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DEUXIÈME DÉPOSITION DE M. FÉLIX MARTIN

« Je déclare, dit-il, que ce que dis aujourd’hui, en pleine possession de moi-même, est la vérité. Je ne crois pas que M. Girard ait dit qu’on publierait des articles contre nous... M. Girard n’a proféré aucune menace.

A l’instruction, comme je l’ai dit, je n’avais pas la force matérielle ni morale de lier deux idées; je répondais par oui ou par non. J’étais frappé si injustement!

Je déclare formellement sur V honneur que M. Girard ne rna jpas menacé. »»

Quant à M. Girard, il n’a pas varié dans ses réponses :

*« Je ne suis pour rien, a-t-il dit à l’instruction aussi bien qu’à l’audience, dans l’article qui a paru dans le XIX^ Siècle,

(1) Cote 2. Déposition de M. Félix Martin devant M. de Cosnac, le 2 janvier.

tTN GUET-APENS JUDICIAIRE.

Je suis allé au chemin de fer du Sud pour avoir des renseignements sur la situation exacte de la Compagnie. Je n’ai pas demandé d’argent (0- ”

Mis en présence de M. Félix Martin, dans le cabinet de M. Dopffer, M. Girard lui avait dit : « Comment avez-vous osé dire à M. le juge d’instruction que je vous avais menacé? — Que voulez-vous ! ” avait répondu M. Félix Martin en levant les épaules avec un geste de complet découragement (2).

De ces deux dépositions, laquelle choisira le tribunal? Celle de l’homme libre, conscient, maître de lui, ou celle du prisonnier malade, affolé, violenté, terrorisé? Sans doute, il choisira celle de l’homme libre, d’autant plus qu’elle se trouve corroborée par ce fait significatif qu’après la visite de M. Girard à M. Félix Martin, aucune attaque contre la Compagnie des chemins de fer du Sud n’a paru dans le XIX^ Siècle? Eh bien! non. M. Félix Martin a eu beau déclarer, sous la foi du serment, que sa déposition à l’audience devait seule compter parce qu’elle était seule vraie, que l’autre qui lui avait été arrachée, dktée, était contraire à la vérité ; c’est de cette dernière déposition et de cette déposition seulement que le ministère public dans son réquisitoire, le tribunal dans son jugement, la cour dans son arrêt vont tenir compte. « Je n’ai pas été menacé «, jure M. Félix Martin. « Si vous n’avez pas entendu la menace, répondent le jugement et, après le jugement l’arrêt de la cour, c’est que la menace a été sous-entendue : au lieu d’être explicite, elle aura été implicite. Il suffit que vous en ayez reçu l’impression. — Mais je n’ai pas reçu du tout cette impression. — N’importe ! vous auriez pu la recevoir! « Voilà pourquoi votre fille est muette... Voilà pourquoi M. Girard est condamné.

(h Notes d’audience communiquées par le greffier du tribunal. (2^ Interrogatoire de M. Girard , du 15 janvier (cote 24).

LES CHEMINS DE FER DU SUD

D’après le jugement du 27 février 1895, une démarche comme celle de M. Girard auprès de M. Félix Martin, constitue tout au moins une menace implicite; l'article 400 (§ 2) du Code pénal n^ exigeant point qu'elle soit dArecte ni expressément proférée. Il résulte, en outre, de l’arrêt de la cour, du 10 avril suivant, que V élément essentiel du délit peut être représenté par une menace même implicite.

Cette théorie nouvelle de la menace implicite qui punit non plus le fait positif, l’acte visible, mais la pensée supposée, transporte la doctrine du probabilisme dans le prétoire, avec cette différence que le probabilisme des jésuites avait pour but de tout excuser, tandis que celui de nos magistrats de police correctionnelle veut condamner jusqu’aux intentions qu’eux-mêmes prêtent aux accusés. Ce n’est plus du droit, c’est de la casuistique pénale.

M. Félix Martin eut donc beau protester, M. Girard fut condamné pour la démarche qu’il avait faite auprès de lui, et j’ai été, à mon tour, condamné pour cette démarche que j’avais totalement ignorée.

Voici le passage du jugement relatif à ma complicité :

Attendu que pour les motifs précédcmmrnt déunVs, il y a lieu d' admettre que Girard agissait en vertu d’un accord non douteux avec Portalis.

C’est-à-dire que je suis condamné en vertu d’une hypothèse, et cette hypothèse ne s’appuie sur aucun fait. M. Girard a déclaré à l’instruction et à l’audience qu’il était allé voir M. Félix Martin non pas à cause des articles du XIX^ Siècle y mais malgré ces articles. En tout cas, il ne m’a pas parlé de son projet. S’il m’en avait parlé, j’aurais tâché de l’en dissuader, car j’étais convaincu que le projet du gouvernement ne serait pas voté, que la Compagnie serait mise en liquidation, quoi qu’elle fasse, et que, par conséquent, les renseignements qu’elle pourrait

donner seraient fatalement démentis par les événements.

Ne pouvant citer aucun fait, le jugement dit que mon accord non douteux avec M. Girard, dans sa démarche auprès de la Compagnie des chemins de fer du Sud, résulte des motifs précédemment déduits.

Quels sont ces motifs? Ils sont déduits, comme dit le tribunal, dans cet attendu par lequel débute le jugement :

« Attendu que le tribunal est autorisé, par l’ensemble des éléments de la cause, à admettre que Portalis et Girard n’ont jamais agi l’un sans l’autre. . . , que cette solidarité se manifeste dans un grand nombre de faits de moralité relevés à l’instruction. . . ♦»

Ces prémisses admises, vous voyez la conséquence : tout ce qu’aura fait M. Girard, j’en serai responsable; tout ce que j’aurai fait, M. Girard en sera responsable.

M® Desplas, dans sa plaidoirie pour M. Girard, a très bien démontré que cette prétendue solidarité entre M. Girard et moi, à supposer qu’elle eût existé vraiment, ne saurait suffire à établir la complicité de M. Girard dans tout ce que je faisais, ou ma complicité dans tout ce qu’il faisait. La complicité pénale ne se présume pas. Pour l’établir, il faut établir que l’accusé a commis quelqu’un des actes énumérés dans les articles de la loi qui définissent et punissent la complicité.

Mais cette solidarité n’est qu’une ridicule et peu loyale invention du ministère public.

Pour s’en assurer, on n’avait qu’à questionner quelques témoins indépendants. On aurait appris tout de suite qu’au X/X® Siècle, les attributions de M. Girard et les miennes étaient très nettement séparées. Je m’occupais de la rédaction et M. Girard s’occupait de l’administration. Pas un rédacteur du X/X® Siècle, hormis de Clercq, ne pourrait dire que M. Girard se soit jamais mêlé de la rédaction. Quant à moi, je n’intervenais dans l’administration que

LES CHEMINS DE FER DU SUD

pour discuter et pour arrêter les dépenses de rédaction. Je restais étranger à toutes les questions de publicité, de publicité proprement dite et de publicité financière. Pendant les neuf années que je suis resté directeur politique et rédacteur en chef du XIX^ Siècle, il ne m’est pas arrivé une seule fois de traiter une affaire de ce genre, même lorsque M. Girard était absent.

Le réquisitoire et, après lui, le jugement, représentent M. Girard comme un être faible, sans défense, sans initiative, subissant aveuglément mon influence... Cette appréciation a bien dû sembler le comble de la fantaisie et du grotesque à tous ceux qui ont été les témoins, même accidentels, même momentanés, de mes rapports avec M. Girard, à ses amis, à ses proches, à tous ceux qui le connaissent de près ou de loin.

Je connais M. Girard depuis trente ans Quand, en 1886, on me pria, on me supplia d’essayer de sauver le XIX^ Siècle, ne voulant pas assumer la charge de la direction matérielle en même temps que la direction politique et littéraire, je lui demandai s’il voulait se charger de l’administration. Il accepta. Nous avions donc au X7X® Siècle dés intérêts communs, mais ne peut-on pas avoir des intérêts communs, s’occuper chacun dans une sphère différente d’une même entreprise, sans conserver Tun et l’autre sa personnalité ? A la vérité, il n’y a entre M. Girard et moi aucune ressanblance ni pour le caractère, ni pour les manières, ni pour les coutumes de la vie. Nous n’avons jamais eu la même façon de voir les hommes et les choses. Il a plusieurs fois répété, au cours de ce procès, qu’il n’approuvait pas, qu’il blâmait même la manière dont je dirigeais la rédaction. J’étais loin, de mon côté, d’approuver toujours la manière dont il dirigeait l’administration. Je ne connais, d’ailleurs, pas d’homme qui, par nature, par tempérament, par habitude, soit plus inca-

pable de subir aucune influence et qui, au moins lorsqu’elle vient de moi, supporte plus difficilement la contradiction sans éclater. Les murs du local où se trouvaient les bureaux du XIX^ Siècle doivent retentir encore de ces éclats. Il a dù vraiment, malgré l’horreur de sa situation, avoir envie de rire, au moins de pitié, quand il a entendu le passage du réquisitoire où M. le substitut Thomas prétend que je le fascinais et qu’il faut « avoir égard à V ascendant que j’exerçais sur lui et qu’^7 subissait »». Etre ainsi jugé, quelle dérision et quelle honte!

Ce serait d’ailleurs une erreur de croire que ceux qui ont soufflé aux juges ces étonnantes appréciations ne connaissaient pas M. Girard. Ils le connaissaient très bien au contraire. Mais tout ce procès a été une gageure d’agents d’affaires canailles, qui ont entrepris de faire dire aux juges, dans un jugement, des blagues aussi audacieuses que celles qu’ils débitent quotidiennement dans leurs bulletins financiers.

Quant aux “ éléments de la cause »» et aux « faits de moralité qui prouveraient ma solidarité avec M. Girard, où les trouve-t-on? Dans « l’écrit spontané » de de Clercq, dans les dépositions de MM. Imbert et Vanault, dans la déposition de M. de Pont-Jest... Et c’est sur les fausses dénonciations de ce mouton, sur les monumentales erreurs de ces deux auxiliaires de la justice, sur les faux témoignages de ce chevalier de la poussette, qu’au nom de la vertu je suis condamné !

L’affaire de la Transatlantique. — Les inculpaticn .

M. Pereire veut jeter la suspicion sur tous ses adversaires en les accusant de chantage. — Les millions de la famille Pereire. — Un émule de Glaudius-Marius-Morel. — Profession lucrative. — Justicier à gages. — Sept mois d’instruction. — Raffinement de cruauté. — Les acticles de M. Le Roy.

— Arrêt de la cour dans l’affaire de l’immobilière. — La campagne du Temps, du Figaro, de la Libre Parole. — Le code et le codex. — Un jugement qui ne prouve rien. — Le système de M. Pereire. — Consultation de MM. Sénart et Demolombe. — La thèse de M. Le Roy. — 466 voix contre 20.

— Les deux procès Rousseau. — Réquisitoire de M. l’avocat général Puech. — M. Rousseau gagne son premier procès. — Le jugement du tribunal de commerce. — M. Rousseau fait appel, puis se désiste. — Un maître Jacques de la finance et de l’industrie. — Visite de M. Girard à M. Pereire.

— Guérison miraculeuse d’un témoin unique, sourd et aux trois quarts aveugle. — M. Ronchet chez M. Girard. — Menaces invraisemblables. — Un commis qui sait trop bien sa leçon. — Ma visite à M. Pereire. — Le pot de terre contre le pot d'or. — La preuve du faux témoignage de M. Pei eire.

— Il s’allie au Petit Journal. — Son manque de parole. — Lâche agression. — Plus fort que Laubardemont. — Mon entrevue avec le directeur de V Express- Finance. — Génération d’un faux témoignage. — Un mot de M. l’avocat général Jean Gruppi. — Le coup de l’escalier. — 150 francs de subvention. Les témoins de M. Pereire.

J’arrive aux dernières poursuites qui ont été greffées

UN GUET-APENS JUDlClAIEE.

sur la plainte originaire et unique du tenancier de tripot, Isidore Bloch : aux poursuites pour « tentative d’extorsion de fonds au préjudice de la Compagnie Transatlantique et de son président M. Eugène Pereire », qui ont abouti au jugement du 24 octobre 1895, condamnant l’administrateur du XIX^ Siècle^ M. Girard, à dix-huit mois de prison et me condamnant, par défaut, à cinq ans, avec confusion entre ces peines et celles antérieurement prononcées dans l’affaire des cercles.

Cette tentative n’a jamais existé. C’est une invention de M. Pereire, qui cependant n’a pas porté plainte.

A l’époque du procès des cercles, M. Pereire sollicitait des pouvoirs publics le renouvellement du contrat qui assurait à la Compagnie Transatlantique le monopole des services maritimes postaux de l’Algérie et de la Tunisie. Il voulait obtenir, avec la prolongation du privilège pour quinze années, une forte augmentation de subvention. Ses projets, dont la réussite lui tenait beaucoup à cœur, rencontraient une très vive opposition dans les Chambres, dans la commission parlementaire des services maritimes postaux, dans la commission du budget, dans la presse et naturellement chez les compagnies maritimes du port de Marseille, quireprochaient à la Compagnie Transatlantique d’abuser de son monopole pour ruiner toute concurrence.

Quand, sur la plainte en l’air du tenancier de tripot Isidore Bloch, le chef du gouvernement, M. Dupuy, eut ordonné l’arrestation de l’administrateur et du directeur politique du XIX- Siècle, M. Pereire, qui se vantait d’être l’intime ami du président du conseil, pensa que le meilleur moyen d’assurer le renouvellement de son monopole était de jeter la suspicion sur tous les adversaires de ses projets en portant contre le XIX^ Siècle, son principal antagoniste dans la presse, une accusation de chantage, qui, vu les

l’affaire de la transatlantique. ■— LES INCULPATIONS. 313

circonstances, ne pouvait manquer d’être favorablement accueillie et en faisant de cette première dénonciation le point 'de départ d’une vaste accusation de chantage dans laquelle seraient englobées les compagnies marseillaises, les députés hostiles au renouvellement du privilège de la Compagnie Transatlantique et meme les juges, si les juges n’entraient pas assez vite et assez docilement dans ses vues.

Pour atteindre un si noble but, rien n’a été négligé, ni les mensonges, ni les faux témoignages, ni les subornations de témoins, ni la contrainte morale, ni la menace implicite et explicite. Ah î c’est une belle chose que la vertu telle que l’entend M. Eugène Pereire, dont la République a fait un commandeur de la Légion d’honneur, parce qu’il avait hérité des millions volés dans des affaires comme l’immobilière et le Crédit mobilier î

La condamnation du X/X® Siècle, dans l’affaire des cercles, avait été due en grande partie aux menées du Petit Journal, On le savait. On résolut de procéder comme lui.

M. Eugène Pereire trouva son Claudius-Marius-Morel dans M. André Lajeune-Vilar.

Il lui fit publier d’abord un article rempli de fausses dénonciations, qui parut le 30 novembre 1894 dans le Journal, dont M. Letellier est le propriétaire et M. Fernand Xau le directeur, ensuite un volume intitulé : Les coulisses de la jpr esse, mœurs et chantages du journalisme, qui, si j’en juge par les nombreuses pages qui m’y sont consacrées, n^a pas dû coûter à son auteur de grands frais d’imagination. Il commence par reproduire, en l’amplifiant quelque peu, son article du 30 novembre; ensuite il copie consciencieusement, sans même citer la source, les plus invraisemblables histoires de la brochure Morel, puis, et c’est là ce qui achève de donner au libelle son vrai carac^ tère, il reproduit sans y changer un mot et en le citant

Vt

cette fois, l’incroyable article du Petit Journal^ du 8 avril 1891, intitulé : « le Bandit », dont j’ai cité plus haut (^) quelques passages et quelques épithètes choisies.

Qu’est-ce que M. Lajeune-Vilar? Je ne sais rien de lui, sinon qu’il fut un des fondateurs du Cercle de TEscrime (le Cercle de M. Isidore Bloch), et qu’il fut consul de France pendant vingt-quatre heures seulement, le ministre qui l’avait élevé à ce grade ayant cru devoir rapporter sa nomination en présence des commentaires auxquels elle avait donné lieu.

Aujourd’hui, M. Lajeune-Vilar a, comme M. Marius- Morel, embrassé la profession de justicier. Justicier pour compte de tenanciers de tripots et de sociétés financières mal administrées : c’est une des nouvelles professions du jour, lucrative, peu honorable et sans risques!

M. Lajeune-Vilar apporte, il faut le reconnaître, dans l’exercice de sa profession de justicier, une fantaisie qui n’est pas banale. Le ministère public l’avait fait citer dans notre procès de la Transatlantique comme témoin à charge. Interrogé par M. le président Couturier sur les histoires qu’il a racontées dans son livre et dans ses articles sur M. Girard et sur moi : « Oh! s’empresse-t-il de répondre avec un charmant sourire, je ne réponds pas de leur authenticité. » Le parquet non plus n’en répond pas, mais c’est là-dessus qu’il poursuit et que les juges condamnent.

A Marseille, le 11 décembre 1895, un avocat, Autran, lui dit que son livre et ses articles ont dû être payés par M. Pereire, et s’adressant directement à lui : Vous vendez

votre plume (^)?

— Oui, répond M. Lajeune-Vilar, je fais payer mes articles, tout comme vous vos plaidoiries, et à cette diffé-

(1) Voir p. 66.

(2) Compte rendu du procès du Journal contre les armateurs marseillais. {Journal du 12 décembre 1895.)

l’affaire de la transatlantique — LES INCULPATIONS. 315

rence près que VOUS parlez et que j’écris, c’est la même chose.”

Tout l’honneur des poursuites dirigées contre le XTX^ Sièclcy pour l’affaire de la Transatlantique, revient à M. Lajeune-Vilar pour avoir rédigé son article du 30 novembre 1894 et à M. Fernand Xau pour l’avoir publié. M. le substitut Guillemin, dans son réquisitoire définitif, dit que « c’est par cet article qu’il a eu connaissance du prétendu chantage du XIX^ Siècle contre la Transatlantique ”. M. le président Couturier a répété, k l’audience du 17 octobre, que « c’était cet article qui avait mis l’action publique en éveil (’)

L’instruction fut aussitôt ouverte. Le 3 décembre 1804, quatre jours après l’arrestation de M. Girard, M. Pereire est interrogé une première fois par M. Dopffer. Il lui dit que les faits allégués par M. Lajeune-Vilar dans le Journal sont en partie exacts. Pourquoi ce procès de la Transatlantique, commencé le 1®^ décembre, n’a-t-il pas été jugé en même temps que l’affaire des cercles, comme l’a été par exemple l’affaire des chemins de fer du Sud, dont l’instruction n’a été ouverte que le 21 janvier, sept semaines après celle de la Transatlantique, et qui n’avait certes avec l’affaire des cercles aucune espèce de rapport ? Quelle raison si grave pouvait justilier ce raffinement de cruauté qui faisait tenir la menace d’un nouveau procès indéfiniment suspendue sur la tête d’un accusé?

Les inculpations relevées pendant ces sept mois d’instruc-

(1) Voici, d’après le compte rendu sténographique de l’audience du 17 octobre 1895, comment s’est exprimé à ce sujet M. le président Couturier :

“ L’acti-)n publique a été mise en mouvement par un de vos confrères, par un article du Journal; c’est par un article du Journal^ publié par M. Lajeune-Vilar, à la date du 29 novembre 1894, que le public et en même temps le parquet ont été rais au courant des faits qui vous sont reprochés aujourd’hui, et c’est à la suite de la publication de cet article qu’une information a été immédiatement ouverte. »

tion et retenues par le jugement, contre M. Girard et contre moi, sont au nombre de sept, savoir :

1® Une série d’articles publiés par le XZX® Siècle; 2® un procès fait par M. Rousseau à la Compagnie Transatlantique pour le compte du XIX^ Siècle; 3® en ce qui concerne M. Girard personnellement, une visite faite par lui à M. Pereire, président de la Société de papeterie, et mie conversation entre M. Rombet, représentant de ladite Société de papeterie, et M. Girard ; 4® en ce qui me concerne personnellement, une visite que j’ai faite à M. Pereire, président de là Société de papeterie ; 5® une conversation que j’ai eue avec M. Haguet, directeur de V Expiées s-Finance.

Je vais, en exposant les faits du procès, prendre une à une chacune de ces charges et montrer qu’aucune d’elles n’a sa raison d’être.

Je dirai ensuite quelles ont été les véritables causes de ces poursuites et comment elles ont eu lieu à l’instigation d’un financier sans scrupules qui aurait voulu exploiter, au profit de ses combinaisons et de ses appétits, le rigorisme de la justice et l’amour de certains hommes politiques du parti socialiste pour la vertu.

Ce récit sera un document intéressant pour servir à l’histoire des mœurs judiciaires de cette fin de siècle.

Première inculpation : Les articles du XZX® Siècle.

La question du renouvellement du privilège de la Compagnie Transatlantique se trouvait en discussion devant la Chambre. C’était une question d’intérêt général au premier chef. De sa solution dépendait, dans une large mesure, la prospérité de notre marine marchande. Elle intéressait le commence national et la masse des contribuables. En la traitant, le XIX^ Siècle remplissait son devoir de journal sérieux, bien informé, soucieux d’éclairer le public sur les grandes questions du jour.

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