‹ Un héritageChapitre 2 sur 3 · FRANZ MULLER A SPIEGEL · texte numérisé non relu

FRANZ MULLER A SPIEGEL

(( Depuis trois semaines que je suis établi au château d'Hildesheim, je n'ai pas trouvé le temps de Vécrire. Je n'essayerai pas d'excuser mon silence : je sais que tu me le pardonneras sans que je prenne la peine de me défendre. Mes journées ont été tellement remplies, que, malgré mon vif désir de m'entretenir ave toi, j'ai dû ajourner toute correspondance avec mon meirfeur, mon plus fidèle ami. Cruel ami^ pourquoi suis-je obligé de t'écrire? Ton absence est le mauvais côté de mon bonheur ; c'est la douleur cachée dans toute joie humaine ; c'est la goutte amère déposée au fond des coupes les plus enivrantes. Tu dois être impatient d'avoir des détails, en voici :

» Mon premier soin, tu le devines, a été de rendre visite aux demoiselles de Stolzenfels et au major Bildmann . C'était notre devoir, et, le lendemain môme de notre arrivée, nous l'avons accompli avec empresse-

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ment. L'accueil que nous avons reçu chez les demoiselles de Stolzenfels a été un peu froid, je ne le dissimule pas. Cependant je ne m'en étonne ni ne m'en offense. Malgré le désintéressement dont elles ont fait preuve en toute occasion du vivant du comte Sigismond, il est tout simple qu'elles ne voient pas sans un peu de mécontentement arriver dans le château de leur parent un étranger qui vient en prendre possession. Mets-toi un instant à leur place ; tu t'expliqueras sans peine leur attitude vis-à-vis de nous. G^est ce qu- Edith ne veut pas comprendre ; fais-moi l'amitié de la sermonner sur ce point. Elles ont été d'ailleurs, dans cette première entrevue, d'une politesse exquise, et je suis sûr que la grâce et la bonté de ma chère Edith auront bientôt raison de leur froideur. Sache bien, mon pauvre Spiegel, que tu n'as jamais rien vu qui ressemble aux demoiselles de Stolzenfels. Tu ne peux pas te faire une idée du grand air qu'elles ont, naturellement, sans effort. Rien qu'à leur façon de saluer, on pressent leur haute origine. On a beau dire, il y a chez ces gens-là quelque chose qui nous manquem toujours. En résumé, cette visite ne nous aurait laissé que d'agréables souvenirs, sans un accident dont notre Hermann a été la cause involontaire, et qu'Edith te racontera.

UN HËBITAGE 109

» L'accueil du in<ijor Bildmann a eu nn tout autre caractère. Le major, tu le sais» est un vieux militaire, blanchi dans les camps et sur les champs de bataille, plein d'honneur, de bravoure» de franchise et de loyauté. Sa mâle figure, ses moustaches grises, s'accordent bien avec la brusquerie parfois un peu rude de son langage. Il est impossible d'imaginer une physionomie plus ouverte, des dehors plus attirants. Mudame Bildmann n'a ni les grandes manières ni la fierté aristocratique des demoiselles de Stolzenfels ; mais sa tenue est parfaite d'ailleurs, et je ne doute pas que ma femme ne trouve en elle une amitié solide, une société charmante. Quant au major, je jurerais que nous sommes déjà de vieux amis. La beauté, la grâce, la modestie de notre Edith, ont produit sur ces deux époux un effet qu'ils ne cherchaient pas à dissimuler, et qui ne te surprendra guère ; ils ne se lassaient pas de la contempler avec un sentiment d'admiration naïve qui faisait, tu peux m'en croire, ma joie et mon orgueil. Leur fils, le petit Isaac, semble, au premier aspect, un peu sauvage ; mais cela s'explique par la solitude où il a grandi. Dans quelques jours, ce sera pour Hermann et Marguerite un joyeux compagnon. En un mot, mon cher ami, j'ai tout lieu d'espérer que maître Gotttieb ne nous a pas trompés : nous mène-

rons au château d'Hildesheira une vériUiMe vie de patriarches.

» Jusqu'à ce jour, les demoiselles de Stolzenfels et le major Bildmann ne nous ont pas rendu notre visite : c'est là surtout qu'éclate, à mon avis, la discrétion que donne l'usage du grand monde. De petits bourgeois n'auraient eu rien de plus pressé que de venir mettre le nez dans nos affaires. Les Bildmann et les Stolzenfels ont craint de nous importuner, de nous troubler au milieu des soins sans nombre qui accompagnent toujours un nouvel établissement ; je leur en sais gré, je les en remercie. Voilà encore ce qu'Edith refuse de comprendre ; elle n'est pas à la hauteur de sa position ; n'oublie pas, dans ta prochaine lettre, de lui donner ton avis là-dessus.

» Jusqu'à présent, je n'ai rien à te dire du jeune Frédéric de Stolzenfels. Tu te souviens que le comte Sigismond, par une disposition expresse de son testament, a laissé à ce jeune homme le libre usage de ses meutes, de ses chevaux, de ses piqueurs, avec le droit de chasse dans ses domaines. Admire, mon cher Spiegel, la réserve et la délicatesse de tous les membres de cette famille ! Le régiment de Frédéric est en garnison dans la ville voisine ; en un temps de galop, Frédéric pourrait être ici. Mes écuries regorgent de chevaux,

mes chenils de chiens, mes forêts de gibier. Eh bien ! Frédéric ne m'a pas encore donné signe de vie ; il n'a pas une seule fois^ depuis mon arrivée, usé des droits que lui concède le testament du comte Sigismond. Chez un officier de* cavalerie, une pareille discrétion est au-dessus de tout éloge. Tu verras que je serai obligé d'inviter M. de Stolzenfels à venir chasser sur mes terres !

» Le château d'Hildesheim, situé sur le versant d'une colline, remonte aux dernières années du quatorzième siècle ; c'est le style gothique dans toute sa pureté, dans toute son élégance, dans son développement le plus complet. Toi qui professes pour Tart du moyen âge un culte si pieux et si fervent, tu te trouverais heureux au milieu de ces vastes salles ; tu t'oublierais de longues heures devant ces vieux murs tapissés de lierre, de ravenelle et de pariétaire.

» Les appartements pourraient être distribués d'une façon plus commode ; l'édifice a besoin de quelques réparations ; mais, avec le revenu du domaine, je ferai face à toutes ces dépenses.

» Qui nous eût dit cela, Spiegel, quand nous voyagions à pied, le bâton à la main, le sac sur le dos? Qui nous eût dit qu'un jour je ferais des réparations à îTion château ? Ah ! surtout, qui m*eût dit que j 'aurais

un cliàteau» et que tu ne rhabîterais pas? Il y a des instants où nous ne pouvons nous empêcher de t*en vouloir; mais tu viendras, ami : quand nous nous reverronsy tu ne résisteras pas au récit de mire bonheur. ^

» Le pays que nous habitons est un des plus pittoresques, des plus beaux, des plus riches que le soleil éclaire. Chaque jour, nous découvrons quelque nouvel Éden, quelque nouveau site enchanté. Hier, par exemple, sans sortir de mon domaine, j'ai découvert le plus frais asile qu'ait pu rêver Timagination de Gessner : une vallée étroite, profonde, mystérieuse, qu*arrose une jolie rivière coulant sans bruit sou3 un berceau d'a\dnes et de trembles. On y arrive par de petits sentiers ; tout cela est sauvage, silencieux et charmant. J'y mènerai souvent les enfants et Edith. Tu sais que j'ai toujours aimé la pêche avec passion, surtout la pêche aux écrevisses : jamais lieu ne sembla plus propice à la satisfaction de ces goûts innocents.

» Ne va pas tlmaginer, mon ami, que je renimce a Fart, qui a tenu jusqu'ici une si grande place dans mon bonheur, à la gloire, depuis si longtemps ma plus chère espérance. Je n'ai pas oublié l'obligation que m'impose le testament du comte Sigismond ; en me léguant son domaine, il a vouhi m'ouvrir le cbe-

UN HÊHITAQË iU

nûR de la renommée. L'expression de ses dernières volontés, emprânie d'une sympathie si profonde pour l'artiste laborieux, pour le talent obscur, pour le génie entravé par les nécessités de la vie, est toiyours présente à ma mémoire. Tu peux compter que je ne serai pas ingrat, et que j'accomplirai fidèlement, jusqu'au bout, la mission que m'a donnée mon bienfaiteur, mission bien douce, puisque la reconnaissance me mène drmt à la célébrité. On a vu des artistes arriver h la richesse par la gloire ; moi, grftce à la générosité du comte d'Hildesheim, j'arriverai à la gloire par la richesse. Aujourd'hui même, je vais me mettre à l'œuvre. L'inspiration m'assiège, les mélodies s'agitent dans mon sein ; je suis comme la statue de Memnon, frappée par les premiers rayons du soleil. Croismoi, jette au feu, sans remords, la partition que tu as voulu garder : cette symphonie ne méritait pas l'honneur d'être sauvée desflanunes, comme le poëme de Virgile.

» Et toi, cher ami, cher compagnon de mes jeunes années, que fais-tu ? Comment s'écoulent tes soh*ées depuis que nous ne sommes plus près de toi ? Cette maisonnette, autrefois si petite, ne âemble-t-elle pas bien grande aujourd'hui? Visites-tu parfois notre appartement désert? Vas-tu t'asseoir sur ce divan un peu

dur, à demi usé, qui nous a vus tant dé fois assis Txm près de l'autre ? Ah î Spîegel, que de bôAnes heures nous atons passées là, en compagnie d'Edith et des enfants ! i»

Franz venait d'achever cette lettre, et de l'envoyer à ïa poste de la ville voisine. Edith était sortie avec Hermann ef Marguerite ; un silence profond régnait dans le château et aux alentours, ce silence écrasant qui pèse sur les campagnes, dans la chaude saison, à rheure de midi. Muller se sentait dans une disposition excellente. L'inspiration lui présentait une variété infinie de combinaisons musicales. Il avait ouvert son clavecin, et déjà il était en proie au feu de la composition, quand Wurm vint frapper à la porte du sanctuaire.

— Qu'y a-t-il? demanda Franz en ouvrant la porte. Que me veut-on? Ne vous ai-je pas dit, ce matin, que je désire, que je veux être seul? Je n'y suis pour personne, pour personne, entendez-vous, monsieur Wurm ?

— Je n'ai pas oublié, monsieur, répondit Wurm d'un ton respectueux, les ordres précis que vous m'a-

lîfl UN HÉRITAGE

vez donnés ce matin ; mais il s'agit, pour vous, d'une affaire imporjante, et je ne crois pas que vous puissiez vous dispenser de recevoir maître Wolfgang Sturm.

— Qu'est-ce que maître Wolfgang Sturm? demanda MuUer avec impatience.

— Monsieur, reprit Wurm d'un ton grave, maître Wolfgang Sturm est depuis trente ans l'avoué de la famille d'Hildesheim. Le père de feu le comte Sigismond lui avait accordé toute sa confiance, et le comte Sigismond lui-même avait remis entre ses mains le soin et la défense de ses intérêts.

— Eh bien ! répliqua brusquement Muller, qu'a-t-il à me dire? de quelle affaire velit^l m'entretenir? Grâce au ciel, je n'ai pas de procès.

— Monsieur, répondit Wurm, c'est la troisième fois, depuis votre arrivée, que maître Wolfgang Sturm se présente au cli&teau d'Hildesheim. Je ne sais pas précisément ce qu'il peut avoir à vous dire ; sans doute, il veut vous mettre au courant des affaires du comte Sigismond. Dois-je l'introduire? dois-je le congédier?

— Si c'est la troisième fois qu'il se présente, je ne puis me dispenser de le recevoir, dit Mullel* avec humeur; introduisez-le.

Et, d'une main irritée, il jeta sur le. clavecin le manuscrit à peine commencé. Au bout de quelques

instants, Wurni introduisit maître Wolfgang. C'était un homme grand, maigre, âge d'environ soixante ans ; son front fuyant, ses petits yeux gris enfoncés dans leur orbite, son profil de renard, exprimaient la ruse et le génie de la chicane. Il portait sous son bras une liasse énorme qu'il déposa sur une table, après' avoir salué jusqu'à terre le nouveau maître du château. Muller s'inclina d'assez mauvaise grâce, et lui offrit un siège près de lui.

— Monsieur, dit maître Wolfgang sans autre préambule, vous êtes légataire universel du comte Sigisroond ; en succédant à tous ses droits, vous avez pris à votre charge toutes ses obligations.

— Parlez, monsieur, de quelles obligations s'agit-il?

— Mon Dieu ! répondit Wolfgang, c'est une affaire de peu d'importance. 11 s'agit d'une langue de terre, d'un demi-arpent tout au plus, qui appartient au domaine d'Hildesheim, mais se trouve enclavé entre deux propriétés voisines.

— Ne pourriez-vous^ reprit Muller, vous adresser à mon intendant?

— Entre nous, monsieur, répMqua maître Wolfgang, votre intendant n'est plus en état de me comprendre, n est depuis longtemps étranger à toutes les discussions qui concernent les intérêts de la famille

(J'Hildcsheira. C'est un esprit qui n'a jamais jeté un bien vif éclat et que les années ont achevé d'obsci^'cir.

— Ainsi, monsieur, dit'Muller en poussant un soupir de résignation, c'est donc moi qui dois vous entendre? Je vous éçQute : quel est le sujet du Jitige? .,

— Je vous l'ai dit, monsieur, poursuivit maître Wolfgang, il s'agit d'une langue ide terre qui est k vous, mais sur laquelle deux de vos voisins prétendent avoir des droits.

— N'est-ce que ceja? s'écria MuUer g-vec un sentiment de délivrance, c'est une affaire toute simple, et qui peut se régler ei) une soirée. Je vais inviter à souper mes deux adversaires ; je les prierai d'apporter leurs titres, j'aurai soin de n^pp jcôté de tenir les miens à leur disposition ; vous serez là, vous serez des nôtres^ et, ai; .dessert, nous ^^rrangerons tout à l'amiable.

Maître WJolfgang sourit à ces paroles ingénues.

— Monsieur, répondit-il, de p^^rpils senjin^ents vou^ honorent; si chacun pensait coipme vous, que deviendraient les gens de notre profession? Diei| merd ! de pareils sentiments sont rares ; s'il en était autrement, il faudrait bientôt licencier )es tribunai^ji comme une armée désormais inutil^. Grâces soient rendues au souverain dispensateur de toutes choses.

UHf HÉRITAGE U9

les conlefttations ne se vidant pqis ^^ ane fioiroe, ejître la poire et le fromage.

— Écoutez-moi» maître Wolfgang, ait Huiler après quelques instants de silence. Jusqu'ici j'ai toujours ^écu en paix. J'ai quelquefois entendu parler de procèiS; mi^i$ ie n'eu ai ja^s eu. S'il s'agit, comme vous le dites^ d'une miséralde larugue de terre, à quoi bon plaider? à quoi bon troubler mon repos pour un intérêt si cbéiif ? Je vous autorise dès aujourd'hui à vous désister en mon nom. J'entends, si le procès est engagé, qu'il cesse à l'instant; je renonce à toutes les prétentions qu'a pu soutenir la famille d'IIi}.desheim. Le domaine que ^l'a laissé le comte Sigismond est as^z beau, assez vaste, assez riche, pour que j'abandonne sans ^agrejt un demi-aipent de terre. Vous m'.entenijez, maître Wolfgapg; c'est une affaire régléjB. S'il fyÀXt^ pour trancher toute dis^us^ion, vous donner une procuration en forme, préparez-la, q)portez-)a dès demajo, je la signerai, et tout sfsra dit.

— ^e voudrais, monsieur Muller, je voudrais de grand cœur pouvoir obtempérer à vos désirs, répliqua maître Woffgapg; vous étiez digue (de vivre daps l'âge d'or, fnm nous sommes dans )'âge à$ fer, et vous savez ce que dit le proverbe : il faut hurler avec les loups. Si vos voisins, monsieur Muller, vous ressem-

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blaient, nous n'aurions pas besoin de plaider; heureusement, ils ont des sentiments tout autres/

— Mais enfin/ s'écria Muller de plus en plus impatient, si je ne veux pas plaider, peut-on m'y forcer?

— Le sujet du litige, reprit maître Wdfgang, est de peu de valeur, j'en conviens ; mais il y a au fond du procès que nous soutenons une quesMon d'iionneur.

— Je ne comprends pas, maître Wolfgang, comment l'honneur peut se trouver engagé dans une pa> reille aflBah'e. *

— Vous allez le comprendre, monsieur Muller.

L'origine de la contestation qui nous occupe remonte à l'année 1760. Le château d'Hildesheim appartenait alors au grand-père du comte Sigismond. Le grand* père du comte, dernier du nom, avait malheureusement confié le soin de ses intérêts à un homme d'une capacité fort douteuse. L'avoué poursuivant en son nom manquait de lumières et d'énergie, si bien que le père du comte Sigismond, en héritant du chtteaii d'Hildesheim, trouva dans les papiers de sa famille un procès en fort mauvais état. Il aurait pu le relever, en tirer bon parti ; mais il fallait pour cda quelque chose de plus que de la bonne volonté, il fallait du zMe, de la suite, de l'activité, et il ne songea que

hien tard à m'appeler.* Quant au comte Sîgisniondi vous l'avez connu ; c'était un excellent homme, mais qui avait pour les procès presque autant d'av^ion que vous. Tout ce que j'ai pu obtenir de lui, ça été de ne pas abandcHiner les droits de sa famille. Et vous, monsieur, vous, son légataire universel, aurez-vous la faiblesse d'abandonner les droits soutenus par trois générations auxquelles vous succédez? Une pareille faiblesse ne mériterait-elle pas le nom de lâcheté ? L'objet du litige n'est rien par lui-même, mais il acquiert une valeur immense par la position respective des parties. Les trois adversaires qui sont maintenant en présence sont obligés de maintenir les prétentions de leurs ascendaiïts sous peine de déshonorer leur blason.

— Que parlez-vous de blason? répliqua vivement Muller. n n'y a pas de blason dans ma famille.

— C(Mnptez-vous pour rien, reprit maître Wolfgang, le blason du comte Sigismond, jusqu'ici demeuré sans tache, le blason de l'homme généreux qui vous a légué son domaine? N'avez-vous pas un devoir pieux à remplir envers sa mémoire? Lui donner toit en abandonnant le procès, ne serait-ce pas vous montrer ingrat?

— Jusqu'ici, je Tavoue, dit Muller un peu confus.

i%2 UN HÉRITAGE

pe ï\\H pas ainsi que j'ai compris les devoirs de la reconnaissance. Mon cœur est plein de respect, de gratitude, de vénération pour la mémoire du comte Sigismond; c'était le meilleur des bomn^es, et, s'il noos enjtend, je suis sur qu'il approuve mes iut^r lions. Il aimisdt la paix, il l'estimait par-dessp topl^ choses; comme ^ui, maître Wol^ang, je h^ le$ qoer relle3 de toute nature. J/e vous le répète, s'il n/d j^t; pour éteindre ce malheureux {H'ocès, que renoncer i^ bonne forme à l'objet du litige, j'y renonce 4a grand cœur, et je ne crois pas outrager la mémoire du comte Sigismond.

— - Ainsi, monsieur, reprit maître Wol/gang 4e plus en plus étonné, vous allez d'un mot, d'un seul mot, flétrir la mémoire de trois générations ! Vous allez, par amour pour la paix, pour vous épargner quelques ennuis, déclarer à la face du pays tout entier que le grand-père et le père du comte Sigismond, que le comte Sigismond lui-même, ont manqué de bon sens, de raison, de clairvoyance, de bonne foi, de justice! Par amour de la paix, vous ne craignez pas, vous ne rougissez pas de les déshonorer?

A ces mots, MuUer bondit sur sa cbaise cpmme s'il eût été piqué par une guôpe.

— Comment ! s'écria-t-il, je déshonore trois gêné-

râlions an abandonnant* à mo& Okàyormres un denYiarpent de terrain ! En rencmçant au procès^ j'accuse trois générationsde s^tti$e et d'ûoprojbité ! Si la ju^e^ de votre cajg^^ car ^fêucid à JDieu ! je ^'en yjd]hi pa$ fa^Q la ipep^e, si ]^ lëgitimité de yff& ^oit» est t^ejBidnt 9^ani&ste, ^ la réalité de vos titres jBst teUep^ept éfi^idente, coipp^nt s^e (ait-il (pie depuis soixapte ^n$ les tribunaux n'aient pas encore prononcé en f^yeur de la famille d'Hildesheim ?

— La justice, reprit naaltre Wolfgang, selon la belle eKpre$§ion 4u poëte lyritpie, marcbe d'un pas lent ; cette gmi^e pensée devrait être gravée e^ lettres à\qr dans toul^ les salles oiï se discutei^t les intérêts qffid noys sommes appelés à Refendre.

— Je ne sais pas, répliqua Muljer, (p^ décjdéijjent perdait pajtieQiCe, ce qu> di^ le poëte lyrique^ et je n.e suis guère dîrjieux de le sayoir ; ce que je sais, c'est que je rempncjB à ce pfocjès ri,dicule. Pensez de moi pe que vous voudrez, accusez-moi d'ingratitude, accusezmoi de (olig; j.e tiens à vjvre pn repos, et je ne plaiderai pas.

— Je ne compread^ pas, monsieur lifuller, .ce que vous trouvez ^ ridicule ^m Ip ppopès d.Qnt je smis yenu vqus entretenir. Ce procès a p^f^u sérieux au comité Sigisrao^d, à son père, à son grand-père, et

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tons les hommes compétents en ont jugé de même.

— ^^ Je veux croire, maître Wolfgang, que vous avez pleine confiance dans la légitimité des drdts que vous m'engagez à soutenir ; mais enfin, œtte langue de terre, objet primitif du litige, m'appartient on ne m'appartient pas. Si elle ne m'appartient pas, en l'abandonnant je ne fais que la rendre, et, si elle m'appartient, j'ai le droit incontestable de la donner h mes adversaires.

— Sans doute, reprit maître Wolfgang, vous le pouvez ; mais c'est une générosité qui vous ooâtera cher. J'ai apporté et je vais mettre sous vos yeux la note des frais qui ont été faits depuis 1760. Il s'agit de vingt mille florins. Si vous êtes résolu à les payer, mon ministère vous est désormais inutile. Au reste, monsieur, je livre à votre appréciation toutes les pièces du procès ; vous pouvez les examiner à loisir, et vous jugerez par vous-même du parti que vous devez pren* dre.

Cela dit, maître Wolfgang se leva, salua profondément et se retira d'un pas grave.

Muller était depuis trois heures plongé dans la lecture des papiers que lui avait laissés maître Wolfgang, quand Edith rentra avec les enfants. Elle se jeta au cou de son mari ; pour la première fois, Muller reçut

UN HÉRITAGE liS

ses caresses ssms les lui rendre. L'heure du souper était venue ; durant tout le repas, il fut silencieux et morne. Le repas achevé, Edith lui offrit de se mettre au clavecin et de chanter, comme autrefois, les airs qu*il aimait. A cette proposition, Franz ne put rëpri^ mer un geste d'impatience. Hermann et Marguerite essayèrent de jouer avec lui ; il les repoussa, alla s'enfermer dans sa chambre^ et, quand le jour parut, il n'avait pas achevé sa lecture. De guerre lasse, il se mit au lit ; mais, au moment où ses paupières se fermaient, il fut réveillé en sursaut par les sons du cor et les aboiements de la meute qui retentissaient dans Tair du matin : c'était le major Bildmann qui partait eu chasse, frais, gaillard et dispos.

Après avoir pris coimaisisance des papiers laissés par maître Wolfgang, Muïïer, malgré Févidence, malgré la légitimité des droits soutenus par la famille d'ïfildesheim, persistait dans sa première résolution. n voulait renoiicer au procès et trancher toute discussion par Tabandon du! terrain en litige. Il se disposait à mander an château maWre Wolfgang pour lui signifier d*une façon définitive et irrévocable le parti auquel iï s'était arrêté ; mais une suite d'événements imprévus dérangea brusquement tous ses projets de paix et de concorde.

La moisson avait été mauvaise. Au lieli d'apporter le prix de leur fermage, les paysans venaient exposer leurs doléances et demander du temps. Muller, attendri jusqu'aux larmes par les plaintes de ces pauvres gens, se sentait disposé à leur accorder tout ce qu'ils demandaient. S'il élevait quelques objections, les drôles répliquaient par une phrase toute prête :

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— Ce n'est pas le comte Sigismond qui eût re[K)ussô nos prières ; c'était, celui-là, un bon maître ! — Franz finissait toujours par céder.

Au milieu de ces embarras, tandis qu'il en était à s'interroger pour savoir comment il ferait face aux réparations indispensables qu'exigeait l'état du château, un incendie dévora la plus belle ferme du domaine.

D'un autre cdté, les demoiselles de Stoizenfels et le major Bildmann réclamaient le premier trimestre de la pension que le comte Sigismond leur avait assignée dans son testament. Dorothée réclamait plus impérieusement encore les dix mille florins dont les intérêts devaient être capitalisés jusqu'à la majorité d'Isaac. Déjà même elle avait écrit à ce sujet plusieurs épltres dont le ton était poli tout au plus. Pom* couper court à toutes ces réclamations qui devenaient de plus en plus unportunes, MuUer s'était décidé à emprunter une somme assez considérable.

A peine installé, il s'était hâté d'appeler un architecte habile et de lui demander un projet de tombeau pour le comle Sigismond. Il ne croyait pas pouvoir acquitter trop tôt cette dette de la reconnaissance. L'air tyrolien devait être gravé en caractères d'or sur une plaque de marbre de Paros.

Edith enfin , à qui MuUer cachait avec soin la ma^

jeure partie des ennuis qui l'obsédaient , le pressait de meubler l'appartement naguère occupé par le comte Sigismond, que les Stolzenfels et les Bildmann avaient dévalisé. Dans cette situation critique, pouvaitil acheter la paix au prix de vingt mille florins? Ce n'est p£is tout : la réflexion l'avait amené insensiblement à épouser l'orgueil, les préjugés et les ridicules de la maison dont il héritait. En renonçant au procès, en abandonnant le terrain en litige , n'allait-il pas en effet insulter à la mémoire du comte Sigismond et souffleter le blason de la famille d'Hildesheim ? Que dirait le major Bildmann? que penseraient les demoiselles de Stolzenfels? que penserait tout le pays? Malgré son désir de vivre en repos , Franz dut se résigner à plaider.

Dès lors, toute la vie de Muller fut changée. Dès qu'il voulut examiner sévèrement l'administration de ses domaines, il découvrit des désordres, des abus sans nombre qu'une longue impunité avait enhardis et perpétués. Pour trancher le mal dans sa racine, il comprit la nécessité de surveiller par lui-môme la gestion de ses biens. Les fermiers , qui d'abord s'étaient réjouis de son arrivée en apprenant qu'ils auraient affaire à un artiste, à un musicien demeuré jusque-là étranger à tous les devoirs qu'impose une

grande propriété, le voyant si actif, si vigilant, le piirent bientôt cri aversion. MuUer s'en aperçut et en souffrit. Au bout de quelques semaines, tous ses projets de travail, tous ses rêves de renommée étaient ajournés d'une façon indéfinie. La richesse lui prenait plus de temps à Hildesheim que ses élèves à Munich. Edith avait, pour sa part, rencontré plus d'une déception. Cette vie champêtre qu'elle s'était représentée si poétique, si facile et si douce, ces fermiers qui devaient lui sourire et lui faire fête, ces concerts de bénédictions qui devaient s'élever sur ses pas, toutes ces espérances, tous ces rêves dont elle s'était bercée pendant le voyage de Munich à Hildeshein», où étaient-ils? qu'élaient-ils devenus? Dans les fermes, dans les chaumières, elle n'avait trouvé que des paysans sales et cupides. Elle avait semé ses bienfaits sans récueillir la reconnaissance. Et puis, sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait , Edith sentait autour d'elle une atmosphère corrompue, une atmosphère ennemie. Les valets, qui n'ignoraient pas les soupçons odieux conçus et répandus par les vieilles filles et les Bildmann , s'y étaient associés avec l'empressement des âmes basses. Edith leur commandait toujours avec douceur et ne surprenait jamais sur leur YJsage une intention affectueuse. Un jour, elleét-ait allée

avec SCS enfants à une fêle cîiampOtre du voisinage : ràccueil glacé qu'elle avait reçu, les sourires ironi-

ques, les regards dédaigneux, les chuchotements équivoques, l'avaient jetée dans un trouble profond. Elle était rentrée confuse, humiliée , s'épuisant vai- 'nement h deviner FoiTense dont elle rougissait, à découvrir la blessure qui causait sa souffrance.

Plus clairvoyante que Mullcr, elle ne s'était pas un seul instant abusée sur le caractère et les dispositions des Bildmann et des Slolzenfels. Depuis son arri\ée au château, ils n'avaient pas mis le pied cliéz elle, et Franz avait dû finir par comprendre que la disci'étioh poussée à ce point pouvait h bon droit passer pour de l'inipertihence. Quelques visites qu'il avait faites h l'aristocratie des environs avalent été couronnées d'un succès pareil. MuUer semblait en prendre gaiement son parti, et peut-être était-il sincère. Notre bonheur, disait-il avec raison, n'a besoin de personne et se passera aisément des Stolzenfels et des Bildmann. C'était aussi l'avis d'Edith ; cependant, sans regretter une société qui lui offrait bien peu d'attraits, Edith, en dépit d'elle-même, ressentait vivement l'outrage.

Elle souffrait aussi de son isolement. Lé luxe qui l'entourait était pour elle un luxe inutile. Que faire des chevaux qui remplissaient les ôturies? des voir

tures qui garnissaient les remises? Que faire de ces vastes salles qui n'étaient plus nues, mais qui demeuraient désertes ? Cette opulence sans emploi ressemblait à une raillerie. Tout entier au soin de ses affaires, Franz n'avait pas une heure de loisir. Hors de chez lui pendant le jour, il rentrait le soir, maussade et fatigué, pour souper et dormir. Plus d'intimité, plus de petits concerts, plus de ces entretiens charmants qui abrégeaient autrefois les soirées. Edith avait une ftme tendre ; son cœur n'était pas fait pour la solitude. Hermann et Marguerite échappaient à l'âge qui exige une sollicitude assidue, et n'avaient pas encore atteint la saison où les enfants sentent le prix de l'affection et rendent ce qu'ils reçoivent. Franz, d'ailleurs, voulant se donner bon air, s'était avisé d'appeler au château une gouvernante pour sa fille et un gouverneur pour son fils. Châtelaine d'Hildesheim, au milieu d'un parc presque royal, entourée de nombreux serviteurs, maîtresse absolue d'un immense domaine, Edith était dévorée d'ennui. Toutefois elle se résignait sans trop d'efforts à cette vie nouvelle, dans l'espérance que les

choses prendraient bientôt un cours meilleur. Un majin, de bonne heure, elle était descendue au

parc. Elle se promenait, seule et triste, dans une allée

étroite, passant en revue toutes les déceptions, tous

les désenchantements qu'elle avait essuyés depuis trois mois. Octobre approchait. Quoique parée encore et souriante, la nature était déjà prise de ce premier frisson qui précède la fin des beaux jours. Tout promettait une journée resplendissante; -mais le soleil n'avait pas achevé de pomper la rosée, et le fond de l'aUée se dessinait vaguement dans la brume. Edith marchait tète baissée ; la matinée un peu fraîche et voilée , les feuilles humides qui se détachaient sans bruit, le vol inquiet, le cri effaré des oiseaux ajoutaient encore à sa mélancolie. Elle marchait depuis près d'une heure, laissant errer son esprit de rêverie en rêverie, quand tout à coup, en levant la tôte, elle aperçut, à quelques pas devant elle, un jeune homme qu'elle voyait pour la première fois; c'était Frédéric* de Stolzenfels, arrivé la veille au château.

Retenu par les exigences de son service ou plutôt par une nouvelle équipée, Frédéric n'avait pu jusquelà mettre à profit les généreuses dispositions de son noble parent. D'ailleurs , tout en respectant les dernières volontés du défunt, il n'était pas pressé de revoir le domaine qui avait dû lui appartenir. Malgré l'insouciance et la légèreté de son caractère, il ne pensait pas sans humeur au ménage du musicien, et n'éprouvait, à vrai dire, aucun désir de le connaitre.

D'autre part, Ulrique et Redwig ne l'attiraient guère, depuis qu'elles ne régnaient plus en souveraines sur Hildesheini. Cependrint Frédéric avait senti ses répugnances dimipuer à mesiire que ses regsqiirces décroissaient, et, sa bourse une fois vidée, il s'était décidé, comme par enchanteiïient , à venir ps^sser un congé de quelques mois chez ses tantes. En arrivant, il ignorait pncore l'infâme calomnie invpntée par les Bildmann, de concert avec les vieilles Cjles. Il l'accueillit sans cxamep, sans hésitation ; seulement, loin de partager l'indignation qui embrasait ces saintes âmes, il montra ppur les coupables une indulgence plus qu'évangélique.

— A la bonne heure! s'écria-t-il , voilà qui réha- . bilite complètement dans mon estime la vie du comte

Sigismond. Il était aussi par trop ridicule de se voii dépouiller par une chanson tyrolienne. Les choses ainsi posées, il n'y a plus rien à dire ; c'est parfaitement convenable. Mon cousin était homme d'esprit ; je regrette à cette heure de ne lui avoir pas témoigné plus d'affection et de dévouement. Pourquoi me cachait-il la vérité? Nous aurions voyagé ensemble. Ah cja! j'espère, ajouta-t-il, qiie l'héritière est jejine et jolie?

— Vous la \crrez, mon neveu, iépli(iua Ulrique en

échangeant avec Hedwig un regard d'intelligence ; sa jeunesse et sa beauté nous coûtent trop cher pour que pous puissions en parjer à notre aise et avec impartialité.

— Si elle est jeune et belle, reprit Frédéric, honneur au comte Sigismond, réparation à sa mémoire, et que son ombre me pardonne de Tavoir méconnu vivant I

A ces mots, Hedwig et Ulrique échangèrent un nouveau regard; ces deux nobles âmes s'étaient déjà comprises. Quant à Frédéric, la pensée qu'une jeune et jolie femme, de vertu peu farouche, vivait sous le toit d'Hildesheim, avait suffi pour lui tourner la tête. Habitué aux conquêtes faciles, déshérité par un caprice, comme le reste de sa famille, il lui semblait plaisant de prendre sa revanche en donnant une nouvelle extension au droit, que lui conférait le testament, de chasser sur les terres du comte Sigismond. La journée étapt avancée, il remit au lendemain sa visite chez MuUer.

Le lendemain, en se trouvant en présence d'Edith, qu'il n'espérait pas rencontrer si tôt, Frédéric se disposait à l'aborder d'un ton cavalier; mais frappé de l'an* modeste et sérieux de la jeune châtelaine, quoique convaincu qu'il avait devant lui la maîtresse du comte

Sigismond, il se sentit troublé et la salua avec déférence. Edith s'était arrêtée, ne sachant si elle devait poursuivre sa route ou retourner sur ses pas; bien qu'elle eût pris connaissance du testament, jamais en aucun temps sa pensée ne s'était portée sur Frédéric, et elle le regardait avec une curiosité mêlée de défiance. Dans un élégant costume de matin, avec son air de biche effarouchée, elle était charmante, et le jeune officier reconnut tout d'abord que son cousin avait eu bon goût.

— Madame, dit-il enfin avec courtoisie, vous êtes sans doute étonnée de me rencontrer à cette heure dans votre parc; vous ignorez qui je suis. J'appartiens à la famille du comte Sigismond; vous avez devant vous Frédéric de Stolz'enfels, le plus humble de vos serviteurs.

— Je sais, monsieur, répondit Edith, les droits que vous a donnés le comte Sigismond ; si vous ne les teniez pas de la volonté de votre parent, croyez bien que mon mari se fût empressé de vous les accorder.

En achevant ces mots d'une voix un peu émue, elle voulut poursuivre sa promenade; mais l'allée était étroite, et Frédéric montrait peu d'empressement à lui livrer passage.

— Madamis reprit-il, vous voudrez bien nie par-

donner de ne m'étre pas encore présenté chez vous. Depuis la mort du comte, mon service m'a retenu loin d'Hildesheim» et je n'ai obtenu que la semaine dernière le congé que je mets maintenant à profit.

— Pourquoi chercher à vous excuser, monsieur? répliqua Edith avec un triste sourire. En fait d'égards et de bienveillance, nous n'avons pas été gâtés par votre famille. Vous, du moins, monsieur, vous ne nous devez rien, et de votre part un peu de rancune semblerait chose toute naturelle.

— Moi, de la rancune! repartit vivement Frédéric: j'en avais peut-être hier, peut-être encore ce matin ; à cette heure, madame, je ne m'en souviens plus. J'ignore quelles sont vis-à-vis de vous les dispositions de mes tantes, du major Bildmann et de la très- vénérable Dorothée. Si mes tantes ont manqué de politesse, je suis loin de les approuver. Ce sont de vieilles filles; il faut savoir pardonner quelque chose aux rancunes du célibat. Quant au major, c'est un manant ; sa femme est une péronnelle, et la conduite de ces gens-là, quelle qu'elle soit, ne mérite pas seulement qu'on s'en préoccupe. Pour moi, madame, je suis loin d'en vouloir au comte Sigismond; maître absolu de sa fortune, il a bien fait d'en disposer en faveur d'une jeunç et graciejise châtelaine. Je ne l'en

blâme pas, je l'approuve, je Ten remercie. Un IVaifi visage est toujours et partout le bienvenu.

Comme Edith rougissait et ne répondait pas :

—- Eh bien ! madame, continua Frédéric, qui ne voulait pas laisser tomber Tentretien, comment passezvous votre temps? comment égayez-vous vos journées? Le château d'Hildcsheim est, à ce qu'on dit, un chef-d'œuvre d'architecture ; mais, à coup sûr, il n'est pas fait pour inspirer la joie. Avez-vous visité les environs? Aimez-vous la chasse, les courses à cheval? Votre mari est-il de joyei;ise humeur? S'il y consent, nous chasserons ensemble, et j'espère, madame, que vous voudrez bien parfois être de la partie.

— Jusqu'ici, monsieur, répondit Edith, nousp'avons reçu personne au château ; personne n'est venu troubler notre solitude. Quelle distraction puis-jc attendre, si tout le monde s'éloigne de nous?

— Le beau malheur ! s'écria Frédéric en riant^ Vous voilà bien à plaindre , parce qu'un tas de hobereaux entichés de leurs quartiers ne vous invitent pas à partager leur ennui et leur niaigre pitance I Vous ne savez donc pas que la plus grande politesse qu'ils puissent faire aux gens est de s'enfermer dans leurs pigeonniers. Malgré quelques petits travers, mes tantes sont au fond d'excellentes créatures; mais, enlrp nous,

on ne s*amuse pas chez elles. Le major* est un sac à vin. Croyez-moi, madame, et laissez-moi faire, votre vje aura bientôt changé d'aspect. Aujourd'hui même, je veux connaître votre mari. Je jurerais que nous nous conviendrons. S'il le permet, je vous ferai les honneurs du pays. Il est musicien, j'aime la musique. S'il n'aime pas la chasse, je lui apprendrai à l'aimer. Jp veux vous montrer une chasse à courre; vous verrez un beau spectacle. Le gibier ne manque pas à Hildesheim ; depuis nion dernier congé , je ne pense pas qu'on lui ait fait une bien rude guerre. Tant que les chevreuils et les faisans n'auront à redouter que le plomb du major, ils vivront en repos et se multiplieront. Vous montez à cheval ? Si vous avez besoin de quelques leçons, je serai toujours à vos ordres. Faut-il dresser poflt vous un alezan et le rendre docile comme un mouton? Vous pouvez compter sur moi; j'ai fait mes preuves. Au régiment, j'ai dompté des chevaux (\qi\t personne ne pouvait avoir raison. J'en sais un, dans les écuries du château, qui n'a pas encore quatre ans : je veux qu'avant huit jours il s'agenouille devant vous , qu'il hennisse de joie en vous apercevant , qu'il vienne manger dans votre blanche main.

Tout en causant ainsi, ils se promenaient dans le pare. Sans y songer, sans y prendre garde, Edith s'é-

i40 UN HÉRITAGE

tait mise à marcher près de Frédéric, et tous deux allaient à pas lents le long des charmilles. Le brouillard s'était dissipé : il ne restait plus que de blanches vapeurs qui s'accrochaient aux branches et s'éparpillaient çà et là comme des flocons de ouate. Le soleil triomphant s'était emparé du ciel ; la nature, ranimée et joyeuse, semblait croire au retour du printemps. Edith souriait aux gais projets de Frédéric ; Frédéric .admirait la beauté, la grâce d'Edith, et se disait qu'en fin de compte son cousin avait été moins généreux qu'on ne se plaisait à le dire. Il y avait pourtant dans le maintien et dans tous les discours de cette jeune femme quelque chose de grave, d'honnête et d'ingénu, qui le déroutait singulièrement et l'embarrassait malgré lui. La chasteté a son parfum auquel les libertins eux-mêmes ne se trompent guère. Plus d'une fois Frédéric avait essayé de donner à l'entretien un tour plus vif et plus piquant ; il s'était toujours arrêté devant le sourire naïf ou le regard étonné de la châtelaine. Déjà il se demandait avec inquiétude s'il ne s'était pas trop pressé d'ajouter foi aux assertions de ses deux tantes. Pour savoir à quoi s'en tenir, il amena résolument la conversation sur le comte d'Hildesheim ; tandis qu'il parlait, il regardait Edith, pour surprendre sur son front et dans ses yeux le trouble et la confusion d'un

tendre souvenir. Edith, calme et sereine, effeuillait sous ses doigts une rose d'automne qu'elle avait cueillie en passant. Poussé à bout :

— Convenez, madame, s*écria-t-il enfin, qu'avec toutes ses bizarreries, le comte Sigismond était un ga- • lant homme. Pour ma part, je l'aimais, et je comprends très-bien qu'il ne vous ait pas été indifférent.

Pour toute réponse, Edith raconta naïvement, en quelques mots, de quelle manière elle avait connu le comte Sigismond, et Tunique soirée qu'il avait passée auprès d'elle à Munich. Tout cela fut dit avec tant de candeur, avec un tel accent de vérité, que Frédéric, lorsqu'elle eut achevé, demeura confondu.

— Comment ! s'écria-t-il, vous ne l'avez vu qu'une fois ! et il s'est présenté lui-même I et il est parli sans vous dire son nom ! et vous ne l'avez jamais revu depuis ?

— Jamais, monsieur.

— Franchement, reprit Frédéric, à la place de mon noble parent, je n'aurais pas été si discret.

Puis Edith , pressée de questions , en vint à parler de Muller, de ses enfants , de Spiegel , de la vie paisible et laborieuse qu'ils menaient ensemble à Munich. La vérité sans voile se laissait voir au fond de ses discours, comme une belle fleur épanouie sous le cristal

(l'une iniU transparente. Prédéric, eii récbiitant, ailait de surprise en surprise.

— Tenez, monsieur, voici ities enfants, s'écria tout à coup Edith en lui montrant Hermann et Marguerite qtii accouraient du bout de l'avenue. Vous ai-je trompé? Sont-ils beaux et charmants?

Frédéric examina la petite fille avec une attention scrupuleuse ; mais vainement chercha-t-il stir ce minuis rose et frais un trait, une ligne, iiti signe qui rai)pelât le pâle et long visage du cointe Sigismond. Èii voyant cette jeune înère et ces jolis enfants qui se disputaient ses baisers, il comprit jusqu'à l'évidence que ses tantes se méprenaient.

Ils se séparèrent à quelques pas du château. Édiih rentra et trouva le salon désert; Muller était déjà sorti. Elle s'accouda sur l'appui d'une fenêtre ouverte, et se mit à rêver à toutes les scènes de bruit et do mouvement dont Frédéric venait de l'entretenir, à la vie nouvelle qu'il venait de lui faire entrevoir conmie une rive enchantée et prochaine.

Au bout de quelques instants, elle entendît le son écîatatil des fanfares : c'était Frédéric , en liabit de chasse, suivi de la meute complète, escorté de tous les piqueurs, Eii passant sous la croisée où Edith se tè-

pait as:>ise, il reliiH avec gr&ce l'ardeur de son citevali

s'inclina, partit au galop, et; près de dispahiître, au détour de l'allée, se retourna pour saluer une fois encore le doux visage qui le suivait des yeux. Son costume faisait valoir toute Télégance de sa taille : Edith ne put s'empêcher de remarquer la bonne mine de son nouvel hôte.

Le premier mouvement de Frédéric, après avoir découvert sa méprise, n'avait pas été, comme on pourrait le supposer, de s'indigner contre la calomnie, de s'accusOT lui-même, de se repentir et de renoncer à ses espérances. En admettant comme véridiques les soupçons iiqurieux de ses tantes, Frédéric n'avait cru porter atteinte ni à la mémoire de son cousin ni à la considération d'Edith. Edith, en effet, eût aimé le comte Sigismond, le comte Sigismond eût payé son bonheur du don de ses domaines, la femme de Muller eût accepté sans hésiter le prix de sa tendresse ou de sa complaisance , le jeune ofQcier n'aurait vu là rien que de simple et de légitime. Habitué depuis longtemps à ces sortes de transactions, Frédéric n'était pas honune à s'effaroucher pour si peu. Non qu'il manquât d'honneur, de délicatesse et de loyauté ; seulement, toutes les fois qu'il s'agissait d'appliquer

la morale à Tamour, il était rempli d'indulgence. Dans la découverte qu'il venait de faire, il n'avait compris qu'une chose : la place ne se rendrait pas aussitôt qu'il l'avait d'abord espéré.

— Allons, s'était-il dit en soupirant, il faudra faire un siège en règle. Eh bien ! cela m'occupera et me formera. Il me reste toujours une revanche à prendre, et si ce n'est pas sur mon cousin, c'est sur MuUer que je la prendrai.

Dès le lendemaîû, il se présentait chéi^ Éôrfê^.

En homme habile, il sut dès le ptettdé' jô4f se Concilier Pamitié du mari et des ènfantl* fSf tfnè contradiction que les esprits clairvoyants ^ëi^t^^èèfont sans doute, tifiquè et Hedwig lùî atvâîeiït domïè des jouets et des bonbons pour les enfants. Quant k Franz, Frédéric n'eut vraiment pas grand'peine à le gagner. Le nouveau maître d'Hiîdesheim était si peu résigné à l'isoleitient que lui avaient fait les Bildmanii et les Stolzenfels, (tu!'û accueillit Frédéric avec Fetûpressement et la gratitude des parias quand ils reçoivent par hasard un témoignage d'affection ou dô bieiïvéilïance. Les visites de Frédéric n'étaient-elles pas une protestation éclatante contre l'insolence des vieilles filles, du major, de Dorothée et de tous tes hcAfereaux dès environs ? Frédéric, d'aïlleûrs, était

un bon vivant, qui se mettait partout à l'aise et devinait avec une rare sagacité le caractère des hommes à qui il avait à faire. Sous des dehors insouciants, il cachait un esprit fin et observateur. En cette occasion, sa sagacité ne fut pas soumise à une épreuve difficile, car MuUer, dès la première entrevue, lui ouvrit son cœur tout entier.

A partir de ce jour, Frédéric se trouva établi chez ses hôtes sur le pied de la familiarité.

Sa présence jeta un peu d'animation dans ce ménage qui s'attristait de plus en plus. La gaieté de son humeur, la verve et l'entrain de son caractère, la vivacité de ses reparties, les mille enfantillages auxquels il se prêtait pour amuser Hermann et Marguerite, avaient réveillé la vie dans cette famille dépaysée. Il organisait des parties de chasse, des parties de pêche, des promenades à cheval, de joyeux pèlerinages aux ruines d'alentour. Fidèle à ses engagements, il avait dressé pour Edith un bel alezan aux jambes de cerf, au cou de cygne, à fa tête fine et busquée, plein de fougue et d'arderur, mais docile à la voix de sa jeune et joUe maîtresse. Frédéric excellait à tous les exercices du corps, n tuait les chevreuils sous le nez de Muller, et, quand ils chevauchaient tous deux auprès d'Edith, la jeune fertime ne pouvait s'empêcher d'é-

tablir entre les deux cavaliers une comparaison qui n'était pas toujours à l'avantage de son mari.

Au bout de quelques semaines, les enfants ne pouvaient plus se passer de Frédéric, Muller ne mangeait^ avec appétit que lorsqu'il l'avait à sa table, et le gron- . dait s'il restait plus d'un jour sans venir s'asseoir à son foyer. Edith elle-même, sans ressentir pour lui une vive affection, le remerciait tout bas d'avoir prèsque dissipé le sombre ennui qui la consumait.

Ainsi qu'il l'avait dit, Frédéric aimait la musique, il chantait le soir avec Edith, tandis que Franz, eur . foncé dans un large fauteuil , méditait à loisir les exploits et les assignations qui tombaient comme ... grêle au château, depuis que maître Wolfgang, au nom du nouveau châtelain d'Hildesheim, avait dohné « signe de vie aux adversaires du comte Sigismond, et déchaîné toute l'armée de la chicane. Bref, en moins d'un mois, le jeune officier était parvenu à se rendre ^ indispensable. 11 n'avait jamais aimé sérieusement ; tout en rendant justice à la grâce d'Edith, réussir auprès d'elle n'était pour lui qu'une affaire de passetemps et de vanité. Muller lui avait pris le château d'Hildesheim : prendre Edith à Muller lui semblait de bon goût et de bonne guerre. Mieux il comprenait qu'il avait devant lui une femme résolue à la résis-

. tance 9 ou qui plutôt, dans la candeur de son âme, ne s'attendait pas à Fattague, plus il se piquait au jeu et se faisait un point d'honneur d'emporter une place si •forte qu'elle paraissait imprenable. Assuré d*aiileurs que l'audace et la présomption n'étaient pas ici un moyen de succès, il menait son entreprise à petit bruit ; il ne hasardait pas une parole qui pût alarmer le cœur d'Edith ; en attendant l'occasion de lui déclarer son amour, il professait pour elle une amitié désintéressée, chevaleresque, si bien qu'Edith, dans sa pensée, le tx)mparait parfois à Spiegel.

Un incident frivole vint encore affermir le crédit de Frédéric dans le ménage de nos amis.

On n'a pas oubUé que le major Bildmann et les demoiselles de Stolzenfels, profitant de l'indulgence du comte Sigismond, avaient pris dans le parc d'Hildesheim un coin de terrain pour leur usage personnel, et ' l'avaient entouré d'une haie vive. On se souvient que MuUer, dans uu louable sentiment de condescendance, . avait légitimé cette double usurpation. Le malheureux ne se doutait pas des désastres que sa tolérance devait entraîner.

On touchait à la fin d'octobre.

Un matin, à l'heure où le parc était habituellement désert, Hermann et Marguerite rôdaient autour de

Tenclos Bildmann comme deux jeunes loups autour d'une bergerie. Ils avaient, pour se promener et s'ébattre en liberté, un parc de deux cents arpents ; mais ils en faisaient fi et ne se sentaient attirés que par les deux coins de terrain où il leur était interdit de pénétrer. Une fois déjà ils s'étaient introduits furtivement dans Tenclos des Stolzenfels, ce qui avait valu à Mul- 1er des récriminations assez aigres de la part d'IJ^wig et d'Ulrique.

Un matin donc, pe se souvenant déjà plus de Tadmonestation paternelle, ils rôdaient autour de Tenclos Bildmann. La passion du fruit défendu se trahissait dans les regards curieux et avides qu'ils plongeaient entre les éclaircies de la haie à demi dépouillée. Marguérite voyait des touffes éblouissantes de dahlias et de chrysanthèmes ; Hermann apercevait un magnifique cerf-volant qui faisait depuis quinze jours les délices et Torgueil d'Isaac. Ils s'en étaient tenus d'abord à une contemplation silencieuse ; mais bientôt, poussés par le démon de la convoitise, s'encourageant, s'cxcitant l'un l'autre, ils s'étaient mis à fureter, chacun de son côté, pour découvrir une ouverture qui leur permît d'entrer dans ce jardin des Hespérides. Hélas ! sur tous les points, la haie était épaisse, impénétrable, et trop élevée d'ailleurs pour qu'Hermann

songeât à sgiutiÇf par-dessus, f^es léjar4s cX Jps rftffeljete pouvaient seuls s'ay^ptuney dqips ç^ fpurf/6 4'^jonçs,

d'épines et ie [houx, pécpuragés, le? ,4euï pnfAUts

allaieijt renoncer à Teptrpprjse, quafld topt ^ popp, <1

surprise ! ô bonheur! Herflianp, f^* \f^ motfYjBmej)^

de révjolte et ^q mutiperie, ^'épi^t .avisé d'jcpvoyef un

violent coup de pied dans la porte, la porta (^dï^ pt

s'puvrit; contre spn Jiabilude, le majof ^.vjijj}; oublia h

veille (le donper un tojjr de clef ,à la se^rj^e.

Après s*ôtre .^ssujrés quj? persormp p'é^jJt }h pou^*

les observer, Herji^ani) et ]>j[arg|ierite sç glissèri^pt djjns

Tpjicjps^ et, t9.nd|? que Marguerite raoissonpait |.es

plus bellps fleurs, qu'elle déposait dans up pap de sa

robe, Hermanp s'emparait du .çerf-vplî|,p}j (clérojjlîji/.

le pelqton de ficelle et se disposait à l'pnlever. Quelle

joie ! quelle fête ! Avec qujBlle ardeur Margperite ^ac-

cî^geait toutes les plates-b^des ! PupUe ^ttitpde

triomphante avait Hermapn offrant à Jabrfse d'octobre

le cerf-Yolantj quj, déjà spulevé, .agjtajt, ep sigpp

d'allégresse, sa l3,elle qpepp ^^ papier if}^^ l Majs vof ci

bien une autre affaire J Isaac pUdmapp sç préç|pif p

dans l'enclos, reconpaît son pcff-yolant^ se jette &]\v

Hermann et le lui arrapbe des mains. Hermapn p'a-

vajt pas sur Iç tien et le mien des idéps bicp neftes pi

bien arrêtées; il reprend le cerf-volapt pt distribue

m UN HÉRITAGE

quelques bourrades à Isaac, qui réplique sur le même ton. Une lutte en règle s'engage bientôt entre les deux champions. Isaac est plus âgé, plus robuste, plus vigoureux ; Hermann est plus ardent, plus brave, plus alerte. La victoire est longtemps incertaine; Isaac va l'emporter peut-être, quand Marguerite, inspirée par l'amour fraternel, se met de la partie, et, tout en retenant d'une main le pan de sa robe où elle a serré sa moisson, elle tire de l'autre la' jambe du petit Bildmann, qui roule sur le gazon.

En héros généreux, Hermann n'abusa pas de son triomphe ; content de voir son ennemi terrassé, fl s'éloignait avec le cerf-volant, entraînant avec lui Marguerite, tandis qu'Isaac, resté sur la place, poussait des cris de blaireau pris dans un traquenard. Nos deux vainqueurs hâtaient le pas; comme ils allaient franchir la porte de l'enclos, le major parut sur le seuil. Arracher le cerf-volant des mains d'Hermann, renverser les fleurs que Marguerite emportait dans sa robe, ce fut pour lui l'affaire d'un instant. Il ne s'en tint pas là ; exaspéré par les cris d'Isaac, ayant à cœur de venger l'honneur des Bildmann outragé dans la personne de son fils, il saisit l'oreille dUermann, et, dans un accès de cruauté, la tira jusqu'au sang. En entendant crier son frère, Marguerite, à son tour, se

mit h crier. Attirée par tout ce vacarme, la valetaille était accourue ; Ulrique et Hedwig, à leur fenêtre, approuvaient du geste et de la voix la brutalité du major» Au milieu de cette scène de désordre, Muller survint ; il voulut savoir et se fit expliquer la cause de la querelle.

— Vos enfants, répondit brusquement le major, se sont permis d'entrer dans mon jardin, dans l'enclos que je me suis réservé, qui m'appartient, qui n'appartient qu'à moi . Votre fille a saccagé mes plates-bandes ; ce petit vaurien a pris le cerf-volant d'Isaac, et, pour garder le bien d'autrui, il n'a pas craint de frapper le fils du major Bildmann. Grâce à Dieu, la vengeance ne s'est pas fait attendre ; je lui ai tiré les oreilles, et je lui prcmiets de recommencer chaque fois qu'il frappera mon fils.

Hermann pleurait en silence, Marguerite sanglotait, Muller était blanc de colère.

— Que parlez-vous d'enclos et de jardin? s'écria-t-il s'adressant au major, n n'y a ici qu'un maître, c'est mm, et vous le savez. Jusqu'ici, j'ai toléré, de votre part, ce ridicule empiétement; à compter d'aujourd'hui, j'entends et je veux que cette haie soit abattue. Le testament du comte est formel ; il vous abandonne la jouissance d'une aile du ch&teau ; il ne dit pas un

154 Uljr HËRIT^QE

mot de yolrp enclos, dç yotrc iardij). ffs flejars qu'a cueilljieç Blarguerite sont Um h ojle, puisqu'elles sont à poi. Quapt à BBfmmnf s'il a prj3 le perf-yojapt 4^ Yotrç fils, \\ a eij tort, mais il suffisait ^^ le gronder; .YQIis J'.^y.e? battu, p'pst une lâcheté.

A ce dernier mot, le major bondit commjÇ .s'il pût senti tojjii spn sang indigné boqillo^per fj^fts se.s veines.

— Monsieur ! ^'écria-t-il en mai:clj.ant yçps ^u^pf d^ns uije attitpçjfi pulita^rç, vous sayp? saijs 4Pï^

qu'pne |«lle parole np s'eflface (p^ ^W^ ^^ ?'^Pf ?

— ppnne? ^ mes g^orolps Ifi §ep5 qif'il vous pf.^ir^j, répjjp^ )>Ipller hqrs dp lu|, ,i?t ne ?flPge9flt pas ^ recibler 4*uîje se(p,ejle ; §j yofts y^jj^p? pe Fép^r,^ioi), vous Kîfjjre.z çjîf^sj pompj^t^ qupypjj^popez Ifi ^^iref. Je pïp ppts 1} yos prdre§.

Jusque-là le major s'était montré d'autapt plj}S iijffaifa))lp, fl'î^utwt plus bwî^P> WJ'^ ^® çfpyaitpas le musicien en état de lui tenjf tôt^. Epfi^rçjf par rjj|)r doyx ej; timide qup Mullef ^yait h^itpellemfînt, il était l?rave tQj^j; Jj sop aise, puapd il vit ^pg Ppan? JeprenaiJ au ynot, il regretta son imprudence. Cep^pd^nJ, pppr se mépager une retraite, il continpait î|*é}eyer la vpi|, espérant que Iljpller pe tarderai); pa.s h rpyenir spr sa prejpièfe ré^plption, et se 4éciderait à déppppr ]^ querelle d'pne façon moins belliqueuse. Franz, de

plus en plus irrité, refusait de rien entendre. Les deux vieilles filles, qui, de leur fenêtre, assistaient à cette scène, et semblaient applaudir le major, avaient achevé de Texaspérer.

— Je vous le répète, monsieur, s*écria-t-il d'une voix altérée, mais ferme, vous aurez la réparation que vous demandez. Je n*ai jamais touché ni une épée ixi un pistolet ; mais, peu importe, nous nous battrons demain, aujourd'hui, tout à Fheure, quand vous voudrez.

A cet aveu, rassurant pour son courage, le major releva fièrement la tête. Pourtant, ne voulant pas exposer sa poitrine à un coup fourré, sa tête à quelque balle étourdie :

—r Monsieur MuUer, reprit-il avec dignité, vous avez en moi un loyal adversaire. Vous ne connaissez ni Fépée, ni le pistolet : ces deux armes me sont depuis longtemps familières; pour égaliser les chances, nous nous battrons au sabre.

* — Au sabre, au fusil, répliqua MuUer ; pour châtier votre insolence, toutes les armes me seront bonnes.

Et, prenant ses deux enfants par la main, il tourna le dos au major.

Retirée au fond de son appartement, Edith n'avait rien entendu. En voyant entrer son mari, encore pâle et tremblant de colère, elle se leva toute troublée et courut à lui. Franz n'était pas fâché de prouver à sa femme qu'il ne manquait au besoin ni de fermeté ni de caractère : il raconta ce qui venait de se passer. Vainement Edith essaya de le ramener à des sentiments plus pacifiques, de lui montrer toute la puérilité d'un duel engagé à propos d'un cerf-volant.

— Peu importe la cause ! répondit MuUer d'un ton décidé ; je suis las de l'insolence des Bildmann et des Stolzenfels. L'occasion se présente aiiyourd'hui de leur apprendre clairement ce que je pense de leur conduite, et je^dois la saisir avec empressement. Je vais, dès ce matin, m'occuper de chercher mes témoins. Je suis sûr que Frédéric ne refusera pas de m'assister dans une affaire d'honneur. Il doit avoir un sabre, il me le prêtera, car c'est au sabre que nous nous battons.

— Au sabre ! s'écria Edith épouvantée.

*^ Ne t'effraye pas, répliqua Franz en l'embrassant,

j'ai la main heureuse, et je m'engage à l'apporter demain les deux oreilles du major.

11 s'arracha aux étreintes de sa femme éplorée et sortit. Quelques instants après, Frédéric entra et trouva Edith en larmes. Il revenait de la chasse, et ne savait tim.

— C?ii'est-i1 àrrïtê, gràïid fiféiïl dttt-ii èft é'dpi^td' chant a*Édï{fi aveô intérêt; madame, qu'a^ëi-vous? Un dé' vrfs ènfàrifè èk sètiM blesséf Parler, rfe grâce ! parler,' je voU^ en fltîè.

Et; pbW fa premîÈfé fois, îf osa lûî prendré fès mains.

— Motisiéur Frêàéric, è'écifla Edith ffune voîî sufKpliante, prom'éftez-môï; jaf e^-môi, sur la mémoire de Votive mèfe, ^e vous ne prêterez pas votre saïïfe à mon mari.

— Mc«i sabre f dit Frédéric etàhï/é ; (itfén veut-fl fàîfé?

— Il veut se battre.

— Avec qui?

— Avec le ûiajor, s'écria Edith éclatant en sanglots. Puis elle raconta en pleurant la scène du jardin.

— N'est-ce que cela? dit Frédéric en riant; laissezmoi faire, et séèhez vos larnies ; le major entendra fâison.

tJN HÉRITAGE J59

-^ Que te^ei-tôùs? qiïè pouvez-vous faire ? reprît Éflilh en àMàaiii le§ Wslè ; ïè rttàtt est déôorïnais safe teméde. Mori marï a été provoqué, iï esf ^ôfrti pour chercher des témoins. Ffaïiz est doux comtne ù'h agneau, mais il est îf^e comme un Son. toutes mes prîèreè ont échoUïé contre Sa vôïonté : fl Vèù't fe èattf'ê, il se bàttta, 6l! Taffrerix taajô'f le tirera.

— fiah J s'écrlâ Prèdêflè, le m'ajof n*à lam'âis tué et ne tuera jamais personne.

— nie tuera, vous dis-jel C'est un homme de guerre, tandis tpie Franz n'a jamais mis le pied dans une salle d'armes.

— Rassurei-VoWs, teadame,- vepiit Frédéric d'un ton d'autorité ; je vous promets' qu'ils ne se Battront pas. Attendez-moi ; avant une heure je vous apporterai des paroles de paix.

— Monsieur Frédéric, ajouta Édilh heureuse et pourtant alarmée de l'intervention du jeune officier ; vous êtes militaîipe, Voùâ savez qu'im hofnme tient p'ar-deèsiiâ tout à sotfi Kô(htieur. J'âime moïi mari ; pour le sauver, je verseraîs fout mon sang avec joie ; mais l'honneur de riion Franz ne m'est pas moins cher que sa vie t

— Je VOUS comprends, madame, répondit Frédéric ôïAcèrementému. Danîs k démarche que jB vaîâ faire,

et dont je garantis le succès, il ne sera rien dit, il ne sera rien fait, je vous en donne ma parole, rien qui puisse porter atteinte à l'honneur, à la dignité, au légitime orgueil de Thomme que vous aimez.

Après avoir salué Edith avec respect, il se rendit chez le major Bildmann, et là, sans préambule, sans exorde, il aborda cavalièrement le si^et de sa visite.

— J'apprends, major, que vous allez vous battre.

— C'est la vérité.

— Votre résolution. . .

— Est inébranlable. On m'apporterait des excuses que je ne les accepterais pas.

— Ainsi, msyor, vous êtes bien décidé?

— Je suis tout prêt; tenez, voilà mon sabre.

— En ce cas, je dois vous dire qu'avant de vous battre avec M. MuUer, vous avez une a£Esdre à vider avec moi.

— Vous voulez rire?

— Avec vous, major, je ne ris jamais. Plus d'une fois, je le sais, devant témoins, dans des lieux publics, vous vous êtes permis sur mon compte des propos plus que légers. Jusqu'ici je me suis abstenu de vous demander une réparation. Je respectais en vous la vie d'un chef de famille ; mais, puisque vous exposez, sans hésiter» de gaieté de cœur^ une vie qui ne vous

UN HÉRITAGE Idl

appartient pas, qui appartient à votre femme, à votre enfant, je prétends user aujourd'hui de mon droit dans toute sa rigueur. Vous m*avez offensé, offensé plus d'une fois; ma patience est à bout, et vous me rendrez raison.

Au ton résolu de Frédéric, le major comprit qu'il s'agissait d'une provocation sérieuse. Il n'avait pas pour l'odeur de la poudre une passion bien décidée, et la lame d'une épée lui donnait des éblouissements.

— Avant de vous rendre raison, dit-il à Frédéric, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien m'expliquer la nature de l'offense dont vous demandez réj»ration.

— Vraiment, répliqua Frédéric, j'aurais fort à faire si je voulais rappeler ici tous les propos impertinents que vous avez tenus sur mon comple. Je n'aurais que l'embarras du choix. Vous savez aussi bien que moi ce que vous avez dit, et je n'ai pas besoin de vous rafraîchir la mémoire. Tenez, pour ne vous citer qu'un propos entre mille, n'avez-vous pas dit que j'avais dissipé mon patrimoine dans les tripots? L'avez-vous dit, oui ou non?

— Je ne m'en défends pas, répondit Bildmann ; mais vous-même n'avez-vous pas répandu le bruit .que j'avais mangé la dot de ma femme au cabaret?

169 UN HÉBITA6E

— N'âvez-vous pas A&mé h entendra, poucsuivit Frédéric, qu'après avoir ruiné, mes tantes, j'étais yean vivre aux dépens de mon cousin? Est-ce vrai, oui ou* non ?

— J'en conviens, répondit le major ; mais, v«msmême, n'avez-Vous pas prétendu qu'après avoir mis ma femme et mon enfant sur la paille, j'étais venu ici, comme un mendiant, trop heureux de trouver chez le comte un gîte et un morceau de pain?

— J'ai dit sur vous ce qu'il m'a plu de dire, reprit Frédéric avec hauteur ; je n'ai jamais fait mystère des scntimenls que vous m'inspirez. Quant à ce que vous pouvez dire.de moi, c'est autre chose. Je vous défaids de prononcer mon nom autreuient qu'avec respect, aveo déférence. Ceci est pour, l'avenir ; qi|ant au;passé, je vous en demande raison.

~r- Vous penserez de moi tout ce que vous voudrez, repaaiit le major d'un air magnanime; les preuves du major Bildmann sont faites depuis longtemps^ Je n'ai.pas à redouter l'opinion. Je vous le répète, jeune homme^ pensez de moi ce que vous voudrez; jamais je ne consentirai à me battre avec un parent.

— Puisqu'il en est ainsi, major, vous ne vous battrez avec personne, car je n'entends céder mon tour ni à M. Muller ni & d'autres. Votre vie m'appartient,

UN^ HÉMTAGE 163

eivGos ne pouvez en diiq[)oser sans ma permission.

— J'ai provoqué Muller*, dit le major. J'en suis fâché pour vous, mais Tafeire est maintenant trop avancée pour en rester là.

— Vous avez une manière toute simple de l'arrêter.

— Laquelle, je vous prie ?

— Faites des excuses.

— Jamais, monsieur, jamais! s'écria héroïquement le major.

— A votre aise, poursuivit Frédéric. Encore un mot, et j'aurai fini. Si ce soir, à neuf heures, M. Mullei* n'a pas reçu vos excuses, demain, au' point du jour, vous vous battrez avec moi.

— Vous êtes las de vivroj vous voulez votté mort; eh bien! nous nous battrons.

— Major, ajoute Frédéric, méditez les dernières paroles que vous venez d'entendre; votfs avez jusqu'à ce soir pour y réfléchir.

Le soir même, une heure avant le terme fatal, Mul-' 1er recevait, en présence de Frédéric, une lettre ainsi conçue-:

(( Monsieur, » Si j'en étais encore à faire mes preuves de cou-

m UN UÉAITAGI:;

rage, je pourrais éprouver quelque embarras à vous présenter mes excuses pour un moment de vivacité; mais j'ai versé mon sang sur plus d'un champ de bataille, et je n'hésite pas à retirer la provocation que je vous ai adressée ce matin. Croyez, monsieur, que je regrette sincèrement les paroles qui me sont échai)pées et qui devaient amener entre nous une rencontre sanglante. J'espère que vous accepterez avec empressement les excuses du major Bildmann; c'est la première fois que j'écris de telles paroles.

» Le major Bildmann. »

Après avoir achevé la lecture de cette éi)iire, Mnl- 1er, se croyait un foudre de guerre, la remit d'un air de triomphe entre les mains d'Edith, qui remercia Frédéric par un regard où éclatait sa reconnaissance. Malheureusement, cette affaire ne devait pas en rester là, car l'apologie présentée par le major était accompagnée d'un post-scriptum.

« P. S. Pour éviter à l'avenir tout sujet de contestation entre nous, avertissez vos enfants qu'ils ne doivent jamais pénétrer dans mon enclos. »

Ce post-scriptum était gros d'orages.

Dès le lendemain, au lever du soleil, MuUer fit appeler les jardiniers du château, et leur donna Tordre d*arracher sans délai les haies vives qui servaient de limites h Tenclos Bildmann et à Fenclos Stolzenfels. Depuis longtemps sa patience était à bout , et le postscriptum de la lettre du major avait comblé la mesure. MuUer éprouvait le besoin impérieux de faire acte

d'autorité, d'user de ses droits avec une sévérité abso-

lue, de réduire au silence toutes les prétentions impertinentes des Bildmann et des Stolzenfels. Depuis son arrivée au château, il avait toujours montré à ses hôtes tant de tolérance et de générosité, je pourrais dire tant de clémence et de mansuétude, que les jardiniers, en entendant Tordre qui leur était signifié*, ne purent retenir un cri d'étonnement.

Il y avait trois jardiniers au château, qui tous avaient vu naître le comte Sigismond, et s'étaient habitués à regarder comme bien fait tout ce qu'il laissait faire.

Le plus âgé des trois prit la parole au nom de ses camarades, et, s'adressant à MuUer :

— Vous n'y songez pas, monsiem^ ! Ces deux enclos ne sont pas à vous ; ils appartiennent au bon major et aux bonnes demoiselles. Cinq ans avant votre arrivée au château, nous avons planté sous les yeux du comte Sigismond les haies que vous voulez arracher aujourd'hui.

— Obéissez, répliqua Muller d'une voix sèche,, qui ne .souffrait aucuçe objection. Il n'y a ici d'autre maître que moi; c'est à mqi seul que vous devez obéir.

— Ma foi, monsieur, .répondit l'orateur de la •troupe, nous n'osons p0s prendre ça sur noys. Dites au bon major et aux bonnes demoiselles de nous le commander, et ça . se fera.

— Comment, drôles I reprit MuUer de plus en plus exaspéré, vous refusez de m!ot)éir? Je vous chasse tous trois.

— Allez, allez, nous connaissons te testament. Vous ne pouvQz pas nous renvoyer : M. le comte a pris soin de nous. C'était, celuWà, un bon mallre I Vous êtes obligé de nous garder; c'est sa volonté, ot nous pesterons.

— Eh bien î 8'éci:ia Muller^hors de lui-même, vous

UN HÈRÏTAOE 167

partirez aujourd'hui môme. Je ne veux pas garder chez moi un jour de plus des serviteurs insolents.

-^ A votre aise, monsieur, reprit le jardinier. Nous connaissoiis nos droits, et nous les ferons valoir.

A ces mots, ils s'éloignèrent tous trois, h pas lents, ^'jetant sur MuUer des regards qui semblaient le narguer.

MtiUer, sans perdre un instant, ordonna à. Wurm de faire venir des -cantonniers, qui, depuis quelques semaines, réparaient la route d*Hildesheim à Muhlstadt. Wurm obéit, et, une heure, après Tenclos Bildmann et l'enclos Stolzenfels n'existaient plus. Dire la colère qui tranâpoïta le major, Dorothée, Hedwig et Ultique, serait chose impossible, et je ne veux pas l'essayer. Pour reprendre possession de ces deux enclos, qu'ils s'étaient habitués à regarder comme leur bien, les Bildmann et les Stolzenfels résolurent, d'un commun accord, de planter des pieux, de tendre des cordes, et de rétablir ainsi provisoirement la limite de leur propriété. Deux heures après, Muller donnait l'ordre de couper les cordes, d'arraéher les pieux,' et, comme il le disait, force restait à la loi.

Le soir môme, comme il s'applaudissait avec Edith de la vigueur qu'il venait de montrer, Wurm lui remit une assignation en bonne forme. Cette assigna-

dC8 UN HÉRITAGE

tion, libellée avec toute l'élégance du style judiciaire, enjoignait au légataire universel du comte Sigismond de réintégrer dans leurs fonctions les trois jardiniers qu'il avait congédiés le matin, aux termes du testament qui Favait investi de la propriété d'Hildesheim.

— Allons donc ! s'écria MuUer en achevant la lecture de ce grimoire ; il serait plaisant d'être obligé de garder chez soi des marauds qui vous narguent et refusent d'obéir. S'ils veulent plaider, nous plaiderons. Les tribunaux ne se méprendront pas sur la volonté du comte Sigismond. L'intention du testateur n'a pu être de m'imposer des serviteurs indociles et impertinents.

Muller s'endormit joyeux et fier de sa conduite, sans prévoir l'orage qui grondait sur sa tête. Le lendemain, comme il achevait de déjeuner et s'apprêtait à sortir, Wurm lui remit, en souriant, deux chiffons de papier couverts d'une écriture illisible, ornés de paraphes au bas de chaque page.

— Qu'est-ce encore? dit Muller, qui déjà mettait son chapeau sur sa tête, et disait adieu à sa femme.

— Monsieur, reprit Wurm d'un air demi-railleur, demi-triomphant, c'est de la part du major Bildmann et des demoiselles de Stolzenfels.

Wurm sortit en se frottant les mains ; Muller se rassit, et jeta les yeux sur les papiers qu'on venait de

lui remettre : c*étaU une double assignation, au nom du major et des vieilles filles, qui, se fondant sur la tolérance du comté Sigismond et sur les termes du testament, qu'ils interprétaient à leur manière, prétendaient rétablir, aux frais de Muller, les deux haies qu'il avait arrachées.

— De mieux en mieux, s'écria Muller ; l'hiver se prépare bien : voilà de quoi occuper nos soirées. C'est la guerre civile, et, sur ma foi, le vieux corbeau et les vieilles pies trouveront à qui parler.

Fier de son bon droit, ou plutôt pour s'étourdir sur les inquiétudes qui pouvaient lui rester, pareil aux poltrons qui sifQent au moment de leur plus grande frayeur, Muller venait de se mettre à son clavecin, et achevait la première page d'une sonate de Haydn, quand maître Wolfgang parut à la porte du salon.

— Pardieu ! s'écria Muller sans quitter sa place, c'est le ciel qui vous envoie. J'ai ici sous la main quelques petits papiers qui vous divertiront.

Et il remit à maître Wolfgang les trois assignations. Maître Wolfgang s'assit, les lut en silence, pairut méditer profondément ," et , les déposant sur le clavecin :

— Cela est grave, monsieur Muller, très-grave, beaucoup plus grave que vous ne pensez. Il ne s'agit

pasici de bagatelle. Quant aux jardiniers, les termes du testaiRMit sont préei» et formels ; vous n'avez dans aucun cas le droit de les congédier.

— Gest trop fort! s'écria Mttller. Ainsi, maître Wotfgang, VOUS: me consoliez de renoncer dès à présent à mes prétentions?

— A Dieu ne plaise ! répliqua maître "Wdfgang. SI nos adversaires ont pour eux la lettre, nous avons pour nous Fesprit du testament. La lettre tue, mais l'esprit vivifie. Nous plaiderons, et, quoi qu'il arrive, cesem toujours un procès fort intéressant.

—-Nous plaiderons, dit MuHer d'un ton résolu.

--- Venons maintenant, reprit maître "Wolfgang, à ivotre contestation avec tle major Bildmann et les demoisèUes deStolzeniids.'C'est très^ave. Dans quel état avez-Yous trouvé le parc à votre arrivée au château ? N'est-il pas vrai que le major et les demoiselles de Stolzenfels avaient dès lors la jouissance exclusive des deux enclos ? N'est-^il pas vrai que ces deux endos avaient été, du vivant même du comte Sigismond, entourés d'une haie vive? C'est le cas d'invoquer un axiome que les tribunaux n'ont jamais refusé de reconnaître : Possession vaut titre. Si les prétentions du major et des demoiselles de Stolzenfels vous semblaient injustes, exagérées, il fallait, le jour même de

votre arrivée, discuter ces prétentions par voie judiciaire. Vous n'en avea rien fait ; eh bien ! il n'y a pas d^x inanières d'interpréter votre silence*: en n'agissant pas, vou&iavez consenti. Je ne dois pas V4)iistli$*simulor le&^onséqnences de^vôtre conduite. Quels que soient vos droits, il faut vous. attendre à une vigou* reu^e résistance. Placé entre le major Bildmann et les domoiseltes de Stolzenfds, vous avez, comme on dit, la main prise entre Farbre .et Técoree. Ce n'est pas tout. On dira dans 'le pays que vous êtes sans pitié pour la famille du comte Sigismond, que vous êtes ingrat envers votre bienfaiteur, que vous répondez à la générosité par une âpreté sans exemple. Rappelezvous, monâeur, celte belle parole d'un écrivain antique : Le droit absolu n'est souvent qu'une injustice absolue. Smnmum jmy summa injuria. Vous ne pourrez pas faire un pas dans la campagne .sans .en* tendre derrière vous .des murmures de réprobation ; les vieilles femmes vous désigneront du doigt à tous les enfants du pays comme renn6mi,.le spoliateur des Bildmann et des Stolzenfels. La charité de ^madame Muller,:Groyez-le bien, sera toujours impuissante à coiyurer les ;haines que vous aurez soulevées. rBlle aura beau multiplier ses aumônes, elle n'apais^a pas la colère excitée par votre conduite.

m UN HÉRITAGE

A ce tableau de la haine qu'il avait si peu méritée, Muller pâlit.

— Allons ! dit-il avec Taccent de la résignation, que le major Bildmann et les demoiselles de Stolzenfels relèvent donc la haie de leurs enclos, j'y consens.

Maître Wolfgang contemplait Muller avec orgueil ; il jouissait avec délices du trouble qu'il venait de jeter dans l'âme de son client. Muller attendait sa réponse comme un oracle. Après quelques instants de recueillement, maître Wolfgang rompit le silence :

— Les dispositions que vous montrez, monsieur Muller, dit-il en appuyant sur chaque syllabe, vous font le plus grand honneur. Votre empressement à saisir tous les moyens de conciliation qui se présentent révèle chez vous une générosité toute royale. Toutefois, je ne dois pas vous le cacher, il eët trop tard maintenant pour adopter des mesures de conciliation. On vous a accusé de faiblesse ; .vous avez compris la nécessité de montrer de l'énergie, et vous avez bien fait. Sans doute, pour établir votre droit, vous aurez des luttes & soutenir ; mais le courage ne vous manquera pas, non plus que le secours de mes lumières. Songez d'ailleurs k ce qui arriverait, si vous faisiez maintenant un pas en arrière. Si vos adversaires vous voient faiblir dans une occasion décisive, que n'exige-

ronl-ils pas de vous ? Avez-vous oublie ce que dit le fabuliste : « Laissez-leur prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre ! » Le fabuliste a raison. Croyez-moi, monsieur MuUer, si vous n'étiez pas courageux par tempérament, je vous conseillerais d*étre courageux par calcul. Vous avez votre dignité à garder ; il faut prendre rang dans le pays : il faut être maître chez vous.

— Eh bien ! dit MuUer," puisque toute conciliation vous semble désormais impossible, nous plaiderons.

Wolfgang s'accouda sur la table et couvrit ses yeux de ses mains.

— L'affaire est grave, très-grave, reprit-il aprèa quelques minutes de réflexion.

— Enfin, décidez-vous ! s'écria Muller qui perdait patience. Il faut céder ou plaider ; je ne vois pas d'autre parti à prendre.

— Eh bien ! répondit maître Wolfgang, nous plaiderons. L'affaire est grave, je le répète ; mais ce sera un très-beau procès.

— Adieu donc, maître Wolfgang, dit Muller, que cette conversation avait fatigué et qui n'était pas fâché de rester seul ; adieu, revenez me voir dès que vous aurez entamé le procès, et surtout poussez*le avec vigueur.

Maître Wolfgang ne- se le¥ait pas. MùUer le contemplait avec une curiosité mêlée' d'étonnement. Maître Wolfgang avait? ses ra;i*)ns pour ne pas se retirer.

— Monsieur Muller, dit rhomme de loi, je ne vous ai pas dit encore l'objet de ma visite; J'ai écouté vos contestations avec les demoiselles de Stokenfels, avec le major BUdmann, avec les jardkiiers; il me reste* ha vous dire pourquoi j'étais venu.

Muller, justement effirayé de ces paroles mystérieuses, interrogeait en vain ses . swn5©Kirs ; il se dénoandait, pour me servird'une eicpresMon populaire, quelle nouvelle tuile allait lui tondaer sur là tdte. Maître Wolfgang, témoin de son anxiété^ ne «sa pressait pas. de l'éclairer.

— De grâce, monsieur, dit Muller, pour qui Tincertitude devenait un cruel supplice, apprenez«?moi, sans plus tarder, de quoi il s*agit.

— Avant d'en venir à l'objet de ma visite, reprit gravement maître Wolfgang, j*ai besoin de vous adresser quelques questions, et je yous prie de vouloir bien

i76 UN HÉaiTAOE

y répondre sans détour et sans réticence. N'oublie;s pas que vous devez parler avec une franchise absolue à rhomme chargé de la défense de vos intérêts. Vous devez avoir pour moi la confiance du malade pour son médecin, du pénitent pour son confesseur. Songez qu'en me déguisant une part quelconque de la vérité, vous compromettez de la manière la plus fâcheuse le sort de votre cause .

Muller, de plus en plus inquiet, ne pouvait deviner où maître Wolfgang voulait en venif . Enfin Thomme de loi consentit à entamer Texposédes faits. Toutefois, pour donner à son rôle plus d'importance et de gi*andeur, au lieu de raconter simplement ce qu'il savait très-bien, il préféra interroger son client comme l'eût fait un juge d'instruction.

. — N'est-il pas vrai, monsieur Muller, que le domaine d'Hildesheim est traversé par une rivière?

— Rien n'est plus vrai, répliqua Muller ; mais au fait ! maître Wolfgang, au fait ! Soyez clair, et surtout soyez bref.

— Eh bien ! monsieur Muller, qu'avez-vous fait de cette rivière?

— Parbleu ! j'y ai péché , je m'y suis promené en bateau avec ma femme et mes enfants. Que pouvaisje faire de plus?

— Interrogez voire conscience, monsieur Muller; n'avez-vous rien à vous reprocher? N'avez-vous pas empiété, sciemment ou à votre insu, sur les droits attachés aux propriétés voisines?

Muller eut beau s'interroger, il ne put deviner de quelle faute il s'était rendu coupable.

— Puisqu'il faut, monsieur Muller, venir en aide à votre mémoire, écoutez bien toutes les questions que je vais vous poser, et répondez-moi de point en point.

Muller devint tout oreilles. Maître Wolfgang poursuivit :

— Le lit de la rivière , dans la partie qui traverse le domaine d'Hildesheim , était inégal : n'avez-vous rien fait pour lui donner une profondeur uniforme ?

— Je Tai fait draguer, répondit Muller, et j'y ai trouvé un double avantage : j'ai mis dans les allées de mon parc le sable qu'on avait retiré du fond, et les tourbillons qui rendaient la rivière dangereuse ont maintenant disparu.

— A merveille ! reprit maître Wolfgang ; ce n'est . pas tout. Dans la partie qui avoisine un bouquet de

saules et de peupliers, n'avez-vous pas élargi le lit de la rivière?

~ Sans doute, répondit Muller ; j'ai fait creuser une

anse pour amarrer le batelet qui sert aux promenades (le ma femme et de mes enfants.

— Très-bien ! de mieux en mieux ! poursuivit maître Wolfgang. Ainsi, vous ne contestez aucun des faits qui vous sont imputés ; vous admettez tous les griefs articulés contre vous. Les bruits répandus dans le pays ne sont donc pas calomnieux I- Les accusations portées contre le maître actuel du domaine d'Hildesheim ne sont donc pas de pures fictions, filles de Fenvie et de la méchanceté ! C'est ici le cas de s'écrier avec le plus grand orateur de Tantiqulté romaine : Habemus reum confiteniem ! ^

— Ah! çà, monsieur, où diable voulez-vous, en venir? demanda Muller,qui ouvrait de grands yeux. De quels bruits parlez-vous ? de quoi m'accuse-t-on? Qu'y a-t-il de commun entre l'envie, la calomnie, et la rivière qui traverse mon domaine ?

— Vous allez comprendre en deux mots, reprit maître Wolfgang, de quelle nature sont,les accusations portées contre vous : on dit dans le pays que vous élevez le prix du pain.

— Voilà, je l'avoue, répondit Muller, une étrange accusation, à laquelle j'étais loin de m'attendre. Ainsi on répand dans le pays le bruit que j'accapare le grain ? Dites à ceux qui vous ont débité ces sornettes

(le venir visiter mes granges, mes greniers : ils jugeront par leurs yeux, ils verront ce qu'il y a de sottise et de malveillance au fond de ces calomnies.

— Mon Dieu ! monsieur MuUer, si vous aviez eu la patience de m* écouter jusqu'au bout, vous vous seriez épargné la peine de réfuter un argument qui jusqu'ici n'a pas été produit dans la cause. Il ne s'agit ni de vos granges, ni de vos greniers. Le grain que vous avez chez vous vous appartient, et personne, que je sache, n'a le droit de venir le compter. Vous le vendez quand vous voulez, à qui vous voulez : c'est une affaire dont vos voisins n'ont pas h se mêler ; mais votre rivière, c'est bien autre chose ! car enfin cette rivière n'est pas h vous. Il est vrai qu'elle traverse le domaine d'Hildesheim, inais elle ne vous appartient pas. Vous ne pouvez en faire usage, soit pour la pèche, soit pour la promenade, que sous certaines conditions : c'est ce que nous autres gens de loi appelons servitudes réelles.

— Que parlez-vous de servitudes ! dit Muller en rinterrompant; est-ce que par hasard je ne serais pas maître chez moi ?

— Assurément, monsieur Muller, vous êtes maître chez vous ; mais vos droits, comme tous les droits humains, sont renfermés dans (Je certaines limites, car,

VOUS le savez, et c'est un grand docteur qui Ta dit, il n'y a pas de droit contre le droit. J'aime à croire que vous n'avez pas prévu les conséquences de votre conduite. S'il en était autrement, ce que vous avez fait serait absolument inexplicable.

— Maître Wolfgang, reprit Muller, avez-vous juré de me mettre hors de gonds ? Depuis une demi-heure je vous prie, je vous supplie, je vous conjure de me dire le sujet de votre visite, et depuis une demi-heure je n'ai pas encore réussi à obtenir de vous une parole sensée ! C'est une belle chose que la loi, une chose sainte qu'il faut respecter ; mais si, d'aventure, sans le savoir, j'ai violé la loi, ayez, de grâce, la générosité de me dire en quoi et comment je l'ai violée.

— Nul n'est censé ignorer la loi, répondit gravevement maître Wolfgang. C'est un des plus beaux, un des plus graves, un des plus anciens axiomes du droit romain. Or, vous le savez, le droit romain est, à proprement parler, le fondement de notre législation. Vainement quelques juristes ont prétendu opposer h l'autorité de Justinien je ne sais quel droit germanique dont les monuments sont insaisissables; c'est une billevesée dont les praticiens ne doivent tenir aucun compte.

— Que diable ! monsieur, s'écria Muller, il ne s'agit

UN HÉRITAGE I8t

ici ni de Justinien, ni du droit romain, ni du droit germanique. Revenons à ma rivière, et dites-moi comment j'ai pu élever le prix du pain.

— Rien n'est plus simple, monsieur Muller, et, si vous avez bien suivi jusqu'ici le fil de mon raisonnement, déjà vous êtes sur la voie, vous l'avez à moitié compris.

— Ne me flattez pas/ maître Wolfgang. Jusqu'ici je n'ai absolument rien compris. Quant au fil de votre raisonnement, il m'eût été vraiment bien difficile de le suivre, car vous vous êtes égaré à plaisir dans une foule de digressions fort éloquentes, je veux le croire, mais qui, à mon avis, n'ont rien à démêler avec le cours de ma rivière et le prix du pain. Parlez donc, je vous écoute.

— L'usage des cours d'eau, monsieur Muller, est une des matières les plus difficiles de la jurisprudence. Ce sujet ardu a été traité dans un grand nombre de livres très-savants. Tous ces livres, je les ai réunis dans ma bibliothèque, je les ai lus, je les ai relus. Je les connais à fond, je sais sur le bout du doigt tout ce qu'ils contiennent, et je peux vous le redire. Il n'y a pas une difficulté concernant les cours d'eau dont je ne puisse vous donner la solution à l'instant même, en vous citant l'autorité des auteurs qui se sont pro-

nonces dans tel ou tel sens. Grâce à Dieu, j'ai une mémoire excellente, et si vous l'exigez, je puis vous donner un avant-goût des passages que j'ai l'intention de citer à Taudience.

— Comment, à Taudience ! s'écria Muller. D s'agit donc encore d'un procès?

— Sans doute, ne vous l'ai-je pas dit?

— Jusqu'ici, malheureux, vous m'avez tout dit, excepté ce qu'il fallait me dire. Je me tue à vous écouter, et vous prenez plaisir à épaissir les ténèbres autour de moi . Quand donc vous plaira-t-il de revenir à ma rivière?

— J'y suis, reprit maître Wolfgang. Je disais donc que les cours d'eau sont soumis à ce que nous appe^ Ions, nous autres gens de loi, servitudes réelles. Ici, monsieur Muller, j'ai besoin de toute votre attention. Nivelez, élargissez le lit d'une rivière, qu'arrive-t-il ?

— C'est à vous de me le dire, maître Wolfeang, puisque vous avez étudié à fond toutes les questions qui se rattachent aux cours d'eau ; je ne suis pas ici pour vous répondre, mais pour vous écouter.

— Eh bien 1 monsieur Muller, puisque vous ne voulez pas prendre la peine de trouver par vous-même la solution du problème que je vous propose, je vais vous la donner. En nivelant, ^n élargissant le lit d'une ri-

viëre, en adoucissant la pente, vous ralentissez le courant. Suivez bien, de grâce, mon raisonnement, car ici tous les mots portent coup. Dans la propriété voisine se trouve un moulin ; ce moulin, situé au-dessous d'Hildesheim , est mis en mouvement par la rivière qui traverse votre domaine. Or, c'est à ce moulin que tous les paysans des environs portent leur grain. En ralentissant le courant de la rivière, vous diminuez la force du moulin , vous élevez le prix de la.mouture, et par conséquent le prix du pain. Est-ce clair, monsieur MuUer ?

— Enfin I dit MuUer poussant un profond soupir, je commence à comprendre de quoi il s'agit.

— Je me flatte, reprit maître Wolfgang avec un air de contentement et d'orgueil, qu'il n'y a pas dans toute l'Allemagne un juriste capable de vous expliquer plus nettement le sujet du nouveau procès qui vous est intenté, non-seulement au nom du propriétaire du moulin, mais encore au nom de la commune. Le procès entamé en 1760 par le grand'-père du comte Sigismond n'est assurément pas dépourvu d'intérêt; mais ce n'est, à proprement parler, qu'une bagatelle à côté du procès nouveau qui s'ouvre pour vous. Discussion de droit, discussion de fait, jurisprudence des tribunaux, doctrirfc des auteurs, rien n'y manque, et

à toutes les idées que suscite cette magnifique affaire» ajoutez Fintérêt dramatique; dont jusqu'ici j'ai négligé de vous parler, je veux dire une ccmimune irritée, une. commune qui demain peut-être se lèvera comme un seul homme et viendra, la torche à la main, menacer le château et le domaine d'Hildesheim.

— Parlez-vous sérieusement, maître Wolfgang? dit MuUer épouvanté. Une menace d'incendie, voilà ce que vous appelez l'intérêt dramatique de cette magnifique affaire I

— La moisson a été mauvaise, reprit maître Wolfgang. Lors même que la force du moulin n'eût pas été diminuée par voire étourderie, le prix du pain devait être plus élevé que l'année dernière. L'augmentation du prix de la mouture est ce que nous appelons, nous autres gens de loi, un supplément de calamité. La colère de la commune se comprend facilement et n'a pas besoin d'explication. Ainsi, monsieur Muller, si demain vous entendez l'émeute gronder sous vos fenêtres, n'en soyez point étonné, vous êtes averti.

Muller, de plus en plus épouvanté, contemplait d'un œil effaré maître Wolfgang ; il voyait en lui le spectre de la discorde, un messager d'enfer, un suppôt de Satan. Il voulait pai'ler, et la parole s'arrêtait dans son gosier brûlant. Maître Wolfgang se leva, fler de

la terreur qu'il venait d'éveiller dans Tânie de son client ; MuUer le laissa partir et demeura seul à mesurer la profondeur de Tablme qui s'ouvrait sous ses pieds.

Toutefois il voulut savoir par lui-même à quoi s'en tenir sur la réalité des griefs articulés contre lui. A quelques jours de là, sans rien dire à Edith de l'entretien formidable qu'il avait eu avec maître Wolf- ' gang, il se rendit chez le propriétaire du moulin, qui était précisément un de ses deux adversaires dans le grand et beau procès qui remontait à 1760. Malgré toutes les objections produites par son avoué , Muller n'hésita pas à tenter toutes les voies de conciliation, n ofBrit généreusement d'anéantir tous les travaux faits dans le bras de la rivière qui traversait le domaine d'Hildesheim, de remettre les choses daniileur état primitif, et de réparer les dommages sur estimation d'experts ; son adversaire l'accueillit avec cette haute politesse qui est la plus cruelle des injures.

— Monsieur, lui dit-il après l'avoir écouté à demi pendant quelques instants , je me mêle rarement de ces sortes d'affaires. Le dommage est constant; toutes les pièces sont maintenant entre les mains de mon avoué : c'est à lui désormais que vous devez vous adiesser.

-— Cependant, monsieur...

— Désolé, monsieur, reprit le hobereau en tirant sa montre» je suis attendu ; une autre fois je serai plus heureux.

Muller se retira, le cœur plein de honte et de rage. En outrei il comprenait que tout espoh* de conciliation était perdui que Tavoué de son adversaire, se piquant d'émulation, voudrait lutter d'arguties avec maître Sturm, et qu'une nouvelle guerre d'exploits et d'assignations devenait inévitable.

Comme il revenait chez lui, triste, découragé, il rencontra sur la route des paysans dont le regard irrité lui rappela les sinistres prophéties de Wolfgang. Deux d'entre eux, plus hardis ou plus mécontents que les autres, arrêtèrent Muller pour lui adresser des reproches.

— C'est donc vous, monsieur, dit le premier d'un air menaçant, qui élevez le prix du pain ? Comme si l'année n'était pas déjà assez mauvaise, vous diminuez le travail du moulin où nous portons notre blé. Ce n'est pas bien, monsieur ; ce n'est pas le comte Sigismond qui eût ainsi affamé les pauvres gens de la commune.

. — C'est donc vous, monsieur, dit le second en retenant par la bride le cheval de Muller, c'est donc

VOUS qui tourmentez les bonnes demoiselles et le bon major ? Voilà donc comment vous reconnaissez les bontés de feu monsieur le comte ? Après avoir dépouillé la famille^ vous la persécutez ! Ça n'est pas bien» monsieur, ça vous portera malheur.

Muller eut un instant la fantaisie de leur cingler sa cravache au travers du visage. Il haussa les épaules,, enfonça Téperon dans le flanc de son cheval, et poursuivit sa route. La nature morne et désolée, le ciel gris et froid de novembre, les coteaux submergés paf la brume, assombrissaient encore le deuil de ses pensées. Il rentra chez lui, agité par de lugubres pressentiments.

Comme il traversait le parc, il aperçut les trois jardiniers qu'il avait chassés quelques jours auparavant. Les trois rustauds, profitant d'un rayon de soleil qui venait de percer la nue, devisaient entre eux, assis sur un banc, comme de paisibles rentiers. En attendant l'issue de la lutte qu'ils avaient engagée, ils demeuraient au château, dormaient bien, se nourrissaient grassement, et, quand ils avaient fait dans les champs une promenade salutaire, quand ils avaient gagné de l'appétit, ils se reposaient et commentaient à loisir le testament du comte Sigismond. Us inventaient pour étabUr, pour interpréter, pour défendre leurs

droits, des arguments qui n'eussent pas été désavoués par le procureur le plus madré, par Favocat le plus retors. Us s'applaudissaient, en riant, du succès de leur insolence, et trouvaient dans la colère du maître qui les avait chassés un bénéfice tout net : tant qu'ils ne seraient pas rappelés officiellement et réintégrés dans leurs fonctions, ils étaient bien résolus à se croiser les bras depuis le matin jusqu'au soir. Ds allaient même jusqu'à se demander s'ils devaient reprendre leurs travaux avant d'avoir reçu des excuses en bonne forme. Quand Muller passa devant eux, ils se cnu*ent dispensés de le saluer, et demeurèrent cloués à leur place, comme s'ils l'eussent vu pour la première fois.

SPIEGEL A FRAKZ MULLER .

c( Tes lettres deviennent de plus en plus rares, mon cher ami. Depuis près de deux mois, tu ne m'as pas donné signe de vie. Pour savoir comment se passent les journées au château d'Hildesheim, j'en suis réduit aux conjectures. Comment faut-il expliquer ton silence ? Tu me parlais dans tes dernières lettres de la paix profonde dont tu jouissais, des loisirs que te pro* curait la richesse, et que tu comptais bien employer au profit de ta renommée. Est-ce que l'étude absorbe à cette heure tous tes instants ? S'il en est ainsi, ne crains pas mes reproches. J'ai trop souvent appelé de mes vœux le moment où tu pourrais exprimer enfin en toute Uberté ce que tu as dans la tète et dans ]e cœiir, pour songer à me plaindre et t'accuser d'ingratitude. Travaille, mon cher Franz ; tu as raison de ne pas t'endormir sur l'oreiller moelleux que t'a laissé le comte Sigismond. Que de belles choses -tu dois com-

poser là-bas ! Que de motifs charmants ! que d'inspirations enchantées! Au fond 'des bois, dans le creux des vallées, sur le flanc des coteaux, tu allais, pendant les beaux jours, mêlant les chants de ton génie aux harmonies de la nature ; maintenant, assis au clavecin, tandis que l'âtre flamlje et pétille, tu fixes ^ sur le papier les mélodies que tu jetais au vent. Bénie soit l'opulence qui t'aura conduit à la gloire !

» Tu m*as dit que le château et le domaine d'Hildesheim exigeaient des réparations, des améliorations de toute sorte. Es^tu devenu agronome et architecte, comme la plupart des seigneurs châtelains de notre belle Allemagne? As-tu étudié le système de la grande et petite culture ? As-tu respecté fidèlement, dans la restauration de ton château, le style à la fois sévère et orné du quatorzième siècle ? Tu dois être heureux, je ne dirai pas comme un roi, mais comme un artiste, comme un poëte qui peut embrasser tous ses rêves, réaliser toutes ses fantaisies. Je m'endors chaque soir dans la pensée de ton bonheur, et la nuit je fais de doux songes. Tu ne m'entretiens plus des demoiselles de Stolzenfels ni du ménage Bildmann; j'aime à croire que vous vivez tous en famille. Ta première lettre m'a conquis au major ; à mon prochain voyage à Hildesheim, je demanderai à faire son portrait.

Edith m'a parlé trun nouvel hôte accueilli chez vous, d'un jeune homme charmant, qu*Hermann et Marguerite chérissent à l'envi, plein de grâce, d'entrain, de gaieté, chasseur intrépide, habile écuyer, chanteur de romances, descendant tout à la fois de Nemrod, de Chiron et d'Orphée. Dis-moi bien vite, dis-moi sans plus tarder s'il mérite tous les éloges dont notre Edith se plaît à le combler. A ne te rien cacher, je crains fort que M. Frédéric ne fasse tort au palivre Spiegel dans Tesprit de ta femme et de tes enfants. Quant à toi, mon cher MuUer, je ne suis pas inquiet de ton cœur; comment pourrais^tu songer à remplacer une amitié aussi vieille, aussi solide, aussi souvent éprouvée que la nôtre?

» J'allais oublier de te rappeler que tu as négligé de m'envoyer le prix de ton loyer. Il y a maintenant deux termes échus. Je me serais trouvé dans un grand embarras, si le hasard, un hasard providentiel, ne fût venu à mon secours. Chose inouïe, chose inespérée! j'ai vendu qiielques-uns de mes tableaux, qui, depuis trop longtemps, décoraient mon atelier. Je les ai vendus à des conditions si avantageuses, que j'ai pu réparer ta négligence. Pour nous dispenser à l'avenir de payer ton loyer et le mien, j'ai acheté la petite maison que nous avons partagée pendant tant d'années. Ainsi,

au printemps prochain, quand tu viendras à Munich, c'est chez moi que tù descendras. Spiegel propriétaire ! voilà, je Tespëre, une nouvelle à laquelle tu étais loin de fattendre : c'est le pendant de MuUer châtelain. Embrasse pour moi tes enfants, et prie notre chère Edith de ne pas trop m'oublier dans la compagnie de M. Frédéric.

» Spiegel. »

Un instant, Muller se crut persiflé. Chacune des questions que lui adressait Spiegel contrastait si douloureusement avec la réalité, chaque phrase ressemblait si bien à un reproche indirect ou à une raillerie, que Franz, en achevant la lecture de cette lettre, ne put se défendre d'un mouvement d'humeur et presque décolère. Tout dans cette lettre l'humiliait, l'offensait; pas un mot qui ne fût un coup de poignard.

A son insu, sans s'expliquer pourquoi, il souffrait

de l'éloge qu'Edith avait fait de Frédéric : le germe

d'un mal qu'il n'avait jamais ressenti venait de se

glisser dans son cœur. En songeant que Spiegel avait

vendu ses tableaux, et que ce n'était pas lui, Muller,

lui, son frère, qui les avait achetés ; en se disant que

Spiegel avait acquis du prix de son talent la maison

qu'il s'était promis de lui offrir et dont il n'avait pas

ta

même acquitté le loyer, Franz se sentait mourir de honte. Et comme, au fond des amitiés les plus pures, Tégoïsme et Tamour-propre trouvent toujours un coin où se cacher, MuUer, en apprenant Faisance et le succès échus à son ami, éprouvait autre chose que de rétonnement et de la joie : il faisait un retour sur luimême, et, comparant le château d'Hildesheim qu'il devait au hasard, à la petite maison de Munich, que le travail et une renommée naissante venaient de donner à Spiegel, il reconnaissait que Spiegel était vraiment plus ricl^e çt plus heureux que lui. L'amour de la gloire, qu'il avait si longtemps nourri coMUOi^ un i^yx sacré, et qui, au sulieu des tracas wàs noix^JiMre qui assaillaient sa vie^ semblait éteint sans retour, se réveillait tout à cou.p, non commo une aaid^iiion noUe et généreuse, mais comme un tourment de plus. Cependant, si Mutter, en pensant à Spiegel, éprouva un instant quelque dîiose de papeil à Tenvie, ce mauvais a^timent fut bientôt comprimé et m lais^ pas de trace dans rame qu'il avait traversée.

Mulier était réservé àd'axilres preuves. Le gerii^e fuiieste que la leitre de Spiegel avait déposé dasus son oçeujr devait en peu de temps s'y développa, graTi<)ir et pousser de profondes racines.

iusque-là Franz avaU. toujours caçbé à sa femg^e»

9i\ec un soin p^sidu, tous les ennuis, tous les tracas gui V^ssiégeaient. Il ne lui avait parlé ni du procès qiii u'av^it pu lasser la patience de trois générations, W (le l'affaire du moulin, ni de Témeute qui, d'un jQiyr à l'autre, ppuvait venir gronder à sa porte ; mais, assez généreux pour craindre d'affliger la femme qu'il ^ma^t, û était trop faible pour dissimuler sa tristesse. U la.i^ait le$ taHs, mais il laissait voir Içs impressions qu'il çn recevsiit. En ménage, c'est le pire (içs sys^çiuçs : il (au,t avoir le courage de tout cacher ou de tout dire. Le caractère de Frai;iz était devenu inégal, fantasque : il répondait à peine aux questions d'Edith ; quand il avait embrassé ses enfants, il s'enfermait seul dajp^ sa chambre pour vérifier les comptes de son iutendavUt, de ses fermiers, ou lire les assignations qui formaient depuis quelques mois le sujet habituel de ses études. De tout ce dran?e, Edith ne Cpnnaissiût que la parl,iç boujBfonne : la querelle des eufaij^ts et Iç congé signifié au,x jardiniers. Les pré- ^ç^tions diCs (Jemoisellçs de Stolzenfcls et du major û'étaienj pour elle qu'un incident ridicule qui l'avait égayée, el^ n'expliquaien,t pas les fréquentes abs^ppes de Fr^^u;?^, spn attitud,e morne, son hu.mei^r taciturne. Jç.ujQ<e, belle, habituée à se voir entourée àf^ sç4us, d,ç préye^ancesi parfois çliç se plaignait

d'être négligée, et Muller, accusé injustement, se défendait avec aigreur. D n*y avait guère de journée qui ne fût troublée par un échange de récriminations; ces querelles sans gravité, toujours suivies d'une prompte réconciliation, avaient cependant fmi par attrister une intimité si longtemps sereine.

Franz, comme tous les hommes chez qui Tétude et le culte de Fart ont surexcité Timagination, ne savait pas dominer son émotion et n'était jamais ému à demi. Il s'exagérait en toute occasion le bon et le mauvais côté de toute chose ; ce iqui n'eût été pour une nature ordinaire qu'une contrariété passagère et sans importance, prenait à ses yeux des proportions formidables ; l'obstacle dont un esprit calme eût triomphé sans peine après une lutte de quelques heures ou de quelques jours, était pour Franz épouvanté une muraille de cent coudées. On ne s'étonnera donc pas si les deux beaux procès qui excitaient chez maître Wolfgang un si vif enthousiasme troublaient le sommeil de notre châtelain et peuplaient ses rêves de fantômes hideux, de spectres menaçants. Ses nuits étaient mauvaises, ses jours ne valaient guère mieux. Il se sentait harcelé, traqué de toutes parts. Cette préoccupation constante, qui absorbait toutes ses facultés, donnait à son regard quelque chose d'étrange

et d'inquiet, à sa parole une sécheresse et une dureté qui étaient loin de son cœur. Sa tendresse pour Edith ne s'était pas attiédie ; mais il avait toujours près d'elle un air sombre et distrait qu'Edith interprétait cruellement. Elle s'offensait de son silence qu'elle prenait pour de la froideur, et s'irritait de sa tristesse qu'elle prenait pour de l'ennui. Ne pouvant deviner ce qui se passait autour d'elle, elle s'attaquait à tout, excepté à la réalité.

La chicane n'était pas l'unique souci de MuUer ; l'orgueil avait revêtu, dans son âme, une forme nouvelle, imprévue. Tant que sa vie avait été consacrée tout entière à l'étude, à la fantaisie, aux rêves de gloire et de renommée, MuUer ne concevait pas d'autre joie que de produire de grandes œuvres et de conquérir les applaudissements par les efforts du génie ; depuis son arrivée au château, il souffrait, il rougissait de l'obscurité de sa naissance. Lui qui naguère accueillait par un sourire de pitié les prétentions de la noblesse, lui qui n'admettait, ne reconnaissait que l'aristocratie du talent, il regrettait amèrement de n'avoir pas une illustre origine. Pendant les premières semaines dé son séjour à Hildesheim, il avait tenu tête assez gsijement à la morgue des gentillâtres in voisinage ; peu à peu il s'était senti blessé de leur

19^ D* HÉftïTÂGfe

dêfdàitt, et toïnme sa raison se révdtaît coiiti'é cette souffrance indigne d'tin homme vï'âintent întélftgëîit, il envertirtiâit sa plaie en là Càtehant. Comment Edith eût-eîte pu deviner les tourni^ôrits (jui dévoraient Mtillet? N'ayant jamais eu d'àUtre ambition que lé botîheur dé son liiari, comment eût-elle cfoitipris !*étl^nge regret qui le coné\lmàit?

Témoin assidu de cette lutte siléttôieuse, Prédétîè gagnait du terrain.

Ain^l quil arrive sbUvettt aûît plus fins et aux plus habiles, Frédéric étâît tombé dôins le piègié qu'il aViâl! tendii. A forcé de Voir Edith et de Tfentendi-e, te jeûftfe homme, qui jusqûé-là ti*avait eu âfifeiîfe qU*à dès feiïkmes dé pâucipes âù moins ti*s-êqùivT)tîlies, pour ilè rien dire dé plus, s'était laissé p^endî1g à tjetlé beauté modeste, à cette gfàce décente, à ce thàHue puV et hoiinêté qui lui offràietit tout te pîquailt dé l'iiïôoiillU. Il avait débuté par ce qu'il â^^pfelàit l'hâbllètô, et l'ha^ blleté âvâît échoué ; séfieUsehietit épris, il trouva dàhs la sinéérité de sa pàssioii lotîtes les ressourcée qtiil avait cherchée^ vaihemeilt dàhs l'adressé et lia rUSé. B était devenu vraiment dangereux depuis qu'il tte songeait plus à rétfe. Pour réussir à se faire alttfôt', aitner est encore ce qu'il y a de plus airoit, dé plds ingénieux, de UiieUx imagihé. Edith ne sé doUtéil éè

Uîï HÉRITAGE 499

rîert, fet soft îgrtûrance agrandissait le péril. Naïve, sans 'défiance, tel!è h'e voyait dans l'amotir de Prôdérîc qu'iine amitié pîils expansivô et plus tendre que les amitiés ordinaires, et ne deviriait pas te désir dans un serrement dé main. Spiegel Tàvait habituée à ces tendresses désintéressées qui existent rarement entre une fettittle jeiine et un homme jeune, mais qui pourtant ne sont pas impossibles. Sans se demander, sans s'inquiéter de savoir quelle place Frédéric occupait dans soft ctièur, elle le mettait de moitié dans toutes ses pensées. Elle ne Talmait pas, dans le sens i)assionné du mot; mais Taffection (Jumelle sentait pour lUi, loin d'exclure Tâmour, l'appelait.

MuUer, qui d'abord s'était réjoui de rarrivéô de Frédéric, et ne voyait en lui qu'un joyeux compagnon capable de distraire sa femme et d'amuser ses enfants, avait flhi par s'alahner dé ses Visites fréquentes et prolotigéès. À toutes les tortures qu'il endurait était venu s'ajouter le supplice de la jalousie. Étonné, honteux dés sourdes inquiétudes qUi l'agilaiônt, ri'osanl s'avouer à lui-même la nature de ses souffrances, n'osant donner un nom au trouble de son ccéur, sa douleur était d'autant plus vive, d'autant plus cuisante • qu'il la contenait, qu'il la cachait àVec plus d'obsti- . nation. Pouvait-il, sans folie, la laisser éclater? Quel

reproche adresser à Edith, dont la sérénité défiait tous les soupçons; à Frédéric, dont l'attitude était tout simplement affectueuse? La jalousie ne savait où se prendre, et pourtant MuUer était jaloux. Son humeur s'aigrissait de plus-en plus. A l'heure même où, pour conjurer le danger, il aurait dû redoubler de prévenance, d'affabilité, de tendresse, il se montrait sombre, parfois même bourru. Aveuglé par l'inquiétude que sa raison condamnait, à laquelle son faible cœur obéissait en esclave, il faisait de sa conduite un perpétuel contre-sens. Plus d'une fois il s'était décidé à éconduire Frédéric, à le congédier, à lui fermer sa porte; mais de quel prétexte s'autoriser pour se porter à cette extrémité? N'était-ce pas outrager Edith? Mieux valait cent fois souffrir en silence. D'ailleurs, Frédéric une fois congédié, MuUer eût-il retrouvé le repos? Cet hôte funeste n'était-il pas établi au château, chez ses tantes ? Ne tenait-il pas de la volonté du comte Sigismond le droit de traverser selon sa fantaisie le parc et le domaine d'Hildesheim? Ne pouvaient-ils pas, elle et lui, se rencontrer tous les jours, à toute heure? se rencontrer dans la campagne, à l'ombre des forêts? Pour imposer silence au démon de la jalousie, ne faudrait-il pas bientôt défendre à Édilh de franchir le seuil de sa porte? A la seule pensée

UN HÉRITAGE toi

d'une telle défense, le cœur de Tinfortuné se soulevait et retombait dans toutes ses perplexités.

Ainsi tout s'assombrissait autour de Franz, tout semblait conspirer autour de lui. Les Bildmann et les Stolzenfels se montraient plus impertinents que jamais. En abattant la haie des deux enclos, MuUer n'avait rien gagné. Chaque fois qu'un rayon de soleil venait égayer l'horizon, s'il lui prenait fantaisie de descendre au parc, il était sûr de rencontrer le major, Dorothée, Isaac ou les vieilles filles. Il en était à regretter les deux enclos qu'il avait détruits et qui du moins dérobaient à sa vue ces hôtes importuns. Frédéric, toujours assidu, passait près d'Edith la meilleure partie de son temps. Ulriqueet Hedwig, loin de se sentir blessées dans leur orgueil en voyant leur neveu hanter ces petites gens, éclairées par la réflexion ou plutôt par l'instinct de la méchanceté, sans lui demander ses projets, l'encourageaient dans son entreprise. Ne pouvant supposer qu'il ftit sérieusement épris, elles s'efforçaient d'irriter sa vanité ; elles lui représentaient combien il serait humiliant pour un officier de si bonne mine de ne pas triompher d'une petite bourgeoise dont la vertu ne s'était pas toujours montrée si farouche. Enfin, pour justifier les soupçons injurieux qu'elles avaient accrédités dans le pays.

«Oï UN BÉRltAGE

elles auraient vu avec joie Frédéric réussir auprès d'Edith ; là peràfe dans Topirtiott, la peMre sans nstour, sans espoir dé réhabilitation , était leur vœu le plus cher, le rêve de toutes leurs journées, îe sujet de tous leurs entretiens.

Pourtant, dans les moments que j'-appellerai lucides, Muller reprenait courage et se disait que ses inquiétudes n'auraient qu'un temps él sans doute touchaient à leur terme. ÎFrédéric ne resterait pas toujours an château , son ï^gimént s'éloignerait ; !ê printemps venu, Edith quitterait HUdesheim et détournerait à Munich.. Là, pendant les trois hids qu'ils passeraient près de Spiegel, ils retroûVéraieftt teuf sérénité. Tous ces procès maudits qui se ttiultipliàient, s'enchevêtraient Tùn dans l'autre, devaient s'évàttotiir devant une volonté énergique. Et puis, les Stokenféis et les Bildmann n'étaient pas étemels; lechâtiéau, une fois délivré de ces hôtes tracassiers, serait pour Hermatîn et MarétaéHte un magnifique héritaglB. Alors se réveillaient dails Târiae de Muller toutes les es^è-» rances, tous les rêves qu'il avait caressés pendant si longtemps. Il se voyait libre et paisible, etttoujré de sa femme et de ses enfants, partageant ses journées entre l'élude et les affections de famille. La gloire lui souriait et lui tendait les bras; ses œuvres lui tenaieW

UN HÉRITAGE t03

lieu d'aïeux; il sollicitait, il obtenait rautorisa^on d'ajouter à son nom, devenu célèbre, le nom désormais éteint d'Hildesheim. L'aristocratie lui ouvrait ses rangs ; Marguerite grandissait et entrait dans une des premières maisons du pays; Hermann devenait feldmaréchal. Tout allait à souhait. Quand ces jours enchantés étaient, si près de lui, fallait-il perdre patience? Cette première année était une rude épreuve ; l'année suivante serait plus calme et plus facile à traverser.

Après ces entretiens silencieux avec lui-même, MuUer reprenait courageusement la lecture de ses ' comptes et de ses dossiers.

L'hiver s'était achevé au milieu de ces tristes préoccupatidhs. Plus d'une fois, dans les rares loisirs qu'il dérobait à la jalousie, aux procès, à l'administration de ses biens, MuUer avait essayé de reprendre ses études ; mais l'inspiration lui avait toujours fait défaut, et son œuvre en était encore au point où nous l'avons laissée, le jour où l'abominable Wolfgang était venu pour la première fois s'entretenir avec le nouveau châtelain d'Hildesheim. Non-seulement l'inspiration demeurait sourde à toutes les prières de Franz, mais Franz en était venu à ne plus l'invoquer que rarement et avec un découragement profond. L'amour de la gloire, la passion de l'art, qu'il avait autrefois nourris avec tant de ferveur et de zèle, n'oc- (^unaient plus maintenant ses pensées que de loin en loin. Muller sentait avec épouvante son génie s'affaisser sous le poids des ennuis qui l'écrasaient.

t06 UN HÉRITAGE

Un matin, cependant, notre ami s'était levé dans une disposition d'esprit qu'il n'avait pas connue depuis bien longtemps, et qu'il n'espérait plus retrouver. Son sommeil avait été paisible ; la vue d'Edilh, endormie et souriante, av^it égayé son réveil et calmé les agitations de son cœur. Le printemps commençait; les arbres se paraient de leurs premiers bourgeons. Debout à sa fenêtre ouverte, en présence de e&l\^ f ^tt(ireoUoB générale de la nature, VuU^ ^.vait se^ti sèfk bjaVaiim U^s&s^^ire^ s'échâ,vi8çj|. Le&SM^eavx iSiè»o{^]3^^ spi^ la feuillée naissante, et, au hmt de (m cbwts, toitf m ^s^im de |ralch/es mélpdj^ s'agiUit y^i&imm&sA dajiâle sein de MuUer. H oil^i «e mettre au clavecin, qju^nd Wurm ç^tr'ouvriA 1^ ppr^ et uu)Atra âpn profil de gpôpe.

■-T- AuiMW ducirt, qve m^ voule^vo^js? s'^^ri^ f (an^. I.^ spleil se lève à peine, ^ (Jéjà \(m veooz

p'iiiMp^iiuii^'l Ne puis-ie êu-e ^vi m.m\B»tï

Wwm Ui:^ d^ s^ ppphe I3>a pli^ ca/>b^, le remit en ^imi^ k ^u miiHQf et se retira en se frètent las

MuUer p4Ut et fr4;g6<^i[U2a, ca^ il aivaM (emangié (|iAe «pi^. Mite«da,i^t Q^ «e fcQttaÂt ](^ mm^ W^ lersQ^'il S4i0pr4i»it quelqiue nouvelle d|ésastre^s^.

Il brisa le o^çtiiet, at lut :

a MONS^UR,

» Qupique nous soyons voisins, je o'ai jamais eu Tavantage de vous rencontrer ; mais votre équiti», votre impartialité me sont connues, et je m'adresse à vous en toute confiance, sûr que vous aimerez mieux vous entendre avec moi à Tamiable, et c<mipenser le dommage dont j'ai à me plaindre, que devons exposer aux conséquences toujours fâcheuses d'une action ju4iciaire. Voici, eo dçux «lots, de quoi U s'agit : M. F^'éijb^ic de Stplzenfels est de^mis quelques çjiois Mobli dans votre château ; Ip comte Sigismond d'HlIdesheim lui a, dit-on, attribué, par une clause expr^c de sçn testament, le libre usage de ses chevaux et de^ sa. mçute, en y joignant le droit de chasser dans Um^ ses domaines. Jusqu'à présent, M. Frédéric avait l^é avec discrétiop du privilège, que lui confère ^e testament du comt^ Sigismon^. Hier, emporté sans doHte par l'ardeur d^e la cha^sç, il a franjcl^» escorté de se» piqueurs, les limites du domaine d'^Udesheim. Syp^ pi^opriëtaires, dont j/e joins ici les noms, et dont je représente les intérêts en même temps que l^s OMensy opt vu Ibi^rs çb^aii^s s£)^cçagës par Jtf . Frédéric ^ âtglzeu^liS. Ces dégâts^ qui comp^rôpiette&t gr^yç-

t08 UN HÉRITACiE

ment la moisson, ont été estimés par des experts dont ravis mérite pleine confiance, et que vous pourrez d'ailleurs faire contrôler. J'espère, monsieur, que vous voudrez bien, dans le plus bref délai, faire droit à ma requête.

» Agréez, monsieur, l'assurance de ma haute considération,

» Baron de Frohsdorf. »

A cette lettre étaient joints les noms des six propriétaires dont le baron de Frohsdorf avait pris en main les intérêts, et l'estimation des dégâts, qui montait à 4,000 florins.

— Ce baron de Frohsdorf est un plaisant drôle, s'écria MuUer en achevant la lecture de cette lettre. S'imaginer que je vais payer les équipées de cet étourdi ! Que Frédéric s'arrange avec le baron de Frohsdorf, je n'ai pas à m'occuper de ses fredaines. Qu'il chasse tout à son aise, qu'il saccage vignes et blés, qu'il use et abuse des chevaux et des meutes du comte Sigismond, je n'ai rien à voir dans toutes ses foUes.

Au milieu de cet éloquent monologue, maître ^olfgang entra d'un pas majestueux. La joie rayonnait

sur son front et pétillait dans ses petits yeux gris. MuUer pâlit et frissonna de nouveau.

— Nos affaires sont en bon train, monsieur Huiler, dit maître Wolfgrang en s'asseyant; tout marche, tout va bien. Grâce à Thabileté avec laquelle j'ai engagé toutes les questions, le procès Bildmann et le procès Stolzenfels, qui n'offraient d'abord qu'un médiocre intérêt, prennent de jour en jour des proportions plus imposantes. Le procès entamé par le grandpère du comte Sigismond poursuit paisiblement son cours. La contestation que vous soutenez, par respect pour la mémoire de trois générations que vous représentez, vous fait le plus grand honneur dans le pays, mon cher monsieur MuUer.

— J'en suis bien aise, répliqua Franz.

— Le procès du moulin va s'ouvrir. C'est ici, mon cher monsieur Muller, que j'ai dû déployer toutes les ressources de ma longue expérience pour annuler les effets de votre étourderie.

— De quelle étourderie voulez-vous parler, maître Wolfgang?

— Je veux parler, mon cher monsieur Muller, de l'offre que vous avez faite à votre adversaire de réparer les dommages dont il se plaignait. J'avais bien prévu que votre adversaire tirerait bon parti de votre

SiO UN H&RITA6E

démarche, et que, vous voyant disposé à céder, il élèverait ses prétentions et serait sans pitié. J'ai longtemps cherché par quel moyen je pourrais anéantir les conséquences de votre faiblesse. Ce moyen, je Tai enfin trouvé, et, sans vous consulter, je l'ai sur-lecliamp mis en usage.

— Qu'avez-vous fait? demanda MuUer, qui s'attendait à recevoir une pierre énorme sur la tête.

'— J'ai formé, reprit maitre Wolfgang, ce que nous appelons, nous autres gens de loi^ une demande reconventionnelle. Votre adversaire vous demande trois mille florins pour le dommage que vous lui avez causé en élargissant le lit de la rivière : eh bien I à sa demande nous opposons une demande fondée sur le dommage qu'il nous a causé en péchant dans les eaux qui nous appartiennent.

— Que voulez-vous dire ? s'écria MuUer. .

— Je veux dire, répliqua maître Wolfgang d'un Ion d'autorité , que nous réclamons de notre adversaire une indemnité de quatre mille florins pour le dégât commis dans les eaux qui nous appartiennent,

— Mais de quel dégât voulez-vous parler ? dit Mul- 1er l'interrompant.

— Le déUt est flagrant, reprit maître Wolfgang, et constaté par trois procès** V6ii)aux en bonne forme»

que j'ai apportés avec moi et que je dois produire à l'audience . Oui, mou dier monsieur MuUer, votre adversaire, au moment même où il vous intentait un procès, n'a pas craint de violer votre propriété. Les plus beaux poissons de votre rivière ont été servis sur sa table. Il ne peut nier le fait, car j'ai là, je tiens dans mes mains trois procès-verbaux revêtus d'an# signature authentique, de la signature du gardepêche, légalisée par le bourgmestre.

Muller croyait rêver. Il tenait sa tête entre ses mains» et ne trouvait pas une parole; enfin sa colère éclata.

— Maître Wolfgang, s'écria-t-il en se levant, avez- Yous juré de me rendre fou? Comment! j'avais déjà cinq procès sur les bras; sans doute, avec un pareil lot, vous n'avez pas jugé mon bonheur complet, et vous prenez plaisir à me susciter des querelles auxquelles je n'aurais jamais songé! Comment! pour quelques misérables barbillons, pour une douzaine de carpes ou de brochets, vous ne craignez pas de demanda en mon nom une indemnité de quatre mille florins !

— Notre demande est modeste, mon cher monsieur Muller, reprit maître Wolfgang sans s'émou^ir. A la vérité, nous n'avons entre les mains que trois procèsverbaux ; mais qui sait, qui peut savoir combien de

tl2 UN HÉRITAGE

fois le délit s'est renouvelé avant d'être constaté ? Notre demande est modeste, et je suis sûr que le tribunal s'empressera de raccueillir.

— Qu'il l'accueille ou la repousse, interrompit Muller, je ne m'en inquiète guère. Je n'entends pas qu'on élève en mon nom cette prétention insensée. J'ai offert de réparer le dommage causé par ma faute ; cette offre, je prétends la renouveler à l'audience et terminer ainsi un différend fâcheux. Je désire, je veux que vous retiriez dès demain la demande formée en mon nom, et que vous avez baptisée de je ne sais quel nom barbare.

— Je l'ai appelée, monsieur MuUer, répondit gravement maître Wolfgang, du nom que la loi lui donne : j'ai formé contre votre adversaire une demande reconventionnelle ; puisque vous ne l'approuvez pas, je la supprimerai. Un jour, bientôt peutêtre, vous reconnaîtrez que j'avais adopté la marche la plus sage.

En achevant ces mots, maître Wolfgang se disposait à partir. Muller le retint et lui tendit la lettre du ' baron de Frohsdorf.

— Dites-moi, je vous prie, ce que vous pensez de cette étrange réclamation.

— C'est grave, répondit maître Wolfgang, après

UN HERITAGE St3

ravoir parcourue d'un œil rapide. C'est très-grave, monsieur MuUer. Il est vrai que vous n'avez pas commis personnellement et par vous-même le dégât dont on demande la réparation ; mais le baron de Frohsdorf agit en homme qui connaît la loi. Les piqueurs qui accompagnaient M. Frédéric de Stolzenfels sont vos piqueurs ; les chevaux et les meutes qui ont saccagé les domaines voisins sortent de vos écuries, de vos chenils : le baron de Frohsdorf a donc raison de s'adresser à vous. C'est à vous de réparer, de payer le dommage, sauf, bien entendu, votre recours contre M. Frédéric de Stolzenfels ; mais, entre nous, je crois que ce recours est à peu près illusoire.

— Allons, dit Franz avec un geste de résignation, si je dois payer, je payerai.

— Comment ! monsieur Muller, s'écria Wolfgang frappé de stupeur, vous allez compter quatre mille florins au baron de Frohsdorf?

— Sans doute : ne venez-vous pas de me dire que sa réclamation est légitime ?

^ — Je l'ai dit et je le répète.

— Eh bien? demanda Franz.

— Eh bien! monsieur Muller, depuis quand rendon les aimes à la première sommation? A quoi sert la justice? Pourquoi sont institués les tribunaux?

Mais, mon cher monsieur, vous n*y songez pas ! Si vous êtes si prompt à céder, on va courir sur vous de tous les points de Fhorizon : vous serez tondu comme un mouton, plumé comme une colombe. Monsieur MuUer, la vie est une lutte; quiconque ne sait pas montrer qu'il a bec et ongles est perdu.

Et, sans attendre la réponse, maître Wolfgang se retira.

Bouleversé par ce diabolique entretien, MuUer se mit à la fenêtre et se prit à contempler d'un regard distrait les pousses nouvelles de ses lilas et de ses maronniers. Peu à peu son regard s'anima, son front s'éclaircit, son visage se rasséréna. Il voyait autour de lui verdoyer les champs et les prés, et, respirant à pleins poumons la brise toute chargée de la senteur des bois, il se disait avec orgueil que tout cela était à lui, ces champs, ces prés, ces bois, ce parc et ce château, quand tout à coup son front se couvrit d'une pâleur mortelle, et il porta la main à son cœur, comme s'il eût senti la morsure d'un aspic. En ce moment, Frédéric se promenait dans une avenue du parc ; Edith s'appuyait sur son bras et levait la tête comme pour mieux écouter ce qu'il disait. Tous deux allaient à pas lents, et MuUer, debout, immobile, les suivait d'un œil effaré. Au bout de quelques instants, il les perdit de vue, puis il les vit reparaître et s'é-

île UN HÉRITAGE

loigner de nouveau . Tout en marchant, Frédéric cueillait çà et là des grappes de lilas en fleur et les donnait à Edith, qui en respirait le parfum.

MuUer marchait à grands pas dans le salon, quand sa femme rentra, légère et souriante, tenant à la main les fleurs que Frédéric avait cueillies pour elle.

— Qu'as-tu, mon ami? dit-elle à Franz ; qu'est-il survenu ? quelque nouveau démêlé avec les demoiselles de Stolzenfels ou le major Bildmann ? Si ce n'est que cela, tu as Inen tort de prendre au sérieux de si futiles contrariétés.

Franz eût rougi de montrer sa jalousie ; mais il saisit avec empressement le prétexte qui s'offrait à lui pour laisser éclater les sentiments qui l'oppressaient.

— Tiens, dit-il brusquement à Edith en lui tendant la lettre du baron de Frohsdorf, décide par toi-même si j'ai lieu d'être satisfait.

— Eh bien I demanda Edith après avoir lu, y a-t-il là de quoi te fâcher? Envoie à ce baron les quatre mille florins qu'il réclame, et qu'il n'en soit plus question.

— Ainsi, répliqua Muller avec aigreur, donner quatre mille florins à ce baron que Dieu confonde, est pour toi la chose la plus naturelle qui se puisse imaginer. Ainsi, poursuivit-il avec une colère conte-

nue, c'est à moi de payer les fredaines de M. Frédéric ; parce qu'il lui plaît de courir les champs, il faut que je vide ma bourse, et cela te paraît tout simple !

— Tu oublies, mon ami, reprit Edith avec douceur, que nous possédons aujourd'hui un riche domaine dont une large part devait appartenir à ce jeune homme. M. Frédéric pourrait user de ses droits avec plus de discrétion, je le veux bien; mais à son âge Vétourderie n'est-elle pas e^casable? Fautril le condamner pour une faute involontaire ? I^ est si bon pour nos enfants! Dans toutes nos contestations avec ses tantes, avec le major, n'a-t-il pas toujours pris parti pour nous ? N'est-ce pas ici le seul cœur qui nous aime, qui nous soit dévoué ?

— Belle trouvaille, ma foi, que son amitié! riche aubaine que son dévouement! s'écria Franz ne se contenant plus; cette amitié me coûte cher, et je m'en passerais volontiers.

— Mon ami, peux-tu parler ainsi ? toi, si bon, si juste, peux-tu te montrer ingrat ?

— Ne va&-tu pas, répondit Franz en frappant du pied le'parquet, me conseiller d'aller le remercier de l'honneur qu'il veut bien me faire en m'obligeant à payer ses plaisirs? Eh bien! je ne les payerai pas;

qu'il s'arrange avec le baron, je ne donnerai pas un kreutzer.

Et le malheureux Franz, honteux de lui-môme, rougissant de son emportement, craignant de laisser voir la plaie de son cœur, qu*Édith venait encore d'envenimer par son insistance à défendre Frédéric, quitta la place et se retira dans sa chambre. Demeurée seule, Edith repassa dans sa mémoire toutes les paroles qu'elle venait d'entendre, et ne put s'empêcher (Je trouver l'humeur cÉ 'son mari quelque peu ridicule. Tant de bruit pour quelques milliers de florins! Muller serait-il devenu avare ? Elle ne devinait pas de quels sentiments Franz était agité, elle n'apercevait pas la jalousie cachée sous la colère. Comme elle était sans reproche, elle ne pouvait supposer dans l'âme de son mari une inquiétude que rien ne justifiait. Tandis qu'Edith l'accusait d'avarice, Muller, enfermé dans sa chambre, donnait un libre cours aux passions tumultueuses qui grondaient dans son sein.

— Ils ne se verront plus ! disait-il en se promenant comme un lion dans sa cage. Lui, je le chasserai de chez moi ; elle, je l'empêcherai de franchir le seuil de sa porte. Ah! s'ils espèrent trouver en moi un mari complaisant, ils s'abusent, ils se trompent. Es ne savent pas ce qull y a de violence au fond de ce cœur

outragé. Oui, je le chasserai ; oui, je renfermerai : malheur à lui ! malheur à elle !

Puis, s'arrêtant tout h coup, il se jeta dans un fauteuil, cacha sa tète entre ses mains, fondit en larmes et éclata en sanglots. La réflexion le calma. Edith était aussi chaste que belle , le congé de Frédéric était près d'expirer, son régiment s'éloignerait d'Hildesheim. Le neuvième mois s'achevait; dans quelques jours ils retourneraient à Munich, près de Spiegel.

Dès lors Franz s'occupa des préparatifs de son départ. Il prit tous les comptes de son intendant, de ses fermiers, et vérifia par lui-même le chiffre de ses dépenses et de ses revenus. Quoique Muller eût prévu depuis longtemps que la première année de son séjour à Hildcsheim serait nécessairement très-onéreuse, il ne put cependant se défendre d'un mouvement de surprise et d'effroi en voyant le résultat de cette double vérification. Après l'apurement de tous ses comptes, il lui restait mille florins. Depuis son arrivée au château, il avait toujours vécu presque aussi modestement qu'à Munich : le capital constitué au profit d'Isaac Bildmann, les pensions payées au major, à Frédéric, aux demoiselles de Stolzenfels, les réparations faites au château, le monument élevé à la mémoire du comte Sigismond, représentaient à peine la moitié des dé-

penses ; tout le reste avait été dévoré en frais de justice et de succession. De toute cette richesse, Muller n'emporteraiJ; qu'un millier de florins, de quoi faire son voyage. Il fit appeler maître Wolfgang, et lui défendit de la façon la plus formelle d*entamer en son absence aucun nouveau procès. Vainement maître Wolfgang remit sur le tapis cette fameuse demande reconventionnelle dont il attendait merveille, Muller ne voulut rien entendre et se montra inexorable.

La veille du jour fixé pour le départ, tandis que Muller donnait à Wurm ses derniers ordres pour les travaux à exécuter pendant son absence, Edith était descendue au parc, et §e promenait seule et rêveuse. Elle se réjouissait de retourner à Munich, de revoir sa petite maison, de retrouver Tamitié de Spiegel, et pourtant elle ne songeait pas sans regret à Fheure du départ. Elle interrogeait son cœur, et son cœur, confus et troublé, ne répondait pas. C'était le soir : de rares lumières brillaient aux vitres du château ; les allées du parc étaient son bres et d'^^ertes ; le rossignol chantait à plein gosier sor la feuillée ; Fair était imprégné de. parfums enivrants, et la jeune femme s'abandonnait sans défense au charme de sa rêverie. Au fond d'une avenue, à la place même où ils s'étaient vus pour la première fois, elle rencontra Frédéric.

fifiS UN HÉRITAGE

— Vous partez, madame, vous partez demain ! dit Frédéric d'une voix émue; c'est demain que vous retournez à Munich, et vous ne reviendrez pas avant trois *mois ! Dans trois mois, je ne serai plus ici, et mon régiment sera peut-être à cent lieues d'Hildesheim. Loin de vous, que vais-je devenir? Je m'étais fait de votre présence une si douce habitude! Je vous chercherai partout, je sens que vous emportez avec vous ma vie tout entière.

— Si je prenais au sérieux toutes vos paroles, vous me donneriez de la vanité, répondit Edith embarrassée et s'efforçant de paraître indifférente. Vous penserez quelquefois à nous, à nos entretiens, à nos pro» menades ; croyez bien que de notre côté nous ne les oublierons pas. Soyez sûr aussi que le temps adoucira vos regrets, vous comprendrez bientôt que nous tenons dans votre existence une place beaucoup moins grande que vous ne semblez le croire à cette heure.

— Mes regrets, madame, seraient éternels, si je ne devais plus vous revoir, car j'ai passé près de vous les meilleurs, les plus beaux jours de ma jeunesse.

— C'est à nous, monsieur, reprit Edith de plus en plus troublée, de vous remercier de votre affection* de votre dévouement. Nous ne nous rappellerons jamais sans un sentiment de profonde reconnaissance

avec qud empressement vous avez pris notre parti dans tOBtes nos contestations avec vos tantes, avec le major^ Vous étiez seul ici à nous aimer, et nous ne l'oublierons pas.

— C'est pour moi, madame, pour moi seul, que la reconnaissance est un devoir. Si vous saviez quelle était ma vie avant de vous connaître ! si vous saviez quel changement s'est opéré en moi depuis que je vous ai vue!

— Ne voudriez-vous pas, répondit la jeune femme en souriant, me faire croire que j'ai accompli un miracle?

— Vous raillez, madame, et pourtant vous dites vrai. C'est bien un miracle, en effet, que vous avez accompli sans le savoir, sans le vouloir, sians vous en douter. Depuis que je vous ai vue, je ne me reconnais plus.

— Quelle était donc la vie que vous meniez avant de m'avoir vue? repartit avec une gaieté forcée Edith, qui essayait vainement de changer le cours de l'entretien.

— Oh ! madame, une vie affreuse. Je n'y pense pas sans un sentiment d'épouvante.

^— Et c'est moi> moi qui^ sans vous gronder, vous ai corrigé ! Vraiment, je ne me savais pas si habile.

— Aviez-vous besoin de me gronder pour me corriger? Pour devenir meilleur, pour sortir de l'abîme où j'étais tombé, pour apprendre à aimer toutes les choses bonnes et saintes, ne suffisait-il pas de vous voir et de vous entendre? Je vous voyais, je vous écoutais ; chaque jour, à toute heure, je pouvais lire dans votre cœur. Quelles réprimandes plus sévères pouviez-vous m'adresser? Quelle leçon plus éloquente pouviez-vous me donner? Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir comment j'ai vécu jusqu'au jour où Dieu vous a envoyée sur mon chemin. Je vous le dirais que vous ne pourriez le comprendre. Vous m'êtes apparue comme un ange sur le seuil de l'enfer, et dès lors, en moi, autour de moi, tout a été changé comme par enchantement. J'ignorais l'amour, vous me l'avez révélé ; je n'avais jamais aimé, et je vous aime ! »

Edith, effrayée, voulait se retirer; Frédéric la retint avec l'autorité, avec l'ascendant que donne toute passion sincère.

— Vous m'entendrez, madame, poursuivit-il ; vous devez m'entendre. Vous partez demain, qui sait quand je vous reverrai? Je vous aime, n'ai-je pas acheté par des mois de silence le droit de vous le dire? Je vous aime, vous avez rajeuni, renouvelé mon cœur. Lais-

sez-moi vous parler, laissez-moi vous bénir pour tout le bien que vous m'avez fait. Vous m'avez entr'ouvert le ciel, vous avez frayé à mes pas des' sentiers embaumés. Avant de vous connaître, j'étais indigne de vous : vous m'avez regardé, et je me suis élevé jusqu'à vous. Charme tout-puissant de la chaste et pure beauté ! Je vous aime, et vous aimer suffit à mon bonheur : je ne demande rien de plus. Pourquoi trembler? pourquoi vous alarmer de cet aveu ? Ne partez-vous pas ? n'est-ce pas l'heure des adieux? qu'y a-t-il d'offensant pour vous dans les paroles que je vous dis? Vous reviendrez : dites, ah! dites-moi que vous me permettrez de revenir aussi : je ne demande qu'à vous voir, à vous admirer en silence. Jamais vous ne surprendrez dans mes yeux un regard qui puisse vous effaroucher, sur mes lèvres un mot qui puisse troubler la sérénité de vos jours ; mais je vous verrai, mais je vous entendrai, et je serai heureux, et je vous bénirai, et vous, madame, qui avez sauvé mon àme, vous jouirez en paix de votre œuvre et me souffrirez près de vous sans colère.

Plus pâle que la lune qui montait sur la cime des peupliers, plus tremblante que les feuilles qu'agitait la brise du soir, Edith essayait vainement de retirer

ses mains des mains de Frédéric. Enfin, par un suis

prèmc effort, elle réussit h se dégager do cfetto étreipt0 passionnée, et, pour toute réponse, 0lle s'çpr fuit commo une gazelle qui emporte h son fletnç id trait du pba&seur.

Le voyage (rHiUleslieim à Munich ne ressemblait guère au voyage de Munjch à Hildesheim.

Neuf mois auparavant, Edith et Muller partaient le cœur joyeux, l'esprit léger, pleins de foi dans Favenir, de gratitude pour le bienfaiteur inespéré qui leur avait donné la richesse ; ils se promettaient de beaux jours, ils rêvaient popr leurs enfants toutes Ips joies de l'orgueil, et maintenant qu'étaient devenus tous pas rôves, tous ces projets, toutes ces espérances?

Edith et Muller, n'osant se confier les sentiments qui les agitaient, gardaient un silence prudent et veillaient même sur leurs regards, tant ils craignaient de laisser deviner leurs secrètes pensées. La campagne était dans sa magnificence, la nature rajeunie souriait et invitait à la joie; mais toutes les beautés du paysage étaient perdues pour Muller, la splendeur du printemps ne di-

sait rien à son, cœur attristé. Franz voyait partout le spectre hideux de maître Wolfgang se dresser devant lui, il entendait sa voix nasillarde et ses conseils insidieux. Vainement les plus riches vallées s'ouvraient devant lui, vainement les vergers, disposés en amphithéâtre sur les collines, se paraient de verdure et de fleurs, Franz demeurait absorhé tout entier dans le souvenir d'Hildesheim.

Edith, de son côté, n'était ni moins préoccupée ni moins inquiète. Elle n'avait pas entendu sans une profonde émotion l'aveu de la passion qu'elle avait inspirée. Elle s'interrogeait avec effroi et se demandait si elle n'avait pas encouragé cet aveu par quelque mot imprudent, par quelque signe d'aflectron trop familier. Elle avait beau consulter sa mémoire, elle ne découvrait rien qui lui donnât le droit de s'accuser ellemême. Alors elle essayait de reporter toute sa sévérité, toute sa colère sur Frédéric; mais les paroles brûlantes qu'il avait prononcées la veille du départ trouvaient dans le cœur d'Edith un écho trop indulgent pour être condamnées. Edith se sentait troublée, et, forcée de renfermer en elle-même les doutes, les inquiétudes de sa conscience, elle trouvait dans la contrainte môme qu'elle s'imposait un nouveau tourment. Muller l'observait avec une attention défiante. 11 apercevait dans

la tristesse, dans le silence obstiné de sa femme, un regret coupable qui s'adressait à Frédéric. Il s'encourageait dans cette croyance pour excuser à ses propres yeux la jalousie qui le dévorait, et n'osait pourtant questionner Edith, craignant de changer ses soupçons en certitude. Les enfants seuls se réjouissaient à la pensée de revoir Spiegel et de jouer avec leur bon ami.

Vers le soir du troisième jour , les clochers de Munich commencèrent à se dessiner dans la brume. Sans les questions d'Hermann et de Marguerite, qui voulaient savoir àchaque instant si l'on arriverait bientôt, Edith et MuDer n'auraient pas trouvé l'occasion de placer une parole. Enfin, le postillon, en franchissant la porte de la ville, fit claquer son fouet et sonna une fanfare. En se retrouvant dans les murs de cette ville où ils s'étaient si tendrement aimés, Edith et MuUer eurent un instant la pensée d'échanger dans l'ombre un serrement de main : Muller fut retenu par la jalousie, il craignait, en cherchant la main d'Edith , de manquer à sa propre dignité ; Edith se demandait avec effroi si elle n'était pas déjà trop coupable pour se permettre cette marque silencieuse d'affection. A peine la chaise de poste venait-elle de s'arrêter devant la porte de la maison, que Spiegel s'élança à la portière. Ému jusqu'au fond de l'âme , il les étreignit dans ses bras

et les confondit dans ses embrassements. Réunis sur son cœur, Edith et Muller oublièrent un instant le trouble intérieur qui avait scellé leurs lèvres pendant tout le voyage, et se sentirent, comme par enchantement, rajeunis et régénérés.

Précédés des enfants, qui bondissaient, suivis de Spiegel, qui les contemplait avec joie, Edith et Muller entrèrent dans leur appartement. Rien n'était changé : en s' asseyant sur ce divan à demi usé, témoin pen dant si longtemps de leurs paisibles entretiens, de leure modestes projets, il leur semblait qu'ils n'avaient jamais quitté Munich et que leur séjour à Hildesheim n'était qu'un rêve. Les questions se pressaient, se croisaient sur les lèvres des trois amis. Muller, interrogé par Spiegel, se gardait bien de lui dire toute la vérité ; quant à Edith, si elle se taisait sur les sentiments secrets de son cœur , elle se dédommageait avec usure en faisant à Spiegel le portrait des Bildmann et des Stolzenfels. Elle oubliait à dessein le portrait de Frédéric dont elle avait plus d'une fois parlé dans ses lettres; mais elle était sans pitié pour le major, poiir sa femme et pour les vieilles demoiselles. En crayonnant ces caricatures, elle retrouva toute sa gaieté. Hermann joignit à cette amusante galerie le portrait d'Isaac Bildmann. Muller lui-même riait de bon cœur et

UN HËRITA0E m

tout à son aise de ce^fîgares grimaçantes qu'il n'avait jamais rencontrées à Hildesheim sans dégoût ou sans colère. L'éloigneraent^ la perspective, donnaient à toutes ces physionomies maussades une expression comique, un air plaisant que Muller s'étonnait de saisir pour la première fois. Malgré la fatigue du voyage, l'entretien se prolongea, et deux heures sonnaient à l'horloge voisine quand Muller et Spiegel songèrent à la retraite. En entrant dans leur petite chambre, où rien non plus n'était changé, Edith et Muller se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ; les plus éloquentes paroles auraient traduit bien imparfaitement ce qui se passait au fond de ces deux cœurs : Muller avait oublié sa jalousie , Edith ne pensait plus à Frédéric, et ils s'endormirent d'un sommeil paisible , ne rêvant qu'au bonheur qu'ils avaient connu si longtemps à Munich.

Le lendemain, ils furent réveillés parles cris joyeux des enfants. Le déjeuner avait été servi par les ordres de Spiegel. Ils se réunirent comme autrefois à la même table. Spiegel attachait sur Edith et sur Muller un regard curieux.

— Sans doute, leur dit-il, ce repas vous parait bien modeste et bien frugal. Il faudra pourtant vous en contenter pendant trois mois. Dans trois mois, vous

redeviendrez seigneurs châtelains, et vous retrouverez avec une joie toute nouvelle la pompe et les splendeurs d'Hildesheim. Maintenant vous êtes à Munich, vous devez vous résigner à votre vie d'autrefois.

Le déjeuner fut gai. Spiegel raconta tous les petits événements qui s'étaient accomplis à Munich depuis neuf mois ; au bout de quelques instants, Edith et Muller étaient au courant de toutes choses, comme si leur absence n'eût duré qu'une semaine. Après le repas, Spiegel leur fit les honneurs de sa maison et leur montra toutes les améliorations qu'il avait réalisées.

n avait élevé un second étage, divisé en deux grandes pièces. De l'une des deux il avait fait son atelier, où il exécutait enfin les projets conçus et cares* ses pendant si longtemps ; dans l'autre, il avait placé ses élèves, car il ne donnait plus de leçons en ville, et ce changement avait doublé pour lui la durée des journées. Ses tableaux, à peine ébauchés, étaient retenus d'avance, et pourtant il ne se pressait pas de les achever. Il voulait se contenter lui-môme avant de livrer son œuvre au jugement du public. N'étant pas assez riche pour se passer du travail, n'étant plus assez pauvre pour que le travail fftt une nécessité impérieuse, il profitait sagement de cette condition excellente, si difficile à rencontrer. Il peignait à ses

UN HÉRITAGE «dS

heures, et recommençait à loisirtout ce qu'il n'avaitpas fait à son gré. Ses élèves, déjà nombreux, suffisaient à ses besoins, et l'art était pour lui ce qu'il devrait toujours être, le luxe de sa vie.

Il conduisit Edith et MuUer dans son atelier. Les murailles étaient garnies de fragments antiques mêlés aux œuvres les plus délicates de la Renaissance. Sur un chevalet était étendue une toile où Spiegel avait ébauché la victoire d'Arminius sur les légions romaines. Déjà quelques parties de cette vaste composition étaient achevées, et montraient tout ce qu'on pouvait attendre de Spiegel. Edith admirait en silence, écoutant d'une oreille avide le récit de l'épisode héroïque. Mullerpromenaitautour de luises yeux étonnés.

— Il faut, dit-il enfin à Spiegel, que tu aies fait un héritage ?

— Pourtant, dit Spiegel, personne ne m'a rien laissé ; je n'ai pas encore rencontré de comte Sigismond, et je n'espère pas trouver mon nom dans le testament d'un Mécène généreux. J'ai vendu quelques tableaux ébauchés depuis longtemps et qui formaient l'unique décoration de mon atelier. Mon travail est mon seul héritage, ma seule richesse, et. Dieu aidant, je n'en souhaiterai jamais d'autre.

Ces dernières paroles furent pour le cœur de Muller

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une blessure cuisante. Ceux qui ont cultivé Fart avec ardeur, et qui, plus tard, Tont abandonné, ne peuvent contempler sans honte et sans remords le travail persévérant et couronné par la renommée ; l'opulence la plus éclatante, la plus enviée, ne peut se consoler de l'inaction et de Tobscurité. Muller l'éprouvait en ce moment et regardait d'un œil jaloux l'œuvre ébauchée de Spiegel. Ce sentiment devint encore plus douloureux quand il lut le nom de son ami dans un journal qui discutait les mérites et les défauts de son dernier ouvrage. La gravité, la pénétration avec laquelle l'intention de l'auteur était analysée, contrôlée, appréciée, relevait singulièrement l'importance du tableau. Ainsi donc le public ne s'occupait pas seulement de ce que Spiegel avait fait, il voulait deviner, il voulait savoir tous les secrets de sa volonté ; Spiegel avait désormais conquis un rang glorieux et ne le devait qu'à son travail. Il était fils de ses œuvres ; tous les yeux s'attachaient sur lui. Muller fit un retour sur lui-même et compara tristement la vie oisive et inutile qu'il avait menée depuis neuf mois à cette vie lab(Nrieuse et féconde. Cependant Muller aurait dû jouir avec délices, avec enivrement, de la vie calme et paisible qu'il avait retrouvée à Munich. A peine éveillé, voulait-il descendre au jardin, il ne trouvait pas devant lui un large espace,

une perspective indéfinie ; mais il était sûr au moins de ne pas rencontrer le profil sec et hautain des demoiselles de Stolzenfels ou la physionomie impertinente du major Bildmann. Si Hermann et Marguerite voulaient s'ébattre sur la pelouse, ils n'avaient pas à redouter rhumeur querelleuse d'Isaac. SiMuller rentrait chez lui après une absence de quelques heures, il trouvait près d'Edith son fidèle ami Spiegel, dont Taflection sérieuse et dévouée ne lui inspirait aucune inquiétude. S'il franchissait les portes de la ville, s'il allait promener sa rêverie dans la plaine ou sur la colline, il n'apercevait sur sa route que des visages bienveillants. II pouvait marcher pendant toute la matinée sans jamais surprendre dans le regard ou le sourire d'un paysan l'expression ironique ou méchante qui avait été pour lui un supplice de tous les instants pendant son séjour à Hildesheim. Rentré chez lui, il partageait librement son temps entre l'étude et la causerie. Le soir venu, il réunissait autour de lui quelques amis que son opulence inattendue n'avait pas éloignés, dont la nature généreuse et loyale ne s'était pas laissé égarer par l'envie. Enfin, quand l'heure du repos avait sonné, le bonheur de sa journée se continuait dans ses rêves. Retiré dans sa petite chambre, où il avait goété pendant tant d'année» un sommeil paisible, Muller

voyait passer devant lui les plus belles, les plus poétiques années de sa jeunesse. Quand il se réveillait, craignant d'être abusé par une illusion , il ouvrait d'une main empressée les rideaux de son alcôve pour s'assurer qu'il n'était plus à Hildesheim. En achevant son déjeuner, il n'avait pas à craindre la visite de maître Wolfgang. Ainsi, à tous les momentsde la journée, il sentait qu'il venaitde quitter l'enfer et d'entrer dans le paradis. Et pourtant , malgré la douceur et la sérénité dont se composait sa vie , il n'était pas heureux, ou plutôt il ne jouissait pas de son bonheur. Il ne trouvait pas en lui-même la force d'apprécier dignement la vie calme qui lui était rendue et qu'il croyait perdue sans retour. Souvent un ver se cache au cœur des plus beaux fruits, une pensée douloureuse suffit pour gâter les plus belles journées. Muller se disait que cette vie si calme et si paisible finirait dans trois mois ; que dans trois mois il retrouverait les tracas et les soucis dont le souvenir s'était d'abord effacé de son esprit comme un rêve. Et si, obéissant à la voix de la raison, il songeait un instant à ne plus quitter Munich, il se demandait comment il pourrait accomplir cette résolution sans être à charge à Spiegel. Ses élèves l'avaient oublié, et d'ailleurs, s'ils revenaient à lui, aurait-il le courage de recommencer sa vie laborieuse d'autrefois? Dans l'opu-

lence et Toisiveté y il ne voyait qa'ennui et dégoût, et la pauvreté studieuse lui était désormais interdite .

Plus d'une fois Spiegel avait surpris dans les réponses embarrassées de MuUer une partie de son secret. Quand û l'interrogeait sur les hôtes d'Hildesheim, sur le major Bildmann , sur les demoiselles de Stolzenfels, sur les métayers du domaine , sur la noblesse des environs , sur les fêtes où Edith avait dû éblouir tous les yeux , il trouvait dans le langage de son ami quelque chose de contraint qui s'accordait mal avec une intimité de dix ans. Spiegel connaissait mal le monde et n'eût pas fait dans un salon une brillante figure ; mais il avait beaucoup réfléchi, et savait interpréter la parole et le silence aussi finement qu'aurait pu le faire le diplomate le plus rusé. Dans ce que Muller disait , dans ce qu'il ne disait pas, il n'eut donc pas de peine à deviner la vérité, Muller allait dans quelques semaines retourner à Hildesheim et reprendre le fardeau de son opulence, et pourtant, au fond de son cœur, il regretterait Munich. Pour le décider à reprendre son ancienne vie, sa vie de bonheur et d'étude, que fallait-il? Lui montrer la gloire, légitime récompense du travail et du talent.

Spiegel n'avait pas deviné avec moins de pénétration ce qui se passait dans le cœur d'Edith. L'embar-

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ras, ]e8 réponses laconiques de h jeun# femme, son empressement k détourner la conversation chaque fois qu'il lui parlait de Frédéric , disaient asse? que, malgré sa pureté , dont il ne doutait pas , elle n'était pas sans inquiétude sur la nature de son affection pour le jeune officier, Edith , en e£Fet, ne songeait qu'en tremblant au jour où elle le reverrait. Elle aimait son mari et ne croyait pas aimer Frédéric , et pourtant elle sentait au fond de son cœur qu'elle ne pourrait le revoir sans danger. Quoiqu'elle n'eût rien à se repro^ cher , quoiqu'elle n'eût prononcé aucune parole im^ prudente, elle ne pensait jamais sans rougir à la soirée des adieux. Pour rendre le repos à cette âme troublée, il fallait retenir Franz à Munich.

Depuis quelques jours, on parlait d'une symphonie mystérieuse dont l'exécution était prochaine. H s'agissait, disait-on, d'un manuscrit de vieux maître; ce manuscrit avait été vendu par ses héritiers, qui sans doute n'en connaissaient pas la valeur, La nonvelle en vint jusqu'aux oreilles de MuUer, ce fut pour lui un nouveau remords.

— Eh bien I dit-il un jour à Spiegel , il paraU que nous allons entendre un chef-d'œuvre inconnu. Il s'agit, dit-on, d'un manuscrit de vieux maître, découvert par je ne sais quel dénicheur d'antiquailles. Je

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gagerais qu'on prépare au public de Munich une éclatante mystification. Sans doute cette symphonie se composera de lamheaux pillés effrontément et pousus ensemble par quelque charlatan.

— • Ï^à-dessu3, je n'en sais pas plus que toi, répon^ dit Spiegel, Î)an3 trois jours, nous entendrons le chefd'œuyre inconnu, et nous saurons à quoi nous en tenir.

— Eh bien ! reprit Huiler, nous irons Ventendre ensemble, et nous emmènerons Edith,

Le jour fixé pour Texécution de la symphonie était précisément le jour où Muller devait repartir pour Hildesheim. Le concert étant annoncé pour midi, Millier consentit à retarder son départ jusqu'au soir.

L'assemblée était nombreuse, Spiegel conduisit ses amis dans une de ces loges excellentes pour un musicien, détestables pour une femme qui veut se montrer, d'où l'on peut tout entendre sans être vu. La curiosité était peinte sur tous les visages. Avant Varrivée du chef d'orchestre, on entendait de toutes paris Iq bruit des questions qui se croisaient, Enftn, le chef d'orphestre parut et frappa de son archçt le pupitre où se trouvait la partition.

La première partie, l'andante, était simple et majestueuse tout à la fois. Les instruments de cuivre, employés avec sobriété, laissaient aux violons, aux basses

ÎÎO UN HÉRITAGE

et aux contre-basses le soin d'expliquer sans fracas la pensée de Fauteur. Dès les premières mesures, Tauditoire se sentit captivé. Muller, ravi en extase, croyait rêver, et, craignant d'être abusé par ses souvenirs, regardait tour à tour Edith et Spiegel sans oser parler. Edith elle-même n'était pas moins étonnée, car elle avait reconnu la symphonie écrite autrefois par Franz, quelques mois après leur mariage. Spiegel les contemplait en souriant, et jouissait de leur surprise. L'adagio, empreint d'une mélancolie pénétrante,

transportait la pensée au milieu des plus fraîches vallées, la flûte et le hautbois entamaient ensemble un dialogue champêtre, continué habilement par les cors et les violons. A la fin de cette seconde partie, un tonnerre d'applaudissements éclata, et, pendant plus d'un quart d'heure, l'orchestre fut obligé de faire silence. Muller pleurait et n'osait parler. Edith aussi avait le visage baigné de larmes. A ces accents si vrais, si passionnés, tous deux sentaient leur amour se réveiller, jeune et ardent comme aux premiers jours. Il s'opérait à leur insu au fond de leur cœur une réconciliation silencieuse : Muller se reprochait d'avoir négligé sa femme pour de misérables intérêts ; Edith s'accusait de n'avoir pas deviné, de n'avoir pas pressenti le génie de son mari.

Le scherzo, plein d'une gaieté mordante, exprimait à merveille tous les épisodes d'une fête villageoise : la malice et Tamour éclataient tour à tour. Les applaudissements recommencèrent, plus nourris, plus bruyants. Muller ëtreignait en silence la main de Spiegel et regardait Edith avec orgueil. L'auditoire frémissait d'impatience ; enfin la quatrième et dernière partie commença. Le finale résumait avec une verve abondante, intarissable, les principaux motifs développés dans les trois premières parties. Toutes les richesses de l'orchestre, combinées habilement, accumulées avec profusion, ne laissaient pas au public le temps de respirer ; l'auditoire allait de surprise en surprise. Quand l'orchestre eut achevé les dernières mesures, on eût dit que la salle ébranlée allait crouler sous les applaudissements. Muller se jeta au cou d'Edith et la couvrit de baisers. Pendant les dernières mesures, Spiegel avait disparu et révélé le nom de l'auteur. L'auditoire ne quittait pas la salle, chacun demeurait à sa place ; le chef d'orchestre s'avança au bord de la scène, et, après avoir salué l'auditoire, lui livra le nom de Franz Muller. Les applaudissements recommencèrent, mêlés aux vivat les plus enthousiastes.

Je n'essayerai pas de peindre l'ivresse de Franz»

ie

Spiepl revint au bout de qaekpies instants, et le ramena chez loi an milieu de laioule, qui les suivit jusqu'à la porte.

— Eb bien ! dit Spiegel à peine enlré, que dis-tu de la musique de ce vieux maître ? Que penses-tu de ces lambeaux cousus par un charlatan ?

-*- Après le jour où Edith m'a donné sa main^ s'écria MuUer, c'est le plus beaujaur de ma vie.

-^ J'espère maintenant, reprit Spiegel, que rien ne manque plus à Um bonheur. Tu avais toutes les jdes de la &mille, et ton cœur soupirait après la gloire. Aujourà'hui la gloire est venue, et votre mutuel amour dure encore. Que peux4u souhaiter ?

— Ah ! s'écria Muller, je serais ingrat si j'osais former un vœu de plus.

En ce moment, une chaise de poste s'arrêta brusquement devant la maison. Les serviteurs, avertis dès le matin, se hâtèrent de placer derrière bt chaise les malles de Muller. Spiegel avait tout entendu et contemplait avec une curiosité inquiète Frana, dont le visage était baigné de larmes. Déjà les postillons étaient en sdle, et Muller demeurait immobile. Un serviteur entra pour annoncer que tout était prêt ; les chevauix piaffaient et agitaient leurs grelots.

-^ M'aimes-tucommeautrefois? dit MuMer, se leur-

nant iBn Edith. Poomii9-tu, comme autr^lois, partager avec moi une pauvreté laborieuse? RetioncéralS'm sans regret à l'opulence que te ciel nous a envoyée ? Une vie modeste et simple sttffirmt^eHe à tes désira ? Edith ne répondit qu'en Tembrassant : tàk se sen* tait sauvée.

— Allons, dit JSpiegel, n'entends-tu pas les postillons qui sont en selle? Voici l'heure de partir.

— Partir ! s'écria Muller ; pourquoi partir? Le bonheur n'est-il pas ici, entre vous deux? Qu'on dételle les chevaux, nous sommes arrivés.

Le lendemain, MuUer écrivait à maître Gottlieb : c( Vous aviez raison, mon cher monsieur, de me vanter la vie patriarcale d'Hildesheim et les moeurs toutes bibliques des hôtes appelés à partager avec moi ce séjour enchanté. Toutes les vertus ont trouvé dans ce beau domaine un asile inviolable et sacré. L'esprit fin et la grâce attlquè des demoiselles de Stolxenfels, le caractère loyal et franc du major Bildmann, la mine flère et majestueuse de madame Dorothée, l'espiègle* rie joyeuse du petit Isaac, composent un tableau charmant, digne du génie de Gessner. C'est une idylle vivante qui nous reporte aux plus fraîches inspirations de Théocrlte et de Virgile. Depuis neuf mois je m'interroge, dépuis neu! mois je me démande si je suis

vraiment digne de vivre au milieu de ces mœurs de Fâge^'or. La générosité du comte Sigismond ne m'aveugle pas : je renonce au château et au domaine d'Hildesheim. Entre quelles mainslarichessepourraitelle être plus dignement placée qu'entre les mains du major Bildmann et des demoiselles de Stolzenfels?

» Soyez assez bon, mon cher monsieur, pour leur annoncer ma résolution. Aux termes du testament, je devais habiter le château d'Hildesheim pendant neuf mois de Tannée : je reste à Munich et perds ainsi tous mes droits.

» Franz Muller. »

^ peine le major Bildmann et les demoiselles de Stolzenfels eurent-ils appris par maître Gottlieb la renonciation de Muller, qu'ils entamèrent pour la possession du château et du domaine d'Hildesheim un magnifique procès, un des plus beaux dont maître Wolfgang ait gardé le souvenir. Le procès dura dix ans. Le major Bildmann et Dorothée moururent à la peine. Le petit Isaac, chez qui la gourmandise avait développé l'instinct du vol, tomba du haut d'un mur qu'il venait d'escalader pour dérober des fruits ; quand on le releva, il ne donnait plus signe de vie. Restées seules maîtresses du terrain, les demoiselles de Stol-

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zenfels ne jouirent pas longtemps de leur victoire. Frédéric, furieux de la perte d'Edith, dout il se flattait d'avoir blessé le cœur mortellement, accusant de la fuite de Muller l'humeur acariâtre et tracassiëre de ses tantes, vengea sa défaite en redoublant ses folles dépenses.

Trois ans après, le domaine d'Hildesheim, déjà cruellement ébréché par les frais de procédure, fut mis en vente pour payer les dettes de Frédéric, et les demoiselles de Stolzenfels moururent dans l'abandon et la pauvreté.

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