d’instruction une foule de personnages louches et équivoques qui, par une sorte de malentendu, se trouvaient là à titre de témoins

Le reporter s’est promené dans les couloirs du Palais de Justice, il s’est informé, il raconte ce qu’il a vu. « Il y avait aussi, dit-il au milieu de son article, des femmes, des prêteuses sur gages, sur reconnaissances du mont-depiété, familières avec les maisons de détention. M. Elie de Talleyrand-Périgord nous semble avoir raison de s’informer de la moralité des témoins. «

Ces deux lignes dans lesquelles M“® Hugot a cru voir, avec les verres grossissants de l’imagination féminine, toute une campagne, c’est-à-dire toute une série d’articles dirigés contre elle, ont paru au tribunal de instance une preuve décisive de la complicité de M. Girard et de la mienne avec M. Heftler dans la démarche qui lui est reprochée et qu’il nie avoir faite.

La cour d’appel a été d’avis que c’était tout de même par trop dépasser la mesure. Elle a acquitté M. Girard pour l’affaire Hugot, comme elle l’avait acquitté pour l’affaire Bloch, pour l’affaire Sammarcelli, et je ne crois pas trop m’avancer en disant qu’elle se serait vue obligée, sur mon appel, de me décharger aussi de cette fantastique accusation.

En apprenant que M. Girard, qui, lui, s’était défendu, était condamné en première instance et que je l’étais moimême pour tentative d’extorsion de fonds au préjudice de cette marchande à la toilette que je n’ai jamais vue, dont je n’avais jamais entendu prononcer le nom et dont le nom n’a jamais été imprimé dans le XIX^ Siècle^ je me disais qu’il n’y avait plus qu’à fuir d’un pays où de pareilles

énormités judiciaires étaient possibles, à moins de ne s*y mêler de rien, et encore en ne s*y mêlant de rien, en abdiquant ses droits de citoyen, en laissant tout aller à la dérive, n’est-on pas absolument sûr de n’être pas frappé un jour sans savoir pourquoi dans sa liberté, dans sa fortune et dans son honneur.

Les chemins de fer du Sud.

Extraordinaire série de procès. — La quantité remplace la qualité. — On ne trouve rien contre M. Girard. — La dénonciation de M. Félix Martin. — Trente-deux heures sans manger. — Les deux dépositions de l’unique témoin. — Il faut choisir. — Pourquoi votre fille est muette. — Le probabilisme au prétoire. •— Casuistique pénale. — En quoi consiste ma complicité. — Mon ascendant sur M. Girard. — Le comble du grotesque. — Au nom de la vertu.

Sur TafFaire Bloch, qui à elle seule ne paraissait vraiment pas offrir une base suffisante pour une condamnation, on a greffé l’affaire de M. Charles Bertrand, qui n’avait aucun motif de se plaindre et qui n’y a jamais songé. Sur les affaires Bloch et Bertrand auxquelles on avait donné le nom d’Affaire des Cercles, on a grefie l’affaire Sammarcelli, puis l’affaire de Hugo, puis l’affaire des chemins de fer du Sud et enfin l’affaire de la Transatlantique, qui n’est pas l’épisode le moins extraordinaire de cette extraordinaire série de procès accumulés contre les mêmes hommes et contre le même journal. Plus les charges relevées par la prévention paraissent insuffisantes pour justifier le sacrifice de la victime, plus on les multiplie, et lorsque le défenseur, prenant un à un les chefs d’accusation, aura démontré qu’aucun ne tient debout, les magistrats répondront : Oui,

mais il y a la multiplicité des faits incriminés dont nous sommes forcés de tenir compte. ”

M. Girard était en prison depuis le 29 novembre 1894. On n’avait contre lui que les vagues dénonciations faites par de Clercq dans son écrit spontané au chef de la sûreté. On n’avait pu relever à sa charge aucun fait précis. Il n’était intervenu ni dans l’affaire Bloch, ni dans l’affaire Bertrand, ni dans l’affaire Sammarcelli, ni dans l’affaire Hugo. On n’avait trouvé à lui reprocher aucune démarche directe. Contre moi, on avait le prétexte des billets et du chèque Bertrand, on avait surtout mon départ dont j’ai dit les raisons, mais qui constituait, au dire de l’accusation, « le plus explicite des aveux mais contre M. Girard on n’avait rien, quand, à la fin de décembre, M. Félix Martin, directeur de U Compagnie des chemins de fer du Sud, fut arrêté sous une inculpation de faux qui était elle-même la conséquence non d’un faux, mais d’une formidable erreur de deux auxiliaires de la justice. On n’avait épargné à M. Félix Martin aucune des tortures par lesquelles débute aujourd’hui toute instruction judiciaire d). Il avait été mis au secret, il avait subi le passage à l’anthropométrie. An bout de trois jours de ce régime affolant, le 2 janvier 1895, il est amené devant M. le juge d’instruction de Cosnac, qui, tout de suite, lui pose cette question comme si c’était exprès pour la lui poser qu’on l’eût arrêté : « N’avez-vous pas reçu personnellement des sollicitations de la part de certains journaux et ne vous a-t-on pas proposé, moyennant finances, de faire une campagne de presse soit en votre faveur, soit en faveur de la Compagnie? ^ M. Félix Martin ne sait que répondre à une question aussi imprévue. Pourquoi accuserait-il des gens dont il n’a jamais eu l’idée de se plaindre? M. le juge d’instruction a

(1) Sauf les cas où le prévenu est laissé en liberté.

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recours alors à la contrainte nio'ale qui est considérée comme un délit lorsqu’un journaliste est supposé l’avoir exercée, mais que les juges d’instruction n’hésitent jamais à employer contre un accusé. Il fait entendre à M. Félix JVIartin que s’il hésite à se porter à son tour accusateur, il se mettra dans un mauvais cas. Voici d’ailleurs, d’après les notes d’audience, le récit que M. Félix Martin a fait de cette scène dans sa déposition du 25 février :

“ On sait, a-t-il dit, comment j’ai été appelé à déposer é l’instruction : Je venais d’être arrêté; trois jours après, le jugr qui instruisait contre moi me demanda de dire ce que je savais sur des tentatives de chantage; je n’étais pas en possession de tous mes moyens à raison de mon arrestation ; j’étais resté trente-deux heures sans manger et j’étais très troublé, très humilié; le juge nCa dit que je me mettrais dans un mauvais cas en ne répondant pas, car on savait qu’on avait exercé contre moi des tentatives de chantage ; j’ai demandé à être questionné, le juge l’a fait; j’ai répondu :

“ Quand j’ai déposé devant M. Dopffer j’étais très malade, j’avais un commencement de pneumonie et j’ai répondu sans me rendre compte exactement des termes employés. «

Nous avions au X/X® Siècle un rédacteur à la ligne qui traitait exclusivement, avec une grande compétence, la question des chemins de fer. Un soir du commencement du mois d’octobre, il avait apporté sur la Compagnie des chemins de fer du Sud de la France un article pour lequel il n’avait reçu ni de M. Girard, ni de moi, aucune instruction et qui ne disait pas la centième partie de ce qui a été dit depuis à la tribune de la Chambre, à la tribune du Sénat et dans la presse. L’article, au surplus, ne s’appliquait qu’à l’ancienne administration de la Compagnie des

(V '^ t l;i ■ip.Tvièni'^ supposition de M. Félix Martin. La première, <!(’' >.i. (le Cosimc, e.si d i janvier; la seconde, devant M. Dopffer,

esi da 17.

chemins de fer du Sud, à radministration de feu le baron Jacques de Reinach. Il ne visait pas l’ administration actuelle. Il parut dans le numéro du XIX^ Siècle daté du 4 octobre 1894.

A quelque temps de là, M. Girard apprit que le nouveau conseil d’administration de la Compagnie des chemins de fer du Sud de la France s’étant mis d’accord avec le ministre des travaux publics, le gouvernement était sur le point de présenter aux Chambres un projet de loi qui devait permettre à la Compagnie d’éviter la liquidation et de se reconstituer. De divers côtés on lui avait demandé quelle était la situation de la Compagnie, quel avenir lui était réservé. Il crut que pour se renseigner exactement le plus simple était d’aller trouver le directeur de la Compagnie, M. Félix Martin, et l’entretien qu’il eut avec lui à cette occasion est l’unique base de l’incrimination.

Que s’est-il dit dans cet entretien? Deux personnes seulement peuvent le dire : MM. Girard et Félix Martin, personne n’ayant assisté à leur entretien. Dans cette affaire, comme dans toutes celles pour lesquelles nous avons été poursuivis et condamnés, il n’y a qu’un seul et unique témoin. Mais cette fois, entre les dépositions de l’unique témoin il faut choisir, car il en a fait deux diamétralement opposées.

Quand M. Félix Martin fait sa première déposition (*), il est prisonnier; son arrestation, les mauvais traitements,, les affreuses humiliations qui l’ont suivie lui ont troublé la raison ; il est persuadé qu’on l’a arrèiiô pour obtenir de lui une déposition contre le XIX^ Siècle, et que s’il ne dépose pas dans un sens favorable à la prévention, il se mettra « dans un mauvais cas »». Il dit donc au juge

(1) Il y a bien trois dépositions de M. Félix Martin à l’instruction, l’une devant M. de Cosnac et deux devant M. Dopffer, mais elles sont identiques et n’en font qu’une.

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d’instruction de lui adresser des questions et, d’après le procès-verbal de l’interrogatoire dicté par le juge au greffier, le juge serait parvenu à lui faire dire :

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