‹ Un héritageChapitre 1 sur 3 · A M. ALPHONSE KARR · texte numérisé non relu

A M. ALPHONSE KARR

Vous savez^ mon cher Karr, quel fut mon étonnement d'apprendre qu^à mon insu^ je tous a?ais dérobé le motif d'une de yas plus charmantes fantaisies pour en faire le prologue de ce petit roman. J'avais lu Fa dièze;ie m'en suis assuré en le relisant, et je me demande, encore à cette heure, comment j*ai pu commettre un acte de piraterie que n'expliquent, ce me semble, ni mes habitudes ni mon caractère. J'aurai pris un souvenir pour une inspiration personnelle. Toigours est-il, mon cher lUrr, que ce petit livre vous appartient : je ne vous le dédie pas, je vous le restitue.

Votre dévoué,

Jules Sandeau.

Paris, 21 mars 1855.

C'était un grand jour pour maître GotUieb Kauiïmann, notaire de la petite ville de Muhlstadt. Le comte Sigismond d'Hildesheim venait de mourir » et il s'agissait d'ouvrir son testament devant toute sa famille assemblée.

Maître Gottlieb, dans une toilette irréprochable, attendait avec impatience l'heure fixée par lui pour cette réunion imposante. Les parents du défunt devaient arriver à midi ; neuf heures sonnaient à l'horloge de l'église voisine, et cependant maître Gottlieb ne tenait pas en place; il allait de son cabinet à son étude, de son étude à son salon, grondant ses clercs

en manière de passe-temps. Plusieurs clients, qui avaient pris rendez-vous avec lui pour Fentretenir de leurs intérêts, s'étaient présentés le matin; il les avait impitoyablement renvoyés. Une seule pensée occupait son esprit , et remplissait son cœur d*un légitime orgueil ; c'était lui , maître Gottlieb, qui avait été choisi par le comte Sigismond d'Hildesheim, lui qui avait reçu le dépôt sacré de ses dernières" volontés. Maître Gottlieb avait cinquante ans, Toeil brillant, la bouche épanouie, le nez retroussé, les joues pleines et rebondies ; dame Nature, en le créant dans un moment de joyeuse humeur, avait oublié de lui donner le masque de son emploi, la physionomie de son rôle. Quoique gros et court , il était pétulant comme un écureuil. Ses cheveux gris, ramassés sur la nuque et s'allongeant en queue de rat, ajoutaient encore au pittoresque de Tensemble ; à chacun de ses mouvements, sa queue frétillait d'une oreille à l'autre, et manquait rarement d'égayer l'auditoire, tandis que maître Gottlieb lisait d'une voix paterne un acte qui aurait dû être écouté dans un religieux silence. Enfin, le digne homme aimait à boire sec, et chantait volontiers après boire. Au milieu de ces délassements, ses lèvres avaient contracté l'habitude d'un sourire ineffaçable, qui, pendant la lecture d'un testament, pou-

yait devenir un sérieux embarras. Jamais notaire plus gai ne se rencontra sous le ciel* Qui le croirait, pourtant? mattre GotUieb avait des ennemis. Les notaires n'étaient pas rares à Mulhstadt ; tous convoi* taient la clientèle du château d'Hildesheitn. La mort du comte laissait le champ libre à toutes les ambitions; aussi maître Gottlieb n'avait rien négligé pour conserver le plus riche diamant de son écrin, le plus lieau fleuron de sa couronne.

Les fauteuils du salon, dépouillés, dès la veille, de la housse qui les protégeait contre Tespièglerie des mouches, étaient rangés en cercle autour d'une table recouverte d'un vieux tapis de velours écarlate ; près de cette table, un fauteuil, placé sur une estrade improvisée, semblait dominer l'assemblée absente. De temps en temps, maître Gottlieb allait s'asseoir sur ce trône d'un jour, et là, seul, sans témoins, il étudiait ses gestes, son attitude, et contemplait avec anxiété son image dans une glace. Il essayait de concilier sur sa physionomie, habituellement joviale, l'expression du regret et de l'obséquiosité ; il voulait que son visage, tout en pleurant le mort, fît aux survivants des offres de service. Moins pour se conformer aux règles de l'étiquette que pour corriger la gaillardise instinctive de son regard, il était vêtu de noir des pieds à lu

tôle ; il avait même poussé le respect jusqu'à remplacer les boucles d'argent de ses souliers par des boucles d'acier bruni. Ce n'est pas tout. Pour flatter les héritiers, dont il voulait obtenir la clientèle, il avait préparé, dans la salle voisine, une élégante collation ; sur la nappe, d'une blancheur éblouissante, étaient disposés avec coquetterie des fruits, des viandes froides, et de vieux flacons revêtus d'une poussière séculaire. Rien n'avait coûté à mattre Gottlieb pour honorer la mémoire et fêter dignement les héritiers du comte Sigismond.

Le comte Sigismond d'Hildesheim avait été toute sa sa vie ce qu'on appeUe en Angleterre un humoriste, ce qu'en France nous appelons un original. Sterne, à coup sûr, l'eût aimé; Hoffmann a dû le connaltœ. Non que le comte Sigismond fût une de ces natures bizarres qui ne sauraient dire un mot ni faire un pas comme personne, et qui, soit instinct, soit calcul, affichent à tout propos leur imperturbable excentricité; c'était tout simplement un cœur tendre, un esprit rêveur, un de ces caractères doux et mélancoliques dont la naïveté à toute épreuve prend le nom de folie parmi les gens bien élevés. Il avait passé sans bruit sur la terre, il avait glissé comme une ombre. Une passion unique devait décider de sa destinée

tout entière. A Funiversité d'Heidelberg, étranger aux habitudes de son âge, il fuyait les plaisirs familiers aux étudiants, et n'avait goût qu'à la solitude. Au lieu de s'enfermer le soir dans une taverne pour fiiraer, boire de la bière, chanter des chansons patriotiques et remettre en question le sort de toutes les monarchies de TEurope, il allait voir se coucher le soleil. Tous les jours, en toute saison, il sortait le soir de la ville, gagnait la colline prochaine ; puis, quand il avait vu le soleil, tantôt vêtu de pourpre et d'or, tantôt couvert d'un manteau de brume, s'abîmer derrière l'horizon, il revenait à pas lents, prêtant l'oreille aux rumeurs confuses qui remplissent les champs à la tombée de la nuit. Telles étaient les fêtes, les distractions dé sa jeunesse : j'en sais de plus coûteuses qui ne les valent pas.

( Un k>ir, comme il rentrait, en traversant un faubourg, il entendit une voix douce et fraîche qui partait ' d'an rez-de-chaussée. On était au mois de mai ; la fenêtre, ouverte et garnie de fleurs, laissait arriver jusqu'à lui toutes les modulations d'une mélodie délicieuse. C'était un air simple et touchant, grave et . triste comme tous les chants primitifs, un de ces airs empreints d'une meffable mélancolie, dont l'auteur est demeuré inconnu, ou plulôt qui n'ont pas eu d'au-

teur : mélodies éternelles, premiers chants delà créa* tion qu'ont seules retenus les campagnes , et que disent d'une voix lente les laboureurs» en creusant leurs sillons. Surpris et charmé, Sigismond s'arrêta : puis il plongea dans la chambre un regard avide et curieux. Une jeune fille était assise au clavecin. A la lueur d'une lampe, il distingua ses traits : elle était belle.

Dès lors Sigismond n'oublia jamais de s'arrêter devant cette fenêtre. J'en demande pardon au balcon de Juliette, mais le rez-de-chaussée fut de tout temps propice et cher aux amoureux. Tous les soirs, à la même heure, la jeune fille était à son clavecin, ou bien, assise auprès de la croisée, elle brodait à la lueur de la lampe. Caché dans l'ombre, Sigismond s'enivrait tour à tour du charme de sa voix et du charme de sa beauté. Par quelles ruses, par quels stratagèmes en vint-il insensiblement à s'introduire dans la place? Il n'est pas besoin de le dire ; chacun le devine* aisément. Un rez-de-chaussée dans un faubourg, une jeune fille, un clavecin, des fleurs, une croisée toujours ouverte,' un jeune homme qui passe et repasse, de tout cela on sait ce qu'il advient.

C'était un intérieur modeste, mais élégant dans sa pauvreté ; un goût pur et délicat se révélait dans les

moindres choses. La jeune fille vivait seule avec sa mère ; elles avaient connu des jours meilleurs. La guerre, en enlevant le chef de la famille» ne leur avait laissé qu'une pension assez chétive. Elles suppléaient au luxe par la bienveillance, à la richesse par la bonne grftce. Michaële n'avait que seize ans. Elle était belle, de cette beauté mystérieuse, apanage privilégié des êtres condamnés à mourir avant l'âge. Ses grands yeux bleus ombragés de longs cils brillaient d'un éclat singulier, rayonnement des âmes qui n'ont que peu de temps à passer sur la terre. La mère conservait encore cette élégance de manières qui survit à la beauté et prolonge la jeunesse au delà du terme marqué par les années. Sigismond était au berceau lorsqu'il avait perdu sa mère ; son père, dur, sauvage et hautain, ne l'avait jamais attiré. Le jeune étudiant n'avait jamais goûté les joies du foyer domestique. La société de ces deux femmes lui offrait une famille et devait l'enlacer par mille liens invisibles auxcjuels il se laissa prendre. Michaële était jeune et belle. Sigismond était jeune et beau. Leur amour grandit librement sous l'œil vigilant d'une mère. Si le mystère est doux à la passion naissante, un regard bienveillant, un regard protecteur n'est pas moins doux assurément. Ils s'aÛMèrent et se promirent d'être l'un à

l'autre. Dans leur mutuelle confiance, dans Tenivrement de leur bonheur, ces deux enfants ne prévoyaient pas d'obstacles à leur union. Ce que l'amour a surtout d'adorable, c'est qu'il n'a pas le sens commun.

Cependant la mère de Michaële, qui d'abord avait partagé toutes leurs espérances, ne pouvait se dé* fendre d'une vague inquiétude en songeant que Sigismond appartenait à une famille dont la noblesse remontait à plusieurs générations. Sigismond s'efforçait vainement de la rassurer; elle dévorait ses pleurs pour ne pas alarmer sa fille. Ses craintes, hélas! n'étaient que trop fondées.

Quand Sigismond , en quittant l'université , parla de ses projets , il rencontra dans son père une résistance obstinée, insurmontable, et dut se résigner à les ajourner. Les passions contrariées sont les plus terribles : vouloir désunir deux cœurs sincèrement épris, c'est souffler sur le feu pour l'éteindre. Chaque fois qu'il avait devant lui quelques jours de liberté, Sigismond en profitait pour se rendre en toute hâte à Heidelberg. On pense quelles joies et quelles douleurs! Michaële ne se plaignait jamais , elle n'avait pour Sigismond que des sourires et de douces paroles; mais, de même qu'il y a des plantes dont les racines, de plus en plus profondes , font éclater le vase qui leur

sert de prison , de môme il y a des âmes silencieuses qui minent sourdement et brisent sans bruit leur enveloppe.

Le père de Sigismond mourut. Huit jours après les funérailles , le jeune comte accourait à Heidelbcrg. Quand il arriva, Michaële était déjà condamnée, condamnée sans retour, sans appel ; trois joure après , il recueillait son dernier soupir. Plus d'une fois, pendant ces trois journées remplies de si cruelles angoisses, la jeune mourante pria Sigismond de redire sur le clavecin la mélodie qui avait donné naissance à leur mutuelle passion. Tous deux aimaient cet air d'une affection enthousiaste. Souvent, en des jours plus heureux, ils l'avaient chanté ensemble, ils l'avaient chanté avec ivresse , avec bonheur, avec reconnaissance ; on eût dit qu'en le chantant ils voulaient remercier Dieu de les avoir rapprochés l'un de l'autre. C'était un air que Michaële, encore enfant, avait appris dans les montagnes du Tyrol, qui s'était gravé dans sa mémoire sans pouvoir jamais s'en effacer, et qu'elle avait retrouvé dix ans plus tard comme si elle l'eût entendu la veille. Lorsqu'elle mourut entre les bras de Sigismond, c^tte suave mélodie errait encore sur ses lèvres.

La douleur de Sigismond fut immense ; pendant plusieurs semaines, il s'abîma dans ses regrets ; quand il

iO UN HÉRITAGE

sortit de son accablement , le monde entier lui parut désert. Il voulait emmener dans son château la mère de Michaële , et passer près d'elle le reste de sa vie à s'entretenir de Fange que Dieu venait de rappeler à lui. La mère de Michaële s'y refusa obstinément. Ni larmes, ni prières, ne purent vaincre sa résistance. — Je veux mourir, diHlle, là où j'ai vécu près de ma fille, je veux mourir où elle est morte. Elle mourut peu de temps après; ce fut Sigismond qui lui ferma les yeux.

Ce dernier devoir accompli , il rentra au château d'Hildesheim , et vécut dans une retraite profonde , absolue, évitant avec soin tout ce qui aurait pu le distraire de. sa douleur. S'il rencontrait sur sa route un gentilhomme du voisinage, il le saluait en silence et s'éloignait sans proférer une parole. Vainement les invitations lui arrivaient en foule de tous les châteaux des environs; vainement toutes les douairières qui avaient des filles ou des nièces à placer essayaient de l'attirer chez elles ; sourd h toutes les avances, il s^enfermait dans son désespoir et ne voulait pas être consolé.

Enfin, quand les premiers transports furent un peu cahnés, il essaya de recourir à l'unique soulagement que lui présentât sa pensée ; il voulut redire sur son

clavecin Tair tyrolien que cbaniait Michaële le premier jour qu'il l'avait vue , qu'ils avaient chanté tant de fois ensemble , qu'elle murmurait encore à son heure suprême. U lui semblait qu'en redisant cet air, il réjouirait T&me de sa bien-aimée , qu'il sentirait cette âme , doucement attirée , accourir et battre des aOes ; mais quand il fut au claveciUi ô surprise remplie d'i^uvante ! il eut beau interroger sa mémoire, sa mémoire refusa de répondre. La mélodie s'était envolée avec l'âme de la jeune fille. A plusieurs reprises,

il s'efforça de la ressaisir, d'abord avec impatience , puis avec colère, puis enfin avec rage ; inutiles efforts 1 la douleur avait tout effacé.

Cette lutte acharnée et toujours impuissante devint une préoccupation, une obsession de tous les instants. Il partit pour le Tyrol ; sur la cime des montagnes, dans le creux des vallées, il prêta l'oreille aux chants des pâtres; aucune voix ne redisait l'air qu'avait chanté Michaële. Après avoir parcouru la Suisse et l'Italie, il revmt en Allemagne, et sa douce folie prit alors une forme nouvelle. II voyageait à pied, comme un pauvre étudiant, et chaque fois qu'en traversant un village il entendait une voix jeune et fraîche, il s'arrêtait; dans les villes, sur les places publiques, quand il voyait la foule rangée en cercle autour d'une

troupe de chanteurs ambulants, il se mêlait au groupe des curieux , et ne s'éloignait qu'après avoir écouté le répertoire entier de ces virtuoses en plein vent.

Tandis que le comte Sigismond s'acharnait à la poursuite de cette mélodie tyrolienne qui fuyait devant lui comme Ithaque devant Ulysse, il s'occupait bien rarement du soin de ses intérêts, on le comprendra sans peine. Avant de partir pour ses voyages, qui duraient déjà depuis plusieurs années, il avait recueilli et installé dans son château deux vieilles couines de sa mère : Ulrique et Hèdwig de Stolzenfels.

C'étaient deux vieilles filles qui avaient persisté courageusement dans le célibat, n'ayant jamais eu qu'une seule passion, un neveu, un assez mauvais garnement, qui les avait ruinées et qu'elles n'adoraient pas moins, sans espoir de le convertir. Depuis quelque dix aRS, le neveu Frédéric avait fait à la bourse des deux douairières de si fréquentes saignées, qu'elles n'avaient plus guère à lui ofBrir que leur affection. Pour lui, à son insu, elles avaient vendu diamants, dentelles et fourrures; il ne lem* restait qu'un très-modique revenu dont elles vivaient à grand'peine, et Sigismond, en les recueillant, avait fait plutôt un acte de charité que de courtoisie.

Elles avaient accepté avec empressement roffire de Sigismond, et croyaient d'abord ne trouver chez lui qn'un asile; mais en le voyant distrait, préoccupé, rêveur, ennemi de toutes les discussions qui touchaient aux réalités de la vie, elles comprirent tout le parti qu'elles pouvaient tirer d'un pareil caractëi^e. Hautaines, acariâtres, n'ayant jamais fléchi jusque-là que devant les caprices de Frédéric, elles se firent humbles et douces pour Sigismond ; sous prétexte de veiller à ses intérêts, elles s'emparèrent peu à peu de toute l'administration de sa maison. Pour lui laisser, disaient^Ues, plus dé loisirs, plus de liberté, elles s'offirirent à compter avec son intendant, avec ses fermiers, si bien qu'au bout de quelques semaines, elles avaient l'air de lui donner l'hospitalité.

Le comte Sigismond à peine parti, Frédéric, en garnison dans une ville voisine, était venu au château, et avait débuté par disposer de tout, comme il eût feitde son patrimoine. Les chevaux, les meutes, les piqueurs, il mettait tout en réquisition et commandait en maître. Les serviteurs, habitués à recevoir les ordres des deux vieilles demoiselles, voyant . qu'elles obéissaient à Frédéric, lui obéissaient à leur tour.

Officier dans un régiment de cavalerie, Frédéric était un jeune homme de bonne mine et pouvait se

présenter partout avec avantage. Tous ceux qui le voyaient pour là première fois éprouvaient pour lui un sentiment instinctif de bienveillance ; et lors même qu'on avait vécu avec lui pendant quelques mois, qu'on avait appris à le connaître, qu'on avait pu compter ses défauts, on ne pouvait pourtant se défendre de l'aimer. Malgré sa vie dissipée, malgré ses folles dépenses, il relevait toutes ses folies par tant de bonne grâce, qu'il réussissait presque toujours à se les faire pardonner. HedwigetUlrique étaient en adoration devant lui ; elles n'auraient pas tiré de leur bourse un kreutzer pour un pauvre, et pour lui elles eussent donné sans regret jusqu'à leur dernier thaler. Tout ce qu'elles demandaient en échange de leurs sacrifices, c'était qu'il daignât, de temps en temps, les visiter revêtu de son uniforme. Voir Frédéric en uniforme d'officier de cavalerie représentait à leurs yeux le bonheur suprême ; elles n'estimaient pas que ce bonheur pût se payer trop cher. A cette heure encore, sous le toit d'Hildesheim, elles n'étaient préoccupées que d'une pensée. Le visage pâle et abattu de Sigismond, au lieu d'éveiller en elles une sollicitude maternelle, leur avait inspiré des espérances ambitieuses, qui étaient bien loin de leur esprit lorsqu'elles étaient yenues s'installer au château. Elles avaient ob^ryé le

train de vie (}tie menait Sigismond ; elles se disaient qu'en s'obstinant à vivre de cette vie étrange, il ne pouvait atteindre à la vieillesse, qu'il dépasserait à peine la maturité, et, dans ce cas, à quelles destinées Frédéric ne pouvait-il pas prétendre, pourvu que le comte Sigismond consentît à loi laisser une partie de ses domaines? Et pourqnoi ne les lui laisserait-il pas totis? En bonne conscience, trouverait-il à mieux placer son immense fortune ?

Quant à Frédéric, il ne songeait qu'à vivre joyeusement et ne prenait aucune part à ces projets ; il buvait les vins de Sigismond, estropiait ses chevaux, dépeuplait ses bois, mettait ses meutes sur les dents, et n'en demandait pas davantage ; pourvu que l'avenir ressemblât au présent, il se déclarait amplement satisfait. Quand Sigismond revenait au château pour quelques jours, Frédéric ne changeait rien aux habitudes qu'il avait prises en l'absence de son parent, et celui-ci ne songeait pas à s'en étonner. Le comte vivait tellement en dehors du monde réel, toutes les forces de son intelligence étaient tellement concentrées sur un seul point, qu'il avait à peine conscience du bruit et du mouvement qui se faisaient autour de lui.

Les espérances d'Hedwig et d'Ulrique semblaient près de se réaliser» Sigismond maigrissait à vue d'œjl.

Il était de retour depuis près d'un mois. Les deux vieilles filles,- qui le gouvernaient comme un enfant et régnaient, lui présent, absolument comme en son ab« sence, étaient désormais sûres deFamener sans luttes, sans efforts, à: l'accomplissement de leur volonté. Quelle ne fat pas leur consternation, lorsqu'un jour elles virent arriver au château d'Hildesheim une parente éloignée du père de Sigismond, dont elles n'avalent pas entendu parler depuis longtemps, qu'elles croyaient partie pour un monde meilleur ! La foudre, en tombant à leurs pieds, ne les eût pas frappées de plus de stupeur.

Le major Bildmann, qui avait toujours mené une vie fort déréglée, venait de perdre au jeu ses dernières ressources. Pour échapper au dénûment qui les menaçait, sa femme Dorothée n'avait rien imaginé de mieux que de s'adresser au comte Sigismond. Instruite d'ailleurs de l'établissement des Stolzenfels au château d'Hildesheim, madame Bildmann, en femme prudente, était bien aise d'être sur les Ueux pour veiller au grain et prendre sa part du gâteau. Connaissant le cœur excellent, l'inépuisable générosité du jeune comte, elle ne doutait pas qu'il ne lui ofMt un asile ; elle ne s'était pas trompée. Chemin faisant, elle avait arrangé dans sa tête un petit roman qu'elle lui

débita d'un ton contrit et qu'il accepta comme une très-véridique histoire. Elle se garda bien de lui parler des désordres de son mari ; elle mit sur le compte de dépositaires infidèles l'anéantissement complet de son patrimoine. Si^smond se sentit attendri.

— Eh bien, dit-il après l'avoir écoutée en silence, les deux cousines de ma mère occupent l'aile droite da château ; vepez avec le major vous installer dans Taile gauche. Pour l'existence que je mène ici, il me restera bien encore assez de place.

Dorothée ne se fit pas prier. Huit jours après, elle revint avec le major Bildmann et le petit Isaac, affreux marmot dont elle avait oubMé de parler.

Le comte Sigismond était déjà parti pour courir après sa chimère. i

La stupeur d'Ulrique et d'Hedwig se changea biehtôt en sourde colère : qu'on se figure deux piesgrièches en train de plumer un ramier, et qui voient trois vautours s'abattre au milieu de la fête. Pour Frédéric, il eût ri de bon cœur, si madame Bildmann eùl été plus jeune et moins laide.

Une haine implacable ne tarda pas à se déclarer entre l'aile droite et l'aile gauche du château , devenues deux camps ennemis. Le comte Sigismond , qui rentrait au gîte de loin en loin comme par le pajssé,

était c^nyaincu qu'il avait chez loi les m^ttéiirBs âmes de la terre» des hôtes charmants ^ adorables» des t^ai'ents dévoués» désintéressés» se Périssant les uns les autres» se partageant avec amour te €oin d'embellir sa demeure et 4'égayer sa vie sotitaire. Les deux vieilles filles, quand il étmt là> essayant bien de lui insinuer que les Bildmanu n'étaient rien de bon ; de leur côté » tes Kldmann ne se gênaient pas pour lui donner à ent^adre qtte les Stolzenfels ne valaient pas grand'chose. Tandis qu'ils parlaient, Sigi»iioiiâ pensait à son air tyrolien» et les remerciait, quand ils avai^t Qui» d'avoir bien voulu faire du domaine d'Hildesheim un séjour enchanté» l'asile des vertus aimables et des tendresses mutuelles. . Un soir, on vit rentrer le cdmte Sigismond au château. Une joie mystérieuse brillait sur son front et dans son regard ; tout son visage respirait une béatitude céleste. D'un geste» il écarta ses gens qui se pressaient autour de lui, et» sans parler à personne» calme» souriant» plein de sérénité» alla s'enfermer dans' sa chambre. Bientôt on entendit le clavedn s'anuner et chanter sous ses doigts : Sigismond avait enfin retrouvé l'air qu'il ch^chait depuis plus de six ans.

H^s t le jeune comte ne devait pas jouir longtemps

UN HÉRITAGE , i»

de 8a Gonquéie. Dans cette latte silencieuse, il avait coQswaé ses foires. D'aâlemrS) quel qm soit Tidéal que nous pourmiivionS) la destinée jalouse ne nous pardoffiie pas 4d l'atteindre et de le sai»r. A quelque t^ps ée là, «m serviteur entrait -un matin chez le comté. Le ^laveoin avsût cbanté têute la nuiti et jamais^ depuis Boa retour, Sigissaond n'en avait tiré des accents si pénétrants , des modulations si touchantes. Jusqu'à Faube, on avait entendu le même air, interrompu par de courts silences. Quand le serviteur entra, Sigismond était encore au clavecin. Une de ses mains, d'un blanc mat, reposait sur les touches d'ivoire ; l'autre pendait languissamment le long de son corps immobile. La tête appuyée sur le dos du fauteuil où il était assis, les yeux fermés, la bouche épanouie en un demi-sourire, il paraissait dormir : il dormait, en effet, d'un sommeil si profond qu'il ne se rèveiUa jamais.

Le jour même des funérailles, les Stolzenfels et les Bildmann laissaient éclater leurs prétentions, et se préparaient à entamer une guerre sans trêve ni merci. Avec le caractère qu'on lui connaissait, il n'était guère présumable que Sigismond eût fait un testament ; il s'agissait désormais de savoir ^ui resterait maître du terrain, des Bildmann ou des Stolzenfels.

Les deux partis étaient bien décidés à ne rien céder de leurs droits. Les hostilités allaient commencer, et déjà les avoués de Huhlstadt, célèbres dans toute FAllemagne par leur humeur et leur âpreté processiveSy se réjouissaient et se frottaient les mains, lorsqu'on apprit que le comte Sigismond d'Hildesheim, un mois avant de rendre l'âme, avait déposé son testament dansl'étude de matire Gotllieb.

Kidi venait enfin de sonner à Thorloge de l'église voisine.

À cette heure solennelle, maître Gottlieb se leva brusquement, et commt à la glace du salon pour s'assurer que rien, dans l'économie de sa toilette, ne trahissait le trouble et l'agitation de son &me. Il était encore en contemplation devant son visage, qu'il s'efforçait vainement de rendre Majestueux, lorsque la grande rue de Huhlstadt s'ébranla sous les roues d'un lourd carrosse dont l'origine remontait à quelque cinquante ans. Maître Gottlieb, comme réveiUë en sursaut, s'élança à la fenêtre. Plus de doute, son espérance n'était pas trompée : les parents, les héritiers du comte Sigismond arrivaient pour entendre la lecture du testament. Oubliant, dans son impatience, sa dignité d'ofQcier public, il se précipita au bas de l'escalier pour recevoir ses nouveaux clients.

Le carrosse venait de s'arrêter. Un laquais, vêtu d'une livrée orange à galons bleus, dont la couleur avait subi les injures du temps, ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et deux vieilles filles, dont la plus jeune n'avait pas moins d*un demi-siècle, descendirent Tune après Tautre, en s*appuyant avec dignité sur le bras du galant tabellion. Toutes deux étaient habillée? de noir ; leur pas grave et mesuré disait clairem^t le respect qu'elles avaient pour ellesmêmes et pour la noblesse de leur race. Maître Gott-. ieb croyait marcher entre deux reines; il n'avait jamais vu mine si haute, maintien si fier. Il les prit par la main, et les introduisit dans le salon.

A peine assises, elles commencèrent l'éloge du défunt et se mirent à vanter sa bonté , sa générosité , son caractère loyal et chevaleresque. Bien que maître Gottlieb ne connût pas la teneur du testament, car le comte Sigismond lui avait remis sous un pli cacheté ses dernières volontés écrites tout entières de sa main, îi tout hasard le rusé compère essaya pourtant d'insinuer que le château d'Hildesheim et la meilleure partie des domaines reviendraient nécessairement à ces deux nobles demoiselles.

— Ah ! mon cher monsieur Gottlieb, s'écrièrent à la fois Hedwig et llrique, pourquoi Dieu n*a-t-il pas

UN HtBITAGH 18

peimis cpi -il en javtt phis lonflefiips 9 II faisait tant de bien, il était si aimé i II étay; Vhomieur, le soutien de sa famiùe, la pravidenee des pauvres.

Maître âottlieb, fidèle aa rôle qu'il s'était tracé d^taace, comprit la nécessité de s^associer à leur dôuleitr. Il tîca son mouehoir, et &t mm d'essuyer

— Vous avez raison, dit-il en s'efforcant de donner à sa votx Paecent du plus profond chagrin ; c'était

Qne belle âme, un gvand cœur. Il ne vivait pas comme toat le monde } mais ses bizarreries n'ont jamais fait de mal à persanne. Vous avez raison de le pleurer ; tons eeux (pi ont eonnn le comte Sigismond le pleu^ rent comme vous.

Et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux. Use fDis en situation, mattre Gottlieb sentit se développer en lui une éloquence sur laquelle il n^aurait pas osé compter ; les paroles se pressaient sur ses lèvres.

— 11 n'était pas bon seulement, reprit-il d'une voix attendrie, il était juste, il savait reconnaître l'aJfection qn^on lui portait ; il appréciait, comme il le devait, les soins touchants dont vous l'entouriez. Chaque fois que je le voyais, chaque fois qu'il daignait m'entretenir de ses intérêts et de ses intentions, il me parlait avec émotion de vous, de votre neveu Frédéric.

2'i UN HÉRITAGE

En entendant ces dernières paroles, Hedwig et Ulrique portèrent sur maître Gottlieb un regard curieux, comme pour lire dans ses yeux la révélation d'un secret qu'il eût été fort embarrassé de leur livrer. Maître Gottlieby comme un diplomate consommé, demeura impénétrable ; par un raffinement de prudence, il se mordit les lèvres comme s'il eût craint d'en avoir trop dit.

— Vraiment, reprirent les deux vieilles fiUes avec

un accent de componction, il vous a parlé de nous, de notre cher neveu ? Dieu sait que nous n'attendions rien de lui, car c'est nous qui devions partir les premières ; mais Dieu l'a rappelé. Entre quelles mains plus dignes que les nôtres ses domaines pourraient-ils passer ? Nous aurait-il préféré les Bildmann ?

— Comment y aurait-il songé ? répondit maître Gottlieb. Le major est un bourreau <l'argent. Si le comte Sigismond avait eu l'étrange pensée de vous préférer les Bildmann, les domaines d'Hildesheim sortiraient bientôt de la famille. Non, non ! c'est impossible. Il connaissait les Bildmann aussi bien que vous les connaissez.

Et cette fois encore il se mordit les lèvres, comme s'il eût craint d'être indiscret. Puis, faisant un retour sur lui-même :

UN RÊRItAOE SS

*-Le comte SigiBiiiond, ajouta-t*il, m'avait accordé toate sa confiance, et j'ose dire qu'il l'avait bien placée. Dans quelques instants peut-être vous allez hériter de tons ses droits, et j'espère, mesdemoiselles, que vous ne voudrez pas me retirer la clientèle du château.

--Soyez sans crainte, maître Gottlieb, répondit Ulrique.

— C'est vous, reprit Hedwig, qui rédigerez le contrat de mariage de notre cher neveu.

— Vous aussi, soyez sans crainte, nobles demoiselles ; M. Frédéric, s'il daigne y consentir, épousera une archiduchesse.

En ce moment, un berlingot s'arrêta sous la fenêtre du salon.

Maître Gottlieb se leva, salua respectueusement les deux vieilles flUes, et, avec une légèreté au-dessus de son ftge, atteignit en quelques secondes la porte qui s'ouvrait sur la rue.

Le major Bildmann, car c'était lui-même, accompagné de Dorothée, sa digne moitié, et d'Isaac, son digne fils, ne laissa pas à maître Gottlieb le temps d'ouvrir le berlingot. Il s'élança le premier, reçut dans ses bras sa femme et son enfant, et, découvrant son front où ruisselait la sueur, avant même d'avoir salué:

26 UN HtRITAGE

— J'ai gpand'soif, maUre fitottKeh, s*écria-t-*il, j'ai grand'solf ; je viens de loin. Avant d'eatendre la lee* turc du testament, j*aimerais à me rafraîchir.

En achevant ces mots, il passa flèrement tes doigts dans ses moustaches grises.

Q^it MSi hoBuae d'entiro» oînquaBle aH&, d'une taille élevée, ayant toutes les apparences de la ib|?ee ; il marchait la poitrine en avant, la tète haute : son visage enluminé, ses joues couperosées disaient assez ccffldment il vivaU depuis quelque vingt ans. Quant à Dorothée, qui n'avait pas plus de trente-cinq printemps, ses joues maigres, ses lèvres pâtes et minces, son œil profondément ench&ssé, son nez effilé, ses narines évidées, lui donnaient quelque ressemblance avec un oiseau de proie. La toitette de ces deux époux si bien assortis s'accordait parfaitement avec leur visage. Le major portait une polonaise vert-oUve à brandebourgs, un pantalon collant de tricot brun, des bottes molles à glands rabattus. Dorothée était vêtue d'une robe de laine noire dont la jupe étroite et serrée sur tes hanches dessinait sa maigreur avec une impitoyable fidélité. Pour atténuer, autant qu'il était en lui, la couleur incongrue de sa polonaise, le major avait attaché sur son feutre gris un crêpe qui Tenveloppait tout entier. Dorothée, pour comphHer son

deuil, avait imaginé de meUre un bonnet de veuve. Le deuil de l'enfant était ce qu'on peut appeler un deuil improvisé ; Dorothée, en mère économe, n'avait rien voulu changer à la toilette de son fils. Un pantalon de nankin boutonné sur une veste de drap bleu, des bas e^nés, des soulierg de veau rayé, compot soient rbabillement du petit kaao. Sur son chapeau de paille cousue, qui pouvait biea valoir un florin, Dorothée avait attaché un crêpe noué en rosette comme une écharpe et qm flottait au vent. Le profil d'Isaao était celui d'une grenouille ; pour obéir à sa mère, qui lui avait recommandé d'avoir un maintien grave, une tenue décente, il fois^ût une affi^euse grtmace qui lui donnait Tair grognon plutôt qu'affligé. Seg cheveux, d'un blond pâle et presque blanc, taillés en brosse, laissaient voir, dans toute sa laideur, son visage empreint d'une vieillesse précoce , où se peignaient la ruse et la méc^nceté.

Ce gracieux trio, guidé par maître Gottlieb, fit halte dans la salle à manger.

A peine entré, le major s^attabla sans façon, comme s*il eût été chez lui, et frappant d'une main fetmilière sur le ventre du tabellion :

■" Ali çà ! vous nous attendiez, et je vois que vous î>^ez fart les choses comme il faut : de^ ft*uits, c'est

i8 UN HÉRITAGE

bien ; des viandes froides, c'est encore mieux ; de vieux flacons, c'est parfait. Mais quel vin avez-vous là? Mon habitude, à moi, est de me rafraîchir avec un vin généreux.

Sans attendre la réponse, il déboucha une bouteille qui se trouvait sous sa main et se versa un plein verre de vin de Madère qu'il avala d'un seul trait.

— Votre cave est bonne, maître Gottlieb, dit-il d'un air de protection. Si votre étude est tenue comme votre cave, vous faites des affaires d'or.

Puis, se ravisant tout à coup, comme s'il eût compris que ce langage ne convenait pas à la situation, il essaya de donner à ses joues enluminées, à ses lèvres épaisses et violettes l'expression du chagrin.

— Nous allons donc, continua-t-il, entendre la lecture du testament ! Malgré sa singularité, au fond, le comte Sigismond était un bon diable. Je suis sûr qu'il aura bien traité le major Bildmann.

— Vous ne vous trompez pas, reprit maître Gottlieb, il m'a toujours parlé de vous sur le ton de la plus franche cordialité. Il vous aimait, il savait ce que vous valez. Il estimait l'esprit fm et judicieux de madame Bildmann ; il racontait à tout propos les espiègleries de ce joli enfant.

En parlant ainsi, maître Gottlieb passait la m^in

SOUS le menton du petit Isaac, qui déjà tendait son verre à son père.

— Ainsi, dit Dorothée d'une voix glapissante, le comte Sigismond vous a quelquefois parlé de nous ? Dieu sait que nous Taimions d'une affection sincère, profonde, désintéressée. Chaque fois qu'une langue indiscrète essayait de plaisanter sur ses voyages sans bat, sur sa vie silencieuse, sur la solitude où il s'enfermait, mon mari et moi nous ne manquions jamais de prendre sa défense ; et, quand nous parlions, tout le monde se taisait. Âh ! sans doute, il n'aura pas été ingrat, il se sera souvenu de nous. Il aura pourvu généreusement à réducation de notre cher petit Isaac. A qui, d'ailleurs, aurait-il pu laisser ses beaux domaines? Est-ce aux Stolzenfels? Vous connaissez, maître Gottlieb, vous connaissez depuis longtemps Frédéric; vous savez quel train il mène. Entre ses mains, le domaine d'Hildesheim serait bientôt fondu.

— n n'en ferait qu'une bouchée, ajouta finement le major Bildmann en frisant ses moustaches.

— Oui, je le connais, répliqua Gottlieb d'un air pénétrant, et le comte Sigismond le connaissait aussi bien que moi ; car, sous une apparence d'originalité, sous les dehors d'un esprit distrait, il cachait un bon ens profond, une sagacité rare ; un coup d'œîl lui

suffisait pour juger ceux qui vivaient près de lui. Dans un instant, madame, vous allez connaître les derïïi&ces volontés du comte Sigismond. il y aura, je le prévois, bien des espérances trompées^ bien des ambitions déçues. Frédéric, qui a vécu jusqu'ici en franc vawien, sera forcé de metUie de Teau dans son viu.

Et fi*appant de la paufiae de sa main te front dèpiimé disaac :

«^ Voilàj difr-il en souriant^ un enfant dont ravenii* ^t asi^iti. Ce sera un jour tin bon parti; toutes les carrières lui sont oUv^^^tes^ car la fortune ouvre toutes tes carrières. Adtainistration, armée, magistraturcv il poiin'a tout abor<Aer; il n'aura, que rembarras du choix.

Vojanl qu'à ces paroles te vise^ de Dorothée s'épanouissait, il poursuivit d'tine voix de |rftts en plus animée :

««^ Oui j cet enfamt pourra pîrétendre un jour aux I^us beaux, aux plus riches fartis de TAU^tiagiie. Toutes les mères se disputeront Thonneur de lui offrir leur dite. Le ismnte Sigismoad m'avait accol*ââ toute «a'coiiâmtge, et je puis dire qu'il l'avait bien i^acèe. Dans quelques instants peut-être vous allez hériter de tous ses droits, et j'e^ns, madame, que vous ne voudrez pas me retirer la clientèle du château.

UH HÉftITA6fi 81

— Gompleî sur iioés, mettre Gottli^, rendit d'une voix enrduèe le major^ qui venait d'adiever sa bouteille. Comptez sur nous ; c'est vous qui rédigerez ie contrat de mariage de notre fils et le testament de ma femme : n'est-ce pas, Dorothée?

Maître Gottlieb entendait depuis quelques instants le pas impartent d'Ulrique et d'Hedwig ; il se leva et ifitradaisii dans le salon le major> sa femme eit son 81s.

Le major et Dorothée échangèrent avec les deux vieilles filles un salut plein de défiance. On n'attendait plus que Frédéric pour ouvrir le testament. Le galop d'un cheval se Itt entendre. Frédéric entra, couvert de poussière, la cravache au poing, et salua en «'essuyant le front. C'était un beau jeune homme, au visage pâle, un |{eu fatigué, & la taille mince et souple comme un jono. Quand ils furent tous réunis autour de la table du salon ^ maître Gottliôb alla dans son étude eherdier le testsuuent du comte Sigii^icmcl, 6t revint lÂ^tôt, tenant à la main un large pli auK armes d'Hildesheim. Hedwig et Ulrique, le major et Dorothée, attachaient sur ce pU mystérieux un regard inquiet; Frédéric seul demeurait insouciant et semblait ne prendre aucun- intérêt à la lecture qui allait commencer. Enfin, maître Gottlieb tirad'un étui de

Si UN HÉRITAGE

maroquin rouge ses lunettes à branches d'or, et, s'efforçant de prendre un air solennel, il rompit le cachet. Tandis que Frédéric, du bout de sa cravache, essayait dé tracer sur la poussière de ses bottes le profil de maître Gottlieb, Ulrique et Dorothée se regardaient comme deux carlins qui vont en venir aux prises. Maître Gottlieb feuilletait lentement le testament du comte Sigismond, vérifiait récriture de chaque page pour s'assurer que tout était bien de la même main.

— Eh bien ! s'écria brusquement le msgor, nous sommes tous réunis; qu'attendezrvous?

— Un moment» répliqua maître Gottlieb ; nous tenons le testament, il ne peut nous échapper. Avant de commencer la lecture, je dois voir si tout est bien en règle. Nous autres officiers T^ublics, nous ne devons rien faire légèrement; nous devons procéder avec mesure, avec précaution.

Il se fit un profond silence. On entendait voler les mouches, qui ne manquaient pas dans le salon de maître Gottlieb.

Maître Gottlieb toussa trois fois, et lut à haute voix ce qui suit :

« Ceci est Texpression fidèle de mes dernières volontés.

D Je désire et j'entends qu'elles soient exécutées de point en point.

» Je n'ai qu'à me louer de ma famille. Mon âme est pénétrée de reconnaissance pour les soins assidus dont je suis entouré ; j'espère que mes parents verront dans mes dernières dispositions la preuve éclatante de ma gratitude et de l'estime profonde qu'ils ont su . m'inspirer.

» Les deux cousines de ma mère, Hedwig et Ulrique de Stolzenfels, m'ont témoigné en toute occasion une affection désintéressée. Pour me laisser plus de loisir et de liberté, elles ont bien voulu se charger de Fadministration de ma maison. Elles ont surveillé avec une activité, un zèle qui ne s'est pas démenti une seule fois, la gestion de mes domaines. Frédéric, pvar

sa gaieté, par sa jeunesse, a jeté dans mon château un peu de vie et de mouvement. C'est à lui que je dois les seules distractions que j'aie connues dans ces dernières années. Depuis qu'ils sont venus s'établir sous mon toit, les Stolzenfels ont été pour moi des amis tendres, dévoués ; je n'ai jamais surpris dans leurs paroles, dans leurs actions, la moindre pensée de convoitise ; cette abnégation constante m'a pénétré d'admiration et de respect, je veux, qu'ils sachent bien que j'ai dignement apprécié leur conduite. »

î Ici. Hedwig et Ulriqfie,. relevant fièrement, la tète, laissèrent tomber sur le major et Dorothée un regard triomphant et dédaigneux. Quant à Frédéric qui venait d'achever sur une de ses bottes, le portrait de maître Goltlieb, il se disposait à commencer sur l'autre le portrait d'Isaac. Le major baissait la tête, croyant la partie perdue ; Dorothée, sans se laisser abattre par ce début menaçant, attachait sur Gottlieb un œil curieux, et semblait le presser de poursuivre.

Maître GottUeb, voyant déjà les Stolzenfels en. possession du château. d'Hildesheim, leur souriait avec complaisance, et ne s'agercevait pas même de. l'iuir patience de Dorothée-

Le petit Isaac grignotait un biscuit qu'il avait dérobé sur la table de la salle à manger.

Après une pause de quelques instants , maître Gottlieb poursuivit-:

<r'La' franchise et là loyauté' du* majoi< Bîldmann ont été,, je le dis hautement, une consolation bien douce pour moi, après les déception^ de toute nature que j'avais subies dans ma jeunesse. »

Le major, à- son tour, relew la tôte; à son tour, Dorothée jeta aux vieilles filles un regard méprisant.

Ifettre Gottlieb continua: :

<( Madame Bildmann a rivalisé de zèle et de dévouement avec leS'Oôttsines de ma' mère. Ce qui donnait' à cette 'luttià un oanacttre auguste et' touchant, c'étaitrabsencecomplèted'arriêrè-^nsée :en échange de tant de soins, lei^ Bildinann et les Stolzenfëls ne deibandaient^ n^attendaiëntque'mbnaJBTection; Ani^si Meii) que les StbUsenfels, les Bildmann ont dtx)it à ma reeonnaissanoe: »'

Bn Usant cette^demièrephmse^ maître Gottlieb se tfouvadafifë mi)étrange emfoarl^; ilne savait' plus de quel oôté il devait» soôripe. Pour tïtàM«*ef la difficulté, il prit la résolution héroïque' de sothire à tout le ssonde.

Sn éG0t!tta»}ti6e« paroles; qttlioohfbndàiètitaèâ Btldmann et les Stolzenfels dans une commune reconnais^sance, les deux partis changèrent d'attitude et de

physionomie ; ils ne croyaient plus au triomphe absolUy ils se résignaient au partage.

— Ah çà ! dit Frédéric, maître Gottlieb, avez-vous bientôt achevé la lecture de ce grimoire? Croyez-vous que je puisse rester ici jusqu'au soir?

— Un peu de patience, mon neveu, s*écria Ulrique.

— Continuez, maître GottUeb, dit à son tour le major Bildmann.

— Nous touchons à la dernière page, reprit gravement maître Gottlieb. '

Et d'une voix solennelle il poursuivit :

c( A Munich, rue des Armuriers, n"" 9, vit un jeune musicien, Franz MuUer. Il a trouvé jusqu'ici dans son travail, dans les leçons qu'il donne, de quoi subvenir à l'entretien de sa femme et de ses enfants, qui le chérissent tendrement. Ce ménage est heureux, et je n'ai pu le voir sans envie ; mais Muller n'est pas un artiste ordinaire, et son génie, pour se développer, a besoin de loisirs. C'est lui, c'est Franz Muller, demeurant à Munich, rue des Armuriers, n"" 9, que j'institue mon légataire universel. »

A ces mots, Hedwig et Ulrique, le major et Dorothée, se levèrent brusquement, en poussant un cri de surprise et de colère ; Frédéric ne put retenir un éclat de rire.

— A merveille! s'écria-t-il en battant des mains; à merveille ! Bravo, mon cousin ! Le comte Sigismond est mort comme il avait vécu, en franc original.

— C'est une honte, c'est une infamie ! reprirent en chœur les deux vieilles filles, le major et sa femme , d'une voix qu'étouffait la colère.

— n était fou, je le savais bien, reprit Dorothée. Nous devions nous attendre à tout de sa part.

. — n était indigne de nos bontés, continua Ulrique, indigne des soins que nous lui avons prodigués.

— Nous attaquerons le testament, ajouta le major d'une voix de tonnerre ; nous prouverons qu'il étaif en démence.

•— Oui, s'écrièrent à la fois les deux vieilles filles et Dorothée, nous attaquerons le testament.

— Vous n'en ferez rien, répliqua Frédéric d'un ton ferme et résolu. Vous avez dormi sous son toit , vous avez mangé son pain ; il a toujours été excellent pour nous tous. Si quelqu'un de vous prétend attaquer ses dernières volontés, je déclare ici que je n'entends pas le permettre et que je saurai bien les faire respecter.

Et Frédéric regardait fièrement le major.

Au milieu de cette scène, maître Gottlieb ne savait où donner de la tête. Il avait souri tour à tour aux Stolzenfels et aux Bildmann ; pour jouer jusqu'au

bout son rôle, 41attrtfH; dû maintenaTit somive à Mal* 1er. N'ayant pas devairt lui Je légataire universel du comte Sigismond , il abaissa sur les -Bildmann et les Stdeenfels un regapd compatissant où se mêlait pourtant un peu d*iPOrtic. Puis, conune les cris, les invectives ne s'apaisaient pas :

«». Attendez! «'éoria-t^I d'un ton d'autorité ; attendez, je n'ai^pasltei.

Les Stolzenfels et les Sildmann se rassirent. Mattre . Gottlieb poursuivit :

M Désirant assurer après ma mort le bien-être de mes fermiers et de mes serviteurs , que je m'accuse d'avoir trop négligés pendant ma vie, j'entends que Franz Mudiler haMte le ch&teau d'Hildesheîm neuf mois de Tannée , et ne congédie aucun de mes gens.

» Quant à mes bienr-aimés parents, les Stolzenfels et les Bildmann , }'«ntends que rien «le soit diangé pour eux, et qu'As yheiA an «château comme par le passé. »

— laixiais! s'iémèi^nt à la fois les deux vieilles flUes, le msyor et Dorothée, jamais!

— Attendez donc! s'écria Gotlilieb; attendez, je n'ai pas fini.

Les Stoizeofels et les Bildmann se rassirent pour la seconde fois, «c Désirant assurer rindépendance de mas bîea^ai*

UN HÉRITAGE 8t

mes parents, j'eiitenfls qneltoller paye chaque aumée à Ulrique de Stolzenfels mille florins ;

» A Hedwig de Stolzenïels, mille florins ;

» A Frédéric da Stolzenfels, mille florins ;

» Au major Bildmann , deux mille florins , réversibles, en cas de mort, sur la tête de Dorothée :

» Et qu'il prélève sur ses revenus, la première année de son entrée en jouissance, une somme de dix mille florins , dont les intérêts seront capitalisés jus- *qu'à la majorité disaac. A cette époque, la somme formée par la réunion du capital et des intérêts sera mise à la disposition disaac Bildmann , et lui servira de dot pour son établissement.

•» ïe donne à Frédéric de Stolzenfels le libre usage de mes chevaux et de mes meutes, avec le droit de dhasse dans mes domaines, d

— Mem, mon cousin ! dit Frédéric en se levamt.

Et de îa main ïl fit un salut militaire.

« Je joins au présent testament un ait tyrolien ; je dèare que cet air soît gravé sur ma tombe et me serve d'épitaphe.

» Telles sont mes dernières volontés. J'espère que mes bien-aimés parents vivront en paix avec le nouvel hôte qui doit me remplacer. Si dans le inonde nouveau où sans doute je serai bientôt, il nous est donné

de voir ce qui se passe sur la terre, je me réjouirai de leur union et de leur bonheur.

» Fait et signé en mon ch&teau d'Hildesheim » le 17 mars 1825.

» Comte SiGiSMOM) d'Hildesheim. »

— C*est une infamie ! c'est une honte ! c*est une indignité ! Nous sommes dépouillés, nous sommes volés , nous sommes égorgés ! s'écrièrent à la fois Ulri* que, Hedwig, le major et Dorothée.

Comme ils se disposaient à partir, maître Gottlieb, pour consoler leur déconvenue, leur offrit de passer dans la salle à manger. Les trois femmes repoussèrent avec colère cette proposition, qui ressemblait h une raillerie ; le major seul aurait voulu dire deux mots à certaine volaille dont la mine lui plaisait fort, et qu'il comptait bien arroser : Dorothée l'entraîna m lui reprochant sa gloutonnerie. Hedwig et Ulrique remontèrent dans leur carrosse ; Frédéric sauta en seUe et partit au galop , emportant sur l'une de ses bottes ]c portrait d'Isaac, et sur l'autre le profil de maître Gottlieb.

Gottlieb, resté seul, voyant tous ses convives lui échapper, appela son maître clerc, le fit asseoir près de lui, et tous deux vidèrent quelques vieux flacons en l'honneur du légataire absent.

En ce temps-là vivaient à Munich trois êtres qui offraient un rare spectacle : ils se voyaient tous les jours, dormaient sous le même toit, s'asseyaient à la même table, et iy)urtant s'aimaient d'une affection qni durait depuis plusieurs années. Ces trois êtres privilégiés étaient Franz Muller, Éditb sa femme, et Spiegel leur ami.

Franz et Spiegel avaient été élevés ensemble ; ils avaient passé les plus belles années de leur jeunesse dans la pauvreté, dans une pauvreté poétique, animée par le travail, embellie par l'espérance. Franz était musicien, Spiegel cultivait la peinture avec passion ; l'art et l'amitié remplissaient leur vie et ne laissaient aucune place au découragement.

Pendant trois ans, ils avaient parcouru à pied, le sac sur le dos, le bâton à la main, l'Allemagne et le Tyrol, s'arrêtant chaque fois qu'ils étaient saisis par

la beauté du paysage. Alors chacun pourvoyait h sa manière aux besoins de la communauté : tantôt Spiegel faisait quelques portraits, tantôt Muller trouvait à donner quelques leçons de clavecin et de chant; ou bien, s'ils étaient arrivés la veille d'une grande fête, Muller allait offrir ses services h l'église du lieu et touchait l'orgue pendant l'office. C'est ainsi, en menant cette vie de bohème, qu'ils purent visiter les plus riches vallées, les montagnes les plus pittoresques, les villes 'les plus opulentes, les galeries les «plus splendides, et amasser pour les entretiens de la veillée *wn trésor de souvenirs. •

Pendant trois ans, pas un nuage ne vint troubler la sérénité de leurs jouraées ; pendant trois ans. Es n'eurent pas une pensée cachée l'un pour l'autre. Ils espéraient vieSKr ensemble , et s'étaient promis de ne jamais se marier, de ne jamais enctiatner leur indépendance, d»ns la crainte que le mariage n'entravât leur talent et ffaltér&t leur amitié. Ils étaiei^ encore h cet Âge oà Tamitiè suffit à la vie, où l'esprit, absorbé tout entier par îe culle de Fart, n'entrevoit pas d'autres préoccupations, d'autres besoins; cette promesse imprudente ne devait pas s'accomplir.

Ce vooQ de célibat ne coûtait, rien h Spiegel, nature sauvage, pour qui la seale pensée d'une famille à fi^ow-

verner, d'une existence wdomi'ée , prévue , symétrique, d'une vie sédentaire, immobile, était un objet d'épouvante. Pour Muller, àme rêveuse et tendre, c'était un vœu insensé. En prenant l'engagement dont l'idée appartenait à Spiegel, Muller était parfaitement sincère , il croyait promettre ce qu'il pourrait -tenir ; il s'éftait 'Ipompé : sa résolution devait échouer devant le sourire d'une jeune fille.

Bans une pefîte ville du Tyrc9,-fl vit Edith et l'aima. O^iand il «e sentit sérieusement épris , son embarras fut grand : il s'agissait , -pour Mwller , d'annoncer h Spiegd qu'il voulait retirer sa parole et rompre son vœu. Au premier mot qu'ail prononça, malgré îa réserve et f amMgilTrté dont il essayait d'envelopper sa peosée , Spiegel rawêta brusquement. Il commença wwlfHigue hométie, tantôt tragique, tantôt bouft foHHe, sur la fragilité des -amitiés humaines , sur les caractères incapaWes de persévérance. Pour le détourner de son projet, il lui fit un tableau effrayant de tous les ensuis, de toutes les anxiétés attachées au mariage, n -essaya de lui prouver que toutes les grandes pensées , toutes les ambitions généreuses , toutes les conceptions poétiques meurent étouffées dans l'atmosphère de la vie domestique. Muller écouta toïrtes ces prophéties menaçantes sans se laisser

44 UN HÉRITAiiE

ébranler, et termina l'entretien en annonçant à Spiegel son prochain mariage.

Dès ce moment, Spiegel crut Franz perdu sans retour, perdu pour Famitié , perdu pour Tart , perdu pour la vie joyeuse et insouciante qu'ils avaient menée jusque-là. n était réservé à Edith de le convertir.

Ils revinrent tous trois h Munich : les jours, les semaines, les mois se passèrent, et l'amitié de Franz et de Spiegel, au lieu de se relâcher, se resserra de plus en plus. Après avoir étudié Fhumeur sauvage de Spiegel, Edith s'était promis à elle-même de l'apprivoiser, et avait réussi au delà de toute espérance. A la grâce, à la beauté elle joignait la bonté et l'intelligence. Spiegel, dont les visites chez MuUer avaient d'abord été rares et courtes, Spiegel, que cette infraction à la foi jurée avait rendu misanthrope, ne put résister aux paroles prévenantes, à l'esprit enjoué, au sourire charmant d'Edith ; ses visites se multiplièrent, se prolongèrent , et un beau jour , sans l'avoir prévu, sans y avoir songé, Spiegel se trouva établi sous le même toit que Muller. Franz, qui savait où sa femme voulait en venir , avait réservé une chambre et un atelier à Spiegel dans une petite maison qu'il venait de louer.

Cette maison était située dans un faubourg de Mu-

Dich ; on y arrivait par une cour d'apparence modeste» dont les murs étaient partout tapissés. de vigne. La maison se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Franz avait pris le rez-de-chaussée, et gardé le premier étage pour Spiegel. Derrière la maison, se trouvait un petit jardin qui n'avait guère plus d'un arpent. Ce n'était, à proprement parler, qu'une pelouse entourée de plates-bandes de fleurs et de quelques arbres fruitiers disposés en espalier. C'était là, dans cet asile paisible, que vivaient Franz, Edith et Spiegel, heureux dans leur médiocrité.

Tout le jour appartenait au travail ; les soirées se passaient en gais entretiens, en petits concerts. Franz se mettait au clavecin, Edith chantait pour Spiegel les plus beaux airs du Tyrol.

Spiegel avait d'abord ébauché quelques tableaux, il en avait même achevé deux ou trois dont il était assez content ; mais aucun amateur ne s'était présenté pour les acquérir, n prit le parti de donner des leçons de dessin , et renonça sans regret aux espérances de renommée dont il s'était bercé pendant plusieurs années. Quelques sonates, une symphonie, écrites par MuUer, n'avaient pas eu meilleure chance que les tableaux de Spiegel. Muller avait dû s'arrêter derant les obstacles sans nombre que le musicien

pauvre est obligé de renverser avant d'arriver jusqu'au public. Il s'était résigné, lui aussi, à donner des leçons ; mais, quoiqu'il trouvât dans renseignement de son art des ressources très-^ffisantes,. il n'avait pas dit à ses premiers rêves de gloire un étemel adieu. La tendresse d'Edith, l'amitié de Spiegel, remplissaient son âme de bonheur, de sérénité ;. et pourtant il se disait que sa vie n'était pas complète, qu'il lui manr- (jucrait quelque chose, tant qu'il n'aurait pas^ donne la mesure de ses facultés. Parfois il sentait genuer sourdement dans sa pensée de fraîches mélodies- qui demandaient à s'épanouir ; son sommeil était troublé par des rêves inquiets ; et^ le matin^ quand^ il eût voulu donner à ses rêves un corps, une forme, il n'obéissait pas toiqours sans amertume à* la nécesaiié qui l'appelait au dehors. Tout son temps était* pris par ses élèves. Deux enfants d'une figure charmante étaient venus donner à ces préoccupations plus de vî*vacité. Moller, malgré sa vie laborieuse, malgré l'ô* conomie sévère qu'Edith apportait dans- toutes ses dépenses, ne songeait pas sans inquiétude à l'avenir de ses enfants. Il se disait que les profits de ses leçons seraient pour leur établissement* une ressource bi«i précaire. Quelquefois,» donnant un libre^cours- à ses peittée&rU s'enb^etenait.avec Édith^ aveu Spkgel^ des

soucis cachés au fond de son bonheur.. Qjoand Icu con- Tersation tombait sur ce sujet, Spiegel ne manquait jamms de donner tort à Franz. ^

— De quoi t*inquiètes-tu ? lui disait-ili; à quoi bon te creuser la tête? à quoi bon chercher à deviner quel sera l'avenir de tes enfants ? Us vivront comme nous avons vécu. La petite Marguerite sera belle, elle trouvera sans peine, quand elle aura, vingt ans, un honnête garçon qui l'épousera pour ses beaux yeux, coinme tu as épousé ta femme. Elle n'apportera dans son ménage d!autre dot que sa gentillesse et sabonté, cette, dût lui' suffira. Quant au^ petit Hermann , sa mine fière,. son œil éveillé, répondent de son. avenir.. Il est intelligent, il aura du courage, il> travaillera comme nous. Tu lui apprendras la* musique,. et je lui apprendrai la peinture ; quand il saura, ce que nous savons, il choisira. Nous avons le bonheur,. que nous fautril de. plus ? Si nous avions la gloire et la richesse, serionsruous plus heureux ? Qui sait d'ailleurs si le travail, la persévérance, ne triompheront pas de tous les obstacles ? Un jour peutrôtre les cent voix de Torchestre. rediront ta pensée dans toutes les villes de l'Allemagne. Nous aurons des jours meilleurs„la.rer nommée ne te mianquera pas.

É(Jith,et. Eranz souriaient pgfffois en ôcoutantceâ

paroles ; parfois aussi, en regardant le berceau de leurs enfants, ils sentaient se réveiller toutes leurs inquiétudes.

Un soir, Franz était rentré chez lui, le front plus soucieux qu'à Tordinaire. Spiegel était absent pour quelques jours. Edith s'assit au clavecin et se mit à chanter un des airs que Franz préférait, et qui plus d'une fois avait réussi à ramener le sourire sur ses lèvres. La fenêtre du salon était ouverte, et la voix d'Edith, fraîche, pure et sonore, arrivait jusqu'aux oreilles des promeneurs. Franz écoutait depuis quelques instants, plongé dans une douce rêverie, tandis qu'Hermann et Marguerite se roulaient, comme deux jeunes chats, sur le tapis au milieu du salon. Cette jeune femme, dont les blonds cheveux tombaient en boucles abondantes sur ses épaules nues, ces deux beaux enfants qui s'ébattaient gaiement sur les fleurs du tapis , ce jeune rêveur qui d'une main soutenait son front incliné , composaient un tableau charmanl*

Tout à coup un étranger parut et s'arrêta sur le seuil de la porte. Il avait marché si doucement, que personne n'avait entendu le bruit de ses pas. Franz, absorbé dans sa rêverie, ne remarquait pas sa présence ; Edith, qui lui tournait le dos, continuait de

chanter en toute sécurité. Fasciné, debout, immobile, comme cloué au parquet par un charme tout-puissant, l'étranger écoutait en extase ; des larmes silencieuses coulaient lentement sur ses joues. C'était un homme jeune encore ; le chagrin avait gravé sur son >isage pâle des rides prématurées. Son costume simple et sévère, la beauté de ses traits, je ne sais quoi de chevaleresque dans tout Faspect de sa persomie, corrigeaient ce qu'il pouvait y avoir d'un peu hasardé dans sa façon de se présenter chez les gens. Hermann, en levant les yeux, l'aperçut et le montra du doigt à son père étonné.

Le visiteur inattendu fit quelques pas en avant ; d'mi geste suppliant, il imposa silence à Franz et aux enfants ; puis s'adressant à Edith, qui venait de tourner la tête :

— Continuez, je vous en prie, dit-il avec l'accent d'une émotion profonde ; madame, continuez, votre voix me fait taflt de bien !

Edith, comme si elle eût obéi à une influence magnétique, se remit à chanter, et l'étranger, en l'écoutant, attendri jusqu'au fond de l'âme, laissa librement couler ses pleurs. Franz, témoin de son émotion, ne songeait pas à l'interroger ; les enfants l'examinaient d'un air curieux et ne jouaient plus. Édilh se leva

lorî5qt!*èllë eut âdhevê ; mais rètî^afiget* s^àppfôcHd d'elle et joignit ses maitis eti âigne de prtére.

— Au nom du Ciel, dit-il, recommencez tel air. Soyez bonne, soyez généreuse : itlàdatiîëi feôoili* mencez.

Confuse, troublée, f otigi^ant, lâ jêtine tettirîlë hé*sitait k se rasseoir et ne savait tfop que répondre*

^ Pourquoi hésitcff ? dît en fecalriaiit Multef { të^ commence, puisque cela fait tant de plaisir à moti* sieuf.

L'inconnu saisit les màift^ dé tvâni, les pi*essa dans les siennes et s'assit près de Itii, sur le div?»ï, sans en être prié. Chez des bourgeois, ofl Tëût pris pour un fou ; sa bonne étoile FaYstit coudait cbe^ des artistes.

Il y avait dans sa physionomie tant de bonté affeC*tueuse, dans son maintien tant de véritable noblesse, que Mullef l'observait sans humeur, sinon sans surprise, et se sentait porté vers lui par une Sympathie mystérieuse. Les enfants eux-mêmes, attirés par la douceur de g<m regard, étaient venus s'offrir à se^ caresses ; et tandis qu'Edith chantait, l'étranger, tout en l'écoutant avec un pieux recueillement, promenait tour à tour ses doigts sur ces deux bloùdes têtes.

.p-De grâce, madame, demapda-t-il à Edith, quand

elle eut achevé pour la seconde fois, dé grâce, ditesiiioi où vous avez entendu, ou vous avez appris cet dit.

— Dans le ^rol, répondit Edith en prenant place près de son mari ; c'est un air de nos tnohtagnes.

— Voiis êtes née dans lé tyroi ? c'est là qtie vous avez grandi? ôiîirniùrâ Tétrângef en contemplant Edith avec mëiancolié.

Puis il cacha son visage entre ses mains et deiheilf à quelqiies instants ainsi. Edith et Franz étaient troj) jeuiies encore, ils s'aimaient trop l'uh l'autre pour hé pas deviner qu'il y avait là-dessous quelque chàgrifl decœtif, quelque peitïeàlhoufeuse; ils se taisaient, et, loin de railler, leur attitude et leurs regards n'exprimaient qu'un sentiment de pitié mêlé de téèpect;

—Pardonhez-môi, jeunes amis, dit enfin rincohhti en relevant la tête et réunissant dàhs ses iftairis la main d'Edith et celle de llituUér, paitdonnéz-ïnoi d'être venu trouhler par ma préseiïce cet asile où respirent la paix et le honheur.

ie ne sarirâis dire cominènt il arriva qu'au bout d'une heure à peine j ce singuher visiteur, dont Ftatiz ne savait pas même lé noih, s'entretenait avéô ses hôtes sur le ton de la franchise, de l'abaridori, de la ^miliarité, comme s'il les eût connus depuis longtemps. Par d'insensibles détours, il avait amené MuWev

5i UN HÉRITAGE

à parler (le lui-môme, et Muller, sans défiance, répondait à toutes ses questions sans songer h les trouver indiscrètes. Il racontait les joies de son intérieur, les luttes, les découragements, les tristesses de sa vie d'artiste ; il disait avec éloquence ses ambitions trahies, ses espérances déçues, ses aspirations vers la gloire. Tout en causant, il avait assis ses deux enfants sur ses genoux ; il parlait avec amour de l'avenir de ces chers petits êtres. Prié de faire entendre une de ses compositions, il se mit au clavecin et joua une sonate d'un style sévère, tour à tour empreint de grâce et de majesté, qui rappelait celui des meilleurs maîtres. L'étranger récoutaitavecl'attention d'un juge qui ne veut pas se prononcer légèrement. La sonate achevée, il garda un silence rêveur. Franz, qui s'attendait à recevoir un compliment, se consola en pensant que cet original ne se connaissait pas en musique.

— Il me reste, madame, une grâce à vous demander, dit le bizarre personnage. J'espère que vous voudrez bien me donner une copie de l'air tyrolien que vous avez eu la bonté de répéter pour moi.

— De grand cœur, monsieur, répliqua Edith. Nous n'avons pas cet air noté, je doute même qu'il l'ait jamais été, mais Franz va le noter pour vous.

— Très-volontiers, repartit Muller, qui ne pouvait

s'empêcher de sourire en songeant au beau succès que venait d'obtenir sa sonate.

En moins de cinq minutes, il eut couvert de petits points noirs un carré de papier réglé. Edith se leva, prit le feuillet de musique manuscrite, et YoMi gracieusement à son hôte, qui s'en saisit avec une expression de joie reconnaissante, le parcourut des yeux à la hâte, porta respectueusement à ses lèvres la main d'Edith qu'il avait gardée dans la sienne, jeta sur les enfonts un regard attendri ; puis, sans laisser à Franz le temps de lui demander son nom, sortit, ainsi qu'il était entré, silencieusement, comme une ombre.

On peut croire que la vjiite du mystérieux étranger (ut pendant longtemps le sijyet des entretiens de ïluUer, d'Edith et da Spiegel, Naturellement ombrageux, jaloux en amitié comme on Tert en amour, car \m\^ les amitiéi vraies sont naturellement jalouses, gpiagfil ne oac^liait pas son méeontemtement. Il repro* obait h Muller sa faiblesse, sa oomplaisanoe : comment Mulle? avait^il pu reoeyqir ohea lui, garder près de loi pendant toute une soùrée un homme dont il ne savait pas même le nom ? A coup sûr, cette folle condeiseendânee ne lui promettait rien debpn. Qui savait, qui pouvait prévoir si œt hâte indiscret ne reviendrait pas bientdt ? Eneouragé par Taoeueil bienveillant qu'il avait reçu, n'essayerait^ll pas de s^*établir dans la famille? Et alors, que deviendrait Tintimlté douoe 6t paisilde dont ila avaient joui juaque-là ? Ce voyageur désœuvré, dont Vennui sana doute foi^mait l'uni-

que occupation, ne troublerait-il pas leur bonheur ? A ces paroles de Spiegel, Edith et MuUer se prenaient à sourire, et ils essayaient de démontrer à leur ami tout le néant de ses craintes ; mais comme s'il eût pressenti dans Tinconnu un rival, un ennemi qui devait le séparer de Muller, Spiegel ne négligeait aucune occasion de l'attaquer.

— Le fait est, disait parfois Muller, qu'il ne se connaît guère en musique.

Cependant plusieurs mois s'étaient écoulés; l'étranger n'avait pas reparu , et son souvenir ne revenait plus qu'à de longs intervalles dans les entretiens du ménage. Spiegel avait presque oublié ses craintes jalouses. Nos artistes vivaient comme par le passé ; c'était toujours la même existence laborieuse, modeste et paisible, lorsqu'un événement impossible à prévoir vint en briser l'uniformité.

Un matin, Spiegel, sorti de bonne heure pour donner ses leçons, rentra plus tôt que d'habitude. Tremblant, pâle, éperdu, la figure toute bouleversée, il se précipita comme une trombe dans le salon où étaient réunis Muller, Edith et les enfants. Il sauta au cou de Franz, embrassa Edith, pressa tour à tour les enfants dans ses bras, puis se mit à cabrioler sur le lapis; il riait, il pleurait, il était fou.

— Qu*y a-lril? que se passe-t-il? disait Muller, qui coupait après lui et s'efforçait de le calmer.

— Qu'avez-vous, mon ami ? demandait Edith effrayée.

Hermann et Marguerite, qui n'avaient jamais vu leur bon ami dans un pareil état, le regardaient d'un air ébahi.

— Lisez ! dit enfin Spiegel en tendant à Muller, à Edith, un journal qu'il avait tiré de sa poche.

Et du doigt il leur désignait le passage qu'ils devaient lire. Muller prit le journal et lut à haute voix :

(( On nous écrit de Muhlstadt que la mort et le testament du comte d'Hildesheim ont mis en émoi toute la ville et les environs. Le comte Sigismond d'Hildesheim, possesseur d'une immense fortune, dont l'humeur excentrique avait plus d'une fois alarmé sa famille, vient de couronner dignement sa vie singulière, n a légué ses nombreux et magnifiques domaines à un musicien ie Munich. On se perd en conjectures pour expUquer cette incroyable munificence. Les revenus du domaine d'Hildesheim ne vont pas à moins de cent mille florins. L'heurejux légataire s'appelle Franz Muller. »

En achevant cette lecture, Muller pâlit, mais bientôt reprenant possession de lui-même :

— T QpUe folie ! s'écriaTt-il en regardant tà\i\u qui déjà rougissait* de plaisir; c'est une. des mille billaveséqs dont les journaux re^iplissent chaque jQur leurs colonnes pour amuser les badauds. A quel propo? }e courte 3igismond m'aurait-U \msè tout sqq bi^n ? Où m'aurait- jl connu ? Pour la preiflière fois je viens de prononcer son nom ; et, si je ne savais qu'il ^t mopt, j'igilQrarais qu'il eût existé.

— Parbleu ! g'écria Spiegel, eonjmeut aurais-^tu su o\i qom, puisque tu u'^s pas eu le bon seu§ de le lui

d^juander?

r-r Que veux4u dire? deinanda huiler,

— <Ie veux dire, répliqua gpiege}, que Ip visiteur de Tan passé n'était autre que )e copite ^giainouçl d'Hjldesheim,

rrft Quelle folie-l répéta Fran?,

-rr Est-il vraisemblable, dit h son tour Çdith, que pour un air tFolien qu'il m'a fait répéter, et quq j'ai chanté de mon mieux J'ep conviens?*.)

îTT-. Pour une sonate dont je- l'ai régalé» ajouta Muller interrompant sa femm^» la plus liçlle, il est

vrai, que j^ale jamais écrite, ?,,,

— Moi, je vous dis, s'écria gpiegel interrompaut l4uUer, que Tétranger (le Vau pas# était le comte Sigismond d'Hildesbeim*

UN HÉIIITAQE 59

gpiegpl achey^t ces paroles, quanii Ip facteur pntra, lenjiflt une énorqae lettre, scellée de cinq cachets.

— C'est le tiifl|)re de MiiJilstadt ! s'écria Spiegel, qui avait pf|s )a lettre des inaips du facteur ; nous allons savpjf si cette pouvpUe est u^e iHUeyesée, cpfliine p\ Ig (ysajs tout, i^ rheijrq. Vois^ c'est }e timbf p dg Muhlstadt ! Ouvre et lis.

r- Mon CQ}npl|meî)t,. ntpnsieuf l^uller, 4it ^'un air Wte Ig faQtwr? instruit déjà (les bruits (pu couraient d^ la Yil}e.

Frapz Jpi 4onna quelques flo^ns, puis d'uRP V^m fiévreuse il brisa \e% cipq cachets et tira d'ufie enveloppe, faite 4'UR papier qui pouvait à bou droit passer pour du cartûfl, un cahier (Je format in-quarto, dout tftus les feuillets, ornés des armoiries çlu fisc, étaieut rlupis par UH ruban Weu d§ Is^ plus gracieuse appar^ce.

Ape cahier ptajt jointe une èpttrp d^ ms^tre Gottlieb I^ufl^SiPPi que |iïu}lpr }ut d'une yoix tremblante :

« Monsieur,

>}. Çiieu pst^uste, et le génje, comme la yertu, ne saurait manquer tôt ou tard d'être récompensé. Le comte Sigismond, digne appréciateur du talent, vous a choisi pour spfl l^gçitairp uniyersel. Vqus trouviez

ci-jointe une copie littérale et complète du testament olographe que ce noble seigneur avait déposé entre mes mains quelques semaines avant de mouiir. Le comte Sigismond a voulu faire pour vous ce qu'Auguste et Mécène ont fait autrefois pour Horace et pour Virgile. A dater de ce jour le beau domaine d'Hildesheim vous appartient. Le comte ne vous a pas seulement légué son domaine, il vous a légué aussi sa famille, une famille charmante, dont la société ne saurait manquer de vous plaire. Vous verrez, dans le testament que je vous envoie, que vous devez passer au château d'Hildesheim neuf mois de Tannée. Cette obligation, j'en ai l'assurance, vous sera bien douce ; vous trouverez dans mesdemoiselles de Stolzenfels, dans le major Bildmann, dans madame Bildmann, une aménité de caractère, une égalité d'humeur qui feront pour vous du château d'Hildesheira un séjour enchanté. Rien ne vous manquera; vous mènerez là une vie de patriarche. Je suis depuis trente ans le notaire

de la famille d'Hildesheim, et j'ose espérer, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer de votre clientèle.

» Agréez, monsiem*, l'assurance de mon respect et de ma profonde admiration. »

— Est-ce un rêve ? s'écria MuUer.

Et d'un œil avide il parcourut le testament.

UN HERITAGE t>l

— Est-ce un rêve ? répéta-t-il d'une voix presque défaillante.

Il se jeta dans les bras d'Edith, et tous deux, pendant quelques instants, confondirent leurs larmes et leurs embrasseinents. Spiegel, adossé contre le mar>bre de la cheminée, demeurait silencieux et les contemplait avec tristesse.

— Eh bien, mon ami, lui dit enfin Edith, vous si joyeux tout à Theure, pourquoi ne plus vous réjouir avec nous? N'avez-vous pas votre part dans l'héritage? N'ôtes-vous pas de moitié dans notre bonheur ? Rien n'est changé ; il n'y a de moins entre nous que la pauvreté.

— Plus de leçons ! plus de cachets ! s'écria Muller avec enthousiasme. Le monde nous appartient, nous sommes les rois de la terre ! fu feras des tableaux, j'écrirai des symphonies, des opéras ; nous remplirons l'Allemagne de notre gloire. La gloire ! y penses- tu, Spiegel ? Ce fantôme brillant qui fuyait devant nous, enfin nous allons le saisir. Quelle existence nous attend ! quelle vie enchantée ne sera pas la nôtre ! Nos heures se partageront entre l'étude et le plaisir. Quand nous serons las du travail, nous visiterons nos domaines, nous aurons des chasses royales. Bénie soit à jamais la mémoire du comte Sigismond ! Béni soit le

jdur OÙ cet hôte généreux a franchi Ife seiiil de ma porte!

Spiegel ne soufflait mot.

Un bruit cofatus se fit entendre dans là côiir, c'étaient lés Tolsins, lès amis, les confrères de Millier qui venaient le complimenter : car déjà la nouvelle, apportée par le jdtirridl, avait fait îë tour de là ville. A tifi signal donné, la porte s'ouvrit et dérrisLsqUa iin ôtchestt'é meiiaçarit : trotttpettes, clarinette^, bassons, fifres, cyMbales, triettiglés, chapeau chinois et grosse caisse; Alors commença utïe fôtînidable sérénade. Bientôt, la cour se trouvant tl*op petite, la foule déborda et fit itivasiôn datis l'appartement. Je laisse à devinet les erabrassements , les accolades, les serrements dé mains. Edith mit à la dispositioh des exécutants quelques douzaines de pcfte de bière. Muller retint à souper une vingtaine d'àmis ; tandis qu'Edith les entretenait, il courut en toute hâte chez le meilleur traiteilr de la ville pour ordonner uïi banquet somptueux. Gibier, poisson, vins de Fralhce et d'Èspagnè, rien tie lui patut trop délicat ou trop dispendieux. 11 ordonna un meftu qui eût fatli honneur au tùaltre d'hôtel d'tlfi prince ou d'un banqtdër. Le souper fut gai ; les convives mangèt'ent avec appétit et burent copieusement à la santé du légataire. Vers minuit, après avoir vidé maints flacons, on se sépara.

A peine les amis de Vtmi dTaieflt-ils frËhchi le seiiil de la pôrtë^ à tJeiné se trouvaient-ils datis Id rtie silencieuse^ qu'ils se dirisèrent par grotipes, et là conversation s'engagea sur TêVênetnent de là journée.

— H y a des getis qui ont de la chance, disait un Viétix niusldefl, professeur de violon, qui depuis vingt ans courait le cachet. Ces MuUer ont toujours été poilr tious de bons, d'éxcelleiits càmafades, et je suis charmé, pour fflà part, du bonhetir qdl leur arrive ; seulement, cotnprend-on qti'tlne telle torltme tombe en de pareilles mains ? Entre hotis, entre gefis dti iliê* tier, qti'est^ce que ce MuUer, je Vous prie ?

— Un petit croque-note, un homme sans talent, repreiiîdt un ami à qui Mdllef avait pltis d'iifié fois ouvert sa boiirse. M fond, fc'ëst tifï assez bon diable ; Biais 11 est hetireut poixt M que Ici hasard soit vetiù à sort aide; dar, h coUp sûr, son génie uë l'eût janiàîs etirichi.

-^ Avez-vouë Vu, reprit uine féinme (ftti fi'était pltf s jeune et qui ft'avait jarritti^ été belle, le toi* de princesse qtie se donriàit érttc petite Edith ? Là fortitne leur est venue ce mafHK, et déjà ce soir ils font lés grands seigneurs. Si ce il' est pas une pitié î

— Quel luxe insolent ! disait un convive qtfi s^était distingué entre toits par sa soif et sa gloiilonnerie. Les

mets les plus fins, les vins les plus exquis, des vins de France et d'Espagne ! Ne dirait-on pas qu'ils veulent se venger d'avoir mangé de la choucroute et bu de la bière toute leur vie ?

— Bientôt sans doute, ajoutait un cinquième mterlocuteur, ils se promèneront en carrosse, ils nous éclabousseront.

— Le mérite à pied, la sottise en voiture, ainsi va le monde, répliquait le vieux musicien.

Ainsi causant, ces amis tendres et dévoués regagnèrent leur gtte ; en se mettant au lit, ils avaient dit tant de mal de Muller, qu'ils étaient presque consolés de son bonheur.

Restés seuls avec Spiegel, Muller et Edith, qui n'étaient pas pressés de dormir, s'entretenaient avec délices, sans se préoccuper de l'heure avancée. Os mêlaient Spiegel à tous leurs projets ; il n'entrait pas dans leur pensée qu'il pût songer à ne pas les suivre. Spiegel les laissait parler et les écoutait en silence. Edith et Muller ne se lassaient pas de rappeler les détails les plus minutieux, les circonstances les plus insignifiantes de la visite du comte Sigismond ; car, il n'était plus permis d'en douter, le testateur généreux qui avait choisi Muller pour légataire universel n'était, ne pouvait être que le mystérieux visiteur.

— Qui jamais eut deviné, disait Édilli, que cet air tyrolien appris dans nos tnontagnes, cet air si simple et si naïf que je chantais pour te distraire, nous vaudrait un jour Topulence ?

— Qui nous eût dit, ajoutait MuUer comme se parlant à lui-même, qu'une sonate composée pour mes élèves et qu'il paraissait avoir écoutée avec tant d'indiflférence, nous vaudrait de sa part un si riche présent? Et moi qui l'accusais d'ignorance ! moi qui le soupçonnais de ne rien entendre à mon art ! C'était on homme de gotit, c'était un profond connaisseur.

— Mais, mon ami, reprit Edith, quand il est entré, tu ne jouais pas ta sonate et je chantais l'air tyrolien.

— Ne vas-tu pas croire, répliqua vivement Muller, qu'une chanson tyrolienne ait suffi pour décider le comte Sigismond à nous laisser le château et le domaine d'Hildesheim ?

— Et pourquoi, poursuivit Edith, ne le croirais-je pas ? ne Tai-je pas vu ému, attendri jusqu'aux larmes pendant que je chantais ?

— Allons, reprit Muller, un domaine, un château pour une chanson tyrolienne ! tu n'as pas perdu ta soirée. Sans doute la chanson n'a fait que la moitié du prodige, le son de ta voix aura fait le reste. N'oublie pas pourtant que le testament du comte Sigis*

monà s'explique assez clairement à mon égard. C'est pour me donner du loisir, c'est pour ïne permettre de me livrer en toute liberté à mes inspirations qtté le comte me lègue la fortune de ses ancêtres.

— A ton tour, répondit Edith, tu oublies, mon ami, qu'il te prescrit, par une disposition eXp'resse, de graver sur son tomteau Tair que jè chantais qûanâ il est entré c*hez nous.

— Rappèlle-toi son attitude tandis que j'étais au clavecin. D se taisait, parce qu'il avait besoin de se recueillir, il se taisait, mais îl admirait en silence. Je m'explique à cette "heure l'expression de Son noble visage : îl s'étoinait, il s'indignait tout bas 'qnô l'auteur d'un pareil morceau fût obscur et r'édirit adonner des leçons pour vîvi*e.

— Sans doute, répliqua Édîth ; mais, au 'moment de se retirer, il a demandé une copie de l'air tyrolien que j'avais chanté.

Spiegel, témoin muet de ce petit débat domestique, les écoutait en souriant.

— Enfants, leur dit-il, rien jusqu'ici n'avait pu troubler la concorde éi Tunidn de votre ménage ; îl était réservé à la richesse d'éveiller en vous la jalousie et la Varilté ; car, prenez-y garde, depuis quelques instrfnts la jalousie et la vanité rôàént autour de votre

cœur. Es-tu fou, mon ami? pourquoi la voix de notre Edith n*aurait-elle pas attendri jusqu'au fond de Tâme le comte Sigismond et réveillé en lui quelque cher souvenir? Et vous, Edith, pourquoi voulez-vous qu'il ait entendu sans admiration la sonate qui nous a tant de fois charmés? Pourquoi, en l'écoutant, n'aurait-il pas deviné le génie de notre cher Muller? Vous avez été de moitié dans l'attendrissement, soyez de moitié dans la récompense, et qu'il vous soit doux de penser que chacun de vous doit à l'autre la richesse que le ciel vous envoie.

A ces mots, Edith se suspendit au cou de Franz.

— SpiegbV a. raison, dit-elle, c'est ta sonate qui nous a enrichis.

— Non, dit Muller, en pressant sa femme sur son cœur, non, c'est la mélodie que tu chantais, c'est le charme de ta voix, mon Edith.

— C'est l'air tyroUen, c'est votre voix, c'est ta sonate, s'écria Spiegel en riant; croyez bien aussi, ajouta-t-il avec gravité, croyez que le tableau de votre vie honnête et laborieuse, la grâce et la beauté de vos enfants, le spectacle de vos douces joies, ont été pour quelque chose dans l'attendrissement de votre hôte, dans la générosité de votre bienfaiteur.

— Eh bien 1 dit Muller à Spiegel, es-tu revenu de

t}9 UiN HÉRITAGE

tes préventions contre ce voyageur oisif ? Nous gronderas-tu encore pour avoir accueilli ce visiteur indiscret? Reconnais-tu maintenant que tes appréhensions étaient folles, et que tu t'alarmais à tort?

— J'avais tort et raison tout à la fois, répliqua tristement Spiegel. J'avais tort, puisque le comte Sigismond devait combler vos vœux les plus cliers; j'avais raison, cher Franz, chère Edith, puisqu'il devait nous séparer.

— Nous séparer! pourquoi? s'écrièrent en même lemps Edith et Muller étonnés.

— Ne venez-vous pas avec nous? dit la jeun^ femme d'une voix tremblante.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda MuUer d'un ton binisque.

— Tenez, mes amis, leur dit-il, je me connais. J'ai vécu heureux près de vous au sein de la médiocrité ; je vous aime, vous le savez; je vous aime d'une affection vive et profonde. Franz, je suis ton frère; Edith, vous êtes ma sœur. Vos enfants sont ma joie. J'étais seul, vous m'avez créé une famille. Je vous aime; je n'aime que vous, et pourtant je ne vous suivrai pas.

— Allez, reprit Edith, vous ne nous aimez pas ; nous avez-vous jamais aimés?

-— Voilà bien les amis! s'écria Muller; ils pai*don*

nent moins volontiers à notre prospérité qu'à notre mauvaise fortune. Le bonheur, mieux que l'adversité, est le creuset des affections humaines.

— Est-ce à moi que vous parlez ainsi? répliqua Spiegel d'un ton de doux reproche ; ma vie tout entière est là pour vous répondre. Ingrats, je vous défie de douter de mon cœur. Je vous l'ai dit, je me connais; vous aussi, vous me connaissez. Je me plais à croire que là-bas rien ne vous manquera; Dieu me garde de vouloir assombrir la perspective de votre félicité ! Quant à moi, je hais les relations nouvelles ; j'ai peur des visages nouveaux.

— Qu'entends-tu par là? répliqua vertement Mul- 1er ; veux-tu parler de la famille du comte Sigismond d'Hildesheim? Une famille charmante, la lettre du notaire et le testament du comte en font foi. Tu serais bien à plaindre, n'est-ce pas, de vivre sous le môme toit que le major Bildmann et les demoiselles de Stolzenfels ? Ce ne sont pas, à ton avis, gens assez comme il faut ni d'assez haute volée ?

— Je ne dis pas cela.

— D'ailleurs, qui t'obligerait à les voir? Là-bas, comme ici, ne serais-tu pas maître chez toi?

— Que veux-tu, mon ami? reprit tranquillement Spiegel. La vie de château n'est pas mon fait. Vivez

selon vos goûts et laissez-moi vivre ù. raa guise. Nous n'en seron3 psgs moins ami&; je réponds i la fois de mon cœur et du. vôtre.

Vaijjjement Edith et Mullei; redoublèrent leurs instiginces ; vainement ils revinrent à la charge le lendemain çt les.iouj:s suivants, Sçiegel dejifteyra sourd ^ toutes les prières et persista dana sa résolution.

Franz avait pris congé de ses élèves en leur annonçant o^ciellemeni l'héritage qui lui était échu. Les revenir d'Hild,esheim ne mo^taient p^^ à cent mille ûovmy comjpae l'avaient dit les jourpaux de Munich, mais à quarante mille, ce qui représentait epcore une assez joUe soimne. Le çlomaine était franc d'hypo- ^hèquea; point de dettes à la succession. Après avoir rempli les formaUtés exigées par ia loi, MuUeç s'<)ccup^j sans plus tarder» des préps^rati^ de son 4épar^. Pour suffire ^ twt>. il venait de contr^ter un petit emprunt à un taux passablei^ent usui^aire; mais les héritiers u*y regardent pas de si près, et il s'agissait pour MuUer, pour Edith, de faire lionne figure en arrivant à Hildesheim. Les plus riches magasins de la ville furent mis à contribution . Bien qu'U eût désormais des terres et un château, Franz, de concert avec Edith, avait résolu ^e garder son appartement et se réservait d'acheter plus tard la maison pour l'offrir à Spiegel ,

UN HtRl^TAOE 71

-!■ Puisque \^ es, dijçi^ à uç pa,^ nous suivre, lui di^JH, c'est ijijpns qi^ reyieudropjS l,e retrouver. Daus neuf ipoiSy nous serpns rëUtnis ici, spus ce toit où nous avoDS passé tant de bonnes, ta^t d'heureuses journées. Peut-$tre alors, quand nous repartirons, consentiras-tu à venir avec nous.

La vçiUe du jour fixé pour le départ, comme il était occupé, en pr^ence de Spiegel, à brûler les papi<çrs gu'il ne voulait pas emporter, runiquç^ ^ympbpnie qu'il eût trouvé le temps dl'éçrv^e lui tomba sous la main. Pu bout du doigt, il feuilleta la partition, la parcourut d'un œil ^trait, avec un sourire de dédain, et il se exposait à la jeter au feu, quand Spiegel, par un mouvement rapide, le retint et l'en empêcha.

-:- Qu'allai^-tu .faire, malheureu:^î s'écria-t-il en s'enapars^nt dçv la symphonie ; c'est l'ceuvp de ta jeuf]\§isse, c'^t ta ch£^nt priutanier de nos belles années. Quelque imparfaites que soient ces mélodies, sais-tu si tu retrouveras jamais la grâce et la fraîcheur de l'inspiration qui te les a dictées?

— ]E^ J répondit MuUejf, ce n'est qu'une ébauche, uu essai ; maintenant que j'ai la richesse, c'est-à-dire le loisir et la liberté, je dois à la mémoire du comte Sigismond, je me dois à moi-même de donner toute ma mesure en débutant par un coup de maître.

n UN HÉRITA.GK

— Cette ambition est louable, reprit Spiegel ; pourtant sachons respecter les œuvres de notre jeunesse. C'est là que nous mettons ce qu'il y a de meilleur en nous, c'est là que nous effeuillons la virginité de notre âme. Vois-tu, Muller, il y a deux choses qu'il ne faut jamais outrager, de quelques défauts que Tune soit entachée, de quelques douleurs que l'autre nous ait abreuvés : l'une est notre première œuvre, l'autre est notre premier amour. Tu écriras des partitions plus savantes; mais l'inexpérience et la naïveté ont un charme que Fart ne saurait effacer. Laisse-moi cette symphonie, puisque tu ne veux pas l'emporter : j'en redirai souvent les morceaux pour égayer ma solitude.

Le lendemain, au soleil levant, une chaise de poste attelée de quatre chevaux entrait dans la cour. Les enfants étaient déjà sur pied, battant des mains, sautant de joie à l'idée d'aller en voiture. Spiegel les prit dans ses bras, les couvrit de baisers, et sentit une larme rouler sous sa paupière, en songeant que la maison qu'ils remplissaient de leur gazouillement serait désormais comme une cage vide. Ce fut le seul mouvement de faiblesse qu'il laissa voir au moment des adieux. Sans être dépourvu de sensibilité, Spiegel était un de ces hommes qui ne se montrent jamjiis

plus froids que lorsqu'ils sont profondément émus. Chez lui, tout se passait h Tintérieur, le fond du lac pouvait être agité sans qu'une ride parût à la surface. n redoutait par-dessus tout les scènes d'attendrissement. Après avoir embrassé cordialement Franz et Edith, les voyant près de fondre en pleurs, il les poussa dans la chaise, ferma bnisquement la portière, donna le signal du départ, et alla s'enfermer dans son atelier.

Quelques jours avant de se mettre en route, MuUer avait écrit à l'intendant d'Hildesheim pour lui annoncer son arrivée et lui donner ses instructions : il voulait une réception modeste et défendait qu'on Se mit en frais.

YI

Le voyage fut uœ su^te de irèves ençbaot^. L^ saison ^tsiÂt beUe. Hôrmann et Marguerite, la t^te h la portière, suivaient d'un c^il curieUrX le ga]q> des chevaux, ou se 9\ontraieDt V^n à Vautre les accidents da paysage. ÉditU et MuUer St'entretenaient de leurs projets, de leurs espërai\ces ; ils arrangeaient leur vie, ils arrêtaient Vemploi de leurs journées ; ils essayaient de deviner le parc, le château qu'ils allaient habiter. Conune ils n'avaient jasoiais séjourné dan^ une demeure seigneuriale, ne sachant où se prendre, n'ayant aucun point de départ, ils donnaient pleine carrière à leur imagination. Muller, ne pouvant, à cet égard, co^sulter que ses lectures , se figurait d^ cascades inerveiU^use^, pareilles à celles de Tivoli , de Casarta ou bien dTnterlaken ; Edith, plus modeste dans ses goûts, rêvait upe laiterie telle que celle de Marie-Antoinette à Trianon. Elle voyait déjà rangés autour

d'elle,'dans une attitude respectueuse et empressé^, les métayers, qui n'attendaient qu'un signe de sa main pour lui obéir. Les chëvi*es tachées de noir, les brebis à l'épaisse toison, les blanches génisses , les taureaux bondissants, se jouaient dans les prés ; elle était reine, reine absolue de ce petit empire. En rentrant au château , elle trouvait sur le seuil ou dans une avenue du parc les Bildmann ou les Stolzenfels, qui la saluaient au passage. Edith et MuUer se promettaient bien d'être affables et prévenants pour les hôtes que leur avait donnés la volonté du comte Sigisinond ; ils voulaient se faire pardonner, à force de bontés, la fortune inattendue quele ciel leur avait envoyée. Muller se demandait déjà de quel sujet il pourrait entretenir sans ennui le major Bildmann. Il fouillait dans sa mémoire, furetait dans ses souvenirs pour découvrir quelques vieux récits de batailles, car il croyait naïvement que la guerre avait été jusque-là l'unique souci du major. Edith pensait aux demoiselles de Stolzenfels et se flattait de gagner leur amitié par sa déférence; elle se proposait' de les consulter sur l'administration de la maison, d'invoquer leur expérience, de les mettre de moitié dans toutes les réformes, dans toutes les améliorations qu'ils seraient sans doute obligés de réaliser.

L'éducation de leurs enfants formait leur plus douce préoccupation. MuUer se disait avec orgueil qu'Hermann ne devait pas seulement compter sur son travail, sur sa persévérance, pour prétendre aux plus hautes destinées; Hermann pouvait compter aussi sur les ressources que la fortune allait lui offrir. L'armée, la magistrature lui ouvrait leure rangs. Muller, avec un imperturbable sérieux, interrogeait sa femme sur le parti qu'il devait prendre à Tégard dpwii lils. Il était plein de respect pour la loi, pour la magistrature, pour le barreau ; mais la profession des armes lui semblait plus grande, plus noble , plus poétique. Après mûre délU)ération, il se décidait à faire d'Hermann un feld-maréchal. Hermann avait cinq ans; dans deux ans, il commencerai!, sans plus larder, l'étude de l'escrime et de l'équitation. Edith eût préféré faire d'Hermann un conseiller aulique. — Non, répondait Muller, ilsera feld-maréchal. Edith ne rêvait pas pour Marguerite de moindres destinées. Musique, dessin, langues modernes, Marguerite ne devait rien ignorer; elle devait danser comme un sylphe, gouverner un cheval comme une amazone, chanter conmie une fauvette, et quand elle réunirait tous les talents, toutes les perfections qu*on peut souhaiter à la fille d*un roi, il faudrait

que raristocratie des environs M bien sotte, Men malavisée, pour ne pas demaïider àl'emvi la toain de Marguerite.

bans rivresse de leur bonheur, Spiegeï n'était pas oublié : Spiegel manquait à leur joie.

— S'il nous aimait, disait un soir Édilh avec tristesse, il n'eût pas refusé de nous suivre.

— Tu ne le connais pas, répliquait Muller. Spiegel nous aime, il n'a jamais aimé que nous*, mais c'est un esprit ombrageux, un caractère indépendant, quo la moindre idée de sujétion suffit pour effaroucher. H a sur toutes choses des idées Singulières : ainsi, je me souviens de lui avoir entendu dire que la richesse peut être un joug plus lourd à poi*ter que la pauvreté. Quoi qu'il en soit, je l'enrichirai malgré lui ; il ne se doute guère de la destinée que je lui prépare.

-^ Bien, Franz, bien , s'écria Edith ; je souffrirais de notre prospérité, si notre ami ne s'en ressentait pas.

— Sois tranquille , il s'en ressentira, répondit Muller d'un ton protecteur , avec un secret sentiment d'orgueil. Je vais d'abord acquérir en son nom la petite maison que nous avons liabitée ensemble. Dès qu'il n'aura plus de terme à payer , il sera là comme un monarque. Ce n'est pas tout : j'achèterai ses ta-

UN HÉKITAGE 79

Meaûx, je Couvrirai d'cïr ses moindres ébauches. Je féraï pour lui ce qu'à fait pour rùoi le comte dWldesheîm ; à ne sera plus obligé de donner dés leçons ; j'affranchirai son génie , je lui frayerai le cïïèmîn dé la gloire.

— t'est bieta, T^ranz, c'est bien, s'écria Edith en lui sautant au cou.

-=- Notre musée , reprit Millier, ne se composera que dès toiles de notre ami; ce sera le musée Spiegel. J'ai déjà plusieurs tableaux à lui commander, entre auti'es celui-ci : Le comte Sigismond assis auprès de toi, tandis que j'exécute/ma soriâte.

*— Ifton ami, ajouta Edith, il me semble que le cô'inte Sigisiïiônà assis auprès de toi, tandis que je chante Tàîr tyrolien, n'est pas tm sujet moins graèieto, moins digne d'inspirer le pinceau Ôe Spiegel.

— ^ans doute, sans dôùte, 'repâirtït MuUer ; Spiegel éternisera les moindres épisôàes de cette soirée mémorable. Je veux qu'avant ëînq ans il ressuscite le génie 'et riiène là vie sompteuse de Van ï)yck et de Rubens.

Cependant, à mesure qu'ils approchaient dti 'terme de leur voyage, ïldlth et Miillêr demandaient d'un œïl inquiet leur (ihâteau à'tôusies points de l'horizdfi. Vers la lin delà trôtsietue jÔUrnée» bbffîdiele sdléil sccou-

eo UN HÈHITAGE

châit, le postillon se retourna brusquement sur sa selle, et, montrant du bout de son fouet un massif de tours et de tourelles dont les créneaux se dessinaient sur le bleu du ciel :

— Voici, dit-il, le château d'Hildesheim.

•Ce qu'Edith et Franz éprouvèrent en entendant ces mots, on se le figure aisément. Voici le château d'HOidesheim! Pour eux ces trois mots voulaient dire : Voici vos biens, votre propriété, vos domaines! Ces tours, ces bastions sont à vous, à vous ces champs, à vous ces prés, à vous ces bois ! C'est là que vous allez régner en maîtres! Trompé par les feux du couchant, MuUer croyait à une illumination ; abusé par le cornet à bouquin des pâtres, il se berçait de l'espoir d'une sérénade rustique. Affectant la mauvaise humeur d'un prince trahi dans son incognito :

— J'avais recommandé, dit-il, qu'on ne se mit pas en frais pour moi ; je voulais une réception modeste.

— Résignons-nous, mon ami, répUqua Edith, qui ne cherchait pas à dissimuler sa joie ; c'est nous, en fin de compte, quî payerons les musettes.

Le domaine du comte Sigismond était situé sm* le penchant d'une colUne , si bien qu'on le découvrait sans peine à la distance de plusieurs lieues. Quand les voyageurs arrivèrent» il faisait déjà nuit close.

Mnller avait recommandé qu'on lui préparât une réception modeste ; pourtant, malgré la précision des ordres qu'il avait expédiés , il s'étonnait de ne voir personne venir au-devant de lui. Il approchait des murs du château» et pas un serviteur ne se présentait; pas un lampion sur les murailles, pas une torche dans les sombres allées du parc. Décidément, l'intendant d'Hildesheim, dans soa zèle exagéré, s'était mépris sur les véritables intentions du légataire. .

Enfin la chaise s'arrêta devant une porte cochère que décoraient des bois de cerfs, des tètes de loups, des hures de sangliers. Le postillon, qui, depuis un quart d'heure, faisait inutilement claquer son fouets prit en main le cor suspendu à sa ceinture et se mit & sonner une fanfare. Pas une lumière ne se montrait aux fenêtres, pas une voix ne répondait : silence complet, obscurité complète. Le postillon sonnait à pleins poumons, conune Roland dans la retraite de Roncevaux. Au bout d'une demi-heure, une lumière tremblotante traversa le dernier étage , et bientôt un pas lourd retentit dans la cour, accompagné du bruit d'un trousseau de clefs.

Au moment où la clef criait dans la serrure, Muller entendit distinctement ces paroles bienveillantes :

— Venir h pareille heure I réveiller en sursaut les

honnêtes gens ! les troubler dans leur premier somme I Maudit soit Tinfernal visiteur qui s'annonce d'une façon si bruyante I

La porte tourna sur ses gonds, et MuUer vit paraître la figure maussade et à demi endormie de Wurm, en possession depuis vingt ans de la charge d'intendant du château d'Hildesheim. Wurm était vêtu d'une robe de chambre à ramages, sa tête était couverte d'un bonnet fixé sur le front par un ruban de couleur écarlate. Il plongea dans la chaise de poste un regard irrité, et s'adressant aux voyageurs d'une voix brève :

— Qvà êtes- vous? que venez-vous faire à cette heure? qu'y a-t-il pour votre service?

— Je Suis, répondit Muller, de plus en plus étonné de cet étrange accueil, le légataire universel du comte Sigismond d'Hildesheim. Ce que je veux, mon digne monsieur? entrer dans ce château, qui m'appartient; Ce qu'il y a pour mon service ? vous allez le savoir. Conduisez-moi à l'appartement qui doit être préparé pour ma femme et pour mes enfants.

Wurm, baissant la tête, comprit un peu tard qu'il avait fait un pas de clerc. Il se hâta du mieux qu'il put de réveiller les serviteurs, et, tout en conduisant Muller à l'escalier d'honneur, il murmurait entre ses dents ;

UN HÉRITAGE 8â

^* Bien ! bien 1 c'est le musicien ; qui pouvait Tattendre à pareille heure? U introduisit ses nouveaux maîtres dans un apparte^lent composé de, plusieurs salles immenses, mais presque nues ; du vivant môme du comte Sigismond, les Bildmann et les Stolzenfels» profitant de ses distractions et de ses fréquentes absences, avaient dévalisé à qui mieux mieux le corps de bâtiment qu'il s'était réservé. Wurm, après avoir promené MuUer, Edith et les enfants dans les différentes pièces du vaste logis qu'ils devaient occuper, les ramena dans le salon, alluma deux candélabres placés sur la cheminée, et se retira en demandant à Franz ses ordres pour le lendemain.

"- Mon ami, dit Edith à Muller dès qu'ils furent seuls, tu voulais une réception à peu de frais; tu dois ètte content, tu es servi k souhait.

— Ma foi I répUqua Muller, décidé à trouver tout bien, atout admirer, à voir tout en beau, je déclare que cette réception ne me déplaît pas; j'y vois une preuve éclatante de l'obéissance et de la soumission de m<m intandant^ maître Worm. Et puis, j'aime, je dois l'avouer, cette îBjçm toute modeste d^ prendre possession d'un magnifique d(»aaine; c'est simple, c'est de bon goût, cela du moins n'bw^e personne pt w sent pas son parvenu d'une lieue, Edith, nous

aurons montré, dès le soir de.notre arrivée, que nous ne sommes pas de petites gens. N'aurais-tu pas voulu qu'on tirât pour nous un feu d'artifice et qu'on me haranguât sous un dais de feuillage, comme un sei-* gneur d'opéra comique?

— ' Non, sans doute, répondit Edith ; je conviens pourtant qu'il m'eût été doux de me voir accueillie par madame Bildmann et les demmselles de Stolzen* fek.

— - Rappelle-toi, s'écria MuUer, la lettre du notaire de Muhlstadt; on mène ici une vie de patriardies, éL les patriarches n'avaient pas, annme nous, la mau* vaise habitude de se coudier tard. Sois juste; devaiton nous attendre à cette heure? Que c'est beau! que c'est grand! que c'est riche! ajouta-t-il en promenant autour de lui ses regards émerveillés ; voilà ce qui s'appdle un appartement seigneurial !

— Il n'y manque guère que des meubles, reprit Edith en souriant.

— Ne vois4u pas, repartit Franz, que c'est à la mode orientale? Chez eux, les Turcs ne se meuMent pas autrement. J'aime cela, moi, il me faut de l'air, de l'espace. Je hais les appartements qui ressemblent aux boutiques de bric-à-brac, aux magasins de curiosités.

En parlant ainsi» MuUer avait ouvert une fenêtre : Edith ne put viàt/mr un cri d'enthousiasme et de joie en voyant le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. La nuit était claire ; la lune, radieuse, répandait sur un parc immense, océan de verdure, sa molle et tranquille clarté. Une brume argentée, transparente, enveloppait, sans le cacher, le feuillage, où soupiraient ks brises de la nuit. Ce n'étaient que parfums, frais murmures, petits cris des oiseaux qui se caressaient datts leurs nids. Les tours du château se détachaient vigoareusement sur Fazur étoile, et couvraient de leurs grandes ombres les pelouses embaumées. On entendait au loin le babil d'un ruisseau qui jasait avec les cailloux de son lit. Edith et Muller étaient plongés depiûs quelques instants dans une douce extase, quand tout à coup trois chauves-souris de la plus belle espèce, atth*ées par la lumière, entrèrent dans le salon et balayèrent les lambris de leurs ailes. Au bruit de ces hôtes inattendus, les enfants se mirent à crier. — Je veux retourner chez nous, disait Hermann.

, -^ Je veux revoir mon bon ami, disait Marguerite

en pleurant.

Muller poursuivait les chauves-souris et s'efforçait

de les chasser. Témmn de son acharnement, Ëclilh

ne put s'empêcher de rire, et Franz, se sentant ricli-

cule, prit le parti de se fâcher. Enfin les chauvessouris sortirent, les enfants s'apaisèrent, ôt tout rentra dans le silence, à l'exception pourtant des girouettes rouillées qui criaient sur le toit, dès chouettes qui poussaient de sinistres gémissements, et des volets mal attachés qui battaient contre les murailles. A cela près, la nuit fut paisible : Edith et MuUer purent compter les heures à loisir, et quand le jour parut, iU n'avaient pas fermé l'œil.

Aux premiers rayons du soleil, nos deux amis (m^ bliërent sans peine les petites contrariétés et les fà* cheuses impressions de la veille. Ils étaient vèritaMe* ment dans une habitation princière. Éditfa eût bien trouvé quelque chose h reprendre dans la disli'ibulîon des appartements : au premier aspect, le château luiparut bien un peu sombre, un peu triste, un peu dé^ labre ; mais Franz était dans une telle ivresse, qu'elle n'osa pas hasarder la plus légère observation. Quant au parc, il tenait en plein jour toutes ses promesses de la nuit. Jamais Edith n'avait rêvé de si beaux, de si vastes ombrages.

— Mon amie, dit MuUer, avant toute chose il faut songer à visiter les hôtes avec qui nous devons vivre. Nous ne saurions montrer trop d'empressement et de déférence à la famille de notre bienfaiteur. Fais-toi

brave et pimpante, afin qu'en nous voyant ils sachent, dès le premier jour, que le comte Sigismond n*a pas donné son bien à des aventuriers sans ressources.

La matinée fut employée en soins de toilette. Franz

avait mis, en se levant, son plus beau gilet, sa plus

belle cravate. Quand Edith se fut parée de ses plus

riches atours, quand Hermann et Marguerite furent

vêtus de leurs habits de fête, MuUer députa Wurm aux

demoiselles de Stolzenfels pour leur annoncer sa

visite. Ulriquelui fit dire qu'elle le recevrait dans une

heure. MuUer profita de cette heure de répit pour

passer en revue le régiment de ses serviteurs : ce fut

'Wurm qui les lui présenta. Franz leur adressa tout

d'abord une petite allocution fort touchante et qui

parut les toucher fort peu. Ensuite maître Wurm, les

désignant tour à tour par leurs noms :

— Voici, dit-il, la femme de chambre de madame Bûdmann et le valet de chambre du major. — Voici le maître d'hôtel de l'aile droite du château. — Voici les servantes des demoiselles de Stolzenfels. — Voici le cuisinier de l'aile gauche. — Voici la suivante de mademoiselle UWqtie. — Voici la suivante de mademoiselle Hedwig. — Voici la bonne du petit Isaac. — Voici le sommelier de M. Bildmann. — Voici le cocher de madame Dorothée. — Voici le chasseur des de-

moiselles. -^ Voici les palefreniei's et les piqueurs de M. Frédéric.

-^ Jtf aiSy monsieur, s'écria Huiler quand l'intendant fut au bout de son chapelet, au milieu de tout cela je ne vois pas mes gens.

— Vos gens! dit Wurm avec stupeur.

— Sans doute, reprit Muller, les gens du comte Sigismond.

— Les gens du comte Sigismond ! répondit Wurm avec ingénuité, mais, monsieur, les voilà tous, je vous les ai tous nommés.

— Monsieur, répliqua Muller d'un ton sec, les geos du comte Sigismond sont les miens ; qu'ils s'occupent de mon service. C'est vous que cela regarde ; c'est vous que je rends responsable des infractions et des négligences dont je pourrais avoir à me plaindre.

Cela dit, Franz se retira.

— Ses gens ! grommela Wurm en haussant les épaules ; il faut des gens à ce musicien ! Le comte Sigismond s'en passait.

Sans rien dire de la scène étrange qui venait de se passer, Muller prit sa femme sous le bras, et tous deux, accompagnés d'Heimann et de Mai'guerite qu'ils tenaient par la main, se présentèrent, non sans émotion, chez les demoiselles de Stolzenfels.

Les deux vieilles filles étaient assises dans l'em* iMfasure d'une fenêtre. En voyant entrer Edith et Vuller, elles se levèrent à demi, se rassirent presque auesitôty et leur montrèrent des sféges d'un geste plutôt dédaigneux que poli. Edith s'attendait à trouver deux figures souriantes ; à l'aspect de ces physionomies hautaines, elle se sentit glacée. Elle rougit, pâlit, balbutia. Quant à Muller, pénétré des devoirs qu'il avait à remplir, les regardant à peine, il leur récita de son mieux le compliment qu'il avait préparé.

— Mesdemoiselles, dit-il après s'être incliné à plusieurs reprises, le comte Sigismond, dans sa bonté inépuisable, ne m'a pas légué seulement son château et ses riches domaines ; à ce don royal et trop peu mérité, il a voulu ajouter un présent plus précieux encore. Il m'a légué sa famille, une famille charmante, dont vous êtes le plus bel oniement. Veuillez

croire, mesdemoiselles, que je ne suis pas jndigne d'une si haute confiance, et que je m'efforcerai de la justifier. Je veux, j'entends, j'exige que rien ne soit changé à la vie que vous meniez du vivant du comte d'Hildesheim ; remplacer près de vous, près de votre neveu, ce noble parent, ce généreux seigneur, est désondais ma seule ambition.

A ces mots, Hedwig et Ulrique relevèrent brusquement la tôte*

-^ Pourquoi) dit Ulrique, changerions-nous la vie que nous menions? Le comte Sigismond nous a laissé dans son testament ce qu'il nous avait donné de son vivant. Nous ne demandons rien ; nous avons nos droite et n'élevons aucune prétention.

-* Ce que le comte Sigismond nous avait accordé suffit b tous nos désirs, ajouta Hedwig le prenant sur un ton moins haut, et nous savions d'avance que vous ne songiez pas à nous le disputer.

-^ Loin de vouloir toucher à vos prérogatives, je suis décidé à les confirmer, à les maintenir, à vous en offrir de nouvelles au besoin, répondit MuUer avec empressement.

— Nous avons des goûts simples, reprit Hedwig sans lever les yeux ; Dieu sait que nous né sommes venues chercher sous le toit d'Hildesheim ni le faste

ni Topulence. Le comte Sigismond avait mis à notre disposition ses gens et son carrosse.

— Gomme par le passé, mesdemoiselles, répliqua Muller avec courtoisie, vous voudrez bien disposer du carrosse et des gens du comte Sigismond*

— Nous recherchons la solitude, poursuivit Hedwig, nous aimons le silence et le recueillement. Avec Fagré-ment du comte Sigismond, nous avons entouré d'une haie vive un petit coin du parc, deux ou trois arpents tout au plus. Nous ne renoncerions pas sans douleur, je l'avoue, à la jouissance de ce modeste enclos où nous allons rêver le soir. •

— Et pourquoi donc y renonceriez-vous ? s'ècrlà Muller ; je connais mes devoirs, je saurai les remplir, trop heureux si je réussis à me concilier votre bienveillance. Notre désir le plUs cher, notre vœu le plus ardent est de vivre ici, au milieu de vous, avec vous, comme si nous ne formionslous qu'une seule famille.

— Vous me permettrez de vous voir souvent, mesdemoiselles, dit enfin Edith d'une voix tremblante. Je profiterai, si vous le voulez bien, de vos excellents conseils.

— Depuis longtemps, madame, répondit Ulrique, nous vivons retirées du monde, uniquement occupées du soin de notre salut. Vous ne trouveriez auprès de

nous aucune des distractions de votrQ âge; quant à nos conseils» nous sommes convaincues que vous n'ep avez pas besoin.

A ces mots, Edith jeta sur son mari un regard de détresse ; elle eût voulu sentir le parquet s'abimer sous ses pieds. Sans se laisser décourager. Huiler essaya d'amener la conversation sur la beauté de la journée, sur la magnificence du parc, sur les chasses de Frédéric^ sur l'ordre admirable que ses tantes avaient su introduire dans l'administration de cç splendide domaine. Tandis qu'il parlait, Ulrique brodait au tambour, Hedwig.parfilait; toutes deux paraissaient ne plus s'apercevoir de sa présence. Blulier cherchait en vain comment il pourrait délier leurs langujes, quand tout à coup un épouvantable vacarme se fit entendre. Herroann, qui jouait avec un gros chat noir, ayant voulu le retenir de force sur ses genoux, le chat bondit. Hermann se mit à sa poursuite, et renversa, en trébuchant, un plateau couvert de porcelames du Japon. Ce fut pendant quelques instants une scène de colère et de confusion impossible à décrire. Au bruit de la porcelaine qui volait en éclats, Hedwig et Ulrique s'étaient levées d'un seul jet, con^me des diablotins à ressort quand (m ouvre la boite où ils sont comprimés. Hermann, éfopvanté^

UN HËftITAGE ^

alla se blottir entre les jambes de son père ; la petite Marguerite, tonte efbrée, se cramponnait à la robe d'Edith. Sans laisser aux demoiselles de Stolzenfels le temps d'exhaler leur fdreur, Muller emmena sa femme et ses enfants.

— Heurensementy dit-il, le désastre n'est pas irrfr* parable, et j'espère, mesdemoiselles, qne d-ici à qoel^ ques jom^ vous n'aurez plus rien à regretter.

Là-dessus il prit congé d'Ulrique et d'Hedwig, qui déjà lui tournaient le dos.

Aui^itôt qu'ils furent descendus dans lé parc :

— Eh bien ! mon ami, s'écria Edith d'un air consterné, quelle visite ! quel accueil ! Il n'est pas de torture, il n'est pas de supplice conq)arâble à ce que je viens d'endurer. De quelle façon nous ont-elles reçus» juste ciel!

— Ah ! dame, écoute donc, mon Edith, répliqua Franz en hochant la tète, ce ne sont pas de simples bourgecMses comme tes amies de Munich ; songe que ce sont des Stolzenfels. Tu t'habitueras à ces grands airs, tu te feras à ces belles manières. Quelle noblesse dans le maintien ! quelle fierté dans le regard ! As-tu vu, lorsque nous sommes entrés, de quel geste impérial eUes nous ont montré des sièges ? C'est la fleur de raristocratie. Pour ma part, j'en conviens, je me suis

»enti d'abord interdit, et pourtant je voyais le moment où j'allais les apprîToiser, quand oe petit drôle d'Her«mann a mis le vieux japon en pièces.

. «^ Quand on pense, reprit Edith, qu'elles n'ont pas su trouver pour ces chers petits un mot, un sourire, un regard affectueux ! J'ai mauvaise opinion des femmes qui n'aiment pas les enfants, et tu as beau dire, mon ami, je sens qu'il n'y aura jamais rien de commun entre les demoiselles de Stolzenfels et nous.

— Bah ! s'écria Muller, pourquoi maître Gottlieb nous les eftt-il vantées ? dans quel intérêt ? Je parierais qu'au fond ce sont d'excellentes personnes. Allons voir de ce pas le major Bildmann. Tel que tu me vois, j'ai toujours eu du penchant pour leshommes de. guerre, et je suis sûr d'avance que ce vieux soldat me plaira. Peut-être faudra-t-il nous résigner à entendre plus d'une fois le récit de la même bataille ; mais qu'importe ? Si c'est un noble cœur, un carac* tère généreux et loyal, mon amitié lui est acquise. Allons voir le major Bildman. n a un enfant ; c'est déjà un lien entre nous.

Quelques instants après, Muller et sa femme se pré** sentaient chez le major.

£n ce moment, le ménage Bildmann dtaii en proie ^w de ces orages qui fomiaieiily à p!Offmmf^

ler» l'unique distraction de ces dignes époux vantés par maître Gotttieb comme un couple de patriarches. Dorothée venait de recevoir une invitation pour une fête qui devait se donner le mois suivant dans un château des environs. D s'agissait de faire emplette d'une robe pour cette solennité. La toilette de madame Bildmann avait grand besoin d'être renouvelée ; sa robe de gala avait défrayé pendantcinq saisons l'admiration de la contrée. Dorothée, comprenant qu'elle ne devait pas faire à Tinsu de son mari une dépense aussi importante, avait pris le parti d'annoncer ouvertement ses projets. Au premier mot mis en avant par ma* dame Bildmann pour tâter le terrain, Je major jeta lea hauts crig.

^ Maudites soient les femmes et leur coquetterie ! dit-il d'une voix qui présageait un reftis catégorique. Vous savez, Dieu merci ! madame, conjment je via depuis dix ans ; il n'est pas de privations que je ne m'impose; je me refuse tous lès plaisirs qui convien-* draient encore à mon âge, car sous mes cheveux gris, j'ai toujours l'esprit jeune, le cœur ardent.

— Il vous sied bien , reprit Dorothée d'une voix aigre, de me parler, à moi, des privations que vous vous imposez, à moi dont vous avez mangé la dot dan& les cabarets et les tripots { Si le comte Sigismoad p^

nous eût pas recueillis, où serions-nous à cette heure? sur la paille de quelque grabat, dans quelque taudis enfumé. Et depuis que nous avons trouvé un asile au chftteau d'Hildesheim, comment vivez-vous? Quel usage faites-vous des modiques ressources qui nous sont restées ? Le peu que nous avons, ne le dissipezvous pas en genièvre, en tabac? Et pour une robe que je vous demande au bout de cinq ans, voilà que vous me cherchez querelle ! Allez, c'est une indignité.

Au milieu de cet aimable entretien, la porte s'ouvrit ; c'étaient Muller et sa femme, qui avaient entendu les dernières paroles échangées entre les deux époux. Le major et Dorothée se turent. S'ils n'avaient eu contre Muller aucun siyet de ressentiment, cette visite malencontreuse aurait suffi pour exciter leur colère. Ils oublièrent en cet instant leur mutuelle animosité pour reporter sur lui toute leur mauvaise humeur. De leur côté, Edith et Franz, témoins involontaires de cette guerre intestine, se sentaient embarrassés et ne savaient quelle contenance faire. Dans son trouble et son ingénuité, Muller eut la maladœsse de s'excuser.

— Peut-être vous dérangeons-nous, monsieur le major, dit-il d'uue voix timide et confuse.

— Pourquoi diable me dérangeriez-vous ? répondit

brusquement le major. Vous Nés Franz Muller» musicien à Munich, rue des Armuriers, n° 9, vous venez prendre possession du chAteaù. Je suis charmé de vous voir. Asseyez-vous, je vous en prie.

Tandis que Huiler répondait à cet accueil sans façon par un compliment qui s'^adressait au major et à sa femme, le major et Dorothée examinaient Edith de la tèle aux pieds. Sous le feu croisé de ces regards, la jeune femme, rougissant et pâlissant tour à tour, soit qu'elle voulût se donner un maintien, soit qu'elle espérât se rendre agréable à ses hôtes, essaya d'attirer près d'elle le petit Isaac. Le marmot fit une horrible grimace, et s'éloigna d'un air hargneux.

— Eh bien ! s'écria le major, monsieur Muller, vous avez fait un beau rêve. Le comte Sigismond, notre digne parent, étiût passionné pour la musique. On dit que vous avez eu le bonheur de jouer devant lui un air qu'il avait entendu autrefois et qu'il cherchait inutilement depuis plusieurs années. Cette petite chanson n'est pas tombée dans l'oreille d'uu sourd.

Muller raconta simplement la visite du comte Sigismond à Munich. Pendant ce récit, le major échangeait avec Dorothée des regards de plus en plus impertinents, n frisait sa moustache et souriait d'un air joyeux à toutes les paroles de Franz.

— Monsieur Muller, s'écria-t-il, c'est fort drôle ce que vous venez de nous raconter là.

— Si c'est madame, ajouta Dorothée, qui chantait pendant que le comte Sigismond était chez vous, je ne m'étonne plus, personne ne doit s'étonner du riche héritage qui vous est échu. *

Franz, ne devinant pas le sens caché sous ces paroles, s'incHna en signe de remerciement ; Edith ellemême rougit de plaisir, moins par vanité que par reconnaissance : elle croyait voir dans ce compliment un témoignage de bienveillance. Secrètement flatté des louanges adressées à sa femme, Muller ne voulut pas se montrer ingrat.

— Vous savez, dit-il au major, que mon arrivée dans ce château ne doit rien changer à votre vie. Je n*ai pas besoin de vous dire que vous me trouverez disposé, en toute occasion, à respecter religieusement laidernière volonté du comte Sigismond. Tous les avantages, tous les agréments dont vous jouissiez ici, quand il était près de vous, vous (sont acquis, bien acquis, et je n'entends pas y toucher.

— De notre côté, monsieur Muller, nous ne serons pas indiscrets. Vous n'aurez à redouter de notre part aucune prétention inattendue. J'aime la chasse; la chasse, vous le savez, est l'image de la guerre; chez

un vieux militaire, ce goût se conçoit aisément. Ln cx)mte Sigismond me permettait de tirer de temps en temps quelques chevreuils, quelques lapereaux, et j*espère qu'à votre tour vous ne le trouverez pas mauvais.

MuUer ne répondit que par un geste d'assentiment. Le major poursuivit :

— Ma femme aime les fleurs ; c'est un plaisir pour nous de nous promener le soir, à l'écart, dans les allées solitaires, de nous asseoir sur un banc de mousse et de voir notre enfant se rouler à nos pieds ; avec l'agrément du comte Sigismond, j'ai entouré d'une haie vive un petit coin du parc où j'ai disposé en plates-bandes les fleurs que préfère Dorothée. La chasse pour moi, des fleurs pour Dorothée, pour notre cher Isaac une pelouse où il puisse jouer à l'abri de tout danger, je ne demande rien de plus. J'espère, monsieur Muller, qu'à cet égard vous ne serez pas moins généreux que le comte Sigismond.

— J'aime à croire, monsieur le major, répliqua Muller, que vous ne m'avez pas fait im seul instant l'injure d'en douter.

En achevant ces mots, Muller se leva.

— Nous nous verrons souvent, madame, dit Éditli à Dorothée. Nous visiterons ensemble les environs

d'Hildesheim ; vous m'indiquerez les pauvres à secourir, les misères^ soulager; vous m'aiderez à faire le bien.

— Nous nous rencontrerons quelquefois dans le parc, répondit Dorothée. Je ne vous promets pas de vous visiter souvent, car je vis très-retirée. Le soin de mon ménage, Téducalion de mon enfant, absorbent toutes mes journées. Quant aux pauvres, vous n'aurez pas besoin de les chercher, ils viendront au-devant de vous.

— Notre désir le plus cher, ajouta Muller, répétant mot pour mot le petit compliment qu'il avait débité aux vieilles filles, notre vœu le plus ardent est de vivre ici au milieu de vous, avec vous, comme si nous ne formions tous qu'une seule famille.

— Bien obligé, monsiem* Huiler ; enchanté d'avoir fait votre connaissance ! dit le major en fermant la porte.

A peine arrivée au bas de l'escalier :

— Eh bien ! dit Edith, comment les trouves-tu?

— Très-bien ! repondit Muller. Sans avoir la dignité des demoiselles, les Bildmann m'ont tout l'air d'excellentes gens. J'aime le parler franc , la mine ouverte du major. .

— As-tu remarqué, reprit Edith, comme ils m'exa-

minaient, comme ils passaient en revue toute ma personne? Qu'avaient-ils donc à me regarder ainsi?

— La chose est toute simple , répliqua Huiler : ils le trouvent belle ; y a-t-il là de quoi te fâcher?

— Mais, poursuivit Edith, as-tu entendu ce qu'ils se disaient quand nous sommes entrés ? As-tu entendu la grosse voix du major et la voix impérieuse de sa femme ? Ils se querellaient.

— Bah I une querelle sans importance , répondit Franz. Presque tous les ménages en sont là; il ne faut pas croire que tout le monde vive comme nous.

— Et le petit Isaac? qu'il est laid, qu'il a l'air méchant !

— Certes , reprit Muller avec complaisance, il n'a pas la beauté d'Hermann et de Marguerite ; mais tous les enfants ne ressemblent pas aux deux chérubins que tu m'as donnés.

— Madame Bildmann leur a-t-elle fait seulement une caresse?

— Madame Bildmann ne pouvait s'empêcher de comparer son fils au nôtre , et elle souffrait dans son orgueil de mère ; tu ne dois pas, lui en vouloir, c'est à toi d'être généreuse.

— Il parait, mon ami, ajouta Edith, que de tous les hdles du chûleuu d'Hiklcslieim le comte Sigismond

était le seul qui M meublé à la mode orientale. Le comte avait sans doute voyagé chez les Turcs.

— Que veux-tu dire? demanda MuUer.

— N'as-tu pas remarqué , répliqua Edith , le riche ameublement des demoiselles et du major? Quel luxe! quelle magnificence! Du moins, chez nous, Hermann peut jouer sans danger ; il ne risque pas de renverser et de briser la porcelaine du Japon.

— Allons, s*écria Muller avec humeur, maintenant tu vas être jalouse des tasses à thé et des meubles de nos voisins; tu n'es jamais contente. Eh! bon Dieu, tu auras des meubles I Tu auras d» vieux Japon, du vieux Saxe et du vieux Sèvres ! De quoi t'inquiètes-tu? Lorsqu'on a des terres , un chflteau et quarante mille florins de revenu, on ne manque ni de fauteuils ni de porcelaine.

Comme Edith et Franz rentraient dans leur appartement, le major et Dorothée se glissaient chez les demoiselles de Stolzenfels. Depuis la lecture du testament chez maître Gottlieb, les deux partis, naguère si jaloux l'un de l'autre, s'étaient rapprochés et avaient mis en commun leur dépit et leur désappointement.

— Eh bien ! s'écria le major, debout, les bras croises, s'arrètant devant les deux vieilles filles, vous les avez vus? Que pensez-vous de nos conjectures? Avais-

je raison? Dorothée s'est-elle trompée? Croyez-vous encore que le domaine d'Hildesheim nous ait été soufflé par un air de violon?

— Vous savez maintenant, ajouta Dorothée, pourquoi le comte Sigismond courait le pays. Vous avez le secret de ses absences ; vous connaissez la sirène qui l'attirait.

— Et la petite Marguerite, s'écria le msgor, Tavezvous examinée? N'a-t-elle pas les yeux, le nez et la bouche de Sigismond? N'est-ce pas son portrait vivant? Vainement notre indigne parent s'est efforcé de cacher les désordres de sa jeunesse : la nature a pris soin de trahir le mystère dont il s'enveloppait.

— Quelle honte , ma sœur! s'écria Hedwig en joi-^ gnant les mains.

— Ma sœur, quel scandale I dit Ulrique en baissant la tête,

— Et nous, poursuivit Hedwig, nous qui avions consenti à venir nous installer chez lui , dans la conviction qu'il était le modèle de toutes les vertus î

— C'est comme moi, reprit Dorothée. Si j'avais su, si j'avais pu entrevoir seulement l'affreuse vérité, je vous prie de croire , mesdemoiselles , ajouta-t-elle en rougissant, que j'aurais repoussé avec indignation l'hospitalité qui m'était offeile.

IH UN HÉaiTAGE

— Qmlh erreur était la nôtre ! dit à son tour Ulrique ; folles que nous étions , d'ajouter foi à tous les contes qu'on nous débitait !

— Oui, répliqua le major, il s'estiissez moqué de nous avec ses voyages, sa chanson tyrolienne et sa figure d'amoureux transi. Moi, je me suis toujours défié de lui ; son air sournois, sa conduite louche et cauteleuse ne pouvaient convenir à la franchise, à la rudesse, à la loyauté d'un vieux militaire. Il nous trompe, disais-je souvent à Dorothée ; il ne mérite pas ce que nous faisons pom' lui ; il nous jouera quelque mauv{iis tour. Avais-je tort? De quelle façon, je vous le demande, remplissait-il envers nous les dévoila de riiospitalité? Presque toiyours absent, quand il rentrait, à peine semblait-il se douter qu'il eût à son son foyer les demoiselles de Stolzenfels, le major Bild'> mann et sa femme.

— Ce n'était pas seulement un bonune prof<mdément immoral, c'était un mauvais parent, ajouta sèchement Dorothée.

— Savez-vous, s'écria Ulrique, savez-vous que nous sommes victimes d'une odieuse captation? Si nous attaquions le testament, les tribunaux nous donneraient raison.

— C'a- été ma première i)euséc, mon premier cri,

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répondit le major; mais, pour attaquer le testament, il faudrait rompre en visière avec Frédéric. Frédéric est violent, je le connais, et pour rien au monde je ne consentirais à me battre avec un membre de ma famille.

— Monsieur Bildman, répliqua Hedwig, vous parlez, vous agissez en homme sage.

— Je sais ce qu'on se doit entre parents, répondit le major ; quelle que soit la fougue de mon caractère , j'aime mieux soufifnr en silence que de m'exposer à tranclier les jours d'un neveu que vous chérissez.

— J'espère bien, monsieur Bildmann, reprit fièrement Hedwig , que vous ne vous résignerez pas à demeurer sous le même toit que ces aventuriers?

— Assurément non, répondit le major avec dignité, et vous-mêmes, je le jurerais, vous ne voudrez pas accepter plus longtemps un asile dans le château qui devrait vous appartenir.

— Non, certes, s'écrièrent à la fois Hedwig et Ulrique , nous avons le cœur trop haut placé pour nous soumettre à une pareille humiliation.

— Vous allez partir?

— Vous aussi ?

— C'est convenu.

— C'est entendu. "

Là-dessus , les Bildmann et les Stolzenfels se sépa rèrenty bien résolus à ne pas quitter la place et à voir venir les événements.

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