RÉSUMÉ
Recettes
Dépenses
nettes
Reste aux mains du trésorier.
. fr.
Paris, le 15 mai 1876.
Le trésorier^ Gantagrel.
Voilà comment j’ai volé la souscription de Vienne, voilà comment je n’ai organisé aucune délégation. Cette stupéfiante calomnie est bien l’épigraphe d’un procès dans lequel il n’a pas été prononcé, on peut le dire, un seul mot de vérité, dans lequel depuis le commencement jusqu’à la fin tout a été mensonge et calomnie. Le réquisitoire définitif de M. le substitut Thomas, publié à l’avance par les journaux, avait donné le branle. Tous les témoins ont
LE VOL DE LA SOUSCRIPTION DE VIENNE
suivi, tous ont menti, tous ont calomnié, excepté M. Félix Martin, directeur des chemins de fer du Sud de la France, aussi est-ce le seul que les juges n’aient pas cru (^).
Quoi d’étonnant à ce que la calomnie soit devenue la reine du jour quand les magistrats chargés de la réprimer en donnent ainsi l’exemple du haut de leurs sièges ?
Je lisais dernièrement dans un journal : « Les tribunaux donneront, il faut l’espérer, aux diffamateurs une leçon depuis trop longtemps attendue « . La leçon a été donnée depuis longtemps par M. le substitut Thomas dans le procès des cercles et probablement dans beaucoup d’autres que j’ignore.
Dira-t-on que si j’avais été présent à l’audience, j’aurais pu immédiatement réfuter la calomnie, et en détruire ainsi l’effet? Quelle illusion ! Le mensonge était si énorme et si béte, la calomnie tellement grossière qu’il était impossible de la prévoir. Plus une calomnie est absurde, plus il est difficile d’en avoir raison, surtout devant la police correctionnelle, où tout accusé est présumé coupable et où tout ce qu’il dit est présumé faux. Pour convaincre M. le substitut Thomas de mensonge, il fallait faire ce que je fais aujourd’hui : placer en face de ses calomnies d’irréfutables documents. Or, comment l’aurais-je pu, n’étant pas averti? Un démenti sans preuve n’aurait fait que souligner l’accusation et l’affirmation de M. le substitut Thomas aurait été crue comme l’ont été les dénonciations de l’agent secret de Clercq et les témoignages des tenanciers de tripot. (*)
(*) Dans l’affaire des 104 à Moulins, M. Beaugrand, qui occupait le siège du ministère public, s’exprimait ainsi :
« Quand on prétend clouer un homme au pilori, quand on s’érige en justicier, il faut avoir la preuve en poche. Il faut y réfléchir à deux fois avant d’attenter à l’honneur d’autrui. On n’est pas quitte avec la justice en plaidant la naïveté et la duperie !
{Figaro du samedi 31 janvier 1891.)
Autres faits de moralité.
Mes vols au XIX^ Siècle, — La justice des experts. — Une erreur de 612,000 francs. — Quêtaient les livres d’uu chemisier ! — Autre vol de 205,000 francs. — M. Thomas est sans excuse. — Journaux tombés sous le déficit. — Mon attitude pendant la Commune. — La bonne foi de M. Thomas. — Un déjeuner à Thôtel du Helder. — Gomment j’ai passé dans le camp des Versaillais.
M’avoir accusé du vol de la souscription de Vienne ne suffisait pas à M. Thomas. Pour bien me perdre dans l’esprit du tribunal et dans l’opinion, il lui fallait quelques accusations plus récentes et s’il se pouvait aussi odieuses. En conséquence, il m’accusa d’avoir pris, avec M. Girard, 612,000 francs dans la caisse du XIX® Siècle; puis d’avoir volé 205,000 francs provenant d’une émission d’obligations du XIX^ Siècle; puis,... mais procédons par ordre. Je prendrai une à une toutes les accusations de M. le substitut Thomas et je prouverai qu’il n’en est pas une qui np soit une calomnie :
Au XIX^ Siècle, dit-il dans son réquisitoire, en six ans, Portalis et Girard retirent de la caisse sociale 612,000 francs. »»
Cette accusation était, par un côté, plus étonnante encore que celle du vol de la souscription de Vienne, car loin d’avoir retiré de l’argent de la caisse du XiX® Siècle, j’y
AUTRES FAITS DE MORALITÉ
avais mis tout ce que je possédais. En la lisant, je conti nuais à me demander si je ne rêvais pas.
Je me hâte, toutefois, d’ajouter que pour cette accusation, M. le substitut Thomas a une excuse. Il a parlé d’après les dépositions de deux « auxiliaires de la justice »», un expert et un administrateur judiciaire.
La faillite du XIX^ Siècle avait été prononcée par le tribunal de commerce, le 9 janvier 1895, à la suite d’un acte de piraterie gouvernementale et judiciaire, dont je raconterai dans un autre chapitre les édifiants détails et qui avait pu s’exécuter d’autant plus facilement que, pour en assurer le succès, on avait commencé par lancer contre moi le mandat d’arrestation qui m’avait fait partir et qu’on avait arrêté l’administrateur du X/X® Siècle, M. Girard. Quelques jours après, M. le juge d’instruction Dopffer avait fait extraire M. Girard de Mazas, où il était préventivement détenu, et lui avait annoncé qu’à la suite de la faillite du X7X® Siècle, de nouvelles poursuites allaient être dirigées contre lui et contre moi pour « banqueroute, abus de confiance, escroquerie, infraction à la loi sur les sociétés Il y avait bien là de quoi porter le dernier coup à un malheureux prévenu contre lequel on instruisait déjà six ou sept procès et dont la prison avait gravement atteint la santé.
M. Dopffer avait fait part de ces peu rassurantes nouvelles à M. Girard, sur le ton que connaissent ceux qui ont subi ses interrogatoires et en présence de M. l’expert Vanault; puis se tournant vers celui-ci : « Voici, dit-il, M. Vanault, expert. Je le charge de l’examen de la comptabilité du X/X® Siècle. Il a toute ma confiance. »>
Le même jour, M. Dopffer délivrait contre M. Girard, et indubitablement aussi contre moi, un nouveau mandat d’arrestation sur lequel étaient énumérés tous les chefs d’inculpation ci-dessus.
Qu’avait à voir l’affaire de la faillite du X7X® Siècle avec l’affaire des cercles? Rien. Mais la même pensée qui avai porté M. le substitut Thomas à inventer le vol de la souscrip tion de Vienne, lui fit citer comme témoin M. Vanault, ( M.Vanault, pour ne pas tromper la confiance de M. Dopffer est venu à l’audience du 15 février déposer, sous la foi dj serment, que MM. Girard et Portalis avaient en six ans retiré de la caisse du XIX^ Siècle 612,000 francs (^). L; veille, les dépositions de tenanciers de tripot avaient pro duit un effet déplorable, tout le monde avait dit que c’étaient eux qui auraient dû être à la place des prévenu*. L’accusation chancelait. Il était temps que la garde don* t. La déposition de M. Vanault fit tout de suite penche..* balance du côté de l’accusation. Du moment où nous avion: volé 612,000 francs à la caisse du XIX^ Siècle^ qu’y avait-il de surprenant à ce que nous avons voulu faire chantei les cercles? Les sympathies revinrent aux pauvres tenanciers «, dont les journaux du matin demandaient déjà l’arrestation comme faux témoins
Avant M. l’expert Vanauît, on avait entendu M. l’administrateur judiciaire Imbert, qui n’avait, lui non plus, rie à dire sur l’affaire des cercles. Mais nommé par ordon nance du président du tribunal civil, il avait dirigé l’exploitation du XIX^ Siècle, du 28 novembre 1894 au 9 janvier 1895, et il avait conduit, tambour battant, le journal à la faillite. Cité par le parquet, il avait déposé, toujours sous la foi du serment, que « les détournements de MM. Girard et Portalis au préjudice du XIX^ Siècle pouvaient s’élever à 800,000 francs ».
M. Girard protesta de toutes ses forces. Pour toute
(i‘; Gazette des Tribunaux, du 16 février 1895.
(à) Voir notamment la Petite République et le R'ippel, porfant ^ fin 15.
AUTRES FAITS DE MORALITÉ
réponse, M. Imbert haussa les épaules, M. Vanault en fit autant
A-t-on besoin de rien prouver quand on accuse un prévenu ? La conviction des juges était faite : nous avions volé dans la caisse du XIX^ Siècle peut-être 800,000 francs, oûrement 612,000. Il devenait de plus en plus clair que nous étions des malfaiteurs et que les tenanciers étaient des tburs de vertu.
Pour avoir une idée de i’impression produite par ces Jeux dépositions, il faut se reporter aux comptes rendus 3S journaux. Voici celui de M. Albert Bataille dans le Jfigaro :
L’honorable M. Imbert, nommé administrateur judiciaire du A X® Siècle après la débâcle, déclare qu’il a examiné les livres vec le ^lus grand soin.
M. Imbert évalue à 870,000 francs les bénéfices que Portalis et Girard se sont partagés.
On sait qu’une nouvelle instruction pour banqueroute fraululeuse est ouverte de ce chef contre les deux inculpés.
M. Vanault, expert comptable, a examiné comme M. Imbert Jes livres de comptabilité du XZX® Siècle. 1,900,000 francs environ ont été versés au X/X® Siècle par des personnes non dénommées. Là-dessus, Portalis et Girard se sont partagé près de 900,000 francs (’).
La banqueroute frauduleuse, c’était les travaux forcés. Le Figaro^ aimable confrère, nous voyait déjà au bagne et il s’en réjouissait (^).
(1) Figaro du 16 février 18^.
(2) Après l’arrestation de gon principal rédacteur, M. Rosenthal dit Jacques Saint-Cère, le Figaro est revenu à des sentiments moins féroces à l’égard des prévenus et on pouvait lire dans son numéro du 3 février 1896 ;
« Certes, ceux qui -chargent un inculpé de crimes imaginaires commettent un-" ^tion condamnable entre toutes. N’est-ce point assez déjà (’enregisti'fr « fautes qui peuvent lem - certainement imputées en ">ute tranqqilL ^ dp science? »»
Cependant j’étais bien sûr de n’avoir jamais pris un ceiD time dans la caisse du XIX® Siècle et d’y avoir, au contraire, versé des sommes considérables. M. Girard avait, en ce qui le concernait, la même certitude. Comment donc les deux auxiliaires de la justice avaient-ils pu commettre pareille erreur et se faire ainsi les auxiliaires d’une accusation infâme ?
: Dans le journal Paris , du 15 septembre 1895, un de mes
anciens collaborateurs, bien placé pour être exactement renseigné, M. Georges de Nouvion, raconte ce qui suit :
Je sais une récente affaire dans laquelle l’expert en comptabilité s’est distingué. Il s’agissait d’une accusation de détournement de fonds au détriment d’une société par ses administrateurs. L’expert s’empare des livres. Il compare le brouillard au grand-livre et il arrive à des différences fantastiques. Il conclut que les administrateurs ont mis cette différence dans leur poche. Le juge d’instruction cite le comptable; il fait venir l’administrateur délégué; il prétend les confondre en leur mettant sous les yeux le rapport de l’expert. Personne n’y comprend rien ; on se perd dans des explications qui ne répondent à rien. Enfin, à bout d’arguments, quelqu’un a l’idée de reprendre les livres examinés par l’expert et l’on s’aperçoit que celui-ci a confondu deux comptabilités. Il a comparé le brouillard de la société d’un journal avec le grand-livre d'un chemisier. Il n’a pas vu que d’un côté on parlait de comptes de papier ou de publicité et que de l’autre il était question de calicot et de faux-cols.
Et voilà, ajoute l’auteur de l’article, sur la foi de quels renseignements on fait passer les hommes par la prison et parfois on les condamne !
Les choses se sont-elles passées exactement comme le dit le rédacteur du Paris? Je n’ai pas été jusqu’ici en situation de le vérifier, mais, ce qui est certain, c’est que MM. Vanault et Imbert avaient bien commis une erreur.
AUTRES FAITS DE MORALITÉ
que Terreur a été reconnue et que M. Dopffer a rendu dans cette affaire une ordonnance de non-lieu, le 6 juin 1 895.
Cette accusation de banqueroute, d’abus de confiance, d’escroquerie, d’infraction à la loi sur les sociétés a donc été officiellement reconnue fausse après une instruction de quatre mois. Elle n’en avait pas moins pesé de tout son poids sur le procès des cercles. Elle n’en a pas moins été, avec l’accusation du vol de la souscription de Vienne, une des principales causes de la condamnation.
Si j’avais été présent à l’audience, qu’aurais-je pu dire pour réfuter cette accusation calomnieuse? J’aurais protesté comme Ta fait M. Girard. MM. Vanault et Imbert auraient haussé les épaules... Il n’y avait rien à faire qu’à attendre la fin de l’instruction et l’ordonnance de non-lieu qui n’a été rendue qu’au mois de juin, quatre mois après l’affaire des cercles.
MM. Desrousseaux, inspecteur des finances, et Flory, expert, s’étaient pareillement trompés de 1 million dans l’examen des livres de la Compagnie des chemins de fer du Sud de la France. MM. Félix Martin, Robin et André furent arrêtés à la suite de leur rapport sous l’inculpation de faux. L’erreur reconnue, on les relâcha, mais ce qui montre le mépris de la vérité et le manque absolu d’honnêteté avec lesquels se fricote cette peu ragoûtante cuisine politico-judiciaire, c’est que le ministre de la justice, M. Trarieux, porta cette accusation de faux à la tribune, alors que Terreur de l’inspecteur des finances et de l’expert avait été reconnue depuis un mois déjà. Il avait eu besoin de cette accusation comme argument de tribune et n’y avait pas regardé de si près...
Plus tard, MM. Félix Martin, Robin et André, qui avaient été choisis comme boucs émissaires dans cette affaire des Chemins de fer du Sud, furent, pour d’autres
motifs, traduits devant le jury, qui les acquitta. La bévue précédemment commise par MM. Desrousseaiix: et Flory fut constatée en pleine audience et tous les journaux en parlèrent (i). Pareille bonne fortune ne nous est pas échue, à M. Girard et à moi, pour l’erreur de MM. Vaîiault et Imbert. Le jour où, à la suite de leur premier rapport, une instruction avait été ouverte contre nous pour banqueroute, abus de confiance, etc., la nouvelle avait été immédiatement communiquée aux journaux qui l’avaient publiée en ajoutant, pour la plupart, comme le Figaro^ au mot banqueroute, l’épithète de frauduleuse. En revanche, l’ordonnance de non-lieu, du 6 juin 1895, fut tenue strictement secrète et aucun journal, absolument aucun, n’en a fait mention, si bien que je suis encore, à l’heüre qu’il est,
(1) Cette constatation souleva même dans la presse de très vives protestations. Je citerai comme exemple les extraits ci-après :
Du Figaro : Thémis est une grande dame qui ne fait pas son ménage elle-même; elle y convie toute une nuée d’officieux, experts, arbitres, syndics, séquestres, qui, fort honnêtes gens sans doute en leur privé, n’ont pas toujours le sentiment exact de leurs responsabilités augustes.
Quelle que soit leur probité, ce sont des gens de métier, et l’esprit professionnel est le grand ècüeil de la conscience du juge.
Un exemple probant nous en est fourni par le procès des chemins des fer du Sud, dont le verdict d’acquittement eist très significatif. L’ün des plus respectables pai mi les experts de Paris a commis une erreur de 800,000 francs dans ses calculs, et c'est sur cette erreur que se fondait une poursuite criminelle infamante.
Et le» légèi etés, èt les bévues, et les faiblesses, les vilenies légales, les méfaits tolérés commis par certains syndics de faillite, liquidateurs, arbitres, gens d’affaires de toute catégorie! La pudeur judiciaire, le sentiment des solidarités les couvrent d’un voile complaisant ; croyezvo s pour cela qu’ils soient moins abominables?
C’est dans cette arrière -boütiqüe des tribunaux qü’il faudrait porter le fer et la flamme. Mais il faudrait pour cela des députés réformateurs, et nous n avons que des députés serviles, repus — mérhe la plupart des socialistes — ou chéquards.
De l'Autorité, sous la signature de M. Paul de Cassagnac : Il est lamentable, il est intolérable, il est odieux, le spectacle que nous ont donné MM. Flory et Desrousseaux.
M. fexpert Flory surtout.
En voilà un qui passait au palais pour un sacro-saint.
Quand il avait fait un rapport, il était de mauvais goût dé le discuter, de le meUre en doute le plus léger.
Immêdiatèhient, le président, quel qu’il fût, que cela Sé passât à la ooUr d’assises ou biei. à la correctionnelle, interpellait et morigéiiait, soit f accusé, soit favoc:>t assez audacieux pour contester une seule des affirmations de l’expert Flory, et lui «lisait d’une voix indignée : «Est-ce
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aux yeux du public, sous le coup de l’accusation de MM. Vanault et Imbert, reprise par M. le substitut Thomas dans son réquisitoire. C’est ainsi que la presse se rend chaque jour complice d’infamies qu’elle ne soupçonne pas, la police et la justice ne lui communiquant que les renseignements de nature à nuire aux accusés et lui dissimulant soigneusement tous les autres.
Comme l’accusation du vol des 61 S, 000 francs, Taccusation de Vol du produit des obligations du XÎX^ Siècle a été reconnue fausse par l’ordonnance de non-lieu de M. Dopfîbr, comme elle, elle a été répétée par les journaux et n’a jamais été démentie ; mais dans la seconde, le parti pris de M. Thomas, de nous faire passer à tout prix.
que votls auriez la prétention inouïe de discuter M. LeXpert Flory ? ■
Et les interpellés balbutiaient des excuses et s’inclinaient devant Flory le véridique, devant Flory qui ne se trompe jamais.
Combien de pauvres diables, de braves gens, que l’on a frappés, après leur avoir brutalement fermé la bouche lorsqu’ils mettaient en suspicion les Rapports de Flory et des autres témoins assermentés du môme accabit !
Flory, les experts, c’était la loi, c’était la vérité, c^était la société vengeresse.
Et il vient d^étre démontré, d’une façon lamentable, qüe le fameux Flory, la perle des experts, la rose immaculée du palais, ne connaît même pas son métier, ne le pratique même pas avec une imperturbable conscience et cemmet erreurs sur erreurs, mais des erreurs à envoyer un innocent au bagne !
De VÈcho de Paris^ soüS là signature de M. Henry Batîer : Sur les affirmations de ce Flory, trois hommes innocents, et combien d’autres encore, ont été déconsidérés, emprisonnés, enchaînés, torturés ; il instruit, il pérore, il affirme, il ne sait rien, il voit des soustractions partout et est incapable de faire une addition ; il se trompe de 1 million et ne connaît ni un chiffre, ni une écriture, ni une lettre. Ah çai s’il n’est pas accordé d’indemnité aux victimes, n’infligera-t-on pas quelque châtiment à la vieille bête asine? Necoifferâ-t-on pas du bonnet d’âne l’ignare, l’ignorantissime Bridoison pour le pousser à travers le préau des écoles primaires, livré aux railleries et aux bourrades des marmots ?
Honnis soient les sots crüels qüi font tant de mal !
Ils sont tous de même sorte, les praticiens de l’expertise légale, les auxiliaires de l’instruction secrète. Au liéu de s’en tenir à leur mission stricte et précise de vérité, ils perdent aussitôt l’indépendance et le calme ; ils se prennent férocement de haine contre l’accusé, leur proie et leur revenu; ils sont gagnés par les préjugés de police et de répression aveugle; ils considèrent chaque prisonnier comme un coupable, chaque cas comme un crime ; ils n’exercent plus leur science professionnelle, quand ils ont de la science, et se font pourvoyeurs de bagnes et valets de bourreaux.
M. Girard et moi, pour des voleurs, est encore plus évident.
L’émission des obligations du XIX^ Siècle avait produit 205,000 francs.
Les témoins, affirme M. Thomas, vous ont dit que l’argent avait servi aux besoins personnels de Portalis et de Girard .
Or, M. Thomas savait parfaitement le contraire et les témoins n'avaient rien dit de semblable.
M. Rousseau, caissier-comptable du XIX^ Siècle ^ entendu comme témoin, avait déclaré que le produit inté • gral des obligations placées avait été encaissé par lui et avait été employé à créer des correspondants dans les départements, à développer la vente, à faire de la propagande. M. le substitut Thomas était d’autant moins excusable de porter contre nous cette grave accusation qu’elle avait été, pendant l’instruction, l’objet d’une enquête spéciale dont il n’ignorait pas le résultat. En apprenant mon départ, l’arrestation de l’administrateur du XIX^ Siècle y la mise en faillite du journal et en lisant les accusations dont les journaux étaient remplis, un juge de paix du département de la Vienne, M. B..., qui avait acquis un certain nombre d’obligations du XIX^ Siècle^ avait cru qu’il avait été volé et avait adressé une plainte au parquet. Le parquet, si indiscret ou si discret selon le vent qui souffle, s’était empressé de communiquer la nouvelle aux journaux et, dès le lendemain, le Petit Journal publiait un grand article annonçant la plainte, avec ce titre en vedette : Portalis escroc (^). Une enquête avait été ouverte et, malgré l’ardeur qu’on mettait alors à me trouver coupable, on avait été obligé de reconnaître que je n’avais jamais rien touché du produit des obligations du XIX® Siècle, Cela se passait un mois avant le procès des cercles. En disant, dans son réquisitoire, que je m’étais
(1) Petit Journaly janv’ '''’ 1395.
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servi de cet argent pour mes besoins personnels, M. le substitut Thomas affirmait donc sciemment le contraire de la vérité.
Dans son réquisitoire écrit que la presse tout entière a reproduit, M. le substitut Thomas avait dit : « On ne compte plus les journaux que Portalis a créés et qui tous sont tombés sous le coup du déficit^ mais laissant Portalis intact et souvent plus riche qu' auparavant, » Or, sauf V Électeur libre qui, après que je l’eusse quitté, a longtemps continué à paraître sous la direction de M. Arthur Picard, tous les journaux que j’ai créés sont tombés, non pas sous le déficit, mais sous les coups de l’état de siège. Ils m’ont laissé intact, par la raison que le gouvernement de Tordre moral, plus loyal que celui de M. Charles Dupuy, se contentait de frapper les journaux, sans chercher à déshonorer les journalistes. Quant à l’affirmation qu’après la destruction totale de ces journaux qui étaient ma propriété et dans lequel j’avais engagé des sommes très considérables (i), je me suis trouvé plus riche qu’auparavant, elle est vraiment singulière dans la bouche d’un magistrat. M. le substitut Thomas pourrait, en vertu du même raisonnement, répondre à ceux qui se plaignent qu’on leur ait volé leur montre ou leur porte-monnaie : « De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes plus riche qu’auparavant. »
Poursuivant son œuvre de diffamation, M. le substitut Thomas prétend que j’ai « fondé sept sociétés financières qui tputes sont en déconfiture complète « . Quelles sont ces sociétés? M. Thomas ne le dit pas et c’est fâcheux, car s’il l’avait dit, il se serait attiré un démenti aussi formel et
(1) M. le substitut Thomas aurait pu se procurer la preu ' e de ce que je dis ici, avec les chiffres à l’appui, dans les pièces notariées et autres qui ont été saisies chez moi par M. Clément.
ÜN GUET-APENS JÜDICIAIÎIÈ.
aussi peu à son honiieiir que pour la souscription de Vienne. Il est vrai que la Société du XIX^ Siècle^ que je n’ai pas fondée, mais dans laquelle j’ai mis tout mon avoir, se trouve être en faillite. Reste à savoir si c’est par ma faute. J’examinerai plus loin ce point très important et le lecteur appréciera.
M. le substitut Thomas déclare ensuite que « ma vie n’a été qu’un long trafic de ma conscience et de ma plume et, comme unique preuve de ce long trafic : ** Après la Commune^ dit-il, qu’il (c’est de moi qu’il s’agit) avait soutenue, croyant au succès, pour l’abandonner ensuite et passer au camp des Versaillais, il offre ses services à la maison d’Orléans, qui les «refuse. >»
Si j’avais soutenu la Commune, croyant à son succès, si, n’y croyant plus, je l’avais abandonnée pour passer au camp des Versaillais, et si, après la victoire de l’armée de l’ordre, j’avais offert mes services aux d’Orléans, je ne vois pas en quoi cela prouverait que j’ai voulu faire chanter M. Isidore Bloch, M. Charles Bertrand ou M. Pereire...
Mais je n’ai jamais rien demandé aux d’Orléans, qui n’ont jamais rien eu à me refuser. Je n’ai jamais cru aux succès de la Commune. Avant et après le 18 mars 1871, j’ai tenté, je crois, tout ce que pouvait tenter un journaliste pour empêcher la guerre civile. Tout en reconnaissant la légitimité des griefs de la population parisienne, exaspérée par les souffrances et les déceptions d’un long siège, et tout en rendant justice aux aspirations généreuses mais imprudentes et alors inapplicables de certains promoteurs du mouvement communaliste, je n*ai cessé de dire et de répéter sur tous les tons, depuis le premier jour jusqu’au dernier, que l’insurrection du 18 mars ne pouvait aboutir qu’à un effroyable carnage. La Commune proclamée, je ne l’ai pas plus soutenue que je ne l’ai abandonnée. Pendant
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tout le temps qu’elle a duré, j’ai fait ce que j’avais fait sous l’Empire, ce que j’ai fait soUs le gouvernement de M. Thiers, sous le gouvernement de l’ordre moral, sous le gouvernement du 16 mai 1877 et, depuis : j’ai défendu la liberté, et M. le substitut Thomas, qui, dans son réquisitoire, m^à courageusement appelé l^hc parce que j^étais parti afin de pouvoir un jour lui répondre, me permettra de lui faire observer que pour défendre la liberté soüS la Commune, pouf ne pas laisser passer une seule atteinte à la liberté individuelle et à la liberté de la presse sans faire entendre une énergique protestation (i), il fallait un peu plus de courage qu’il n’en faut à un magistrat pour calomnier et outrager, sans risque ni responsabilité, un accusé et un absent.
Quant à mon passage « dans le camp des Versaillais
(1) Dans la Vérité <\u 5 avril 1871, je protestais contre la suppression du Figaro: dans la Vérité du 7, contre la suppression du Journal des Pébats, du Constitutionnel, du Paris- Journal; dans la Vérité du 15, contre l’arrestation de Gustave Chaudey ; le 21 avril, contre la suppression de la Cloche, du Soir, du Bien public, de VOplnion nationale. « Cette mesure, disais- je, soulève dans le cœur d’un vrai républicain une indignation profonde. Tout homme qui fait cas de la liberté protestera avec nous. » Dans le même numéro, je ptotestaife contre le projet de démolition de la colonne Vendôme. « Déjà, disais-je, sous la Restauration, d’anciens émigrés avaient demandé la destruction de la colonne. Le bon sens populaire s'opposa vigoureusement ilors à cet acte de violence et de fanatisme. Nous aimOhs à croire 4U Ü s’y opposera encore aujourd’hui avëc la même vigueur. » Le ^4 avril, j’écrivais : « La Commune avait inscrit sur soit drapeau le .Tiot de liberté, qui semble être en France l’instrument et non le but les révolutions; ses proclamations, ses programmes ne parlent d’uû Dout à l’autre que de liberté. Or, il se trouve que tous les actes de .a Commune sont l’anéantissement de ces promesses. Elle décrète à .ort et à travers, violant la liberté de la presse, la liberté individuelle, a liberté de conscience, et voici que les citoyens effrayés se disent es uns aux autres ; “ C’est la Terreur ! » Le 1*' mai, j’adhérais à un programme de conciliation proposé par le Temps et l'Avenir national. Le l mai, je protestais contre la suppression du Messager de Paris; Ib i mai, contre la suppression de VÉcho du Soir et de la Pdicc; N
il faut que j’en fasse le récit, afin qu’on puisse le comparer à la version de M. le substitut Thomas et voir si, décidément, ce magistrat ne mériterait pas qu’on l’appelât le père Loriquet de la magistrature debout.
Au 24 mai 1871, le jour de l’entrée des troupes régulières, il suffisait pour être suspect de n’avoir pas quitté Paris pendant l’insurrection. Or, non seulement je n’avais pas quitté Paris, mais la Commune, qui avait supprimé un si grand nombre de journaux, n’avait pas, je ne sais trop pourquoi, supprimé le mien, qui s’appelait la Y évité et dont les bureaux étaient situés, 13, rue du Helder, dans l’immeuble de l’imprimerie Kugelmann. J’y avais passé toute l’après-midi du 23 à faire le journal au bruit d’une effroyable canonnade. Une batterie d’artillerie, placée près de la caserne de la Pépinière, ne cessait de balayer le boulevard
8 mai, contre la suppression du Petit Journal ^ du Petit Moniteur ^ du Petit National^ de la Petite Presse^ du Temps, de la France, du Bon Sens, « L’état de guerre civile, disais-je, ne peut excuser ni expliquer ces crimes de lèse-liberté. » Le 13, nouvelle protestation contre le décret du Comité de salut public ordonnant que la maison du sieur Thiers, se disant chef du pouvoir exécutif de la République française, serait rasée. Le 18 mai, j'écrivais, à propos de la suppression du Siècle, de la Discussion et du National, que, « si la Commune laissait paraître la Vérité par oubli, je la suppliais de le réparer promptement et que j’éprouvais une répugnance excessive à me sentir l’objet de la tolérance d’hommes politiques qui, ne respectant aucun droit, aucune liberté, ne pouvaient, sans illogisme, souffrir la publication d'un journal voué uniquement à la défense du droit, de la liberté et de la République. Le 19 mai, j’insérais une lettre de M. Elyott Bower, correspondant du journal anglais le Morning Advertiser, qui racontait, de la façon la plus pittoresque et la plus désobligeante pour la Commune, comment il avait été arrêté la nuit précédente, chez Peters, au Café Américain, en compagnie du consul de Russie, de M. Dallas, correspondant du Times, et de plusieurs autres étrangers. Le 21 mai, enfin, au moment où déjà l’on s’apprête à fusiller les otages, je m’indigne contre la nouvelle suppression de dix journaux parmi lesquels V Avenir national, la Revue des Deux Mondes et — car le Comité de salut public songeait à tout — El Correo de Ultramar,
AUTRES FAITS DE MORALITÉ
Haussmann, et des éclats d’obus sautaient jusque dans nion cabinet. J’habitais alors rue Monsigny, mais le soir encore la fusillade était telle que je ne pus rentrer chez moi et j’allai coucher à l’hôtel du Helder avec un ami. Le lendemain, vers 8 heures, mon ami, debout le premier, ouvre la fenêtre. La rue était pleine de soleil. Des femmes, des enfants allaient et venaient ; une marchande de fleurs poussait sa petite voiture. Tout à coup, une compagnie d’infanterie débouche au pas accéléré du boulevard des Italiens, un capitaine en tête, le revolver à la main. La rue se vide. On entend claquer les portes et les persiennes fermées en toute hâte. Un homme, en se sauvant à toutes jambes, avait crié : « On a tiré des fenêtres de la Vérité! « . On n’avait pas tiré du tout. Les soldats s’arrêtent devant la porte de la Vérité. Le capitaine entre avec quelques hommes, puis ressort bientôt avec dix-sept prisonniers : les ouvriers des machines, les compositeurs du journal, des employés, deux garçons de bureau et le gérant dé l’imprimerie, qui, n’ayant pas pu rentrer chez eux à cause de la bataille des rues, avaient couché à l’imprimerie. A ce moment, un garçon de l’hôtel frappe à la porte de notre chambre. La patronne de l’hôtel, qui, la veille au soir, ne m’avait pas demandé mon nom, m’envoyait un bulletin à remplir. « Mettez un faux nom, me dit mon ami. « J’écrivis mon nom, ma profession et je dis à mon ami : « Allons déjeuner, si on nous emmène à pied à Versailles ou même si on nous fusille, il vaut mieux ne pas être à jeun. « Nous descendons. La patronne de l’hôtel, une digne dame que je vois encore, avec un bonnet tuyauté à rubans verts et de longs repentirs, me dit qu’elle a déchiré mon bulletin. Elle veut me cacher dans un grenier, dans un cabinet, dans une armoire, dans sa chambre. Je la remercie et je lui dis que le plus grand service qu’elle puisse me rendre est de me laisser aller déjeuner, que je ne veux pas me cacher. La
salle à manger était pleine de monde. M. de Contoiüy, rédacteur au Temps, vient à moi, me serre la main et m’engage, lui aussi, à me cacher. Je l’invite à déjeuner. On fouille toutes les maisons de la rue, l’hôtel du Helder comme les autres. Le capitaine, accompagné d’un lieutenant, après avoir perquisitionné de la cave au grenier, paraît sur le seuil de la porte de la salle à manger, regarde pendant plusieurs minutes, ayant l’air de chercher quelqu’un, puis il tourne les talons et s’en va, laissant la rue libre avec deux soldats seulement en faction devant la porte de l’imprimerie.
Après déjeuner, je sors, je passe devant les factionnaires. Rue de la Chaussée-d’Antin, je suis arrêté par un convoi de prisonniers. Enfin, je puis gagner un asile qui m’avait été préparé rue de Ponthieu, une petite chambre sous les toits, d’où le soir je vis flamber les Tuileries, le ministère des finances, le Conseil d’Etat, l’Hôtel de ville avec, dans le lointain, le bruit continu du crépitement de la fusillade (*).
Et voilà comment j’ai passé « dans le camp des Versaillais » !
(1) Les dix-sept malheureux arrêtés à l’imprimerie furent conduits à pied à Versailles, enfermés à l’Orangerie, puis expédiés sur les pontons, d’où mes actives démarches ne parvinrent à les faire sortir qu’au bout de cinq à six mois. Il y avait parmi eux un brave homme de garçon de bureau à grosses moustaches noires, bonapartiste enragé, un vrai ratapoil, qui tout le temps sacrait contre la Commune. Il avait les mains pleines d’encre d’imprimerie : on crut qu’elles étaient noircies par la poudre, on le fusilla. Le malheureux s’appelait Cristal.
La faillite et la vente du « XIX® Siècle ».
1° La campagne du « Petit Journal ».
Un syndicat de rancunes. — Naissance de la polémique entre le Petit Journal et le XIX^ Siècle. — Guerre aux voleurs ! — La campagne de presse du Petit Journal. — Glaudius- Marius- Morel. — L’histoire du 31 octobre, d’après les libelles du Petit Journal. — Le mariage de Alice Grévy et M"^® Edmond Adam. — Modération des modérés. — Un maniaque de la calomnie. — Le record de la diffamation. — Portalis, Clémenceau et C^®. « — Le nègre Nordton et l’amour de la vertu. — La campagne judiciaire du Petit Journal. — Les procès en diffamation. — M. Marins Thévenet. — Une élection à Belley, en 1883. — Le poison opportuniste. — Un ancien garde des sceaux accusé de chantage. — La calomnie n’est pas mûre. — Ce que la justice pensait des campagnes du XIX^ Siècle avant le ministère Dupuy. Un jugement écrasant pour le Petit Journal. — A qui la faute? — Envoi de témoins. — Autre défaite. — Dans l’arrondi ssemant de Gien. — Changement de tactique du Petit Journal. — Nouveaux procès, nouvelles défaites. — Ma prétendue association avec M. Clémenceau. — Un contrat violé.
Après m’avoir accusé d’avoir volé la souscription de Vienne, d’avoir pris 612,000 francs dans la caisse du XIX^ Siècle^ d’avoir détourné le produit des obligations, d’avoir soutenu, puis abandonné la Commune, d’avoir
passé au camp des Versaillais, M. le substitut Thomas m’a reproché, comme dernier fait de moralité, la faillite du XIX^ Siècle et le bas prix auquel il a été vendu.
J’ai dit que j’avais mis dans ce journal tout ce que je possédais. Je suis la première et la principale victime de cette ruine.
Les journaux ont raconté, au mois de novembre 1895, l’histoire d’un ancien comptable nommé Hannezo, qu’un ancien clerc d’huissier, chez lequel il était en pension, avait dénoncé et fait arrêter pour le voler pendant qu’il était à Mazas (*).
Mon cas est le même : on a voulu m’enfermer à Mazas et on y a enfermé l’administrateur du XIX^ Siècle, M. Girard, pour nous voler le XIX^ Siècle,
Je vais exposer à la suite de quels événements et dans quelles conditions le XIX^ Siècle a été mis en faillite, puis vendu à un prix dérisoire. On pourra suivre ainsi la cristallisation d’une affaire qui est un symptôme exceptionnellement grave de l’état de nos mœurs publiques ou, si l’on préfère, de ce qu’il était à l’époque où le président du Conseil regrettait de ne pas pouvoir gouverner comme à Venise (2), et l’on verra comment la justice peut devenir tout à coup l’instrument docile et terrible d’un syndicat lentement formé de rancunes politiques, boutiquières et policières.
(1) Figaro du samedi 9 novembre 1895.
(2) On connaît le mot dit à M. Paul Deroulède par M. Charles Dupuy, qui faisait semblant de croire à l’authenticité des papiers Nordton : « J'avoue, moi, que je crois absolument à l’authenticité de tout cela. Eh ! tenez, mon cher collègue, savez- vous à quoi je pense depuis que M. Develle (ministre des affaires étrangères) est venu me rapporter votre conversation : « Je me disais qu’il est regrettable qu’on ne pùt faire « de la politique comme autrefois à Venise, faire venir certains hommes « et leur dire ; D’ici à demain, il faut que vous ayez disparu ! » [Comment te fait la politique, par Edouard Dücrbt, p. 144. Chaumel, éditeur.)
Pour faire comprendre comment ce syndicat s’est formé, il faut que je rappelle les origines et les principaux incidents d’une polémique qui, au commencement de 1891, mettait aux prises le XIX^ Siècle et un journal entièrement dévoué à la personne et à la politique de M. Charles Dupuy : le Petit Journal,
On a voulu, selon l’usage, expliquer cette polémique par des raisons très compliquées et toutes plus fausses les unes que les autres. Le Petit Journal a crié sur les toits qu’elle était payée par son concurrent le Petit Parisien,
M. Maurice Barrés, dans un article sur lequel j’aurai à revenir, a prétendu qu’elle avait des causes secrètes et qu’il les connaissait. La vérité est beaucoup plus simple et n’a rien de mystérieux.
A cette époque (commencement de 1891), les journaux enregistraient chaque jour de nouveaux krachs de banquiers qui s’adressaient surtout à l’épargne populaire. Les uns partaient, emportant vingt millions, les autres trente, les autres cinquante, et le XIX^ Siècle^ sans autre but que de mettre le public en garde contre leurs manœuvres, avait commencé la publication d’une série d’articles — ce qu’on appelle maintenant une campagne — sous le titre de Querre aux voleurs I
Tout le monde se demandait comment ces banquiers pouvaient attirer dans leurs caisses tant de millions. Le XiX® Siècle aussi se posa cette question dans son numéro du 20 février 1891 :
Comment, disait-il, les Mary-Raynaud, les Macé-Berneau et tant d’autres parviennent-ils à se faire remettre ces sommes énormes, où trouvent-ils des gogos pour tant de millions ? Par quels moyens peuvent-ils entrer en relations avec eux?
La question est d’autant plus intéressante que cela devient un commerce de plus en plus courant, de promettre aux gogos
50, 100 et même 200 p. c. dans l’unique but de se procurer de l’argent.
Les industriels, de plus en plus nombreux, qui font ce métier ne se donnent même pas la peine de jouer à la Bourse avec Targent que les naïfs leur confient. Ils se contentent de l’empocher, puis, quand leur poche est suffisamment garnie, ils lèvent le pied...
La conclusion de Tarticle du XIX^ Siècle était que pour prélever de pareilles dîmes sur l’épargne populaire (^), les banquiers n’avaient qu’un seul moyen toujours le même V la publication dans le Petit Journal d’annonces promettant des gains fantastiques (^).
Comme preuve, le XIX^ Siècle reproduisait toute une série d’annonces insérées dans le numéro du Petit Journal de la veille et n’ayant paru dans aucun autre journal ; les unes garantissant un revenu fixe de 900 francs par an avec iyOOO francs de capital; les autres offrant 5,000 francs à gagner en cinq jours avec 500 francs doublé, ajou-
tait l’annonce, en cas d’insuccès), etc., etc. « On aurait pu croire, ajoutait le XIX^ Siècle, qu’à la suite de tous les krachs récents, le Petit Journal aurait exercé une certaine surveillance sur ses annonces, mais c’est au contraire une recrudescence. >»
Si cependant, disait-il, un journal pouvait se donner le luxe de refuser de telles annonces, c’est bien le Petit Jowmal, qui passe, ajuste titre, pour le plus riche de tous les journaux,
(1) Dans une discussion qui eut lieu à la Chambre, à propos de ces krachs, un député évaluait à plus de trois milliards les sommes emportées par les banquiers qu’on avait fini par appeler « les banquiers du Petit Journal » , Macé-Berneau avait emporté 24 millions ; un nommé Fonbert, 16 millions, etc., etc,, etc.
(2) Dans un réquisitoire contre un de ces banquiers, M. le substitut Jambois disait: « En ce qui concerne l’escroquerie, comme le procédé employé est toujours le même, il convient de le préciser de suite pour ne plus avoir à y revenir.
« Le fond de la manœuvre est une annonce dans ua journal quelconque, le plus S'^r.vent le Petit Journal. »
Le Petit Journal répondit par la fameuse théorie du mur. « Ma quatrième page, disait-il, est un mur sur lequel je placarde, sans contrôle et sans examen, toutes les annonces qu’on m’apporte. Le public n’a qu’à se défendre lui-même. Il est prévenu. »
Le Petit Journal se comparait aussi à un camelot qui n’est pas responsable delà moralité des imprimés qu’il offre au public.
Le Petit Journal continua donc la publication de ces annonces dont il avait la spécialité, on pourrait même dire le monopole, et dont M. Camille Pelletan, député des Bouches-du-Rhône, disait dans la Justice « qu’elles portaient en elles-mêmes leur dénonciation » .
Le XIX^ Siècle, de son côté, reçut à la suite de son premier article et publia en les commentant, un nombre incalculable de lettres et de communications émanant de lecteurs du Petit Journal, qui se plaignaient d’avoir été victimes non seulement des annonces mensongères de sa quatrième page, mais de ses articles de troisième, de deuxième et même de première page, de ses conseils financiers, enfin, de l’agence de banque qu’il avait installé dans ses bureaux sous le titre de « service des primes » et que beaucoup de ceux qui s’y étaient laissé prendre appelaient « le service des crimes » 0.
Au lieu de répondre, le Petit Jçmrnal commença contre
(1) Chaque jour, le Petit Journal publie à sa quatrième ou à sa troisième page, sous la rubrique service des primes, un tableau des valeurs qu’il offre à l’épargne. Ce tableau était, jusqu’au 15 décembre 1893, précédé d’un avis ainsi conçu :
Le Petit Journal tient à la disposition de ses lecteurs et livre ou expédie immédiatement les valeurs de tout repos ci-dessous :
Suit le tableau dans lequel figurait comme valeur de tout repos, pour ne citer que celles-là, les obligations de Panama et les obligations de la Société des Immeubles. Jusqu’au 15 décembre 1893, le Petit Journal vendait ces dernières obligations 387 fr. 50 c. (cote affichée dans son service des primes). Elles valent aujourd’hui 22 janvier 1896, 138 francs, etc., etc.
moi une campagne de diffamations, de calomnies et d’injures comme à aucune époque on n’en a jamais vu dans la presse. Les critiques du XIX® Siècle étaient vives, mais jamais elles ne se sont adressées qu’aux directeurs de l’agence de banque et de publicité annexée au Petit Journal^ c’est-à-dire à un organe tellement répandu qu’il est devenu en quelque sorte une institution publique. Le Petit Journal y au contraire, m’a tout de suite attaqué non seulement dans ma vie politique, mais dans ma vie privée. Pour commencer, il fait rédiger par le nommé Claudius-Marius- Morel, un spécialiste quatorze fois condamné pour chantage, injures et diffamation (^), une brochure qui paraît
(1) M. Paul Strauss, conseiller municipal de Paris, ayant, pendant qu’il était candidat, été diffamé par Claudius-Marius-Morel, fit afficher son casier judiciaire reproduit depuis par le XIX* Siècle. Le voici :
CLATJDIUS-MARIUS-MOREL.
Date des condamnations.
Cour
ou tribunal.
Nature des délits.
Prison.
!•' mars 1866.
Paris, cour.
Escroquerie.
1 mois.
27 juin 1866.
Abus de confiance.
2 ans.
23 février 1872,
Escroquerie, outrages.
3 mois.
6 mai 1873.
Banqueroute simple.
2 ans.
6 avril 1884.
Escroquerie.
2 ans.
12 septembre 1884.
Diffamation.
(défaut).
6 mois.
Diffamation.
2 mois.
Diffamation.
2 mois.
10 octobre 1884.
Extorsion de fonds.
2 ans.
20 novembre 1884,
Outrages aux mœurs.
2 ans.
12 janvier 1885.
Orléans.
Outrages aux mœurs.
2 mois.
11 juin 1886.
Paris, cour.
Abus de confiance.
9 mois.
8 avril 1888.
Outrages aux mœurs.
6 mois.
Le relevé des condamnations de
Claudius-Marius-Morel s’arrête ici
en 1888. Il est donc fort possible qu’il soit incomplet.
La brochure Chantages XIX* siècle^ publiée aux frais du Petit Journal et d’après ses instructions, porte cette mention au bas de la couverture : En vente chez tous les bons citoyens 4t libraires y amis de V honneur de la presse. lmp. des « Nouvelles de Paris », Henry Kugelmanny iSy rue die Laroohefoucaulty Paris.
SOUS le titre : Chantages XIX^ siècle, histoires édifiantes sur M. A. Édouard Portalis. Le Petit Journal lait une publicité monstre à ce libelle tellement dégoûtant, tellement béte qu’on n’en peut rien dire, sinon que c’est une invraisemblable ordure ; il lui consacre une annonce qui tient toute sa quatrième page(^); il en recommande la lecture dans un article qui se. termine par ces mots : « Il vient de paraître une brochure qui expose tous les actes de chantage commis par M. Portalis depuis 1870 jusqu’à ce jour. Nous en recommandons 'particulièrement la lecture (2)
Ces « histoires édifiantes « sont, je suis forcé de le dire, conçues dans le même esprit, écrites dans le même style et avec le même mépris de la vraisemblance que le réquisitoire de M. le substitut Thomas.
Comme spécimen de cette littérature qui semble sortie de la même fabrique et qui, en tout cas, a été payée par les mtmes gens que les papiers Nordton, je citerai deux exemples pris au hasard.
Voici d’abord comment le libelliste du Petit Journal explique le mouvement du 31 octobre 1871 :
Un personnage déjà célèbre par ses pamphlets et les condamnations qu’il avait encourues, faisait partie du gouvernement. J ‘ai nommé M. Henri Rochefort...
L’avènement de cet homme politique, d’un genre encore inconnu dans les conseils de ceux qui administrent les nations, donna les plus grandes espérances à une foule de ratés dont les études s’étaient faites autour des billards du Café de Madrid...
Parmi les plus serviles et les plus ardents caudataires des hommes du nouveau régime, on- peut compter les deux frères Portalis (Harold et Édouard), qui s’étaient institués les gardes du corps d’Ernest Picard, l’ex-député de l’opposition, devenu * (*)
(1) Petit Journal du 8 avril 1891.
(*) Petit Journal du 10 avril lb91.
l’un des membres du nouveau gouvernement et son ministre .des finances.
Ce dernier titre fut sans doute pour beaucoup dans la fidélité que lui montrèrent d’abord les frères Portalis, car, ayant les clefs de la caisse, M. Ernest Picard était tout à fait en mesure \ de s’attacher des hommes d’un si haut désintéressement.
I Dans les jours qui précédèrent la chute de Metz, de sourdes j rumeurs circulaient déjà à Paris, tant sur la fidélité de Bazaine / que sur la résistance de la place, entourée par les armées allemandes; ce furent sur ces rumeurs que les frères Portalis rêvèrent de faire une grosse fortune.
Le gouvernement de la défense nationale avait, bien entendu, •à ménager l’opinion nerveuse de la population parisienne et ses membres, à l’exception de Rochefort, ne cessaient de proclajner le loyalisme du commandant en chef de notre armée bloquée sur la Moselle et l’utilité d’une résistance que rien ne pourrait vaincre.
M. Édouard Portalis, au contraire, mis très au courant de la situation par Rochefort, menaça aussitôt M. Ernest Picard de tout divulguer...
’ Ce fut pendant les pourparlers que le gouvernement apprit la reddition de Metz, mais par des voies si suspectes qu’on résolut de la tenir secrète, et sans Y étrange (i) indiscrétion de M. Henri Rochefort, les Parisiens eussent pu apprendre cet irréparable malheur sans que leur courage ait été amolli par une tentative de révolution devant l’ennemi...
Oui, la journée criminelle du 31 octobre 1870 fut l’œuvre de trois pitres sinistres, dont deux convoitaient le renversement du pouvoir, j’ai nommé Rochefort et le sectaire Félix Pyat.
Le troisième, A. Édouard Portalis, ne songeait qu’à retirer les marrons du feu, sous la forme d’une opulente somme d’argent...
Le 30 octobre, Rochefort s’enfermait dans son appartement, 24, rue Cadet, pour ne pas avoir la responsabilité de l’indiscrétion commise.
(1) Étrange est dans la broebure.
Portalis, lui, s’abouchait avec Flourens, le chef de bataillon de la garde nationale de Belleville, Tex-assassin Thibaldi, pour organiser le lendemain la marche sur Tliôtel de ville.
A 2 heures du matin, ce maître fourbe sonnait à la porte de l’appartement d’Ernest Picard, rue Saint-Honoré, 252, et lui tenait cet étrange langage :
j « Demain, ce matin même, vous serez débordés, vous et vos collègues, si je n’arrête pas le mouvement.
— Combien faut-il? répliqua ironiquement le ministre des finances devenu, depuis le départ de Gambetta, ministre par intérim de l’intérieur.
— 200,000 francs, répondit Portalis.
— Rien de fait dit tranquillement M. Ernest Picard.
Les deux interlocuteurs se séparèrent et à midi, le 31 octobre, le gouvernement de la défense nationale était cerné à l’hôtel de ville...
Je n’ai pas à refaire l’histoire de cette journée célèbre où la victoire ne fut pas pour les conjurés associés de Milliére et de Blanqui.
Mais ce qu’il faut en retenir, c’est que devant un ennemi partout victorieux en qui entourait notre capitale, Portalis, pour 200,000 francs utiles à ses ambitions folles, joua l’honneur de la France (i).
M. Ernest Picard n’est plus de ce monde; M. Liouville, son chef de cabinet, non plus; mais M. Georges Pallain, qui était à cette époque auprès de M. Ernest Picard et qui est aujourd’hui directeur général des douanes, pourrait dire non pas même s’il y a un mot de vrai, mais si quoi que ce soit dans mes relations avec Ernest Picard a pu donner prétexte à cette fable ridicule et odieuse. M. Henri Rochefort, que je n’ai connu que vingt ans plus tard après l’amnistie, pourrait aussi, en ce qui le concerne, donner son témoignage.
i}) Chantages XIX* siècle^ p, 2? suivant*is.
Voici maintenant, toujours d’après le libelliste du Petit Journal^ l’explication de l’attitude du XIX^ Siècle dans les polémiques qui précédèrent la démission de M. Jules Grévy, président de la République :
... Edmond Adam, dont les combinaisons politiques devraient être profondes, depuis qu’elle joue le rôle de Mme Tallien, avait eu l’étrange idée de pousser son protégé Edouard Portalis, et, ma foi, pour l’avancer au premier rang, elle rêvait pour lui la main de Alice Grévy.
La tille du président de la République, ayant comme un simple électeur refusé son consentement à ce candidat à sa main, l’ami de Edmond Adam ne pouvait que passer dans l’opposition la plus radicale contre l’Elysée en général et M. Gendre en particulier (1).
Ai-je besoin de dire que je n’ai jamais aspiré à la main de Grévy? Quant à Adam, j’ai toujours eu pour elle la plus vive et la plus respectueuse sympathie. Cette sympathie, j’ai été heureux de la lui témoigner dans mes journaux toutes les fois que je l’ai pu ; mais je n’ai jamais.
(1) Chantages XIX* siècle, p. 20. Cette brochure avait, paraît-il, été payée 1,500 francs, qui avaient été versés à M. Kugelmann, qui avait signé la brochure comme imprimeur, bien qu’il ne l’ait jamais été, a donné lieu à un procès ou à un commencement de procès devant le tribunal de commerce.
Voici le texte de l’assignation qui avait été lancée :
« L’an mil hait cent quatre-vingt-onze, le 22 avril, à la requête de M. Claudius-Marius-Morel, publiciste, demeurant à Paris, 35, rue de La Rochefoucault, pour lequel domicile est élu en ma demeure, j’ai Charles- Alfred Closier, huissier près le tribunal civil de la Seine, séant à Paris, y demeurant, 7, rue Laffltte.
« Soussigné, donné assignation à ; 1® M. Marinoni, président du conseil d’administration de la Société du Petit Journal, demeurant à Paris, 61, rue Lafayette, où étant et parlant à un homme de service de la Société ainsi déclaré, à comparaître le samedi prochain à l’audience et par devant MM. les président et juges composant le tribunal de commerce de la Seine, lieu ordinaire de ses séances, au palais du tribunal de commerce, en la cité, dix heures du matin. Défaut de suite,
“ Pour:
« Attendu qu’aux termes de conventions verbales intervenues entre les parties, mon requérant a rédigé, tant pour le compte de la Société du Petit Journal que pour MM. Marinoni et Poidatz, une brochure dont la
que je sache, été son protégé. Elle aussi peut juger de l’infamie de ces racontars dictés et payés par les commanditaires des papiers Nordton.
Le bouquet de cette campagne fut un article deM. Ernest Judet, directeur du service politique du Petit Journal,
M. Ernest Judet est comme ces garçons de banque qui se croient riches parce qu’ils portent de grosses sommes d’un établissement financier dans un autre. Il se croit un grand journaliste parce qu’il écrit dans un journal qui a un grand nombre de lecteurs. Il a deux manières : tantôt le galimatias pompeux et mystérieux, tantôt l’invective crapuleuse, dégoûtante, ignoble ; alors ce n’est plus un grotesque qui pontifie, c’est un maniaque qui se démène, le maniaque de la calomnie et de la dénonciation, c’est un épileptique qui bave. Est-ce que j’exagère? Vous allez en juger.
L’article dont je parle parut le 8 avril 1891 en tête des colonnes du Petit Journal. Il était intitulé : Le bandit. On pouvait y lire ce passage d’*une délicate saveur :
Nous avons exposé ici même le portrait d’Eyraud et de
Société susdite a payé jusqu’ici les seuls frais d’impression à M. Henri Kugelmann, sans rémunérer le travail de la rédaction, la peine et soins de mon requérant;
« Qu’en outre, le sommaire de ladite brochure, dès avant sa mise en vente, a été communiqué par suite d'une entente à un publiciste très en vue, qui en a pris le texte pour une série d’articles parus dans le \ journal le Jour, qui seul a été honoré pour une œuvre qui n’était au fond qu’un plagiat de celle de mon requérant ;
« Que dajis ces conditions, malgré les promesses formelles de l’administration du Petit Journal, de prendre à mon requérant un très grand nombre d’exemplaires pour sa clientèle, qui ne pouvait manquer de les demander si, comme il avait été convenu, l’administration avait fait une ' publicité suffisante et non une seule insertion, les susnommés n’ont pas rempli leurs engagements ;
« Que tous ces manquements aux conditions arrêtées ont empêché mon requérant de récupérer le prix de son œuvre et qu’il y a lieu, en conformité des articles 1382 et suivants du code civil, de condamner MM. Marinoni et Poitiatz, tant en leur nom personnel que comme président et administrateur de la Société du Petit Journal, k une réparation suffisante ;
« Par ces motifs,
« S’entendre lesdits sieurs Marinoni et Poidatz condamner par toutes les voies de droit à payer à mon requérant la somme de cinq mille francs à titre de dommages et intérêts. »
Enregistré à Paris, le 19 avril 1891. (7* bureau.)
Gabrielle Bompard; nous reproduisons également les traits de Portalis. Il ne dépare pas le voisinage et surtout la comparaison. Qu’on en juge par l’image authentique.
Et, en effets en regard de ces lignes se trouvait mon portrait peu flatté.
Pour toute réponse, le XIX^ Siècle se contentait de reproduire les épithètes dont me gratifiait le rédacteur du Petit Journal. Dans ce seul article, il m’appelait :
Bandit, criminel, malfaiteur, flétri, infâme, faussaire, escroc, maître- chanteur, traître, crocheteur de caisses, être abject, guenille, coquin, Robert Macaire, voleur, gredin, ordure sinistre, de Sade, parricide, compère des Prussiens, forban, aliéné, Napoléon de l’égout, assassin, bête puante.
Il disait que j’avais “ la nostalgie du bagne », que je *4 chourinais pour 500 francs que j’avais épuisé la gamme des forfaits jusqu’à l’assassinat » et « pis encore î « C’est textuel.
Tel est le bon ton, telle est la réserve, telle est la modé ration dont sont capables ceux qui ont fait de M. Charles Dupuy leur dieu politique. Si ce dieu ressemble à ses saints et si jamais il parvient à décrocher la timballe de la présidence de la République, avec l’extension des pouvoirs que le Petit Journal ne cesse de réclamer pour le président, il nous donnera un drôle de paradis, un paradis à la Stambouloff. . .
Par la suite, le Petit Journal lit encore paraître une quantité de diatribes dans le même goût et parmi elles plusieurs articles de première page intitulés : « Portalis, Clémenceau et C^® ”, où il m’accusait avec le plus grand sérieux d’avoir vendu la France à l’Angleterre de complicité avec M. Clémenceau, quoiqu’il sût très bien que j’avais toujours été partisan de l’alliance russe et que je n’avais eu
avec Tancien leader de l’extrême gauche que des rapports de bonne confraternité (^).
Et c’est ainsi que débuta la campagne d’épuration qu’a menée et que mène encore le Petit Journal. Ce bruyant amour de la vertu, qu’il a poussé jusqu’à commanditer le nègre Nordton, est né de la nécessité où il se trouvait de donner le change à l’opinion et de détourner l’attention de <es propres méfaits.
Cette campagne effrénée de calomnies avait, en somme, fait au Petit Journal plus de mal que de bien. Quant au XIX^ Siècle, elle ne l’avait pas touché, son influence était restée la même.
Alors le Petit Journal prend une autre méthode. Confiant dans le prestige et dans les moyens d’action de l’ancien chef de la magistrature, M. Marius Thévenet, qu’il avait choisi pour conseil et pour avocat, il intente ou fait intenter au XIX^ Siècle ^ devant toutes les juridictions, toute une série de procès. A la campagne de presse succède une campagne judiciaire non moins extravagante.
Détenteur incontesté, depuis la brochure Morel et les articles Judet, du record de la diffamation, le Petit Journal a l’effronterie d’intenter au XIX^ Siècle un procès en diffamation.
Le XIX^ Siècle offrit de faire la preuve de ses allégations, mais le tribunal de la 11® chambre de police correctionnelle, présidée parM. deBoislille, décida que l’assignation ayant été lancée non par le directeur de la Société du Petit Journal, mais par son secrétaire général M. Henry
(1) On sait la guerre que le Petit Journal a lait à M. Clémenceau pendant les élections de 1B93. Le 23 mars précédent, M. Judét, dans un article intitulé: XJn crimineî, accusait M. Clémenceau d’une extorsion de 4 millions et demandait combien de temps il resterait audessus des lois.
Poidatz (^), qui prétendait agir en son nom personnel^ la preuve ne pouvait être admise.
Le Petit Jourmal avait pour avocat l’organisateur du procès de la Haute Cour, M® Marius Thévenet, qui depuis lors a dirigé tous les procès auxquels n’a cessé d’être en butte le XIX^ Siècle, et qui finalement a organisé, avec MM. Chenest et Puybaraud, le guet-apens judiciaire à l’aide duquel on est parvenu à se débarrasser de ce journal et de son directeur.
Le X/X® Siècle était défendu par M® Tézenas.
M. Marius Thévenet était déjà pour moi une vieille connaissance.
J’étais devenu, en 1882, directeur politique du Petit Lyonnais, et, à Lyon comme à Paris, je combattais pour la révision de la Constitution que j’avais été un des premiers à réclamer, en faveur de laquelle j’avais écrit un grand nombre d’articles et plusieurs brochures. A ce moment, une série d’élections partielles eurent lieu à Lyon et dans la région. Les candidats partisans de la révision, chaudement soutenus par le Petit Lyonnais, furent tous élus contre les candidats qui défendaient le statu quo opportuniste. En octobre 1883, mon ami Roselli-Mollet, député de Belley, étant venu à mourir, le comité radical m’oflrit la candidature, que j’acceptai parce que j’y trouvais une nouvelle occasion de propagande pour la révision.
La lutte fut très vive. Dans toutes les réunions, je ren-
(1) Au cours de ce procès, M. Henry Poidatz a produit un traité par lequel il lui est alloué, par la direction du Petit Journal, 20 p. c. sur les affaires financières qu’il lui apporte. Ces 20 p. c. lui ont permis, dit-on, de réaliser en quatre années plusieurs millions.
En même temps qu’il est secrétaire général du Petit Journal, chargé de toute la partie financière, M. Henry Poidatz est chargé de la partie financière du Figaro, où il rédige l’article intitulé Figaro à la Bourse, sous ie pseudonyme Le Boursier. Il le signe aussi quelquefois de son nom. (Voir le Figaro du P' décembre 1895.)
contrais le futur avocat du Petit Journal, venu tout exprès dans l’arrondissement pour me combattre. Il n’était pas encore député; il m’en voulait beaucoup, d’abord parce que je l’avais vu jouer dans les affaires du Petit Lyonnais un rôle plus que louche, ensuite parce que je Favais empêché d’être réélu au conseil municipal de Lyon. La question politique et la question électorale se doublaient d’ailleurs, dans la région lyonnaise, d’une question de boutique. Les journaux concurrents, tous opportunistes, avaient été battus dans toutes les dernières élections partielles ; ils cherchaient une revanche. M. Thévenet était leur homme. Le résultat de l’élection allait décider à quel parti appartiendrait la prépondérance dans la région.
Quelques jours avant l’élection, M. Thévenet déterra un pharmacien de Lyon, porteur de dix parts du Petit Lyonnais. Il lui fit rédiger une demande en dissolution de la Société, basée sur ce que le gérant, M. Girard, aurait détourné de la caisse une somme de 300,000 ou 400,000 francs et que j’avais été son complice. L’assignation fut affichée sur tous les murs de la circonscription. M® Thévenet plaida pour le pharmacien avec u. .3 extrême violence, M® Durier, ancien secrétaire général au ministère de la justice et depuis bâtonnier, plaida pour le gérant. Le pharmacien de M. Thévenet perdit complètement son procès et fut condamné aux dépens. Mais l’assignation avait produit son effet : elle contribua certainement à me faire échouer (^).
(1) A dix ans de distance, les procédés de M.- Thévenet n’ont pas changé. La calomnie dont le tribunal de commerce de Lyon avait fait justice en 1883, fut reprise en 1891 par le Petit Journal, qui la fit répéter dao3 le Jour, de M. Charles Laurent, dans le Petit GriennoU et dans .es libelles dont j’ai parlé plus haut. En même temps, M. Thévenet faisait de nouv''au sortir son pharmacien, M. Guilleminet, de sa boîte et l i faisait adresser au tribunal de commerce de Lyon une nouvelle demande en dissolution. Cette fois, M. Millerand, avocat de M. Girard
Les opportunistes peuvent se frapper la poitrine et faire leurs meà culpâ. Ils récoltent ce qu’ils ont semé. L’histoire dira que ce sont eux qui ont introduit dans nos mœurs politiques l’usage des petits papiers, que ce sont eux qui les premiers, au lieu de discuter les idées de leurs adversaires, ont cherché à les écraser sous d’effroyables et infâmes calomnies. Si jamais la République meurt, ce sera du poison que lui ont inoculé les Marins Thévenet et C“.
Dans sa plaidoierie pour M. Poidatz, l’ancien garde des sceaux qu’on a si souvent accusé d’avoir vendu son vote et son éloquence à la Compagnie de Panama, d’avoir voulu faire chanter la Banque de France et la Société des métaux, qu’on a tant de fois appelé maître-chanteur et même le roi du chant (^), eut le front de plaider que la campagne du X7X® Siècle contre les procédés de publicité du Petit Journal était une campagne de chantage : il inau-
(M. Durier était décédé), n’ayant pas pu se trouver à Lyon le jour de l’audience et ayant demandé une remise, M* Thévenet, avec son autorité d’ancien ministre de la justice, obtint du tribunal qu’il fût passé outre. Il plaida seul et la dissolution fut prononcée. M. Feys, syndic de faillite, lut nommé liquidateur au mois de déceuibre 1891; Ü prit immédiatement possession de tous les livres de la Société et d^ toutes les pièces comptables.
M. Feys n’a Jamais adressé à M. Girard ni à moi la moindre réclamation. Mais au mois d'août 1893, au moment de la période électorale, le Petit Journal et le Petit Giennois annoncèrent qu’il venait d’adresser une plainte au procureur de la république.
Ni M. Girard ni moi n’eûmes connaissance de cette plainte que le parquet mit de côté, ne la trouvant sans doute pas sérieuse; mais dix-huit mois après^ le 5 février 1895, à la veille du procès des cercles, M. Chenest la ressuscita pour que M. Thomas pût dire au tribunal que nous étions poursuivis non seulement pour le XIX* Siècle^ mais pour le Petit Lyonnais.
M. Girard, au surplus, a fourni au tribunal et à la cour un arrêté de comptes qui n’a jamais été contesté et qui démontre que M. Girard, loin d’étre le débiteur de la Société du Petit Lyonnais^ lui a fait, au contraire, des avances s’élevant à environ 80,000 francs dont il est créancier.
i}) Libre Parole, janvier 1895.
gurait ainsi la méthode qui, après trois années de mensonges et de calomnies, devait, le jour où M. Charles Dupuy serait président du conseil et M. Chenest procureur de la République à Paris, aboutir à une condamnation dans l’affaire des cercles et dans l’affaire de la Transatlantique.
Mais la calomnie n’avait pas encore été assez souvent répétée. Elle n’était pas arrivée à maturité. Le gouvernement n’avait pas encore pris parti dans cette polémique de presse, il ne m’avait pas encore désigné aux rigueurs de la justice, il n’avait pas prononcé contre moi l’anathème ; je n’étais pas l’excommunié que je devais être plus tard. Il était encore permis aux magistrats de parler du XIX^ Siècle et de moi avec équité. M. le substitut Cabat, qui occupait le siège du ministère public, montra dans son réquisitoire qu’il avait sur les campagnes du XIX^ Siècle une tout autre opinion que celle qui venait d’être soutenue avec si peu de bonne foi par l’ancien chef de la magistrature et qui devait être reprise, en février 1895, par le substitut Thomas. Il exprima tout d’abord le regret que le directeur du Petit Journal eût mis ses adversaires dans l’impossibilité de faire la preuve en se dissimulant derrière son secrétaire général, puis il dit de la campagne du XIX^ Siècle^ de cette campagne qu’on voulait, qu’on voudrait encore faire passer pour une campagne de chantage pj, qu’elle faisait au journal le plus grand honneur et que si elle avait été entreprise plus tôt, elle aurait sauvé les économies disparues d'une foule d* honnêtes gens, d'une foule de braves travailleurs.
Du moment où il était interdit au XIX^ Siècle de faire la preuve, sa condamnation aux termes de la loi de 1881 sur la presse ne pouvait être évitée ; mais il y a des condamnations qui valent mieux que des acquittements. Tout en le
(1) Voir le Petit Journal du 23 février 1895,
UN ÔUET'APJKNS JUDICIAIRE.
condamnant à 100 francs d’amende et à 1,000 francs de dommages et intérêts envers M. Poidatz, au lieu de 1 20,000 qu’il réclamait, le jugement donnait au XIX^ Siècle pleinement raison. Il reconnaissait qu’en entreprenant cette campagne, il avait rempli un devoir et que les critiques étaient pleinement justifiées.
Ce jugement contenait entre autres cet attendu :
Attendu, disait-il, quul est équitable, la mauvaise foi et l’intentioD de nuire étant les éléments essentiels du délit de diffamation, d’avoir égard, pour l’application de la peine, aux conditions dans iesquelles cette campagne s’est ouverte et poursuivie ; que le Petit Journal, s’érigeant, auprès d’une clientèle nombreuse et sans expérience, en guide et même en agent financier, il appartenait à la presse de mettre le public en garde coatre les dangers résultant de la publication dans le corps de ce journal de réclames en faveur d'entreprises financières non viables, ou compromises, ou de l’admission, sans contrôle, d’annonces dont le caractère frauduleux était manifeste, et de faire justice de la théorie insoutenable d’après laquelle un iournal n’encourrait aucune responsabilité à l’occasion de ces annonces, alors même qu’elles constitue raient visiblement et sans équivoque possible, un délit ou les actes préparatoires d’un délit.
Les jugements qui m’ont condamné le 28 février 1895, dans l’affaire des cercles, et, le 24 octobre de la même année, dans l’affaire de la Transatlantique, ont été, comme on le verra plus loin, une revanche pour M. Dupuy, pour les tenanciers de tripot et pour le président de la Compagnie Transatlantique ; mais ils ont été aussi la revanche de ce jugement du 30 mars 1895. Ce jugement, le Petit Jour^ nal ne Ta jamais pardonné au X/X® Siècle. Et pourtant, à qui la faute ? Ce n’est pas le XZX® Siècle qui avait fait le procès, ce n’est pas lui qui avait porté la question devant les juges. L’idée de prendre le tribunal correctionnel pour arbitre d’une querelle entre journalistes ou entre journaux
ne pouvait venir qu’à un rastaquouère de la presse. Qui s’adresse aux lois pour avoir raison d’une offense faite à son honneur, il se déshonore, disait Montaigne.
Bientôt après, cherchant une revanche, le secrétaire général du Petit Journal lança contre le XIX^ Siècle, et contre moi personnellement, une nouvelle assignation en diffamation et en payement de 20,000 francs de dommagesintérêts. L’ancien garde des sceaux, M® Thévenet, l’injure à la bouche, se présenta de nouveau pour M. Poidatz. Mais le jour n’était pas venu où le gouvernement devait, par une criminelle intervention, faire en un instant mûrir la calomnie et fausser la balance de la justice. M® Millerand, qui plaidait pour moi, n’eut que quelques mots à dire pour éclairer la religion du tribunal. Ainsi que le X/X® Siècle, je fus acquitté ; le secrétaire général du Petit Journal fut condamné «iépÊiis. Il en appela, la cour confirma le jugement.
Furieux de ce que la justice mît aussi peu d’empressement à se plier à ses désirs, M. Poidatz eut alors une idée vraiment saugrenue. Le soir même, il m’envoya ses témoins, MM. le commandant Derué et Gaston Bérardi. Leur attitude fut, bien entendu, d’une irréprochable correction ; mais ils sentaient évidemment tout le ridicule de la démarche qu’on leur faisait faire et ils ne purent s’empêcher de me laisser voir qu’ils m’approuvaient quand je leur répondis que leur client ayant de lui-même choisi le terrain judiciaire, il devait s’en tenir pour la réparation de son honneur à la décision des tribunaux et que s’il considérait le jugement du tribunal et l’arrêt de la cour comme des soufflets, c’était aux juges qu’il devait en demander raison (^).
Ce fut le signal d’un redoublement de diffamations.
(1) La cause de ce procès, dont le dénouement a tant irrité M. Poidatr, est tout à fait comioue. En r<^oonse au débordement d’injures du
d’injures, de calomnies. Le Petit Journal mobilisa une véritable armée de calonmiateurs.
Candidat à la députation dans l’arrondissement de Gien, en 1889, j’avais après une lutte très vive obtenu 7,324 voix. M. Loreau, puissant industriel, ancien monarchiste rallié, qui ne m’avait battu au deuxième tour de scrutin que de 75 voix, annonça qu’il abandonnait la lutte 0. Mon succès
PeMt Journal et du Jour que commanditait personnellement M. Poidatz, le XIX* Siècle avait raconté comment le secrétaire général du Petit Journal était présenté au Cercle de l’Union artistique (l’Épatant), à une époque où les artistes et les hommes de lettres étaient reçus sans ballottage, et s’était fait recevoir en se donnant pour un homme de lettres alors qu’il n’avait jamais écrit que des réclames financières qui n’avaient rien de littéraire. Le XIX* Siècle, à ce propos, rappe’ait l’histoire du fameux grec Ardisson, qui s’était fait recevoir du même Cercle, sous le nom de comte d’Entrac, et il disait que si M. Poidatz ne s’était pas présenté sous un faux nom, il s’était présenté sous une fausse qualité. M. Poidatz avait vu là une diffamation.
Depuis, pour justifier sa qualité d’homme de lettres, M. Poidatz a fait paraître, sous le pseudonyme transparent de P. Datz et chez l’éditeur Rothschild, un volume de 230 pages, coquettement imprimé, qui est intitulé : Histoire de la publicité depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.
Le piquant est que cette prétendue œuvre littéraire n’est qu’un démarquage grossier et môme parfois, pendant des pages entières, la copie textuelle de VHistoire de la presse, de Hatin, et de la Publicité en France, de Mermet.
N’est-ce pas du pur Molière ?
(ly En acceptant la candidature dans l’arrondissement de Gien contre un archi-millionnaire, j’avais commis une imprudence non moins grande qu’en critiquant les procédés de publicité du Petit Journal, M. Loreau, pour me combattre, avait eu recours à deux moyens : il exerça une violente pression sur les ouvriers et dirigea contre moi de telles calomnies qu’elles « excitèrent, dit M. Jourdan, député de la Lozère, rapporteur de l’élection dans le 6* bureau (présidé par M. Guyot-Dessaigne, depuis ministre des travaux publics), la réprobation unanime des membres de la droite comme de ceux de la gauche ». Dans sa séance du 2 décembre 1889, la Chambre ordonna une enquête, et, à la suite de cette enquête, M. Loreau fut invalidé, le 30 janvier 1890, par 253 voix contre 219. Aussitôt s’ouvrit une nouvelle campagne électorale dans laquelle il eut recours au même procédé. Il fut réélu le 9 mars et le
aux élections prochaines de 1893 ne faisait plus, dès lors, de doute pour personne. Aussitôt le Petit Journal me suscita pour concurrent un ancien entrepreneur, gros
parti républicain, pour ne pas prolonger indéfiniment l’agitation dans l’arrondissement, ne souleva, cette fois, aucune protestation. Son élection fut validée sans débat.
Dans ma lutte contre M. Loreau, monarchiste rallié, j’avais été soutenu par tous les députés du Loiret: MM.Viger, Georges Cochery, Rabier et Lacroix. Pour le second tour de scrutin, MM. Viger et Rabier étaient venus faire campagne à mes côtés.
C’est après entente entre M. Loreau et le Petit Journal que M. Alasseur s’est présenté aux élections de 1893. Il a eu toutes les voix de M. Loreau, qui a personnellement recommandé sa candidature dans une lettre adressée à tous les électeurs. Sa situation électorale était donc très précaire, La moindre défection des conservateurs, défection d’ailleurs probable, l’eùt irrémédiablement compromise. Les poursuites judiciaires qui le débarrassaient d’un concurrent redoutable étaient pour lui une excellente aubaine.
Mais il ne suffisait pas à M. Alasseur que je fusse ainsi mis hors de combat. M. Merry, conseiller général et maire radical de la ville de Gien, avait été de ceux qui avaient fait contre lui la plus vive campagne. Deux procès lui furent intentés, l’un à Paris, l’autre à Gien.
Je n’ai que peu de renseignements sur ces procès qui roulaient sur des sommes infimes, mais je sais comment ils ont été machinés. Rien n’est plus inique, rien n’est plus révoltant, rien n’est plus illégal, et la presse entièrea applaudi. On voulait à toutes forces fr.ipper M. Merry, le rendre inéligible. Commenta-t-on procédé? M. Dopffer était chargé de l’instruction démon procès. Entre ce procès et M. Merry, il n’existait aucune espèce de lien. N’importe! Sur une dénonciation de M. Alasseur, M. Dopffer fait faire, tant au domicile particulier de M. Merry qu’à la mairie de Gien, perquisitions sur perquisitions. Le prétexte, que le dénonciateur savait parfaitement ridicule, était de rechercher des pièces concernant mon affaire. On n’en trouva pas; mais à force de recherches et d’appels à la délation, on finit par découvrir je ne sais quelle irrégularité qui permit de poursuivre M. Merry en vertu d’une loi qui n’avait pas été appliquée depuis plus de quarante ans. Il fut arrêté avec le plus de scandale possible, il fut conduit à Paris entre deux agents, puis condamné, par la 11* chambre* à quatre mois de prison. Il fit appel et la cour, par une amère dérision, accorda le bénéfice de la loi Béranger à cet homme qu’on avait tenu préventivement enfermé pendant quatre mois, dans une infecte cellule de Mazas, et dont la peine était déjà terminée. Il est vrai qu’en manière de compensation, la cour déclarait M, Merry inéligible. C’était surtout ce que voulait M. Alasseur.
actionnaire du Petit Journal^ M. Alasseur, que j’avais soutenu aux élections municipales et qui, désirant ensuite avoir mon appui pour se faire nommer conseiller général, était venu de lui- même au X/X® Siècle me donner sa j parole d’honneur qu’il ne se présenterait jamais contre moi aux élections législatives. Pour combattre ma candidature et pour soutenir celle de M. Alasseur, le Petit Journal fonda, à Gien, une feuille intitulée le Petit GiennoiSy dont chaque ligne, depuis le titre jusqu’à la signature du gérant, était un tissu d’incroyables injures et d’invraisemblables calomnies. On y trouve toutes les histoires des brochures Morel qui, plus tard, devaient faire le fonds du réquisitoire de M. le substitut Thomas.
Partout les gens du Petit Journal allaient répétant qu’ils auraient ma peau, qu’ils trouveraient bien le moyen de tuer le XIX® Sièclcy qu’on verrait ce qu’il en coûte d’oser critiquer les procédés de publicité financière du Petit Journal (*).
(1) Quand je dis les gens du Petit Journal, je ne parle que de MM. Marinoni. Judet et Poidatz, complices et commanditaires de Claudius-Marius-Morel et de Nordton. Je suis même très porté à croire que M. Marinoni, qu’un administrateur du Petit Journal comparait un jour à un cocher qui dort sur son siège, a surtout laissé faire.
Il est entendu qu’aucune de mes appréciations sur le Petit Journal ne s’applique ni àM. Pierre Giffard, qui fut un instant mon collaborateur au Corsaire à l’époque de la souscription de Vienne, ni à mon ami Francisque Sarcey, avec lequel j’ai toujours conservé de bons rapports, même après qu’il eut quitté le X1X'‘ Siècle, ni à M. Chapel Napias, qui fut rédacteur au XIX* Siècle par intérim, ni aux autres rédacteurs qui sont restés étrangers à ces polémiques ou qui n’y ont participé que par force.
Le 29 décembre 1895, le Petit Journal a publié, sous la signature de M. Pierre Giffard, un article qui peut être considéré comme un désaveu très net de la politique de diffamation suivie pendant plusieurs années par le Petit Journal, Il se termine ainsi :
« Moralité : Si l’on pouvait se guérir en France de ce mal dégoûtant qui s’appelle la suspicion, la délation, la menace sous condition, la dénonciation vague, calomniatrice, rarement appuyée sur un semblant de vérité, si l’on voulait s’abstenir de lever le doigt en l’air et de cia* bander ^ans rime ni raison contre quiconque fait œuvre publique, les cœurs faibles se raffermiraient; les timorés reprendraient de l’assu*
LA. ’fAILLITE ET LA VENTE DU XIX® SIÈCLE «, ETC. 77
Les procès en diffamation ayant tous tourné à sa confusion, le Petit /owrwaZ change de tactique. Il fait annoncer qu’il achète les créances, les lettres, les papiers qui pourraient servir à combattre le X/X® Siècle ou à me combattre. M. Poidatz va lui-même trouver les fournisseurs du XiX® Siècle, Il s'abouche avec M. Eugène Pereire, qui, en même temps que président de la Compagnie Transatlantique, est fabricant de papier. M. Pereire, du jour au lendemain, supprime au XrX® Siècle tout crédit, cède sa créance sur e X/X® Sièchy qui était de 70,000 francs environ, à M. Poidatz, en l’autorisant à poursuivre, sous son nom à lui Pereire et le jour même, sans avertissement, alors que j’étais à Gien, en pleine campagne électorale, le X/X® Siècle est assigné ep déclaration de faillite. L’assignation est annoncée, commentée par le Petit Journal à Paris, par le Petit Giennois à Gien (^). La demande en déclaration de faillite est repoussée : ni le Petit Journal y ni le Petit Giennoü n’en soufflent mot.
rance; on ne soupçonnerait plus A chaque instant les plus honnête» citoyens d’avoir emporte et rendu à l’étranger les tours de Notre-Dame; les hommes en vue feraient ce qM’ils doivent sans craindre de passer pour des courtiers marrons; notre bon renom au dehors n’y perdrait pas.
« Avec notre manie de voir partout des canailles, nous obligeons les plus braves gens à se luettre en défiance et à faire un pas vers l’injustice plutôt que dt se laisser soupçonner. Quelques esprits vraiment T*obustes se moquent du soupçon et le défient. Mais combien sont-ils? 'n les compte. Du reste, ils finissent le plus souvent par payer pour les autres, ce qui n’est guère fait pour encourager les timides. »
Ce que je dis du Petit Journal^ je le dis aussi du Figaro, J’ai parmi ses rédacteurs, dont plusieurs ont été mes collaborateurs, d’excellents amis.
En 1887, au moment des affaires Wilson, mon collaborateur et mon ami Henry Fouquier vint de la part Xe M. Périvier, l’un des gérants du FigarOy me demander que le XIX* Siècle ne parlât pas d M. Sarlin, son cousin, gendre du premier président, en me disant que le Figaro ne manquerait pas de me savoir gré de ce service. Je consentis immédiatement et il m fut jamais plus question de M. Sarlin dans le XIX* Siècle. M. Périvier m’adressa, sur une carte, un mot de remerciement et cette promesse : à titre de remnche, qui a été saisie chez moi par M. Clément, l») Petit Giennois du 5 août 1893.
En même temps, le Petit Journal faisait acheter trois actions de la Société du XIX® Siècle par un agent d’affaires nommé Amadien, qui demandait devant le tribunal de commerce de la Seine la dissolution de la Société, sous le prétexte que les trois quarts du capital étaient dépensés et que les inventaires étaient fictifs. Son assignation fut aussitôt publiée à Paris, à Gien, à Orléans, avec des commentaires dans le style dont j’ai donné plus haut quelques échantillons.
Le Petit Journal faisait, en outre, acheter vingt-cinq obligations de la Société du XIX® Siècle y par un nommé Tournai, employé et neveu d’un agent d’affaires nommé de Rebel. Ce Tournai intente au conseil d’administration du XIX® Siècle y dont je faisais partie, un procès en escroquerie et abus de confiance, que le Petit Jcmmal annonçait dans les termes suivants, naturellement reproduits à Gien par le Petit Giennois et dans tout le département par les journaux qui soutenaient la candidature de mon concurrent, M. Alasseur :
Voici que l'associé ordinaire de M. Clémenceau, le bandit Portalis, est appelé à comparaître, le 9 novembre prochain, devant la police correctionnelle. Ce sont les obligataires de son propre journal qui l'attaquent. Ils se plaignent d’avoir été amenés à souscrire leurs titres par des manœuvres qui constitue le délit d’escroquerie prévu par l’article 405 du code pénal et puni de 3 à 5,000 francs d’amende, d’un à cinq ans de prison. Voilà où mène déjà la collaboration Portalis-Glémenceau ! Ce n’est que le commencement du châtiment plus sévère qui les attend et qu’ils ont mérité (^).
Jamais je n’avais été le collaborateur de M. Clémenceau, jamais je n’avais fait avec lui aucune affaire d’aucun genre. Pourquoi le Petit Journal le mêlait-il à cette affaire où il
(0 Petit Journal du 13 août 1893, première page, troisième colonne.
n’avait rien à voir? Est-ce que le Petit Journal le savait? Est ce que meme il s’en inquiétait ? Il disait cela comme il disait que j’étais un bandit, un assassin, et il faut bien que je l’ajoute aussi, comme M. le substitut Thomas a dit que j’avais volé la souscription de Vienne, sans plus de preuve, sans plus de motif, pour le plaisir de mentir.
Le procès Tournai fut jugé au mois de décembre. M® Millerand, qui plaidait pour le conseil d’administration de la Société du X/X® Siècle^ fit ressortir l’infamie des procédés du Petit Journal, poursuivant par tous les moyens la ruine du X/X® Siècle.
La calomnie n’était toujours pas mûre. M. Dupuy n’était à ce moment ni président du Conseil, ni ministre de l’intérieur ; M. Guérin n’était pas ministre delà justice; M. Chenest n’était pas à la tête du parquet de Paris. ..
Le 29 décembre 1893, la 8® chambre du tribunal correctionnel de la Seine, présidée par M. Flandin, rendait un jugement qui acquittait le conseil d’administration de la Société du X/X® Siècle et condamnait le demandeur à 500 francs de dommages et intérêts pour abus de citation directe. Est-il besoin d’ajouter que l’honnête Petit Journal, qui avait annoncé le procès avec tant de violence et de fracas en donnant pour certaine ma condamnation, ne dit rien de son dénouement, de telle sorte que dans ce cas comme dans tous les précédents, ses nombreux lecteurs ne connurent que l’accusation?
Vers la même époque, le Petit Journal avait aussi fait acheter par un autre homme de paille, M. Bourselot, deux actions du X/X® Siècle; on verra plus loin dans quel but.
L’écho du procès Tournai avait paru toutefois décourager le Petit Journal. Quelque temps après, M. Charles Prévet, sénateur de Seine-et-Marne et vice-président du conseil d’administration du Petit Journal, ménagea une
entrevue entre M. Marinoni et M. Girard. Il fut convenu que le XZZ® Siècley qui depuis longtemps avait cessé sa campagne, ne la reprendrait pas. Le Petit Journal, de son côté, prenait l’engagement formel de supprimer tous les procès, non pas d’un seul coup et brusquement, car on voulait, disait-on, sauver les apparences vis-à-vis des hommes de paille, mais en tous cas avant le jour des audiences. Le XIX^ Siècle a scrupuleusement respecté ses engagements. Le Petit Journal a cyniquement violé les siens^
La faillite et la vente du « XIX® Siècle 2® L’intervention de M. Charles Dupuy.
L'assassinat de M. Carnot. — M. Charles Dupuy candidat à la présidence. — Falstaaf ou StamboulofF? — Conversation avec M. Henri Brisson. — Un journal gênant. — La plainte du tenancier. — MM . Dupuy, Thévenet et Puybaraud. — Ce qu’on trouve dans \ Annuaire de la magistrature. — La mission de M. Ghenest. — Une instruction est ouverte. — M. Dupuy veut mater la presse. — Une belle invention juridique.— La méthode des robespierristes. — Mon ami Viger.
— Pourquoi je suis parti. — Souvenirs historiques. — Le temps père de vérité. — A la gare de Lyon 1 — Qui je rencontre à Genève. — Perquisitions vaines. — Ma fuite est le contraire d’un aveu. — M, de Nouvion chez M. Dupuy.
— Les aveux d’un président du conseil. — La neutralité ou la mort! — L’arrestation de M. Girard est contremandée.
— Une ordonnance d’étranglement. — La vertu de M. Imbert.
— Piraterie gouvernementale et judiciaire. — Un boni de 70,000 francs. — Un dernier mot sur le réquisitoire. — Apothéose de la calomnie.
Les choses en étaient là quand, dans la soirée du dimanche 24 juin 1894, éclata le coup de foudre de l’assassinat de M. Carnot par l’anarchiste Caserio. Le Congrès allait être appelé à élire un nouveau président de la République ; il fut convoqué par M. Challemel-Lacour, président du Sénat, pour le 27 juin.
La période électorale, pour le choix du chef de l’État,
dura donc deux jours, pendant lesquels je publiai deux articles sous ma signature dans le XIX^ Siècle,
Dans le premier article, je m’efforçai de montrer l’extrême importance du vote du Congrès :
Étant donnée, disais-je, la fréquence des crises ministérielles que l’extrême division des partis et leur incertitude sur la marche qu’ils ont à suivre paraissent rendre à peu près inévitable, on peut dire qu’il n’existe en France — en dehors des bureaux — qu’un seul pouvoir stable, pouvant par conséquent exercer une influence durable. Ce pouvoir, c’est la présidence.
... Depuis quelques années, il est de plus en pins entré dans les mœurs présidentielles de ne tenir que peu de compte, pour le choix des ministres, des votes du Parlement. De préférence, le président de la République s’est adressé pour former des cabinets à des amis personnels, n’occupant parfois dans leur parti qu’une situation très inférieure, ne représentant même souvent aucune politique. Comme jadis, les Tuileries, l’Élysée a ses premiers ministres favoris qui se sont appelés successivement Tirard, Dupuy...
Or, s’il est admis, et nous sommes bien forcés de l’admettre, puisque c’est ainsi que les choses se passent depuis nombre d’années, que le choix des ministres puisse dépendre des caprices du président plutôt que des votes du Parlement, on voit quelle importance prend dans nos institutions le pouvoir présidentiel et combien est délicat le choix du président qui, pendant sept années, aura la faculté d’appeler au ministère qui lui plaît et d’en éloigner qui lui déplaît (i).
Le lendemain, je discutais les candidatures en présence et, arrivant à celle de M. Dupuy, je disais ce que j’en pensais :
Avec la candidature de M . Charles Dupuy, où irons-nous ?
(1) Cette méthode était incontestablement celle de M. Grévy et de M. Carnot. On a pu croire au début de sa présidence qu’elle ne serait pas celle de M. Félix Faure, dont on citait ce mot : « Je veux être m a reine Victoria. »
Quelqii’u pourrait-il le dire? Le sait-il lui-même? Aujourd’hui il d t b anc, i^ donne sa parc ■' d’honneur. Le lendemain il dit noir et trouve cela tout naturel. Sans talent, sans autorité, sans conviction, sans fixité dans les idées, sans expérience, aussi vulga' e au physique qu’au moral, il apparaît comme le Falstaaflf du ’^arlementa-isme décadent. Son élection serait la honte suprême. . .
Le temps pressait, l’élection présidentielle avait lieu dans quelques heures, ... je disais à la hâte ce que je pensais, dans les termes qui me paraissaient les plus propres à frapper les esprits; . . . j’avais vu quelques jours auparavant, à rOpéra-Comique, les Joyeuses commères de Windsor^ et j’avais été frappé de la ressemblance du merveilleux Falstaaff, créé par M. Morel avec M. Dupuy... Aujourd’hui, je reconnais qu’il n’y a pas chez lui seulement du FalstaafF : il y a aussi, il y a surtout du Stambouloff...
A Versailles, beaucoup de républicains me firent compliment de l’attitude du XIX^ Siècle. Dans la galerie des Tombeaux, je rencontrai M. Henri Brisson au moment où le succès de la candidature de M. Casimir Périer commençait à se dessiner. « Ah î mon cher monsieur Portalis, me dit-il en m’abordant, nous sommes en train de faire ici de la bien mauvaise besogne et bien dangereuse. Puis il me félicita chaudement de mon article du matin.
Je l’ai payé cher cet article, je le paye encore, je le payerai toute ma vie. Si je n’avais pas attaqué la candidature de M. Charles Dupuy à la présidence de la République, on n’aurait jamais vu, dans les articles publiés l’année précédente par le XIX^ Siècle sur les cercles, ni dans les articles publiés au commencement de cette même année 1894 sur la Compagnie Transatlantique, des articles de chantage; M. Dupuy, si inconsidérément rappelé à la présidence du conseil par celui dont il avait été la veille le concurrent malheureux, ne serait pas intervenu dans la
querelle du XIX^ Siècle avec le Petit Journal; il n’aurait pas, à rapproche de la nouvelle vacance présidentielle qu’il prévoyait, éprouvé le besoin de se débariasser du X7X® Siècle dont l’opposition le gênait, l’irrHait, dérangeait, disait-il, toutes ses combinaisons, comme il se fût, par la suite, débarrassé de beaucoup d'autres journaux et d’hommes politiques si la Chambre avait tardé à le renverser.
Le prétexte cherché fut la plainte d’un tenancier de tripot, c’est-à-dire d’un de ces hommes qui, exerçant une industrie que la loi prohibe, mais que le ministère de l’intérieur tolère pour des raisons inavouables et inavouées, sont directement sous la coupe de la préfecture de police > Un tenancier n’a rien à refuser à la police et, par contre, n’oserait pas remuer le petit doigt sans son assentiment.
Donc M. Isidore Bloch, tenancier du Cercle de Tescrime, à Paris, et du Casino de Dieppe, à Dieppe, adressait, le 31 octobre 1894, au procureur de la République une plainte où il prétendait que le XIX® Siècle avait exercé sur lui une tentative de chantage un an auparavant^ au cours d’une campagne de presse dont j’expliquerai, dans le chapitre qui suit, les origines et le but.
A l’appui de sa plamte, le tenancier n’apportait même pas un soupçon de preuve.
D se contentait de dire que l’année précédente, dans le courant d’octobre 1893, il avait reçu la visite d’un individu qui s’était présenté à lui, non de ma part, ni de la part du XIX® Siècle, mais de la part de la préfecture de police (^) et qui l’avait engagé à offrir une certaine somme au XIX® Siècle pour qu’il cessât la campagne contre les cercles ouverts, autrement dit contre les tripots.
(1) Voir plus loin le texte de la plainte adressée par M. Isidore Bloch au procureur de la république, le 31 octobre 1893.
Un haut fonctionnaire a fait à un de mes amis cette révélation : « Vous savez que si M. Girard et M. Portalis sont poursuivis, ils le doivent à M. Thévenet. M. Charles Dupuy voulait se venger, il avait le violent désir de se débarrasser du X7X® Siècle^ mais il ne savait pas trop comment s’y prendre. C’est M. Thévenet qui lui a donné la marche à suivre. C’est lui qui, avec M. Puybaraud, a machiné toute cette affaire. De ces deux hommes désintéressés, M. Puybaraud et M. Thévenet, l’un vengeait les tripots, l’autre le Petit Journal, Il faut bien faire régner la vertu !... « Et ce haut fonctionnaire ajoutait : « Ils n’ont vraiment pas de chance, la plupart des magistrats qui ont un rôle à jouer dans leur affaire sont les amis et les obligés de M. Thévenet, avocat au barreau de Lyon, député, puis sénateur du Rhône, ancien ministre de la justice et avocat du Petit Journal, On dirait qu’on l’a fait exprès... »
Dès que j’ai connu ce propos, j’ai fait venir un Annuaire de la magistrature et je me suis renseigné.
Voici ce que j’ai découvert :
1® M. Chenest qui, comme chef du parquet de la Seine, a, sur les ordres du ministère Dupuy, ordonné les poursuites, dirigé l’instruction et préparé tout le procès, a été nommé, le 11 mai 1889, procureur de la République à Lyon, où déjà il était comme avocat général depuis 1885 et où il est resté sept ans en relations constantes et intimes avec M. Thévenet jusqu’en janvier 1892, époque à laquelle il fut nommé procureur général à Douai. C’est sur la recommandation de M. Thévenet — je le sais de source absolument sûre — que MM. Dupuy et Guérin l’ont fait venir à Paris comme procureur de la république, afin d’organiser contre la presse, en vertu de la nouvelle interprétation du § 2 de l’article 400 du code pénal, et contre les partis d’opposition avancée, en vertu de la loi Dupuy
sur les menées anarchistes, toute une série de procès qui a été interrompue dès le début par la chute du ministère Dupuy, survenue le 14 janvier 1895 (’);
2® M. le substitut Thomas, qui a requis dans cette affaire, on sait de quelle façon, n’a pas passé par Lyon, mais il doit aussi de la reconnaissance à l’avocat du Petit Journal, qui lui a donné, étant garde des sceaux, un bel avancement en le nommant procureur de la république à Boulogne-sur-Mer, le 20 juillet 1889
3° Enfin, la chambre des appels correctionnels, devant laquelle est venue cette même affaire, était présidée par M. Boyer, ancien substitut du procureur général à Lyon, ancien conseiller à la cour de Lyon, ancien chef du cabinet du garde des sceaux, Marius Thévenet, ancien directeur du personnel au ministère de la justice, pendant que le futur avocat du Petit Journal en détenait le portefeuille, et intime ami de son ancien chef... (^).
(1) Voici, d’après V Annuaire de la magistrature, les états de service de M. Chenest : « Chenest (Georges), né à Guise (Aisne) le 23 août 1850; substitut à Castellane, le 2U février 1875; idem, à Digue, le O juillet 1877 ; procureur de la république à Briançon, le 22 mars 1879; substitut du procureur général à Poitiers, le 12 janvier 1880; avocat général à Lyon, le 25 janvier 1885 ; procureur de la république à Lyon, le 11 mai 1889; procureur général à Douai, le 30 janvier 1892; procureur de la république à Paris, le 12 octobre 1894. M. Chenest s’est signalé à Douai par le fameux rapport au ministre de la justice, dans lequel il proposait de faire dans les syndicats ouvriers des coupes sombres.
(2) Voici également, d’après Y Annuaire de la magistrature, les états de service de M. Thomas : Thomas ( Joseph- Antoir^ Léon), né à Remiremont en 1854 ; juge suppléant ù Épinal, le 1" juillet 1879; substitut au même siège, le 24 avril 1890; idem à Grenoble, le 5 novembre 1889; procureur de la république à Nyons, le 9 janvier 1882; idem, à Lons le- Saulnier, le 12 novembre 1882; idem à Valenciennes, le 20 février 1886; idem à Boulogne-s/Mer, le 20 juillet 1889; idem à Troyes, le 18 octobre 1892; idem à Paris, le 13 octobre 1893.
(3) Voici, toujours d’après V Annuaire de la magistrature, les états th^ service de M. Boyer :
Boyer (Pierre-Augustin), né à Floral le 22 mai 1842; substitut du pro-
Au moment où M. Isidore Bloch déposait sa plainte, M. Chenest venait d’être nommé procureur de la république à Paris. La nomination de M. Chenest est du 13 octobre 1894, la plainte du tenancier est du 31. Elle •était visiblement calomnieuse. Une pareille plainte, en toute autre circonstance, eût été jetée au panier avec mépris. Mais en la rédigeant, le tenancier savait sans doute ce qu’il faisait. En tout cas, le nouveau procureur s’empressa d’en référer au ministre de la justice, M. Guérin, qui lui-même en référa au président du conseil, M. Charles Dupuy, et il ordonna qu’une instruction fût ouverte.
La presse, dans son ardeur à renseigner le public, a pris l’habitude de publier à peu près indistinctement tous les renseignements qui lui sont communiqués par le parquet et la police. Le parquet et la police en profitent pour faire dire à la presse tout ce qu’ils veulent. La nouvelle que le parquet avait résolu de suivre^ comme on dit au palais, sur la plainte du tenancier Isidore Bloch, et qu’une instruction était ouverte, fut donnée aux journaux. Beaucoup la publièrent. De divers côtés, on me demanda ce que cela voulait dire. Comme j’ignorais que M. Bloch eût déposé une plainte, comme je ne le connaissais pas même de vue, comme je n’avais jamais eu avec lui aucun rapport d’aucun genre, directs ou indirects, je répondais que je a’en savais absolument rien, et la vérité est que je ne pou- /ais pas répondre autre chose.
Le vendredi 1 1 novembre, une personne très au courant
înreur général h Lyon, le 7 février 1880; conseillera la cour de Lyon, e 15 septembre 1883; directeur du cabinet et du personnel au ministère le la jusiice, le 27 février 1889; conbciller à la cour de Paris, le l5 septembre 1890; directeur du personnel delà comptabilité au minisère (le îa justice, le 24 avril [ministère Dupuy -Guérin)', président le la chambre des appels correctionnels, le 23 décembre 1893.
des choses judiciaires et politiques et à laquelle j’avais eu l’occasion de rendre un assez grand service, vint me trouver tout exprès pour m’avertir que j’avais tort de ne pas attacher d’importance à la plainte en chantage de M. Isidore Bloch, et comme je lui répondais : « Cette plainte est absurde, je ne connais pas M. Bloch, je n’ai jamais chargé personne de le voir de ma part, comment voulez-vous que je puisse être accusé d’avoir voulu le faire chanter? « Il me tint un langage dont je me suis plus d’une fois souvenu depuis, mais qui à ce moment me parut tout à fait extraordinaire et incroyable. « M. Charles Dupuy, me dit-il, veut mater la presse, la forcer à le glorifier, ou du moins à la réduire au silence, la terroriser et en la terrorisant, faire peur au Parlement. On a trouvé le moyen de tourner la loi de 1881 sur la presse et de soustraire les journaux à la juridiction du jury. Ce moyen consiste dans une interprétation nouvelle et abusive du § 2 de l’article 400 du code pénal, qui punit de un an à cinq ans de prison et de 1,00& irancs à 3,000 francs d’amende a quiconque^ à Vaide de la menace écrite ou verbale de révélations ou dHmjputations diffamatoires^ aura extorqué (m tenté d'extorquer la remise de fonds ou valeurs,
4» Jusqu’ici, continua mon interlocuteur, on ne poursuivait en raison de ce deuxième paragraphe de l’article 400 que si la menace était directe et expresse et si elle avait été formulée, soit dans une lettre, — c’était la menace écrite, — soit devant des témoins autres que le plaignant, — c’était la menace verbale. Désormais, la menace n’aura plus besoin d’être prouvée, ni même d’avoir été formulée. Il suffira que le plaignant ait « reçu l’impression de la menace »» ou « éprouvé une contrainte morale »». Il ne sera même pas nécessaire qu’il déclare avoir « reçu cette impression »» ou « éprouvé cette contrainte »». Les juges pourront supposer qu’il l’a reçue, et condamner en vertu
de cette supposition (^). Les poursuites, enfin, pourront avoir lieu d’office, sur la dénonciation d’un mouchard, sur une lettre anonyme ou sans dénonciation du tout, et quand bien même les prétendues victimes, du chantage protesteraient qu’elles n’ont jamais eu l’intention de se plaindre et ne se plaindraient pas. Cette théorie est le lacet passé au cou de la presse. On n’aura plus maintenant qu’à tirer la ficelle pour étrangler le journal qu*on voudra. »
— Mais en admettant que les choses étranges que vous m’apprenez soient vraies, encore faudra-t-il que les poursuites aient quelque raison d’être apparentes. Or, je vous répète que je ne connais pas M. Bloch, que je ne lui ai jamais envoyé personne.
— Qu’importe? Un agent de publicité, un intermédiaire officieux en quête d’une affaire, un agent de la préfecture de police, un mouchard, un mouton a pu aller le trouver en disant qu’il venait de votre part, et s’il a dit qu’il venait de sa propre initiative sans y être autorisé par vous, ni par personne, M. Bloch peut toujours dire que c’est vous qui le lui avez envoyé.
— Je prouverai le contraire.
(1) Ces prévisions ont été confirmées par les diverses décisions judiciaires intervenues dans l’affaire des cercles et dans l’affaire de la Voie ferrée.
Attendu... qu’un article de journal constitue une menace implicite dont il appartient au juge d’apprécier le caractère, le paragraphe 2 de l’article 400 du code pénal n’exigeant point qu’elle soit directe ni expressément proférée. (Jugement du 22 février 1895, 11* chambre, affaire des cercles.)
Considérant qu’en aucune de ses dispositions l’article 400 du code pénal n’exige que l’objet des imputations soit expressément précisé dans la menace, dont le sens et la portée doivent être appréciés par le juge du fait. (Arrêt de la cour du 10 avril 1895, Affaire des cercles.)
Attendu que l’élément essentiel du chantage consiste dans le seul fait d’obtenir ou de tenter d’obtenir la remise de fonds au moyen de ta crainte inspirée à la victime et au moyen de la contrainte morale qui lui est imposée par la menace, même déguisée, de révélations ou d’imputations diffamatoires,,., attendu qu’il importe peu que la menace ait été suivie d’exécution ou non. (Jugement du 27 mai 1895, 8* chambre, affaire de la voie ferrée.)
— Si VOUS y parvenez, il est possible que vous soyez renvoyé des fins de la plainte, soit qu’il y ait une ordonnance de non-lieu, soit que vous soyez acquitté en première instance ou en appel. En attendant, on vous arrêtera, on vous traitera comme un vil malfaiteur, vos ennemis, et vous n’en manquez pas, inventeront contre vous mille calomnies auxquelles vous ne pourrez pas répondre , dont vous ne saurez même rien. On greffera les accusations les unes sur les autres... Ainsi on annonce déjà que l’ancien tenancier du tripot appelé Washington^ M. Charles Bertrand, vous a donné de l’argent. . .
— C’est-à-dire qu’il m’en a prêté en qualité de prêteur d’argent qu’il a toujours été, qu’il est encore, non comme tenancier de cercle : il rie l’était plus au moment du prêt. N’aurait-on plus le droit d’avoir besoin d’argent ?
— N’empêche qu’avec la nouvelle théorie juridique, cela peut servir de prétexte à un procès très scandaleux. Comme vous avez fait une opposition très vive à M. Charles Dupuy, et comme il ne faudrait pas que le procès eût trop l’air d’une vengeance ministérielle, on trouvera le moyen de vous adjoindre un ou deux journalistes officieux. Puis, pour donner à l’ affaire la couleur voulue, on fera figurer dans le procès au premier rang, bien en vedette, un repris de justice déjà condamné pour chantage qui sera le mouton dénonciateur et faux témoin, dont on se servait déjà il y a cent ans, en 1793, pour monter ces infâmes procès qui sont la honte de la Révolution et qu’on plaçait aux côtés des accusés pour qu’ils fussent salis par leur contact. Rappelez-vous ce passage de VHistoire de la Révolution de Michelet: Bans toute la Révolution^ une méthode invariable a servi aux rohespierristes pour tuer leurs ennemis, une seule accusation. Quelle contre Jacques Roux? Le vol. Contre Hébert? Le vol. Et Fabre? Le vol. Et Danton? Le vol. Quand Robespierre périt^ il en était à Gambon^ quHl
appelait fripon Je 8 thermidor (^).” Quand les dupuystes voudront tuer un journal ou un journaliste, ils l’accuseront de chantage.
— On ne fera pas cela.
— Ah ! vous ne connaissez pas M. Dupuy.”
Le lendemain, j’apprenais que dans le Conseil des ministres il avait été question de mon arrestation. J'avais parmi les ministres un ami, M.Viger, qui maintes fois avait publiquement affirmé son estime et son amitié pour moi (^).
(1) Histoire de la Révolution française, par J. Michelet, t.VIIl, ch. 6.
Parmi les terroristes, il y avait au moins des gens de bonne foi qui
croyaient agir pour le bien de l’humanité.
La même méthode a d’ailleurs servi, on le sait, après le 9 thermidor, aux thermidoriens contre les robespierristes. Joseph Le Bon, par exemple, fut accusé d’avoir volé à une comtesse un collier de diamants, puis d'avoir exigé d’une femme, qui était venue lui demander la grâce de son mari, qu'elle lui accordât ses faveurs. Au lieu de tenir sa promesse, il avait ensuite offert dédaigneusement à la malheureuse un cadeau de vingt-cinq francs. Toutes ces accusations furent reconnues fausses, ce qui n’empêcha pas Le Bon d’étre guillotiné. (Lcffres de Joseph Le Bon à sa femme, avec une préface historique, par son flls Emile Le Bon, juge d’instruction à Châlon-s/Saéne. Paris, 1845.)
La guillotine passa de mode, mais non l’odieuse méthode. Comme le rappelait M. Drumont, au mois de janvier dernier dans la Libre Parole, les plus fflorieux généraux eurent bientôt à se défendre contre des accusations déshonorantes. Marceau fut accusé de vol .par les pourris du Directoire.
(2) M. Viger, député du Loiret, membre du cabinet Dupuy, était venu en 1889, après le premier tour de scrutin, soutenir ma candidature dans l’arrondissement de Gien. Il avait pris la parole en ma faveur dans un grand nombre de réunions et avait adressé à un de ses amis, électeur dans l’arrondissement, une lettre rendue publique qui contenait ce passage.
Il faut voter au deuxième tour pour M. Portalis. C’est un polémiste de grand talent; ü a rendu des services à la cause républicaine, il en rendra encore.
Pour ma part, si fêlais électeur dans votre arrondissement, je donnerais ma voix à Portalis.
Viger, député.
M. Clément a saisi chez moi une très volumineuse correspondance
Certainement, il aura protesté contre un acte aussi brutal et aussi arbitraire. Il aura fait observer au président du Conseil, M. Charles Dupuy, et au ministre de la justice, M. Guérin, que si on ne faisait pas œuvre de colère et de vengeance, mais œuvre de justice, on devait commencer par me convoquer devant le juge d’instruction, par m’interroger, par me confronter avec mes accusateurs, d’autant plus qu’il n’y avait contre moi qu’une seule plainte — et quelle plainte ! — d’un tenancier de tripot,
de M. Viger. Il a cependant oublié de saisir deux lettres qui m'ont été renvoyées depuis. L’une est du 21 décembre 1892 :
Chambre des députés.
Paris, le 21 décembre.
Mon cher ami.
Merci pour l’article do ce matin dans le XIX* Siècle; il était parfaitement bien.,..
Bien cordialement, Viger.
En août 1892, des élections au Conseil général avaient eu lieu; elles avaient, dans l’arrondissement de Gien, donné le succès aux républi cains, M. Viger, de son côté, avait été élu conseiller général daus l’arrondissement voisin de Châteauneul-s/Loire. Je lui envoyai un mot de félicitations. Il me répondit :
Chambre des députés.
Châteauneuf s/Loire, le 5 août 1892.
Mon cher ami.
C’est moi qui devrais vous envoyer mes félicitations, car votre arrondissement est enfin reconquis aux républicains, malgré les plus abominables manœuvres. -
Cordialement,
Viger.
Les manœuvres que M. Viger qualifiait d*ahominahles étaient celles dont le ministère Dupuy allait bientôt assurer le triomphe en ordonnant que je sois poursuivi et arrêté.
« Mon cher ami » Viger a depuis été accusé d’être un des 104 députés qui auraient vendu leurs votes à la Compagnie de Panama. Il a crié de toutes ses forces à la calomnie et il a bien fait. (Séance du !•' février 1896.) Cette accusation n’était cependant pas plus absurde que celles pour lesquelles il m’a laissé arrêter sans sourciller.
Cela doit lui montrer que personne n’est à l’abri de ces abominables calomnies qui, sur l’ordre d’un ministère dont M. Viger faisait partie, sont devenues prétexte à arrestations, à poursuites judiciaires et à condamnations.
c’est-à-dire d’un homme dont la profession n’était pas de nature à inspirer à priori une excessive confiance.
Le lundi soir, mon collaborateur et mon ami Henry Fouquier me faisait dire que M. Charles Bertrand, arrivé à midi de Bruxelles, avait été le jour même interrogé par le juge d’instruction, auquel il avait dit tout ce qu’on avait voulu lui faire dire,... que d’après l’attitude du juge d’instruction et d’après les bruits qui couraient, l’afiaire semblait prendre beaucoup de gravité...
J’allai aussitôt chez M. Charles Bertrand. Je n’y suis jamais allé que ce soir-là. Après cinq minutes de conversation, je n’eus plus aucun doute sur l’exactitude de ce que m’avait fait dire M. Henry Fouquier.
Le soir, je me rendis au journal comme à mon ordinaire.
Le lendemain — c’était le mardi 20 — je sonnais dès le matin à la porte d’un de mes bons amis, membre distingué du Parlement et avocat de grand mérite. Je lui racontai ce qui se passait. Dès que j’eus terminé, il me conseilla de partir en voyage, car, me dit-il textuellement, « M. Dupuy est capable de tout. On peut très bien ordonner votre arrestation, sans même vous avoir interrogé. Si vous partez et si, comme c’est possible, même probable, on renonce à des poursuites qui n’ont aucune raison d’être, vous aurez évité la prison préventive. Si, au contraire, on veut donner suite à l’affaire, votre intérêt est encore d’attendre le moment le plus favorable à votre justification et, par conséquent, de ne pas vous laisser arrêter au moins avant de connaître exac tement les accusations qui sont portées contre vous, ainsi que les moyens dont on usera pour les rendre vraisemblables, d’autant plus qu’en prison il est très difficile de se défendre....
— Alors vous me conseillez de partir ?
— Énergiquement.
— Où aller?
— Dans un pays d’où les communications avec la France soient faciles. En Suisse, par exemple. Dès que vous serez arrivé, écrivez-moi. »»
Je serrai la main de mon ami, en lui promettant de lui écrire ce que j’aurais décidé.
En bas, j’avais une voiture. Avant d’y remonter, je marchais pendant quelque temps de long en large sur le trottoir. Que devais -je faire? L’accusation était monstrueuse. Elle ne s’appuyait sur aucun fait. Je ne connaissais pas M. Isidore Bloch, je n’avais jamais menacé M. Charles Bertrand, avec lequel j’avais fait, pour mon compte personnel, une opération purement commerciale. Sur la plainte grotesque d’un vil tenancier de tripot, allais-je tout abandonner, ma femme, mon intérieur, mes travaux, mon journal? Mais je n’avais pas à me faire d’illusion. Cette plainte était l’arme honteuse avec laquelle on voulait m’assassiner. A la tête du gouvernement se trouvait M. Charles Dupuy, être brutal et sans scrupules, dont j’avais pu déjà personnellement éprouver la mauvaise foi. Il ne laisserait pas échapper l’occasion de satisfaire ses propres rancunes en favorisant celles que le X/X® Siècle avait soulevées dans le monde policier par sa campagne contre les tripots. De plus, M. Dupuy était l’ami des gen « du Feiit Journal. J’avais eu la preuve qu’il avait époust leur querelle, qu’il s’était associé à leur œuvre de vengeance (*) et j’avais pu juger de quoi ils étaient capables, par leurs articles, par leurs libelles, par leurs procès, par
(Ù Le Petit Journal s'est félicité du jugement du 22 février 1895 comme d’un succès personnel, comme si ce procès des cercles était son œuvre propre et le couronnement de sa campagne. Dans un article paru le 23 février en tête de ses colonnes, on lit :
« Nous ne tirerons point vanité de ce succès dont nos vrais amis ne cessent de non s féliciter, depuis quarante- huit heures, par des leUi es, des télégrammes et des visites sans nombre. »
la guerre qu’il m’avaient faite dans l’arrondissement de Gien. Je savais, d’autre part, de quels moyens disposent le gouvernement et la police pour déchaîner un courant irrésistible d’opinion, surtout dans un temps comme le nôtre, où, comme l’écrivait très justement M. Laisant au FigarOy tout accusé est réputé coupable, et dans un procès qui, avant d’être instruit par le juge d’instruction, serait instruit par les journaux, qui, avant d’être jugé par les juges, serait jugé par l’opinion. Sur quels renseignements? Sur les renseignements communiqués à la presse par la police, et on peut deviner ce que peuvent être les renseignements fournis à la presse par la police dans une affaire comme celle des cercles, à laquelle la police est si directement intéressée. A ces renseignements viendraient s’ajouter ceux de mes ennemis et, en pareil cas, les ennemis seuls ont de l’audace. Les amis ont peur, ils rentrent sous terre, ils s’excusent en disant qu’il n’y a pas à lutter contre un pareil courant. Quelques-uns même devant le débordement de la calomnie se demandent s’il n’y a pas au fond quelque chose de vrai. Les plus indulgents disent, en faisant mine de vous plaindre, qu’on ne se met pas dans une situation où de pareilles choses peuvent vous arriver, comme si quelqu’un en France pouvait se dire à l’abri d’une accusation infâme quand ses ennemis sont au pouvoir et quand ces ennemis ont les scrupules et la modération d’un Stambouloffî Ainsi, pendant que, séquestré du monde des vivants, il pourrit dans sa prison, une formidable légende se forme contre le prévenu. Elle s’attaque à sa vie publique, à sa vie privée. Elle invente des secrets qu’elle dévoile, elle dénonce des crimes qu’elle invente. Chaque jour, elle arrache au malheureux un lambeau de sa réputation. Le jour du procès, elle aura tout dévoré. Les juges regarderont l’accusé à travers les lunettes que la lé^rende leur aura mises sur les yeux et
ne verront en lui qu’un homme perdu dans l’estime publique, entièrement taré, bon à jeter aux gémonies des maisons centrales...
Pourtant, j’étais innocent. Je ne courberais pas la tête devant cette odieuse fatalité ! Je voulais que mon innocence fût reconnue, proclamée.
Alors je me rappelai des souvenirs historiques, des souvenirs de famille. Mon arrière-grand-père maternel, Mounier, secrétaire des États de Vizille, l’organisateur de la révolution dans le Dauphiné, le promoteur du serment du jeu de paume, l’un des présidents de la Constituante et l’un des rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, obligé de se réfugier à Genève, pour se soustraire à la rage des violents du jour qui, après son départ, le représentaient dans leurs caricatures fuyant vers la frontière avec une lanterne attachée à la queue de son cheval, par allusion au sort qu’on lui eût réservé ii, au lieu de partir, il avait voulu tenir tête à l’orage ; mon arrière-grandpère paternel Portalis, futur auteur du code civil et du concordat, député de Paris au Conseil des Anciens (^), n’échappant, le 18 fructidor an v, que par la fuite à une déportation perpétuelle à Sinnamary, où il aurait laissé ses os comme tant d’autres (^); mon grand-père, conseiller
(1) Portalis avait été élu au Cîonseil des Anciens à Paris (section du faubourg Montmartre) et dans les Bouches du Rhône. Il avait opté pour Paris.
(2) Furent condamnés — sans jugement — à la déportation perpétuelle, le 18 fructidor an V (4 septembre 1797) : onze membres du Conseil des Anciens (six s’enfuirent, inq furent arrêtés); deux membres du Directoire, Carnot et Barthélemy, qui s’enfuirent ; une quarantaine de députés et les propriétaire.^, éditeurs et rédacteurs de quarante-deux journaux. Les deux tiers environ des députés ou cinq cents et des journalistes s’enfuirent.
Les condamnés qui eurent la mauvaise idée de se laisser arrêter furent conduits, dans des cages de fer roulantes, à Eocbefort, où on les embarqua pour la Guyane. (Thiers, Histoire de la Révolution, p. 313, t. IX. — Fiévbe, Mémoires, — Barbé -Marboi», Journal d’un déporté non jugé.)
d’Uitat et futur ministre de la justice, obligé de se retirer en Provence, devant la colère de Napoléon 1®^; moi-même, après la Commune, n’évitant la fureur de l’armée victorieuse que parce que je ne me laissais pas prendre.
Parmi tant d’hommes politiques injustement calomniés, poursuivis et condamnés, les seuls pour ainsi dire qui fussent parvenus à triompher des accusations avec lesquelles on avait voulu les perdre, étaient ceux qui ne croyant pas à l’indéfinie durée du mal, avaient pu attendre le moment favorable à leur justification. Pour arriver au même but, je n’avais donc à faire que ce qu’ils avaient fait ; m’armer de patience, compter sur le temps qui mûrit toutes choses, par qui, comme le dit si éloquemment le bon juge Bridoge dans Pantagruel (^), toutes choses viennent en évidence, sur le temps, père de vérité, laisser passer la bourrasque et attendre.
Mon parti était pris. Je dis au cocher : A la gare de Lyon{*)!
Je pris le train de 11 heures. Dans un wagon voisin du mien se trouvait le comte de Lindemann, qui, je le crois, a bien dû me reconnaître et qui est descendu quelques stations avant Dijon, d’oû je repartis, à 2 heures du matin, pour Genève. Là, j’allai passer la soirée, avec un de mes amis et sa femme, dans uue brasserie oû l’on faisait de la
(1) Pantagruel, ch, VI.
(2) M. Edgar Troimeaux, dans V Écho de Paris du 21 octobre, termine un compte rendu du procès de M. Edmond Magnier : « Faut-il maintenant tirer un enseignement pratique de ce procès? Oui? alors nous dirons: c’est Portalis quia ou raison. »
M. Edgar Troimeaux se trompe. Si j’avais dû comparaître devant le jury, je n*aurais pas eu l’idée de partir. Quel que soit le courant d’opinion contre un accusé, le jury se laisse parfois moins impressionner qu’un tribunal par le réquisitoire du ministère public et les renseignements de procédure.
musique. Le hasard m’y fit apercevoir un membre de notre Parlement, M. Argeliès, député de Corbeil, qui lui aussi a certainement dû me voir. Je cite ces détails parce qu’ils sont très faciles à vérifier, et parce qu’ils prouvent que, dès le 21 novembre, j’avais passé la frontière.
Une chose à ce propos m’a beaucoup étonné : tous les journaux à ce moment ne parlaient que de ma fuite et donnaient chaque jour leur opinion sur l’endroit où je pouvais être réfugié, les uns disant que je n’avais pas quitté Paris, d’autres annonçant ma présence en Belgique, en Angleterre ou en Écosse. Il est bien invraisemblable que M. de Lindemann (') n’ait dit à personne qu’il avait voyagé, le 20 novembre, sur la ligne de Lyon, dans le même train que moi. M. Argeliès n’aura pas manqué non plus de raconter, dans les couloirs delà Chambre, qu’il m’avait vu, le 21 novembre, à Genève, et comme le gouvernement est immédiatement informé de tout ce qui se dit dans les couloirs de la Chambre, pourquoi a-t-on fait stationner, devant la porte de mon domicile, rue Alphonse de Neuville, pendant plus de quinze jours, toute une escouade d’agents de la sûreté qui, le jour, faisaient les cent pas devant ma maison^ interpellant toutes les personnes qu’ils voyaient entrer ou sortir, et restant toute la nuit en observation dans deux fiacres à quatre places?
Etait-il bien nécessaire aussi de faire le dimanche, 2 décembre, une perquisition à grand orchestre, avec le procureur de la République, le commissaire central, le capitaine de gendarmerie et une quarantaine de gendarmes (racontent les journaux), chez mon frère aîné, au château
(1) M. de Lindemann est membre du cercle l*Union artistique dit l’Épatant, dont font partie mon père, mon irère cadet, mon cousin le baron Roger Portalis, et dont faisait partie mon oncle le baron Mounier, dernier du nom, mort le 17 septembre 1895.
des Montées, près d’Orléans, où l’on savait très bien que je ne pouvais pas être(^)?
Toujours est-il, qu’à l’heure exacte où je passai la frontière, à 6 heures et demie du matin, le 2 novembre, M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, se présentait chez moi avec un mandat d’amener, signé DopfFer, et paraissait très étonné d’apprendre que je n’étais pas là
Le jugement du 22 février dit que ma « fuite est le plus explicite des aveux ». Non, messieurs les juges, non, ma fuite n’est pas un aveu, c’est le contraire. A part le souci de ma justification, quel intérêt pouvais-je avoir à partir? La prison avec ses tortures et ses humiliations n’est pas plus pénible — elle l’est peut-être moins — que la vie de proscrit que je mène depuis le 20 novembre 1894. Il est à présumer d’ailleurs que si je n’avais pas fait défaut, je n’aurais été frappé d’une peine plus élevée que ceux qui dans l’affaire des cercles ont été condamnés le plus sévère-
{*' Voici la dépêche qui était publiée le 3 décembre par tous les Journaux:
Une perquisition a eu lieu au château des Montées, habité par M. Harold Portalis, conseiller municipal de notre ville, frère de l*exdirecteur du XIX*‘ Siècle.
On soupçonnait sans doute ce dernier de s’y être réfugié, car cette perquisition fut faite avec un luxe de précautions et un déploiement de forces inusités.
C’est à 6 heures et demie du matin que le procureur de la République et le capitaine de gendarmerie, accompagnés d’une centaine d’hommes à pied et à cheval et agents de police, se rendirent au château, dont les dépendances furent immédiatement cernées et les issues gardées.
Le château fut fouillé de fond en comble, mais la perquisition n’amena aucun résultat.
Une autre perquisition très tapageuse, avait eu lieu aussi dans la maison que j’habitai àOien et où je n’étais pas revenu depuis le soir des élections, le 20 août.
(2) Tous les journaux ont dit à cette époque, d’après les notes qui leur étaient communiquées par la police, que j’avais été convoqué chez le luge d’instruction et que le mandat de comparution avait été transformé sn mandat d’arrêt, parce que je ne m’étais pas rendu à cette convocation. C’est tout à fait inexact; je n’ai reçu aucune convocation, pas plus aue M. Girard et aucune ne m’a été adressée.
ment. J’aurais obtenu comme eux ma libération condition nelle et je serais libre aujourd’hui comme ils le sont tous depuis longtemps. J’aurais donc la liberté que je n’ai pas, mais je n’aurais plus l’espoir, qui seul me fait vivre, de prouver l’infamie de mes accusateurs. Innocent, mon devoir était de partir et d’empêcher ainsi la justice de commettre à mon égard une irréparable injustice (^).
Quand je suis parti, le nom de l’administrateur du XIX^ Siècle, M. Girard, n’avait été prononcé par aucun journal. J’ignorais qu’il fût nommé dans la plainte de M. Isidore Bloch. Mieux que personne, je savais qu’il n’avait pas participé à l’escompte de billets et à la vente d’actions que j’avais personnellement traités avec M. Charles Bertrand. Il n’avait enfin écrit aucun article contre la candidature de M. Charles Dupuy à la présidence de la République, il n’était ni l’auteur ni le collaborateur des « Lettres d’un vieux Ponte »» . J’étais donc à mille lieues et lui aussi était à mille lieues de croire qu’il pût être poursuivi.
Cependant, le lendemain du jour où M. Clément était venu chez moi pour m’arrêter, M. Girard fut, à sa grande surprise, avisé qu’un mandat d’amener contre lui venait d’être signé.
L’arrestation de M. Girard — la suite des événements l’a bien prouvé — c’était la mort du XZX® Siècle. Chargé des intérêts de la Société du XIX^ Siècle^ son devoir était de ne rien négliger pour assurer son existence, pour sau-
(1) Presqu’aussitôt après mon départ, je tombai gravement malade d’un anthrax qui, même si j’en avais eu l’intention, m’aurait mis dans l’impossibilité de me rendre à l’audience du 13 février. Je ne puis m’empêcher de me souvenir à ce propos que ma première condamnation de presse fut motivée par un article que j’avais publié en faveur de Laluyé, arrêté en mai 1871, sans l’ombre d’un motif, dans sa propriété de Rueil et traîné à l’Orangerie de Versailles, où il eut à subir les plus ignobles traitements. Victime d’une abominable vengeance, Laluyé mourut en prison précisément d’un anthrax.
regarder les droits des actionnaires et des obligataires.
Un des rédacteurs politiques du XIX^ SièclCy M. Georges de Nouvion, avait personnellement conservé des relations avec M. Charles Dupuy. M. Girard, qui soupçonnait les causes réelles des poursuites dirigées contre moi, le fait venir, le met au courant de la situation, lui offre la place de rédacteur en chef et le charge d’aller dire au président du conseil qu’à l’avenir le XIX^ Siècle observera vis-à-vis du ministère une complète neutralité. M. de Nouvion accepte et se rend place Beauveau.
Après qu’il eut attentivement écouté M. de Nouvion, la première parole de M. Dupuy fut : « Quelle sera ma garantie de la neutralité du XIX^ Siècle f
— Ma présence au journal comme rédacteur en chef, répondit M. de Nouvion, et la suppression du nom de M. Portalis dans les manchettes du journal comme directeur politique et rédacteur en chef. »
M. Dupuy demande alors quel sera le rôle de M. Girard.
M. de Nouvion explique que M. Girard conservera ses fonctions d’administrateur et continuera, comme par le passé, à ne pas s’occuper de politique.
« Eh bien! finit par dire M. Dupuy, cette combinaison me va. » Puis il ajouta ces paroles textuelles : « Après tout, il n’y a pas de grandes charges contre M. Girard. »
Ainsi, la rançon de la liberté de M. Girard c’était la neutralité du XIX® Siècle et la disparition de mon nom des manchettes. Tant que le journal était hostile et que je le dirigeais, son adnainistrateur, M. Girard, était coupable, il méritait d’être poursuivi et arrêté. Du moment où le journal devenait neutre et où mon nom disparaissait, il n’y avait plus de grandes charges contre lui, on pouvait ne pas le poursuivre, ne pas l’arrêter.
M. de Nouvion fit aussitôt dire à M. Girard qu’il pou-
Ijn guet-apens judiciaire.
vait être tranquille, qu’il ne serait pas arrêté. En même temps, il lui annonçait que la conversation de M. Charles Dupuy lui ayant enlevé toute inquiétude, il venait d’adresser sa démission aux divers journaux dans lesquels il collaborait et d’où il tirait ses principales ressources, afin de pouvoir consacrer tout son temps à ses nouvelles fonctions de rédacteur en chef du X7X® Siècle,
M. Girard, en effet, ne fut pas arrêté le lendemain comme il devait l’être.
Je tiens tous ces détails d’un de mes amis qui, voyant que mon nom avait disparu des manchettes du XIX^ Siècle^ et n’y comprenant rien, était allé demander à M. Girard quelles étaient les raisons qui l’avaient engagé à prendre cette mesure.
J’ai pu depuis contrôler le récit de mon ami. Il est d’une rigoureuse exactitude.
Tout le monde reconnaîtra que les faits qu’il révèle et qui ne peuvent pas être démentis ^ sont d’une extrême gravité. Ils prouvent, d’une façon certaine et indéniable, que les poursuites judiciaires dirigées contre l’administrateur du XZX® Siècle et contre moi ont été ordonnées parM. Charles Dupuy, président du conseil et ministre de l’intérieur, que les mandats d’arrestation contre l’administrateur du XIX^ Siècle et contre moi ont été signés sur l’ordre exprès de M. Dupuy, que ces poursuites et ces arrestations ont été ordonnées dans le but de se débarrasser du journal le XZX® Siècle, qu’elles n’étaient donc, comme je l’ai dit dès le commencement de ce m.émoire et comme le savaient tous ceux qui sont au courant de la politique parlementaire, qu’une manœuvre politique dans laquelle la justice n’avait rien à voir, que mon crime n’a jamais été d’avoir fait chanter ou tenté de faire chanter qui que ce soit, mais d’avoir combattu M. Dupuy comme candidat à la présidence
de la République et comine président du conseil des ministres, que le chantage n*a été qu’un prétexte, enfin que le pouvoir exécutif a entièrement mis la main sur le pouvoir judiciaire.
J’ai raisonné jusqu’ici et je raisonnerai jusqu’au bout de ce mémoire comme s’il y avait des lois immuables, des juges d’instruction autonomes, une justice indépendante, une jurisprudence fixe, mais, à chaque pas que je fais dans mon exposé, je me rends compte davantage qu’au fond rien de tout cela n’existe, que je raisonne sur une fiction. Sans doute il y a des exceptions. De temps à autre, un magistrat tient tête au pouvoir et n’écoute que sa conscience. Alors, qu’arrive-t-il? Si c’est un juge d’instruction, on le brise, on lui enlève l’instruction, on le déplace; si c’est un président, on s’arrange pour ne pas renvoyer devant lui les causes qui intéressent la politique, mais, en règle générale, il n’y a pour les citoyens et pour les justiciables d’autres garanties contre l’arbitraire que les scrupules du ministre dirigeant, s’il en a. C’est lui qui décide les arrestations, qui prononce les ordonnances de renvoi ou de non-lieu, qui juge ou qui acquitte. Il dispose des mêmes pouvoirs que le comité de salut public et il s’en sert pour la satisfaction de rancunes privées. Camille Desmoulins demandait un comité de clémence, le ministre dirigeant est à lui tout seul un comité de vengeance.
Quand la réalité ainsi m’apparaît, je tombe dans l’écœurement. Je jette la plume en me disant que je suis le dernier des naïfs. Je m’évertue à prouver mon innocence comme si mon sort dépendait de la valeur de mes arguments, de la certitude de mes preuves, quand la seule chose qui compte est le bon plaisir du ministre. Je serai blanc ou noir, selon qu’il sera pour ou contre moi, et conune les trois quarts du temps le ministre n’est qu’un pantin, tiraillé par mille ficelles, je serai blanc ou noir, selon que le vote de tel ou
tel député sera plus ou moins utile à l’existence du cabinet et selon que le ministre redoutera plus ou moins tel ou tel journal, tel ou tel journaliste. Voilà ce que la République parlementaire a fait de la justice, voilà ce qu’elle a fait de la liberté ! Et ce n’est pas seulement à Paris que les choses se passent de la sorte, c’est dans tous les arrondissements.
La combinaison que M. Charles Dupuy avait acceptée et qui lui donnait satisfaction, ne faisait pas le compte de ses amis du Petit Journal^ qui n’avaient eu l’air de vouloir la paix que lorsqu’ils avaient peur. Maintenant que les poursuites dont j’étais l’objet, le bruit fait autour d’elles, mon départ, avaient porté un coup mortel au XIX^ Siècle^ tout leur appétit de vengeance leur était revenu. Ils rêvaient de l’assouvir non seulement sur les personnes, mais sur les choses. C’est surtout en face du blessé que la hyène a du courage.
Moins de huit jours après la conversation de M. de Nouvion avec M. Dupuy, le 28 novembre au soir, M. Imbert se présentait dans les bureaux du XIX^ Siècle y muni d’une ordonnance du tribunal civil de la Seine, le nommant administrateur provisoire de la Société du XIX^ Siècle,
M. Girard regarde l’ordonnance. Elle était exécutoire sur minute, sans enregistrement, nonobstant appel. C’était bien une ordonnance d’étranglement. Elle avait été rendue le jour même. Etait-ce au moins à la requête d’un actionnaire sérieux, d’un groupe d’obligataires, de quelqu’un enfin ayant un intérêt réel dans le journal? Non, mais à la requête de M. Bourselot, l’homme de paille du Petit Journal y porteur de deux actions sur deux mille.
Comment M. Bourselot, avec ses deux actions, avait-il pu obtenir cette ordonnance? Par surprise. En trompant le président, en alléguant des faits qu’il savait être faux. Il avait donné deux raisons, deux mensonges. Il disait d’abord
que, par suite de mon départ, le conseil d’administration n’était plus au complet, ce qui était faux, car le conseil venait précisément de se compléter, conformément aux statuts, par la nomination d’un nouveau membre. Il ajoutait qu’aucune assemblée générale n’avait été tenue dans le courant de l’année, ce qui était une audacieuse contrevérité, car M. Bourselot savait que cette assemblée avait eu lieu et, pour prouver qu’il avait menti sciemment, il suffisait de placer sous les yeux du tribunal les procèsverbaux de l’assemblée et les publications régulièrement faites dans les journaux d’annonces légales.
L’ordonnance, toutefois, n’était que provisoire. Dans son texte même, il était dit qu’elle serait confirmée ou rapportée le surlendemain, à 2 heures, en chambre du conseil, après que le demandeur, M. Bourselot, et le défendeur, M. Girard, administrateur délégué de la Société du XIX^ Siècle^ auraient été entendus.
L’ordonnance, cela était de toute évidence, ne pouvait être maintenue que si M. Girard était mis dans l’impossibilité de se présenter devant le tribunal. A cette condition seulement, le Petit Journal pouvait, avec les deux actions de M. Bourselot, entrer en maître comme en ville conquise dans les bureaux du X/X® Siècle^ pour ruiner les actionnaires, les obligataires, les créanciers, pour y tout saccager.
Le lendemain 29 novembre, veille du jour où l’ordonnance devait être confirmée ou rapportée, M. Girard était arrêté à 4 heures de l’après-midi, et il était arrêté dans de telles conditions que ne se doutant de rien, confiant dans la parole donnée par M. Dupuy à M. de Nouvion, il n’avait pris aucune mesure. Si on était venu l’arrêter chez lui ou au journal, il aurait pu prévenir, donner des instructions, mais on eut la précaution de l’arrêter après qu’il était parti de chez lui et avant qu’il fût arrivé au journal, aux trois quarts du trajet, dans la rue.
Mis au secret, selon l’usage, il ne put charger son avoué de se présenter à sa place devant le tribunal, au nom de la Société du XZX® Siècle ^ et l’ordonnance du président Beaudouin (^) fut confirmée.
Le coup était fait.
O mensonge des lois! O hypocrisie des formes judiciaires ! M. Imbert est nommé pour sauvegarder les droits des actionnaires, des obligataires, des créanciers et aussi, il s’en vante très haut, il le déclare même en tête des colonnes du X/X® Siècle^ pour assurer dans ce journal le règne de la vertu — de la vertu du Petit Journal, Que fait-il? Il amène avec lui, il installe à ma place, dans mon cabinet, en qualité de directeur politique et de rédacteur en chef, un agent d’affaires, un courtier marron qui publie une honteuse petite feuille financière hebdomadaire de trente-deuxième ordre, n’ayant jamais passé, pour vivre, ni de ses abonnements, ni d’une publicité régulière, et voulant signaler son arrivée à la tête du XZX® Siècle^ cet intrus mal famé désorganise la rédaction, modifie la ligne politique, augmente les frais (2).
(1) M. Beaudouin, entré dans la magistrature sous l’iRmpire, en 1869, comme substitut à Châteaulin, a été nommé président du tribunal civil de la Seine le 24 décembre 1893, par M. Guérin, garde des sceaux (ministère Dupuy).
(2) Un coup analogue parait avoir été tenté peu de temps après à la Libre Parole, Voici l’article que ce journal publiait en très gros caractères, le mercredi 16 janvier, sous le tiire ; lin coup d'Ètat à la Libre Parole. Un administrateur provisoire vient d'être nommé à la Libre Parole :
Pourquoi un administrateur provisoire pour un journal qui est en pleine prospérité, pour un journal qui est dans toutes les mains?
La chose est très simple et j e vous la conterai tout au long .
Ainsi que Vitrac l’a appris au public, le gouvernement m’avait fait offrir un siège de député et de l’argent pour ménager les chéquards.
J’avais naturellement refusé, avec la politesse qui fait le fond de mon caractère.
Le gouvernement ne se découragea pas; exaspéré par la publication des scellés du Panama et sachant que je possédais une jolie collection de photographies, il chercha un autre moyen.
J’avais un ami dans lequel, avec ma nature trop généreuse et trop bonne, j’avais mis toute ma confiance.
C’était mon représentant dans le conseil des intéressés, auquel je
Toujours au nom de la vertu du Petit Journal^ M. Imbert déclare qu’il refusera comme immorale toute publicité financière, ce qui ne l’empêche pas de prôner l’emprunt russe (*) — est-ce gratuitement? — et de faire une indécente réclame aux mines d’or (^) que patronne le Petit Journal,
Au bout de six semaines d’une administration désastreuse pendant lesquelles le journal qu’on s’évertue à dépré-
n’assistais jamais ; il signait pour moi, il était mes yeux pour tous les
détails administratifs.
Cet homme, du nom de Joseph Odelin, était une abominable crapule.
Odelin demanda au gouvernement une candidature officielle pour lui aux prochaines élections, un évéché pour son frère, le vicaire général, et la croix pour le petit cadet.
Dans ces conditions, Odelin se déclara tout prêt à me trahir.
Il commença par me présenter un faux bilan, par me déclarer que le journal était perdu et qu’il s’offrait à le sauver par pur dévouement. Je lui cédai une partie de mes droits.
Dans mon ignorance des chiffres, j’acceptai pour sauver l’œuvre. Immédiatement après, on m’écrivit que tout ce qu’on m’avait dit était faux, que j’avais été dupe d’une manœuvre...
Naturellement, on flanqua Odelin à la porte avec un entrain qui se devine.
Odelin essuya les crachats qu’il avait reçus ; il s’adressa au ministre Guérin^ auquel il prête à tort ou à raison des actes immoraux. Quoi qu’il en soit, il parvint à arracher la nomination d’un administrateur provi'ioire,
A quel titre se présentait-il pour demander la nomination d’un administrateur provisoire? A titre de créancier? Il ne l’était pas. A titre de mon représentant? Je lui avais retiré mes pouvoirs. A titre de porteur de parts î II avait reçu en cadeau les quarante parts dont il se servait pour ruiner mon œuvre et il n’avait jamais versé un sou.
Vraiment, M. Casimir Périer, quand il en est réduit à employer de pareils moyens, il faut qu’un chef d’Etat se sente bien malade et à votre place, j’aurais mieux aimé mourir du choléra comme votre grand-père, que de finir dans la boue.
En tout cas, ceux qui ont des intérêts dans la Libre Parole n’ont aucune inquiétude à concevoir. Mon traité me donne la propriété du titre, mais il est certain que moyennant un pourboire de Rothschild, le président du tribunal civil qui vient déjà de commettre une si belle canaillerie^ n’hésitera pas à en commettre une seconde, en me dépouillant de tous mes droits qui me sont garantis par un traité formel.
Il confiera la chronique militaire à Alfred Dreyfus, le compte rendu des Chambres à Reinach et la question des chemins de fer à David Raynal. Il est à craindre que, dans ces conditions, le renouvellement des abonnements ne souffre quelque difficulté...
Edouard Drumont.
Le jour où paraissait cet article, le ministère Dupuy venait d’être renversé, M. Casimir Périer donnait sa démission, et l’affaire qui avait causé un si vif émoi à la Libre Parole ^ immédiatement s’arrangea.
(1) Numéros du XiX* Siècle des 10, 11, 12, 13 et 14 décembre 1694.
(î) Numéros des 21 et 26 décembre 1894.
cier ne marche qu’avec les fonds fournis par le secrétaire du Petit Journal^ M. Henri Poidatz, sous les noms de M. Bourselot et de M. Amadien, M. Imbert donne sa démission et demande la faillite de la Société du XIX® Siècle, qui est prononcée le 9 janvier 1895.
Enfin, le 24 janvier, le XIX® Siècle est mis en vente et, à l’aide de manœuvres habiles peut-être, mais parfaitement déloyales, on obtient que ce journal qui, au moment où je l’ai quitté, avait 8,000 abonnés et un tirage moyen de 40,000 exemplaires, soit vendu pour la somme dérisoire de 30,700 francs (*), aussitôt employés au payement des créanciers privilégiés et au remboursement des avances du secrétaire général du Petit Journal.
J’étais ruiné, M. Girard était ruiné, les braves gens qui avaient placé leurs économies dans les obligations du XIX® Siècle étaient ruinés, mais ceux qui avaient acheté le journal 30,700 francs avaient fait une excellente affaire. Le lendemain, ils le revendaient 100,000 francs à M. Auguste Vacquerie, auquel on en offrait le jour suivant 150,000 francs et qui a refusé depuis une proposition d’affermage de 40,000 francs par an.
Et c’est à nous que M. le substitut Thomas ose reprocher la faillite et la vente du XIX® Siècle / et c’est moi qui suis «» l’homme de proie » !
Un mandat spécial d’arrestation et d’écrou avait été signé le 12 janvier 1895 pour cette affaire du XIX® Siècle. L’instruction, après avoir duré cinq mois, s’est terminée comme je Tai dit, le 6 juin 1895, par une ordonnance de non-lieu.
Dans son réquisitoire définitif, M. le substitut Thomas
^^1) Au mois de mai dernier, le Journal VÉvénêment, qui n’avait pas . ,000 abonnés et qui ne tirait pas à plus de 5,000 ou 6,000, a été vendu 75 000 francs sur la mise à prix de 30,000 francs à la suite de la faillite
de M. £. Magnier.
LA FAILLITE ET LA VENTE DU « XIX« SIÈCLE », ETC. lOD
disait : La Société du XIX^ Siècle vient d'être mise en faillite et Portalis et Girard auront à rendre compte de leur opération.
Nous en avons rendu compte.
Quand les auteurs de Tacte de piraterie gouvernementale et judiciaire, qui a enlevé le X7X® Siècle à ses légitimes possesseurs, directeurs et administrateurs, rendrontils compte, à leur tour, de leur opération f ,
Le grief, si ridiculement injuste, que M. le substitut fait à M. Girard et à moi de la mise en faillite et de la vente du XIX^ Siècle, clôt dignement la série des faits de moralité, qui tous sont d’absurdes, d’invraisemblables et d’inexcusables calomnies.
Le vol de la souscription de Vienne : calomnie.
Le vol des 612,000 francs du XIX^ Siècle : calomnie.
Le vol du produit des obligations du XIX^ Siècle : calomnie.
L’accusation d’avoir été cause de la faillite du XIX^ Siècle et du bas prix auquel il s’est vendu : calomnie.
Je vais dire maintenant quelle fut l’origine de cette affaire des cercles qui a servi de prétexte au mandat d’arrestation, lancé contre M. Girard et contre moi, puis j’examinerai un à un tous les faits incriminés. Ils valent les faits de moralité. Je ne suis pas plus coupable d’extorsion ou de tentative d’extorsion de fonds à l’égard de M. Isidore Bloch, de M. Charles Bertrand, de M. Marins Sammarcelli, de la dame Hugot, des chemins de fer du Sud et de la Compagnie Transatlantique, que je ne suis coupable d’avoir volé la souscription de Vienne, d’avoir volé les 012,000 francs du XIX^ Siècle , d’avoir passé dans le camp des Versaillais, etc.
Mais auparavant, je veux dire encore un mot du ton général du réquisitoire de M. le substitut Thomas.
JIO
Dès le début, afin qu’on soit fixé sur le genre de justice qui a ses préférences, il évoque le souvenir du tribunal révo lutionnaire. Il parle d’une « première », d’une « seconde charrette »», puis il entasse injures sur injures : tout le vocabulaire du Petit Journal y passe ; il m’appelle malfaiteur^ misérable, lâche et ce qui de sa part — on en conviendra— est un comble : spécialiste de la calomnie ! Spécialiste de la calomnie, parce que j’ai laissé dire dans mon journal ou dit moi-même la stricte vérité sur les tripots que protège la préfecture de police et sur la manière désastreuse dont M* Eugène Pereire administre la Compagnie Transatlantique !
Nous sommes loin du temps où Faustin Hélie, dans son traité de l’instruction criminelle que j’ai déjà cité, disait que « le langage du ministère public devait être sobre et sévère, qu’il devait développer ses conclusions avec calme et que la passion qui pouvait enflammer la défense ne devait jamais animer sa parole »».
Nous avons fait aussi du chemin depuis le jour où M. le ministre Faillières, dans la séance du 21 janvier 1895, aisait du haut de la tribune de la Chambre, cette solennelle déclaration :
La franchise et la loyauté doivent avant tout présider à la discussion judiciaire en matière correctionnelle ou criminelle .
Personne n*a le droit d’oublier que jusqu’au moment de la condamnation^ une présomption couvre la personne accusée ou prévenue : c’est la présomption d’innocence .
Le magistrat qui ne respecterait pas ces principes d’ordre naturel et non pas simplement d’ordre positif, manquerait au premier, au plus élémentaire devoir de sa profession. {Applaudissements sur tous les bancs,)
Tous les avocats des prévenus ont vanté dans leurs plaidoiries le talent, la distinction, la loyauté du ministère public. C’est la tradition, c’est le mensonge conventionnel
LA FAILLITE ET LA VENTE DU h XIX® SIÈCLE », ETC. 111
que les naïfs — et c’est la foule — prennent pour argent comptant. Le Petit Journal a terminé son compte rendu en disant que des « applaudissements unanimes avaient accueilli ce morceau d’éloquence » (^), et le Figaro nous apprend que M. le substitut Thomas a prononcé « un réquisitoire vif, alerte, incisif, d’une jolie forme littéraire, à! une rare élévation de pensée » (-^).
Les autres journaux qui n’ont pas, comme le Petit Jofvjrnal et le Figaro, un intérêt de vengeance personnelle dans le procès, n’en font pas moins chorus.
M. le substitut Thomas représente la calomnie triomphante, ayant à ses ordres la police, la loi, les geôliers... Chacun s’incline, chacun l’encense.
Vive la calomnie ! * (*)
(1) Le Petit Journal du 17 février 1895,
(*) Le Figaro du 17 février 1895.
Les origines de l’Affaire des cercles.
Cercles ouverts et cercles fermés . — Camille Desmoulins et la question des jeux. — Une cause ignorée de la condamnation des Girondins. — Ce que rapportait la ferme des jeux. — Ce que rapportent les cercles ouverts. — Où va l’argent. — Les protégés du gouvernement et de la police. — La meilleure place de la République. — Le duc de la baronne de Rothschild et le coach de M. Charles Bertrand. — Le vol dans les cercles. — Sommation à MM. Dupuy et Guérin. — La réponse du garde des sceaux. — Un a fortiori de M. Dupuy. — L’opinion du préfet de police. — Graves accusations . — Les lettres du vieux Ponte. — Le pharisaïsme officiel. — La vertu de M . Poincarré.
L’opération gouvernementale policière et judiciaire, imaginée pour me perdre et pour tuer le XIX^ Siècle, a été appelée Y « Affaire des cercles »>. C’est le nom que M. le substitut Thomas lui a donné dans son réquisitoire, mais il n’a pas pris la peine d’expliquer aux juges, qui n’en savent peut-être rien encore à l’heure actuelle, qu’il y a cercles et cercles, les cercles fermés et les cercles ouverts. Les cercles fermés sont des associations honorables, s’administrant elles-mêmes, comme par exemple le Jockey-Club ou l’Union artistique, où ne peuvent pénétrer que les membres de l’association : on y joue, mais personne ne retire de l’exploitation du jeu un profit particu-
LES ORIGINES DE l’aFFAIRE DES CERCLES. 113
lier ; les bénéfices qu’elle peut produire appartiennent au cercle. Les cercles ouverts, au contraire, sont la propriété de certains industriels qui donnent à jouer comme ailleurs on donne à boire et à manger. On y est admis très facilement : ce sont de véritables maisons de jeu, des tripots fonctionnant en plein Paris au mépris de la loi.
Dans r ** Affaire des cercles »>, c’est exclusivement des cercles ouverts qu’il s’agit.
Voici les termes dans lesquels M. le substitut Thomas expose les origines du procès ;
En septembre 1893, une plainte de Bertrand (Henri), gérant du « Betting Club »», contre Schwob, accusé d’escroquerie, affaire du faux ambre, bientôt suivie d’une plainte de ce Schwob contre le même Bertrand, qu’il accusait de complicité de faux et d’usure, amenait l’arrestation de ce dernier et la fermeture de son cercle.
L’attention publique ayant été ainsi attirée sur les cercles de Paris où l’on joue, les journaux s’emparèrent de l’occasion pour entamer une campagne contre les établissements de jeu.
La plupart se tinrent dans les généralités et se contentèrent, pour donner libre cours à leur vertueuse indignation, d’exposer une fois de plus les dangers du jeu et de réclamer des mesures de surveillance plus rigoureuses.
On remarquera l’ironie de cette dernière phrase. En se moquant de la « vertueuse indignation des journaux, M. le substitut Thomas prend ainsi position, dès le début, en faveur des tripots et contre la presse, car, à l’exception du Figaro, du Petit Journal et d’un ou deux autres journaux, toute la presse, à cette époque, a fait la même campagne.
Au lieu de railler ainsi la presse et de jeter sur elle la suspicion, peut-être eût-il mieux valu exposer au tribunal l’état de la question des jeux en France à l’époque où nous sommes.
Faute de cet exposé, le public et les magistrats ont pu croire qu’il n’y avait qu’une question de chantage là où il y avait, en réalité, et où il y a encore une question d’une très haute portée politique et sociale.
Je vais essayer de faire ici cet exposé en termes aussi clairs que possible et l’on verra qu’il faut beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi pour chercher dans des insinuations malveillantes, l’explication d’une campagne que la presse indépendante ne pouvait se dispenser de faire sans manquer à son devoir et qu’elle aura l’obligation de recommencer à chaque occasion, aussi longtemps que la question des jeux n’aura pas reçu une solution conforme à la raison, à l’équité, à l’intérêt public et, autant que faire se peut en pareille matière, à la morale.
La question des jeux n’est pas nouvelle. Elle a souvent soulevé, dans le monde politique et dans la presse» de vives querelles qui parfois ont eu un dénouement tragique. Le 21 juillet 1791, l’assemblée législative avait voté une loi réglementant les jeux. L’année suivante, en 1792, un tenancier de l’époque, un sieur Dithurbide, ayant été envoyé à Bicêtre en vertu de cette loi, Camille Desmoulins lui donna une consultation et se prononça vigoureusement pour la liberté des jeux. Un journaliste de beaucoup d’esprit, mais violent, Girey Dupré, guillotiné depuis avec les Girondins, saisit ce prétexte pour attaquer Camille DesRioulins dans le journal de Brissot, \q Patriote français. Les autres j 014 maux girondins suivirent le mouvement. Camille Desmoulins, accusé de s’être vendu aux tenanciers de tripot, s’en prit au rédacteur en chef du Patriote français, à Brissot, en disant que « le maître était responsable du domestique »» et, pour se défendre, il écrivit son Brissot démasqué, sur lequel Fouquier-Tinville copia son réquisitoire contre les Girondins, ce qui fit dire à Camille Des-
LES ORIGINES DE l’ AFFAIRE DES CERCLES.
moulins, quand il entendit le verdict du jury qui les envoyait à la mort : « C’est mon Brissot démasqué qui les tue! ♦»
Sous le Consulat, Fouché accorda le monopole des jeux à un sieur Perrin, qui, dit la chronique, lui adressait chaque matin, en guise de remerciement, un rouleau de 50 louis.
La Restauration, en 1819, établit la ferme des jeux, qui dura dix-neuf ans, jusqu’en 1837.
Les maisons de jeu étaient alors, à Paris, au nombre de sept, savoir : le Cercle des étrangers, rue Grange-Batelière, 6; Frascati, rue Richelieu, 108; la maison Dunaus, rue du Mont-Blanc, 40; la maison Mariveaux, rue Mariveaux, 13; la maison Paphos, rue du Temple, 100; la maison Dauphine, rue Dauphine, 36; enfin, le Palais*RoyaL
Le fermier des jeux versait annuellement au Trésor, par douzièmes, la somme minimum de 5,550,000 francs, qui était allouée à la ville de Paris, sauf un prélèvement de 1,660,000 francs attribués par parts égales aux subven tions théâtrales, au Conservatoire de musique et de déclamation et aux Quinze-Vingts. La ville avait droit, en outre, à la moitié des bénéfices jusqu’à 9 millions et aux trois quarts au-dessus.
Le produit de la ferme des jeux, de 1819 à 1837, date de la suppression, fut le suivant :
1819 fr, 7,632,533 42
fr. 7,213,264
Total. . fr. 137,313,406
Au moment où la plainte de M. Henri Bertrand contre son client M. Schwob et la plainte de M. Scliwob contre M. Henri Bertrand remirent à Tordre du jour la question des jeux, le nombre des maisons de jeu, qu’on appelle aujourd’hui des « cercles ouverts », était à peu près le même, c’étaient : 1® le Cercle franco-américain, autrement
dit le Washington, place de T Opéra; 2® le Cercle de la Presse, boulevard des Capucines (^); 3® le Club anglais, rue de la Chaussée d’Antin ; 4® le Cercle de Tescrime et des arts, rue Taitbout; 5® le Cercle Molière, rue Richelieu; 6® le Cercle central des lettres et des arts, rue Vivienne; 7® le Cercle des Méridionaux, boulevard Poissonnière; 8® le Cercle du commerce et de l’industrie, rue d’Hauteville.
On entre dans ces maisons de jeu un peu plus difficilement qu’on n’entrait au Palais-Royal ou chez Frascàti; le produit de la cagnotte paraît néanmoins sensiblement supérieur à ce qu’il était alors.
En 1884, le Figaro évaluait le produit de la cagnotte des
P) Depuis, le Franco-Américain et la Presse ont fusionné, pour devenir le Cercle des Capucines.
LES ORIGINES DE l’ AFFAIRE DES CERCLES.
cinq dernières années, dans les maisons de jeu qui existaient alors, à 65 millions de francs, ce qui donnait une moyenne d’environ 13 millions de francs par an, sans compter les bénéfices accessoires prélevés par les croupiers, les garçons de jeux, les prêteurs, etc.
Le Matin y à la même époque (22 octobre 1884), arrivait à un chiffre plus important. Il évaluait le produit réglementaire de la cagnotte des divers tripots fonctionnant alors à 87,600,000 francs pour les cinq années précédentes.
** Il faut ajoutera ce chiffre, disait encore le Matin dans le même article, les bénéfices réalisés par les prêteurs et les croupiers, bénéfices qui atteignent parfois des proportions énormes et que nous évaluerons à une moyenne de 12 millions par an et 60 millions pour les cinq ans (0-
« Ajoutons encore une moyenne de 100,000 francs par an pour les petits bénéfices de M. l’administrateur et de ses acolytes, soit 2,400,000 francs par an ou 12 millions pour les cinq ans.
Et nous arrivons au résultat suivant :
« Cagnottes fr. 87,600,000
«* Prêteurs et croupiers 60,000,000
. Administrateurs et personnel. . . 12,000,000
-Total. . fr. 159,600,000
(1) Dans le procès de M. Henri Bertrand, le 17 avril 1895, devant la 9* chambre, il a été établi que la cagnotte du Betting-Club, cercle de cinquième ordre, avait rapporté, en quatorze mois, 970,0C0 francs.
A ces 970,000 francs, il faut ajouter le bénéfice de la croupe : Tétouffage et l’étrenne que donne le banquier quand il gagne.
« — En outre, a dit le président, il y a la confiture, un mot bien suggestif. La confiture, c’est le bénéfice fait aux joueurs malheureux. ».
Les prêts, d’après le rapport de M. l’expert Flory, ont été, pendant ces quatorze mois, au nombre de 854, représentant une somme globale de 1,729, COO francs. L’intérêt a varié entre 118 et 400 p c. M. Flory estime à 2,500,000 francs le bénéfice réalisé par M. Henri Bertrand pendant qu’il était directeur du Betting. [XIX* Si^zlé et autres journaux du 19 avril 1895.)
UN eUET-APENg JUPICIAIRB.
« Cent cinquante-neuf millions six cent mille francs dévoras depuis cinq ans par ces vampires à Pari*» seulement.
« Et nous n’exagérons pas, au contraire, nous n’aurions que le choix pour appuyer, par des exemples probants, l’éloquence de ces chiffres (i). »»
A la fin de 1884, la préfecture de police a supprimé plusieurs de ces maisons de jeu par une sorte de coup d’Etat, dont les vraies causes n’ont jamais été offlcieUement divulguées, mais qui eut pour effet certain de faire refluer toute la clientèle des joueurs sur les huit établissements auxquels on permettait, par une inexplicable préférence, de continuer leur commerce.
Dans les articles signés un Vieux Ponte »», le X7X® Siècle a souvent fait remarquer que ces établissements jouissaient d’un véritable privilège, puisqu’ils existaient en vertu de concessions gouvernementales et que depuis cette époque — il y a plus de dix ans — il n’en a pas été accordé de nouvelles
Le jeu constitue donc aujourd’hui, exactement comme sous le régime de la ferme, un monopolo Le nombre des tripots est le même : huit au lieu de sept. Quant au produit de la cagnotte, — M™® Joséphine, comme l’appellent MM. les tenanciers, — il est certainement supérieur à ce qu’il était alors, mais il y a entre les deux régimes deux différences frappantes : la première, c’est qu’au tref ois le monopole était publiquement et régulièrement concédé en vertu d’un cahier des charges à un fermier qui commençait par verser pour la ville 5,550,000 francs, ce qui ôtait une grosse ressource pour le budget et ce qui permettait de soulager d’autant les contribuables, tandis qu’aujourd’hui ce monopole est concédé secrètement et sans aucun cahier
(1) M. Edouard Prumont cite ces chiffres dans sa France Juive, p. 157, t, II.
(2) Voir notamment la Lettre d'un Vieux Ponte, du 8 octobre 1893,
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des charges à quelques favoris du ministre de l’intérieur ou de la préfecture de police, qui n’ont de compte à rendre à personne et qui mettent tout dans leur poche.
Les places de tenancier de tripot, comme presque toutes les places du gouvernement, dépendent uniquement de la faveur du ministre qui les accorde sous forme d’autorisation de fonder un cercle. Au point de vue pécuniaire, ce sont les meilleures places de la République, elles rapportent plus que celle de chef de l’Etat. Placés sous la surveillance de la préfecture de police, les tenanciers sont des espèces de fonctionnaires que le gouvernement tient complètement dans sa main et qu’il peut révoquer ad nutum en leur retirant leur autorisation. « Ne pourrait-on pas au moins^ disait le Vieux Ponte, dans ses lettres ^xxXIX^ Siècle y faire bénéficier de ces riches prébendes d’anciens serviteurs de l’État, des veuves de généraux, des personnes enfin intéressantes et respectables (’)? « Le gouvernement préfère les donner à d’anciens laveurs de vaisselle qui, comme le faisait remarquer dans sa France Juive M, Edouard Drumont, mènent un train de 600,000 à 700,000 francs par an, qui ont des voitures, des hôtels, des galeries de tableaux. , .
Toi, mon cher, — écrivait le Vieux Ponte dans une conversation qu’il disait avoir eue avec un petit fonctiennaire (•), — tes parents ont dépensé beaucoup d’argent pour faire de toi un fonctionnaire. Il a fallu que tu passes un tas d’examens. Tu as à peine de quoi vivre et tu es toujours à te demander si on ne va pas te mettre à pied. Un jour, c’est un inspecteur que tu as sur le dos; le lendemain, c’est ton député qui trouve que tu ne fais pas assea de politique ou que tu en fais trop. Tu travailles :omme un nègre, tu fais des prodiges d’économie pour faire Honneur au gouvernement dont tu es l’agent, ta vie est un modèle de dignité et de correction, mais tu es toujours comme
(1) X7X» Siècle du 7 octobre 1894.
{») X/X* Siècle du 7 octobre 1893.
un oiseau sur la branche, tu auras beau bûcner, tu ne pourras jamais espérer, même avec beaucoup de chance, gagner ton indépendance. Sais-tu ce que cela prouve ? que tes parents étaient des crétins. Vois le Bertrand du Betting. Il ne sait ni lire ni écrire, il était domestique il y a quelques années; aujourd’hui, il roule carrosse, il a hôtel à la ville, maison à la campagne, il prête 1,700,000 francs à Schwob et tout le monde trouve cela naturel. . .
Être croupier, obtenir du ministère de Tintérieur le privilège d’avoii un cercle, c’est-à-dire de voler sans risques sous l’œii protecteur de la police, voilà, par le temps qui court, le vrai métier, le meilleur moyen de s’enrichir et aussi de se poser • Quand on a suffisamment volé, oij achète un cheval de course . Dès lors, oii est en rapport avec les membres de l’aristocratie la plus hupée. Rien ne rapproche les distances, on Ta dit depuis longtemps, comme le crottin de cheval de course. Ils couchent avec les mêmes femmes que les nobles seigneurs du faubourg Saint-Germain et vivent ia même vie. »
Dans son premier Paris du 17 août 1895, le Figaro citait parmi les choses curieuses devant lesquelles le président de la République pourrait s’extasier à Trouville, où il était attendu, « le duc »» de la baronne de Rothschild, et le « coach »> dans lequel M. Charles Bertrand se rend les jours de courses de Cabourg à Deauville, « spectacle, ajoutait le journal de la rue Drouot, excessivement parisien »».
Uautre différence entre le monopole d’autrefois et le monopole d’aujourd’hui, c’est que sous le régime de la ferme, on ne volait pas ; on ne pouvait pas voler dans les maisons de jeu ; tandis qu’au jourd’hui on y vole abominablement avec l’autorisation du gouvernement.
Est-ce le XIX^ Siècle, est-ce le Vieux Ponte seulement qui le disent ? Non, ce sont tous les journaux, sauf, je le répète, le Figaro et le Petit Journal, c’est le Radical, c’est le Journal des Débats, c’est le Gil Blas, c’est la
LES ORIGINES DE l’ AFFAIRE DBS CERCLES. 121
Libre ParoUy c’est la Lanterne^ c’est le Bappely c’est la Justice, c’est V Echo de Paris, c’est le journal le plus gouvernemental, le plus circonspect, le plus grave, c’est le Temps qui, dans son numéro du 13 octobre 1893, dit que « l’administration du vol dans les cercles ouverts est si admirablement constituée et que le personnel trichant y est si bien organisé qu’il est impossible à un joueur d’y gagner même avec une veine insolente ! »»
Le gouvernement ne nie pas qu’on vole dans les cercles ouverts. Le 29 novembre 1894, au cours de son interpellation sur les affaires de chantage, M. Marcel Habert, député de Seine-et-Oise, adressait à M. Guérin, ministre de la justice, et à M. Dupuy, ministre de l’intérieur, cette sommation précise :
M. Marcel Habert. J’espère que la grande émotion soulevée par cette plainte (la plainte du tenancier Isidore Bloch) ne vous rendra pas plus tendre vis-à-vis de ceux qui l’ont portée.
n est 'possible qu’on ait voulu les voler, mais il est certain qu’eux avaient volé avant et, par conséquent, ce sont eux qu’il faut poursuivre d’abord. (Très bien, très bien.)
J’espère que rien ne retiendra M. le ministre de l’intérieur et qu’il ne s’arrêtera pas à ce fait déjà trop scandaleux par lui-même, qu’à la porte de certains tripots des hommes n’ont pas craint d’accrocher leur ruba<n de la légion d’honneur, soit même quelquefois leur écharpe de représentant du peuple. (Applaudissements.) (i).
Que répondit le gouvernement ? Qu’il poursuivrait avec la dernière rigueur le directeur du XIX^ Siècle :
M. LE GARDE DES SCEAUX. Quel intérêt pourrait avoir le gouvernement à user de complaisance avec un journaliste q li de tout temps l’a combattu... (Mouvements divers.)
M. Gustave Rouanet. Vous ménagez donc les autres?
(1) Journal officiel du 30 novembre 1895.
A droite, M. Portalis a été candidat officiel à Gien, contre M. Loreau.
M. LE OABDE DES SCEAUX... Et qui journellement dans ses articles traite les membres du gouvernement avec la dernière violence et le’jr prodigue les dernières injures (^),
M. JouRDE. Alors, s’il s’agissait de.,.
M. LE Président du conseil. Non, c’est un a fortiori 0,
Mais à l’affirmation de M. Marcel Habert, disant : « il est certain qu’on vole dans les tripots «, M. Guérin ni M. Dupuy n’ont rien répondu. Quant à M. Marcel Habert, il s’est contenté de ce silence et, si prodigue qu’il soit de son éloquence, jamais il n’est revenu sur la question. Qui sait si par ce temps d’universelle suspicion, des esprits malveillants n’auront pas trouvé quelque chose de louche à cette agression suivie de ce silence ? Avec la nouvelle interprétation du § 2 de l’article 400 du code pénal, il n’en faudrait pas plus pour faire enfermer à Mazas un journaliste d’opposition sous un ministère Dupuy.
M. le préfet de police enfin, dans une note qu’il communiquait aux journaux, le 3 octobre 1893, disait:
A la suite des incidents qui se sont produits récemment dans plusieurs cercles de Paris, M. Lépine, préfet de police, a fait venir dans son cabinet un certain nombre de présidents de cercles ouverts, auxquels il a signifié :
D’avoir à se débarrasser immédiatement de certains individus notoirement connus comme grecs arérés ;
2® D’avoir à supprimer absolument les prêts de quelque nature qu'ils soient, que l’administration fait aux joueurs.
(1) Journal officiel du 30 novembre 1894.
(2) Rien n’est plus faux. J’ai, il est vrai, combattu le ministère Dupuy, dont je trouvais la politique néfaste pour mon pays, mais je n’ai jamais injurié aucun de ses membres, à moins qu’on ne considère comme la dernière injure d’avoir comparé M. Dupuy à Falstaafif à la veille de réélection présidentielle.