‹ Un héros canadienChapitre 2 sur 11 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Le lendemain matin, le premier du mois d'août, une belle flotte de pirogues de guerre, voguait gaîment sous les canons du fort de Québec. Les Indiens, le corps peint, la tête ornée de plumes, se courbaient sur les rames et lançaient leurs embarcations légères et gracieuses au milieu du fleuve Saint-Laurent. Le soleil venait de s'élever au-dessus de l'horizon, et jetait, à travers le brouillard qui enveloppait la rivière, une lueur faible et rougeâtre. Cependant, avant que la dernière pirogue eût pris son rang dans la ligne, les brillants rayons de l'astre du jour avaient dissipé le brouillard qui, se condensant peu à peu en nuages légers, s'était élevé et courait vers le Sud, tandis que des torrents de lumière, perçant les espaces que ces nuages laissaient entre eux, inondaient la terre d'un vif éclat et revêtaient la rivière d'une robe d'or. A mesure que la brume se dissipait, la scène se révélait dans toute sa beauté et la cité naissante semblait se réveiller à la vie et à l'activité.

Une foule de citoyens réunis sur le quai contemplaient avec intérêt et affection la flotte qui s'éloignait comme si elle eût regardé, pour la dernière fois peut-être un objet aimé.

Dans la première et la plus grande pirogue se trouvaient les seuls hommes blancs de l'expédition, le père Jean Laval et son jeune disciple, le novice René Bourdoise. Le chef Aliasistari conduisait la pirogue, et paraissait considérer le bien-être des Pères comme l'objet de ses premiers soins.

Les bras vigoureux des rameurs Indiens poussèrent les pirogues vers l'Ouest du Saint-Laurent, et, au moment où les premières sur la ligne furent sur le point de disparaître à la vue des personnes assemblées sur le quai, le père Laval, debout dans sa barque en mouvement, leva ses mains vers les Cieux, invoquant pour le saint pèlerinage la bénédiction de Dieu; bénédiction qu'il avait invoquée déjà, avec tant de ferveur, en présence de ses frères et du peuple tout entier. Puis, après avoir, d'un mouvement affectueux de la main, envoyé un dernier adieu à ses amis éloignés, il reprit sa place dans la barque, inclina la tête et se mit en prières. Au même moment une colonne de fumée, accompagnée d'un éclair, s'éleva sur les hauteurs du Abram, et le bruit sourd du canon gronda sur l'eau, tandis que le nuage de fumée montait en spirale vers le ciel. Le père Laval leva les yeux, contempla un instant l'étendard de la France qui flottait au-dessus de la forteresse imprenable, puis il se remit à prier et à méditer.

On n'entendait plus que le bruit des rames confiées à des mains légères, mais vigoureuses, et le bouillonnement des eaux qui se brisaient contre l'avant pointu

des pirogues, à mesure qu'elles avançaient dans leur: course rapide.

Le jeune novice regardait avec un plaisir continu la brillante scène qu'il avait sous les yeux; tantôt il contemplait avec curiosité les formes légères et l'activité des gracieux Indiens, se pliant aux mouvements des rames; tantôt ses regards se portaient vers le merveilleux paysage qui longeait le Saint-Laurent. A peine ce jeune homme comptait-il vingt années, et déjà, cependant, il semblait que son âme fût pénétrée des leçons à la fois douces et sévères de l'école de la patience, de l'école des Jésuites. Il ne témoignait aucun regret de quitter les hommes civilisés, aucune crainte de parcourir sans armes et sans défense un chemin où se tenait embusqué un ennemi implacable ; en présence de scènes toutes nouvelles pour lui et d'une incomparable beauté, il ne se permettait pas le moindre épanchement d'admiration. Il savait réprimer ses transports et les convertir en une jouissance calme et paisible, et son recueillement et sa. sérénité excitaient la surprise, et lui valaient le respect des Hurons, ces rudes guerriers qui l'entouraient.

Enfin le père Laval lui dit en se tournant vers lui : — Notre difficile voyage commence heureusement, mon fils René. Combien il est beau le pays que Dieu nous a assigné pour lieu de pèlerinage ! Que Dieu est bon, mes enfants, combien il nous aime! S'il veille avec tant de sollicitude sur notre bonheur en ce monde, que n'a-t-il pas préparé dans le ciel pour ses serviteurs fidèles et dévoués? Méditons sur sa bonté infinie et sur mon amour. C'est ainsi qu'il convient de

commencer nos travaux pour attirer sur eux sa bénédiction.

Les Indiens acquiescèrent à ces paroles par une exclamation courte et sourde qui leur était familière : et pendant quelque temps on n'entendit que le bruit régulier des rames, tandis que la pirogue avançait sans ralentir sa course. Quand le bon père eut fini sa méditation, il se mit à réciter son office, et René Bourdoise, les yeux fixés sur les tours de Québec, ne les en détourna que lorsque la bannière de saint Denis eut disparu à sa vue. A mesure que le paysage prenait un aspect plus sauvage, les scènes de son pays natal se retraçaient à son imagination, et il se voyait encore une fois dans les plaines fertiles de la France. Le souvenir de la maison paternelle, de ses parents, de ses amis ne pouvait manquer de remuer fortement son cœur et de donner une teinte sombre et triste à tout ce qui l'entourait. L'obscurité, les dangers semblaient grandir autour de lui ; mais élevant son cœur vers le Ciel, il s'efforça de couper court à ses pensées, se plaça sous l'invocation de la sainte Vierge immaculée et se résigna sans réserve à la volonté de Dieu.

Ce fut dans ces dispositions que les hommes blancs entreprirent leur voyage. Quant aux Hurons, ils restaient indifférents à tout, excepté au bien-être de ceux qu'ils escortaient et conduisaient au centre des forêts de leur tribu ; sauf le moment où pleins de ferveur ils s'absorbaient dans leurs exercices religieux, ils demeuraient impassibles. Bien qu'ils fussent préparés à tout événement, rien dans leur attitude ne dénotait qu'ils redoutassent le moindre danger.

Après quelque temps, le père Laval ferma son livre et se tournant vers le chef des Indiens :

— Mon fils, lui dit-il, croyez-vous que notre projet de nous rendre par eau aux missions des Hurons offre quelque sûreté ? ne vaudrait-il pas mieux débarquer et traverser la forêt vers le Ottawa ?

Après un instant de réflexion, Aliasistari répliqua:

— Ce chemin est long et pénible pour un blanc et laisse des traces qui ne sauraient échapper au regard. Le Mohawk, traverse la rivière, et il a l'œil perçant. Les eaux courantes, au contraire, ne laissent aucune trace et les pirogues des Hurons sont légères et rapides. Mon père, je vous jure que Aliasistari partagera votre sort à la vie, à la mort !

— Je confie donc à votre jugement et à votre habileté le choix de la route ; le reste est entre les mains du Tout-Puissant.

l'instruction

Parmi les Indiens qui composaient l'escorte des missionnaires, quelques-uns n'étaient pas encore baptisés. Tous cependant avaient pieusement assisté aux prédications du Jésuite; ils l'avaient écouté comme un messager de nouvelles merveilleuses, et avaient cru à sa parole ; mais le père Laval hésitait à admettre aux eaux régénératrices du baptême ceux qu'il ne croyait pas suffisamment instruits dans la foi de l'Église catholique. L'Indien ignorant, habitué à errer dans les forêts, où sans cesse se déroulent à ses yeux les œuvres de Dieu et des incompréhensibilités de tous genres; l'Indien qui ne saurait pénétrer les mystères de la nature, pas même ceux de sa propre existence, porte en lui-même la conviction qu'il existe un Être suprême et invisible. Avec le livre de la nature ouvert devant lui, et la voix de l'Univers qui résonne constamment à son oreille, il pourrait aisément, à la faible lueur de sa raison inculte, se perdre dans les labyrinthes du polythéisme; mais -1

Le P. Laval *2

lui est impossible d'étouffer ou d'oublier la croyance instinctive de l'humanité en un Dieu invisible et suprême. L'aventurier illettré des vastes forêts du Nouveau-Monde était donc arrivé à ce point de connaissances qu'avait atteint le sage de l'antiquité. Il adorait le Dieu inconnu ; mais le mécanisme de l'univers dépassait les bornes de son intelligence, et tout oiseau, tout quadrupède, tout poisson, tout arbre, toute pierre lui représentait une divinité secondaire. Lorsque le missionnaire catholique lui parlait du Dieu infini, suprême, éternel qui remplit l'espace, dont la volonté a fait sortir du néant le monde avec ses merveilles, et dont la volonté en déterminera la fin; lorsqu'il lui parlait du Créateur et du Seigneur universel, en qui toutes choses sont essence, vie et mouvement; son âme naïve rendait hommage en vain dans la nature et hors de la nature.

La piété, le zèle, et les connaissances supérieures du missionnaire lui avaient acquis la confiance illimitée des Indiens ; ils écoutaient avec foi, respect et amour ses prédications sur le Sauveur qui s'est fait homme, sur sa vie, sa mort et sa résurrection pour le salut de tous, et généralement toutes ses instructions sur les autres dogmes du christianisme.

Le père Laval avait pris dans sa pirogue deux néophytes, dans le but de les instruire durait le voyage, et René Bourdoise, afin de l'initier à la méthode d'enseignement qu'il employait pour le3 sauvages simples et naïfs.

— Huron, sais-tu qui t'a créé? dit-il en s'adressant à l'aîné des deux néophytes, un guerrier renommé qu'il avait commencé depuis peu à instruire.

— Le grand Esprit, qui a fait la terre, les eaux et les forêts, répondit respectueusement Haukimah.

— Et dis-moi, Huron, a-t-il fait aussi le buffle et le cerf bondissant?

— Oui, mon père; le buffle et le cerf, et tout ce qui a vie.

— Et toi et moi, nous a-t-il faits semblables à eux ?

— Mes ancêtres enseignaient que le buffle et le cerf bondissant, s'en vont dans la terre des esprits où ils sont poursuivis par les guerriers comme sur cette terre. Ils avaient tort. La robe noire nous enseigne que le grand Esprit a fait l'homme à sa ressemblance et Ta animé de son propre souffle ; le ciel a été fait pour l'homme bon. Les bêtes de la forêt meurent et périssent.

Prenant cette simple question comme base de son enseignement, le père Laval leur expliqua en détail, et chercha à graver profondément dans l'esprit de ses auditeurs, l'histoire de la création de l'homme, de sa destinée, de sa chute, et de la promesse d'un Rédempteur accomplie par la naissance, la passion et la mort glorieuse du Sauveur du monde. Il leur apprit comment la nature de l'homme s'était corrompue par sa chute; comment, par suite de sa désobéissance, il s'était perverti, se laissait entraîner au mal, et était exposé à toutes les tentations du démon.

— Et c'est cela qui a rendu l'Iroquois aussi cruel et aussi sanguinaire, dit le plus jeune néophyte; il possède l'esprit du mal.

— Comme le possèdent tous les hommes méchants, mon fils; comme vous le possédez vous-même lorsque vous nourrissez contre l'Iroquois des désirs de ven-

geance, et cherchez à lui rendre le mal pour le mal. Il faut aimer ceux qui nous haïssent.

— Le Huron pourra-t-il aimer l'Iroquois? s'écria le jeune guerrier, tandis que son œil brillait du feu de la passion et qu'il levait la tête avec dédain; la colombe et le faucon peuvent-ils construire leur nid ensemble ?

— Le Huron est-il une colombe au fond du coeur ? interrompit Aliasistari d7une voix sévère; la colombe est douce. Le guerrier Huron doit être hardi et audacieux comme l'aigle.

— Que le Huron soit une colombe au fond du cœur, dit le père Laval avant que le jeune Indien eût pu répondre; qu'il soit une colombe par la pureté, la douceur, la piété et l'amour; qu'il soit l'aigle de sa tribu, lorsqu'il combat pour une cause sainte et juste !

— Mon père a bien parlé, répliqua le chef d'une voix adoucie.

■ — Oui, mes enfants, votre premier devoir est envers Dieu, le grand Esprit; le second envers votre semblable. Le bon Esprit vous a créés, vous et tous les hommes, pour l'aimer et le servir, et il nous commande de nous aimer les uns les autres et même d'aimer nos ennemis ; il nous ordonne de rendre le bien pour le mal. Si l'Iroquois est féroce et méchant, il faut le plaindre et prier qu'il devienne meilleur : prier qu'il accueille enfin chez lui les messagers du Christ. Si vous haïssez l'Iroquois, en quoi êtes-vous meilleurs que lui ?

— C'est vrai, dit Aliasistari; c'est ressembler à Dieu que de pardonner.

Et le père Laval, continuant son instruction, expliqua aux Indiens comment les principes de la religion catholique sont liés à l'existence de l'homme, et se rat-

tachent à tous les événements de sa vie ; il leur apprit les vertus qu'on exige du chrétien et qui doivent être son plus bel ornement. Il leur enseigna les règles qui doivent diriger ses relations avec les autres hommes, et insista sur cette charité sublime et surnaturelle qu'il doit cultiver dans son cœur. Il savait faire des incidents les plus insignifiants, des sujets d'instructions utiles, qui l'aidaient à les initier à l'esprit et à la pratique, aussi bien qu'à la doctrine du Christ.

Quelquefois, pour leur reposer l'esprit et pour rompre la longueur de ses instructions, il y introduisait des prières, et leur apprenait les répons aux litanies et aux prières du Rosaire. Ils écoutaient avec docilité et apprenaient très facilement ; les guerriers semblaient rivaliser entre eux pour acquérir les connaissances que la Robe noire leur enseignait.

Le père Laval et René Bourdoise le novice, afin d'obtenir, par l'intercession de la Mère de Dieu, les bénédictions du Ciel sur leur mission, s'étaient imposé la récitation du saint Rosaire ; ils disaient un chapelet le matin, un autre à midi, un autre le soir. Aliasistari et les Indiens catholiques faisaient pieusement les répons du Rosaire, et semblaient ne pas se lasser de leurs travaux tant qu'ils étaient soutenus par la rosée bienfaisante de la prière. La journée, ainsi divisée en occupations pieuses, se passait vite et agréablement. Chaque fois qu'on descendait à terre pour préparer le repas, le père Laval réunissait autour de lui les Indiens, leur faisait une courte instruction, et, après avoir béni leur nourriture, il s'asseyait avec eux sur l'herbe et partageait leurs mets frugals.

A l'approche de la première soirée, Aliasistari se mit en devoir de chercher un endroit convenable pour

bivouaquer, et choisit enfin un enfoncement pittoresque au bord de la rivière ; cet endroit était ombragé par des arbres élevés, et protégé, rendu impénétrable en quelque sorte du côté de la terre, par d'épais taillis qui s'étendaient au loin. Là, ils débarquèrent, et, tirant leurs canots sur le rivage, se préparèrent à passer la nuit. Le repas du soir était terminé et le père Laval se disposait à commencer une instruction ou exhortation, lorqu'Aliasistari s'approchant de lui avec respect, lui dit :

— Mon père, le Mohawk est peut-être dans les alentours; il a l'oreille fine.

— C'est juste, dit le père Laval en poursuivant la pensée du chef sans lui répondre directement; mes enfants, méditez en silence les instructions que vous avez entendues aujourd'hui, et demandez la protection de Dieu, en invoquant l'intercession de Marie, sa sainte Mère.

Les Indiens, après s'être agenouillés en silence, se couchèrent sur l'herbe en s'enveloppant de leurs couvertures de laine, et ne tardèrent pas à s'endormir de ce sommeil léger d'hommes habitués à prendre leur repos au milieu des dangers. Le jésuite et René Bourdoise ne purent s'endormir avec autant de facilité. Le novice surtout se trouvait dans une situation qui devait chasser le sommeil de ses paupières jusqu'au moment où il serait vaincu par la fatigue. Etendu comme les autres, mais inquiet et agité, il tournait souvent ses regards vers Aliasistari qu'on distinguait à peine à la vague lumière des étoiles. De temps en temps, les cendres mourantes du feu jetaient une vive lueur qui . venait éclairer les traits accentués de l'Indien. Le guerrier était assis au pied d'un arbre,

la tête appuyée sur sa main; son attitude semblait être, aux yeux du jeune novice, celle d'une personne absorbée dans des pensées profondes.

Aliasistari méditait, mais chacun de ses sens était sur le qui-vive, prêt à saisir le moindre bruit ou le moindre mouvement soit dans la forêt, soit sur la rivière murmurante.

Les étoiles répandaient une douce et faible clarté sur les eaux courantes du fleuve, dont la surface limpide reflétait et leur nombre infini et leur scintillante beauté. Au milieu du silence profond de la forêt, troublé seulement par les voix mystérieuses de la nuit qui rendaient la solitude plus saisissante encore, on entendait le bruit des eaux qui venaient battre contre le rivage; si vaguement F entendait-on, qu'on le distinguait à peine des mystérieux échos des bois et du murmure d'un fleuve rapide mais paisible. L'atmosphère était tiède et calme, c'était une de ces nuits durant lesquelles l'âme s'élève avec adoration vers son Créateur...

Les heures s'écoulaient, et la forme immobile de l'Indien qui veillait, sembla d'abord, aux regards assoupis du jeune novice, prendre une dimension gigantesque ; puis cette forme diminua peu à peu, à mesure que René Bourdoise cédait à la fatigue ; bientôt la belle perspective qui s'étendait devant lui disparut à ses yeux, et son esprit alla errer dans les champs fertiles de sa bien-aimée France. Il n'y avait pas longtemps que durait son sommeil, lorsqu'il fut réveillé par la main de l'Indien posée sur son épaule. Il ne faisait pas encore jour, mais tout était prêt pour le départ. C'était grâce à la bonté obligeante du chef, qu'il avait pu jouir jusqu'au dernier moment d'un

sommeil profond et réparateur. Quittant avec vivacité sa couche un peu dure, le jeune novice offrit à Dieu sa prière matinale, puis il se lava dans le fleuve, et il était prêt à prendre sa place dans la pirogue, au moment où elle fut lancée à l'eau. Le père Laval avait décidé que, durant le reste du voyage, lui et René Bourdoise n'occuperaient plus la même embarcation, afin que ce dernier pût, comme lui-même, se livrer à l'instruction des catéchumènes qui, comme nous l'avons déjà dit, n'étaient pas encore suffisamment préparés. En quelques instants, les pirogues s'élancèrent des bords du rivage, et, se maintenant à l'ombre des bois, poursuivirent rapidement et sans bruit leur course vers le nouveau fort de Montréal. Avant que le jour fût levé, la flottille avait déjà franchi quelques lieues; se dirigeant alors au milieu du courant, les pirogues se déployèrent sur une ligne plus étendue et continuèrent leur route.

De l'avant de sa pirogue, le chef observait. (P. 29.)

UNE NUIT SUR i/EAU

Plusieurs jours se passèrent ainsi; l'expédition avançait régulièrement ; cependant, le soleil couchant du quatrième jour la trouva encore éloignée des murs amis de Montréal. Elle venait d'atteindre la partie la plus dangereuse du passage qui séparait les deux forts; il fut décidé, en conséquence, qu'on ne descendrait pas à terre et qu'on continuerait le voyage pendant la nuit. Les rameurs Indiens se relevaient et se reposaient alternativement, tandis que les pirogues marchaient silencieusement et avec une force ralentie.

Le père Laval et René Bourdoise s'étaient étendus au fond de leur pirogue ; ils se placèrent sous la protection de Dieu et se disposèrent à dormir. Le novice commençait à s'habituer à la nouveauté de sa situation, et, familiarisé avec le danger, il ne le redoutait plus.

Le sommeil vint bientôt fermer ses paupières, car son cœur était pur. Elevé comme un soldat du Christ, il ne craignait pas la mort, n'importe sous quelle

forme elle pût se présenter. Méditant sans cesse sur la fin de l'homme, le jésuite est habitué à regarder la mort en face. Il ne considère la vie que comme un moyen de nulle valeur par lui-même, mais au-dessus de toute valeur lorsqu'elle nous est donnée pour acheter un bonheur immortel. Pour lui, la mort est sans déchirement; elle ne brise aucun lien terrestre, car le seul lien qui l'attache à la terre est celui qui conduit au ciel en passant par la tombe. Pour la plupart des hommes, les portes de la mort sont noires et lugubres; pour lui elles sont l'arc triomphal sous lequel il passera quand il aura vaincu l'enfer et le péché. La méditation a calmé ses passions, en a suspendu le cours, et lui a enseigné la vanité des plaisirs et des richesses de ce monde. Il obéit au conseil que donna Notre-Seigneur à ce jeune homme qui cherchait la perfection ; il fait abandon de tous les biens de ce monde, et, ainsi préparé, il peut se mettre en route pour accomplir l'œuvre de Dieu, sans bourse, ni sac, ni chaussure : entièrement soumis à la volonté de son divin Maître, il est préparé à la mort comme à la vie. Se confiant en la protection de la divine Mère dont il avait imploré l'intercession puissante, le novice goûtait le sommeil calme et paisible de la jeunesse. Des sons doux, des souvenirs anciens et aimés, des voix connues et des noms familiers semblaient à son esprit assoupi se mêler au murmure de la vague, au léger souffle du zéphir qui rafraîchissait sa joue. D'aimables visages le contemplaient; il était de nouveau assis au foyer de famille, son père souriait au fils qu'il aimait, au fils de sa vieillesse qu'il avait voué au service de Dieu. En effet, le jeune René avait été consacré à l'autel dès son enfance, et en avait toujours

respiré la douce atmosphère ; dans la maison même de son père, et dès l'âge le plus tendre, il s'était préparé aux devoirs solennels de sa vie future. Le souvenir de la maison paternelle remuait doucement son cœur, et les visages aimés qu'il entrevoyait alors dans un rêve, faisaient fondre la glace des nombreuses années passées dans de sérieuses études et dans de profondes et saintes méditations qui lui avaient enseigné un amour plus pur et plus élevé, F amour du Père des pères, amour qui avait fini par absorber toutes les affections de son âme. En ce moment, la nature humaine reprenant ses droits, il parcourait en songe des milliers de lieues, et son cœur volait vers ses premières affections, vers ses liens mortels, mais sans oublier un instant sa haute destinée. Il éprouvait un bonheur pur, une joie enfantine tels qu'il les avait éprouvés dans son jeune âge, il se croyait encore enfant; un enfant gai, léger et étourdi; sans soucis, sans crainte, sans aucune responsabilité, sans autre sentiment que celui du moment présent. Les eaux du fleuve gazouillaient à son oreille, et ce murmure lui semblait la voix de sa mère qui lui chantait quelque douce mélodie. Le mouvement régulier des rames qui dirigeaient la barque et coupaient l'eau avec légèreté, le berçait doucement, il dormait comme eût pu dormir un enfant sur le sein de sa mère.

Quant au père Laval, il avait l'âme préoccupée; il fut longtemps sans pouvoir fermer l'œil. Il sentait que le moment critique était arrivé, et que si l'expédition parvenait à atteindre Montréal et commençait à monter l'Ottawa, il y aurait moins de danger d'être attaqué par une force supérieure. Se confiant en Dieu, il finit aussi par s'endormir. Comme chef de l'expé-

dition, Aliasistari, insensible à la fatigue dès que la sûreté de la flottille était en jeu, veilla toute la nuit. A l'Indien, au corps endurci, cette veillée coûtait peu; et les Hurons ne prirent quelques moments de repos que pour être mieux préparés à tout événement. De l'avant de sa pirogue, qui était maintenant la première sur la ligne, le chef observait, d'un œil vif et perçant, les rivages de l'un et l'autre côté. Toute la nature dormait. On aurait pu croire que le cœur sanguinaire de l'homme se reposait aussi. Aliasistari ne distinguait pas la moindre trace d'ennemis, et pourtant le guerrier indien sait découvrir la présence d'un ennemi, même à la faible lueur des étoiles ; malgré les murmures de l'eau il peut entendre le plus petit bruit ; le mouvement de la plus légère branche ne saurait lui échapper. Le plus profond silence régnait donc; le chef commençait à espérer que les Mohawks ne surveillaient point la rivière et qu'il leur serait possible d'accomplir leur voyage sans danger ou sans difficulté. Sa vigilance n'en devint pas moins grande.

Enfin, la voûte étoilée commença à s'éclaircir vers l'est. Le premier précurseur de l'aurore se montra d'abord d'une façon presque imperceptible; l'obscurité devenue moins grande permit alors de distinguer le sommet des montagnes éloignées, et celles-ci jetèrent des ombres plus accusées sur la forêt située à leur base. Peu à peu les contours se dessinèrent avec plus de netteté, un œil exercé aurait pu tracer les formes différentes de cette nature agreste. Les pirogues s'avançaient vers un endroit où la rivière devenait plus étroite et Aliasistari redoubla d'attention et de vigilance. Ses yeux se fixèrent tout à coup sur un point où la forêt s'approchait des bords escarpés de la

rivière; il les éleva ensuite vers le ciel. Cet examen ne parut pas le satisfaire, car s' éloignant du rivage, comme pour placer dans les rayons de la lumière l'objet qui excitait sa méfiance, il le contempla pendant que les autres pirogues prenaient le devant. Les guerriers avaient remarqué son mouvement, mais avec une indifférence apparente : confiants dans le courage et l'habileté de leur chef, ils poussèrent en avant leurs barques fragiles. En quelques instants, le mouvement de la pirogue eut amené cette portion de la forêt vis-à-vis d'une étoile brillante, et durant une seconde cette étoile se trouva voilée comme par un léger nuage de vapeur ou de fumée.

— Etgh ! s'écria le chef de ce ton guttural particulier aux Indiens, et changeant subitement le mouvement de sa rame, la pirogue qu'il montait tourna sur elle-même et marcha vers le rivage méridional à l'ombre des montagnes. Alors ralentissant sa marche, il se baissa pour diminuer le risque d'être observé par l'œil de quelque espion rôdant dans le voisinage. Toute l'expédition imita en silence sa manœuvre, en peu d'instants la flottille ne forma plus qu'une ligne immobile sous l'épais ombrage des bois. Aucune question ne fut adressée au chef, on ne manifesta ni inquiétude, ni curiosité. Les guerriers impassibles suivaient avec calme tous les mouvements d'Aliasistari.

Son regard perçant explorait la forêt avec méfiance, lorsqu'un léger bruit vint frapper son oreille : on aurait dit le bruit d'une branche se brisant sous un pas léger et circonspect ; ce bruit quoique à peine perceptible n'échappa à aucun des guerriers, pas même aux plus jeunes et aux plus inexpérimentés

d'entre eux. Le Jésuite, qui était couché au fond de la pirogue du chef, s'agita dans son sommeil, troublé sans doute par le repos qui avait succédé au înouvement, et sa respiration se fit entendre au milieu du silence profond qui régnait. Aliasistari désigna du doigt le missionnaire endormi, et Haukimah, le néophyte, se penchant vers le bon père, posa sa main sur son épaule. Le père Laval ouvrit les yeux et se leva en sursaut, mais un « Chut ! » prononcé à voix basse et le doigt que le néophyte plaça sur ses lèvres, mouvement que la lumière grise du matin lui permit de distinguer, le rappelèrent bientôt à lui-même. Un seul coup d'œil lui suffit pour deviner la situation, et élevant son âme vers la prière, il attendit avec résignation les événements quels qu'ils pussent être. Le réveil de René Bourdoise fut à peu près semblable. Le jeune novice, après avoir goûté un sommeil doux et bienfaisant, avait été réveillé par la marche ralentie des canots, et, lorsque ceux-ci s'arrêtèrent, il était levé. Voyant les préparatifs qu'on faisait autour de lui, son jeune sang français, ardent encore malgré la longue discipline qu'il avait subie pour réprimer tout sentiment mondain, l'enflamma à la pensée que, peut-être, des ennemis de sa patrie et de sa religion étaient en ce moment en face de lui, et qu'un combat d'homme à homme allait bientôt se livrer sans qu'il lui fût permis d'y prendre part. Ce ne fut pas sans efforts qu'il parvint à étouffer ces sentiments et qu'il se résigna à n'avoir d'autres armes que celles de la prière et d'une abnégation complète d'esprit. René Bourdoise avait un cœur chaud et ardent. Watook son élève, assis près de lui, remarqua l'éclat de ses yeux et la lutte morale à laquelle semblait en proie le

jeune ecclésiastique; ce noble combat de l'âme ne lui échappa pas et son affection pour lui en devint plus vive.

— La jeune Robe noire veut-elle partager les armes de Watook? lui demanda-t-il à voix basse. Son couteau est tranchant et affilé, et sa carabine est sûre; ce sont les armes de son frère. Watook se servira de celles de ses gens, et, à ces mots, le jeune et généreux guerrier tira le couteau de son ceinturon et le présenta au jeune novice.

Le beau visage de René Bourdoise se colora fortement. On n'aurait pu dire quels étaient les sentiments qui le dominaient pendant cette lutte intime, et ce qui avait amené la rougeur sur son front. Etait-ce la voix de la nature qui, imparfaitement étouffée, lui faisait honte d'agir comme une femme au moment du combat, et de refuser des armes dont l'usage lui était interdit? ou était-ce le regret d'avoir éveillé dans le cœur du sauvage, par une attitude peu convenable à la dignité d'un paisible et fidèle messager du Christ, le sentiment qui l'avait poussé à lui offrir des armes, quand il aurait dû se préparer à la couronne du martyre par ses prières et sa résignation.

Il contempla un instant les instruments de guerre, puis la force des passions cédant à la discipline, il les repoussa doucement loin de lui :

— Gardez vos armes, mon frère, dit-il. Entre mes mains, elles seraient sans utilité; je ne sais pas m'en servir. Je suis un homme de paix, et ceux qui, comme moi, sont voués au service des autels ne doivent pas souiller leurs mains de sang humain ; leur devoir est de se soumettre aux épreuves qui leur sont envoyées. 0 Père! continua-t-il en lui-même, ô Père céleste!

vous qui savez lire dans tous les cœurs, pardonnez-moi les pensées coupables qui m'ont entraîné un instant, qui ont éveillé en moi des sentiments qui vous offensent.

Et la tête baissée, il demeura calme et immobile, au grand étonnement et à l'admiration sans bornes da jeune Indien, qui voyait bien que ce n'était pas la crainte qui le faisait agir ainsi, mais qui ne pouvait s'expliquer sa conduite, ignorant comme il l'était des devoirs d'un missionnaire.

Les canots, en s'approchant du rivage, furent entraînés un peu en avant par le courant; il était évident qu'on descendait le fleuve, les arbres semblaient passer lentement devant les voyageurs, tandis que leurs pirogues paraissaient immobiles. Les Indiens laissèrent aller leurs embarcations au courant sans chercher à leur faire reprendre une marche accélérée. Le père Laval avait les yeux fixés sur la forêt, mais ses regards pénétraient difficilement l'obscurité dont elle était enveloppée. On parvint enfin à un endroit où les arbres étaient moins touffus, et où les embûches étaient moins à craindre. Aliasistari fit entendre de nouveau une exclamation sourde et montra une clairière dans la forêt. L'œil du père Laval suivit la direction indiquée, et entrevit, à quelque distance en arrière de l'épais taillis, la fumée d'un feu mourant; un instant après, un tronc d'arbre lui en dérobait la vue. Il était impossible de distinguer aux alentours le moindre signe de vie ou de mouvement. Le Père reprit, au fond du canot, la place qu'il avait quittée pour jeter un coup d'œil sur le pays qu'on traversait. Les regards du chef ne quittaient pas la partie de la forêt qui s'étendait

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devant lui, et il consultait à voix basse un vieux guerrier assis à ses côtés.

— Haukimah, la trace est là, dit-il en montrant un endroit qui, à l'œil du jésuite tiré de sa méditation par les paroles du chef, n'offrait rien d'extraordinaire.

— Oui, le Mohawk a laissé de très visibles traces, un yeugeesse pourrait les suivre. Le Mohawk est rusé.

— Comme un renard; mais les traces qu'il laisse après lui sont celles d'un ours.

Le vieil Indien secoua la tête d'un air de doute, et après une pause, répondit :

— L'Iroquois sait cacher sa trace lorsqu'il le veut; s'il ne le fait pas, c'est qu'il est fort.

— Il est faible; c'est un renard qui, pour effrayer le chasseur, cherche à simuler la trace de loups nombreux! S'il était fort, il se cacherait comme la panthère pour s'élancer sur le cerf.

— Il n'attend pas sa proie, il a été l'enlever dans les coigwams des visages pâles, il l'a emportée. Il est fort et ne craint pas d'être poursuivi; son feu s'éteint; il est parti.

Et Haukimah montra du doigt le Sud.

Il n'était pas improbable qu'en effet les Mohawks eussent pris cette route la nuit, laissant leurs feux allumés, traces qui devaient exclure toute idée d'embûche dans cet endroit ; cependant, le chef résolut de faire une reconnaissance plus minutieuse avant que de s'aventurer en face du lieu suspect et d'exposer ainsi l'expédition à une poursuite inévitable.

Le jour devenait plus distinct, et les traces des Indiens, sur lesquelles les deux Hurons différaient d'opinion, furent enfin visibles pour le père Laval

lui-même, bien qu'elles eussent échappé à son regard,, si son attention n'eût pas été éveillée. Les broussailles au bord de l'eau étaient courbées et foulées, quoique quelques branches parussent avoir été remises soigneusement à leur place, tandis que les arbustes de la partie la plus escarpée de la rive qui s'élevait de plusieurs pieds au-dessus de la surface de l'eau, avaient les branches cassées et les feuilles arrachées, comme sous l'étreinte de quelques personnes qui se seraient aidées de leurs secours pour remonter. Les pirogues continuèrent d'avancer vers le rivage, un coup de rame, donné de temps en temps, les empêchait de descendre le courant. Elles se trouvaient alors tout à fait au bord du rivage, mais il fut impossible de découvrir le moindre signe de vie et de mouvement, et les deux Français commençaient à se réjouir de la pensée que les Indiens étaient partis et qu'il n'y avait plus rien à craindre. Quant aux Hurons, ils continuaient à garder le silence, se cachant, autant que possible, au fond de leurs pirogues et veillant de l'œil attentivement. Le chef se tourna vers Haukimah :

— Combien mon père en compte-t-il sur le sable ? lui demanda-t-il en lui désignant le bord de l'eau.

Le vieux guerrier leva trois doigts.

— Oui, il n'y avait que trois canots, dit Aliasistari, il n'y a rien à craindre.

Le père Laval chercha, mais en vain, les indices d'où les Hurons avaient pu tirer cette conclusion. Pour eux ces indices étaient évidents. Il paraissait que les Mohawks, si en effet c'étaient des Mohawks, avaient traversé cet endroit sans aucune des précautions que prennent ordinairement les Indiens pour cacher leurs traces, surtout lorsqu'ils se trouvent dans

un pays ennemi. Sur le sable, il y avait de fortes empreintes de pieds-nus, à peine visibles à la faible lueur du crépuscule; et, à côté l'un de l'autre, trois enfoncements indiquaient le passage de pirogues qu'on avait dû tirer de l'eau avec négligence. Tandis que les deux chefs exploraient minutieusement le rivage, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas dupes do quelque ruse de guerre, la pirogue qui portait le novice s'élança subitement vers eux, et le jeune Indien Watook fit entendre un sifflement semblable à celui du serpent de mer ; tellement semblable, que le père Laval se recula involontairement avec horreur, comme s'il eût cru que ce reptile venimeux s'approchait réellement de lui.

— Les Mohawks ! s'écria Watook.

Tous les regards suivirent la direction de sa main, et l'on vit une masse noirâtre qui courait d'arbre en arbre avec rapidité, et s'approchait de plus en plus des pirogues. Au même instant, un hurlement sauvage retentit dans la forêt, qui fut éclairée d'une lueur subite par le feu des carabines ; en même temps, une nuée de flèches fondit sur les canots, d'où s'élevèrent des gémissements étouffés. Chaque coup de feu était parti des hauteurs, pas un encore de la forêt. On n'y répondait pas. Il était inutile de tirer sur un ennemi invisible, abrité, et qu'une fumée épaisse enveloppait.

Au moment où les cris retentissaient, le père Laval avait senti la légère pirogue rebondir dans l'eau, mouvement communiqué par les bras vigoureux des Hurons qui, se courbant silencieusement sur les rames, espéraient atteindre un lieu d'où ils pourraient se défendre avec succès. La surprise, le cri de guerre, la décharge bruyante s'étaient succédé

presque instantanément, mais l'élan donné aux pirogues avait été si prompt et si vigoureux, qu'elles avaient franchi la moitié du fleuve avant que le feu des carabines eût cessé de se faire entendre. Ce mouvement fut heureux; la marche précipitée de la flottille rendit incertaine la visée de l'ennemi qui se servait d'armes grossières et peu sûres que lui fournissaient les Hollandais de New- York. Cependant les pirogues commençaient à ralentir leur marche, des rames brisées flottaient sur l'eau, et les Indiens qui les avaient abandonnées, se baissèrent, saisirent leurs armes, et guettèrent avec avidité un objet quelconque, une tête, une jambe ou un bras qui pût leur servir de point de mire. Le Jésuite sentit que l'eau montait jusqu'à ses pieds; la pirogue avait été percée de part en part par une balle, et se remplissait rapidement. La situation des autres pirogues était à peu près semblable. On eût dit que l'ennemi, pour rendre toute fuite impossible, avait visé principalement aux embarcations, et si chaque coup de feu eût porté, elles eussent coulé immédiatement.

Ce fut un moment de suprême angoisse ; la mort par l'eau ou par le feu des ennemis, se dressait devant les deux Français et leur escorte; il y avait peu d'espoir d'atteindre le rivage. Au milieu du danger, une pensée plus pénible que celle de la mort, agitait l'esprit du Jésuite. Quelques-uns des Indiens qui l'entouraient, n'avaient pas été baptisés; et l'âme pleine d'amertume, il se disait que chaque coup de feu, chaque flèche qui traversait l'air en sifflant, pouvait envoyer en présence de Dieu ces malheureux enfants du désert, non encore purifiés de la tache du péché. Les coups qui résonnaient autour de lui ne lui inspi-

raient aucune terreur, quant à ce qui le concernait personnellement; mais la responsabilité des âmes pesait de tout son poids sur la sienne.

Le vieux guerrier Haukimah était assis immobile devant lui. La tête appuyée sur la main, la carabine posée sur les genoux, il regardait fixement le visage du prêtre, et voyait avec inquiétude l'anxiété empreinte sur ses traits. La chemise de chasse du guerrier était saturée de sang; cependant, aucun cri de douleur ne lui avait échappé; son regard triste attira F attention du Jésuite.

— Etes- vous blessé ? demanda le père Laval. L'Indien pour toute réponse, inclina la tête avec

difficulté.

— Dangereusement et près du cœur? continua le prêtre.

— Haukimah a vu sa dernière bataille, répliqua l'Indien avec résignation : il va partir pour la terre des esprits.

— Ciel ! vous n'êtes pas baptisé !

— Je l'avais demandé; maintenant j'attends!

— On avait différé votre baptême parce que vous n'étiez pas suffisamment instruit, mais à cette heure votre instruction est complète, il ne faut plus tarder.

Un faible sourire de joie éclaira passagèrement les traits sévères du blessé, et son regard déterminé prit une expression plus douce.

— C'est bien, répondit-il avec calme.

— Vous repentez-vous de vos offenses contre le bon Esprit ?

— Je l'ai toujours aimé; si je l'ai offensé, je le regrette, dit-il d'une voix faible.

La situation ne permettait pas d'autres questions,

et le bon prêtre se leva ; sa haute stature présentait à l'ennemi un but certain, mais lui, sans se soucier du danger, se pencha, remplit sa main de l'eau de la rivière, et, la versant sur le front du guerrier qui était tourné vers lui, il prononça les paroles saintes et sacrées du baptême.

L'œil de l'Indien mourant s'illumina de nouveau; un doux sourire anima encore ses traits; ses lèvres, auparavant immobiles, s'entr'ouvrirent et laissèrent échapper quelques mots de prière. Puis une sorte de frémissement se fit entendre; la main de l'Indien se porta vaguement sur sa blessure d'où s'élançait en gros bouillons un sang noirâtre. Sa tête retomba sur sa poitrine; l'âme du régénéré avait pris son vol.

— Qu'il repose en paix! murmura le père Laval en soupirant, et il porta de nouveau ses regards sur la scène qui l'entourait.

Elle était alors d'un aspect saisissant. La barque fragile coulait à fond ; toute fuite par la rivière était devenue impossible, et il semblait fort douteux qu'on parvînt à gagner le rivage. Surpris dans une position désavantageuse, les braves n'avaient pu déployer leur valeur accoutumée. A un signe du chef, deux guerriers sautèrent dans l'eau et la barque allégée reprit un peu d'élan; en quelques coups de rames elle atteignit un endroit guéable de la rivière. Chacun saisit sa carabine de la main gauche, tandis que de la droite il brandissait son tomakawk, et se porta en toute hâte vers le rivage. Aliasistari d'un bond se trouva sur le sable, le père Laval suivit son exemple, et peu d'instants leur suffirent pour gagner l'abri que leur offrait la forêt. Le chef fut bientôt entouré de ses braves, et, avant que la dernière pirogue eût touché la rive, un

feu très vif de carabines se fit entendre sur les derrières des Iroquois; puis tout retomba dans le calme. Les Iroquois surpris par la promptitude et le mouvement inattendu des Hurons n'osaient quitter leurs retraites, et, durant quelque temps, un silence profond et sinistre régna sur cette scène de mort.

Au bord du rivage, à côté d'un Indien qui se mourait, était agenouillé le père Laval. Il tenait à la main un crucifix sur lequel était fixé le regard du moribond. Des paroles de consolation divine coulaient des lèvres du Jésuite; il prononça l'absolution solennelle, et, au milieu du silence momentané de ce champ de bataille, l'âme du guerrier purifiée prit son vol vers des régions où la mort et les dangers sont inconnus. Lorsque le cœur du guerrier eut cessé de battre et que ses membres commencèrent à se raidir sous l'étreinte de la mort, le prêtre se leva : « Que Dieu ait pitié de son âme! » prononça-t-il d'une voix douce et triste, et il s'enfonça dans la forêt.

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