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Un héros canadien

Les différentes stations que possédaient les Jésuites missionnaires dans le Canada ou la Nouvelle-France, comme on l'appelait alors, furent menacées dans l'année 1642 de toute la fureur des sauvages et intraitables Iroquois. Rien n'avait pu vaincre l'hostilité vouée par les cinq Nations aux hommes blancs, à la religion qu'ils enseignaient et à la civilisation qu'ils cherchaient à introduire. En vain leur avait-on fait des propositions de paix. Si les Iroquois cessaient pendant un temps leurs ravages, soit par indolence, soit par épuisement, ce n'était que pour recommencer, la lutte avec une nouvelle ardeur. Leurs bandes de braves parcouraient les forêts sans limites, sans craindre de rivaux, sans rencontrer une puissance capable de les contenir. Ils traversaient le Saint-

Laurent, les lacs Erié et Ontario, et venaient attaquer leurs ennemis jusque sur les bords du lac Champlain.

Chaque missionnaire qui se rendait à sa station risquait la captivité ou la mort : et cependant ces stations étaient toujours remplies d'hommes courageux et dévoués qui bravaient tous les dangers de la route et la chance de subir la torture dans les villages des Mohawks. Le chemin qui conduisait aux missions des Hurons était, peut-être, celui qui présentait le plus de dangers, car les Iroquois avaient réussi à interrompre, sinon à couper, toute communication entre le haut et le bas Canada. Ils possédaient les passages intermédiaires.

La fête de saint Ignace, le fondateur de la société de Jésus, fut célébrée cette année à Québec avec une splendeur inaccoutumée. En cette occasion solennelle, les Pères, le cœur ému, offrirent à Dieu la glorieuse couronne d'âmes immortelles cueillie par eux dans les déserts ; cueillie par les fils de saint Ignace parmi les enfants de la forêt « pour la plus grande gloire de Dieu ! » Aucun sentiment d'orgueil ou de vaine gloire n'enflait leurs cœurs lorsque, pénétrés d'une joie sainte, ils les élevaient vers le ciel. La victoire qui fait étinceler l'œil du conquérant et soulever dédaigneusement sa lèvre, n'ajoutait rien à la dignité de leur démarche, ne donnait aucune animation à leurs pâles visages. Soldats spirituels, pénétrés jusqu'au fond de l'âme de la sainteté de leur mission, ils ressentaient seulement de la joie d'avoir vaincu l'ennemi infernal qu'ils avaient eu à combattre. Plus d'une voix sonore et pénétrante se mêla, non sans trembler, aux chants solennels de l'office; les vieillards priaient avec le calme de leur âge, les jeunes missionnaires juraient

de se rendre dignes du glorieux fondateur, sous les bannières duquel ils s'étaient enrôlés. Profonds étaient les sentiments qui agitèrent chaque âme durant cette fête mémorable.

Parmi les prêtres agenouillés devant l'autel, on en remarquait un dont le visage amaigri, le teint hâlé dénonçaient la fatigue. Ce n'était pas un vieillard, pourtant il n'était plus dans la force de l'âge. Il portait sur son front l'empreinte d'une âme noble et élevée, et ne pouvait manquer de fixer l'attention de ceux qui le regardaient. Ses traits placides et graves n'avaient aucune sévérité; ils révélaient un cœur bon et compatissant, un esprit formé à l'école des Xavier et des Loyola, une volonté soumise et mortifiée.

Le père Jean Laval se préparait à une nouvelle mission dans les déserts occidentaux. Revenu depuis peu d'un voyage périlleux fait dans les missions établies aux chutes Sainte-Marie, entre le lac Huron et le lac Supérieur, il avait pris quelques semaines de repos, et assistait avec ses frères de Québec, peut-être pour la dernière fois, aux saints mystères de l'autel. Cependant, ce prochain et dangereux voyage ne paraissait pas occuper son esprit. Son âme, dégagée de tous les intérêts de ce monde, semblait absorbée dans une contemplation céleste. Il n'en était pas ainsi de la plupart de ceux qui remplissaient le saint temple. Le nom du vénérable Père, sur qui les regards étaient fixés avec amour et vénération, était prononcé par eux fréquemment, et ils imploraient pour lui la protection divine de toute l'ardeur de leur cœur. Encore une fois, le père Jean Laval allait visiter une tribu de pieux Indiens dont on avait reçu depuis peu d'heureuses nouvelles; tribu où les sauvages se

réunissaient par milliers autour de F autel du vrai Dieu, vrai peuple de Chrétiens dans le désert. Il partait pour étendre l'empire de l'Evangile, pour planter la croix dans des régions inconnues, pour, affronter de nouveaux périls, pour gagner peut-être la couronne du martyre. Ce dévouement d'une âme chrétienne et chevaleresque, était pour tous un spectacle émouvant et imposant.

Les derniers chants de la messe solennelle avaient cessé, la bénédiction avait été donnée, et, remplis d'un saint recueillement, les fidèles retournaient en silence à leurs demeures. Seul un petit groupe d'Indiens se tenait devant l'église. Quelques moments après le père Laval en soutane, accompagné d'un autre Père de la compagnie de Jésus, sortit de la sacristie et s'avança vers eux.

— Mes chers enfants, dit-il, tous mes préparatifs sont faits; nous partirons demain. Telle est la volonté de notre supérieur.

— C'est bien, répliqua un des Indiens qui paraissait être le chef du groupe. Aliasistari obéit à son père, la robe noire.

— Au point du jour alors, Sachem, les Hurons seront prêts.

Les Indiens se dispersèrent, et le père Laval et son compagnon se dirigèrent vers la maison de leur congrégation.

— Oh! mon ami, quel sort glorieux que le vôtre! s'écria avec ferveur le compagnon du père Laval. Vous avez été choisi pour porter la croix chez les infidèles, ne devons-nous pas vous envier le bonheur inestimable d'avoir été jugé digne d'un tel honneur?

— Non, mon frère, priez plutôt que mon indignité

ne rende pas inefficaces les prières offertes par les âmes pieuses pour l'Indien qui vit dans les ténèbres. Oui, c'est un champ de glorieux labeur, rempli de consolations douces et fructueuses : toute fatigue, tout danger ne sont-ils pas récompensés par l'immense bonheur de gagner des âmes à Dieu ?

— Et heureux sont les auspices qui précèdent votre départ, puisque c'est le jour de la fête de notre grand Saint que vous vous disposez à ajouter, à son nom, une nouvelle gloire, en ramenant des enfants au bercail du Christ.

: — Et demain, père Antoine, demain! c'est la fête de saint Pierre-ès-liens.

— Heureuse coïncidence, mon frère! s'écria le père Antoine; c'est ce même jour que vous partez pour gagner au Ciel des âmes égarées, vous allez lier le sauvage aux chaînes de saint Pierre.

— Ou porter mes chaînes comme lui ; mais hélas ! je ne suis pas digne d'une telle faveur. Je ne serai pas jugé digne de souffrir pour celui qui est mort pour moi. O bonheur! ô béatitude! je n'ose t'espérer!

— Heureux apôtre ! heureux des souffrances et des chaînes que vous aurez à porter. Nous vos frères, nous vous demandons un souvenir dans vos prières.

— Père Antoine Daniel, dit le missionnaire avec lenteur et recueillement, en arrivant au bout de leur promenade, ce sera bientôt votre tour.

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