CONCLUSION
Les années s'étaient écoulées. Deux fois les neiges de l'hiver avaient tombé; deux fois les arbres du printemps avaient fleuri; on entrait dans l'été, et les champs et les eaux se réjouissaient aux brillants rayons du soleil.
Vers la fin de la journée, un groupe de flâneurs stationnaient sur le quai de Québec, et contemplaient, avec insouciance, les eaux et les innombrables embarcations qui montaient et descendaient la rivière. De temps en temps, une pirogue s'élançait du rivage, conduite par les Indiens qui s'en allaient à leurs établissements ; car, à cette époque, les Indiens chrétiens se réunissaient en communautés autour de leurs églises et de leurs pasteurs, le troupeau autour du berger.
— Les Indiens retournent chez eux, observa un des personnages du groupe, j'aurais cru qu'ils seraient restés encore cette nuit dans la ville, puisque c'est demain la fête de l'Assomption.
— C'est vrai, répondit un autre; mais ils retournent chez eux pour la célébrer dans leurs villages.
— Ils sont très pieux et très dévots, continua le premier ; leur exemple fait honte aux blancs plus instruits qu'eux.
— Plus instruits ! reprit le second interlocuteur en riant; c'est selon comment vous l'entendez. Ils sont naïfs, il est vrai ; et leurs pasteurs, les Jésuites, ont su les préserver de la souillure qui, trop souvent, marche à la suite des blancs dans leurs rapports avec les sauvages. Ils sont ignorants, peut-être, dans la science du monde, et incapables de l'apprécier; mais je vous promets, mon voisin, qu'ils savent répéter le Pater, Y Ave, le Credo et le Décalogue, et qu'ils peuvent expliquer ces prières aussi bien que vous ; et ce qui vaut encore mieux, ils mettent en pratique les leçons qu'ils ont reçues, chose que vous et moi, et beaucoup de ceux qui sont plus instruits, ne considérons pas comme nous le devrions.
— Oui, grâce au zèle, à l'énergie et à la vie pure de leurs pasteurs, je reconnais que ce sont de bons et fidèles chrétiens.
— N'est-ce pas une chose admirable que le courage, la hardiesse qui ont conduit les Jésuites dans les forêts sauvages pour amener des âmes à Dieu ?
— On dit, reprit une autre personne de la foule, qu'on les accuse en France d'être orgueilleux, intrigants, avides de richesses et de pouvoir.
— En effet, je l'ai entendu dire; mais s'ils recherchent la fortune, il faut convenir que c'est dans des lieux où il serait fort extraordinaire de la rencontrer ici, dans les déserts; en Angleterre, sur l'échafaud. Ah ! ce sont bien les richesses d'un autre monde qu'ils recherchent! Il faudrait placer un de ces moqueurs, vêtu de soie, à côté d'un humble Jésuite de la forêt au
Le P. Laval 10
delà des grands lacs, dans un de ces pays qui n'ont jamais vu un visage blanc. Il faudrait donner à tous deux un sac, un bâton et une croix de bois.
— Oui, et les attacher tous deux au bûcher au milieu d'une bande d'Iroquois qui les écorcheraient et les feraient mourir à petit feu.
— Comme j'ai vu mourir un Jésuite, la prière sur les lèvres, ajouta brusquement une voix.
Et celui qui venait de parler se leva du siège qu'il occupait derrière de gros ballots qui l'avaient caché aux causeurs, et tourna ses pas vers la ville. Une pause de quelques instants s'ensuivit.
— Quel est cet homme ?
— C'est l' Espion-hardi, répondit celui qui avait pris la défense du Jésuite et qui s'appelait Paul. J'ai entendu dire qu'il faisait partie, il y a quelques années, d'une expédition de Hurons qui était allée au secours de deux missionnaires tombés au pouvoir des Mohawks. C'est une triste histoire, mais qui se renouvelle si souvent dans ce pays sauvage, que les détails échappent à la mémoire. Je me rappelle cependant, qu'un des Jésuites a été sauvé, le père Jean Laval; l'autre, un novice, était mort dans les tortures, avant qu'on fût devenu maître du village. L' Espion-hardi a raison : attachez au poteau le Jésuite et celui qui le raille, et vous verrez alors lequel des deux mourra avec le plus de calme, lequel des deux mourra en martyr. C'est à l'heure de la mort qu'on juge le mieux de la valeur de toute une vie, des motifs qui ont fait agir, et du but auquel on a tendu. C'est l'heure où les ruses ne peuvent plus servir, où les fautes pèsent sur la conscience et nous arrachent un cri d'effroi. La mort d'un seul Jésuite missionnaire a mille fois plus
de valeur que la vie de la plupart de ceux qui les dénigrent. Les empreintes sanglantes qu'ils ont laissées dans la Nouvelle France, ont sanctifié ce pays et consacré à Dieu la grande vallée qui s'étend au delà des lacs occidentaux. C'est au prix de leur sang, de leurs travaux, de leurs souffrances qu'elle a été conquise.
— Qu'est-ce donc que l' Espion-hardi? Je le vois aujourd'hui pour la première fois; vient-il souvent à Québec?
— Il faut que vous soyez depuis peu à la Nouvelle- France pour me faire cette question, car il y vient fréquemment chercher des munitions, comme il dit; et il ne manque jamais d'aller voir les Jésuites. A l'époque où se passa l'événement dont je vous parlais tout à l'heure, il conçut un attachement profond qu'il n'a jamais pu vaincre pour un de nos dévoués missionnaires.
— Alors, le père Laval est encore ici ?
— Oui, dit M. Paul, il est revenu des missions des Hurons il y a quelques-mois, et, en ce moment, il essaie de rétablir sa santé, fort altérée par une mission longue et pénible qu'il a faite au sein des tribus errantes, et surtout par les souffrances qu'il a endurées pendant sa captivité chez les Mohawks. Mais, regardez donc, voici deux pirogues qui descendent la rivière en se dirigeant vers la ville, tandis que toutes celles que nous avons vues jusqu'à présent s'en éloignaient.
Tous les yeux suivirent la direction que le narrateur venait d'indiquer. Deux pirogues, en effet, tournaient majestueusement le coude de la rivière d'où le père Laval avait fait ses adieux à Québec, deux années auparavant. Chaque pirogue était conduite
par plusieurs rameurs. Le courant les entraînait avec rapidité, et Ton ne tarda pas à distinguer les visages de ceux qui les occupaient. Dans le premier canot, on voyait, debout, un jeune Indien aux formes athlétiques. Sa tête était ornée de plumes d'aigle; il était vêtu d'une riche tunique de peau, attachée autour de la taille par une ceinture finement travaillée ; son visage n'était pas peint; il ne portait aucune arme. Derrière lui ramait un autre Indien, portant, suspendu à son cou, une croix qui le proclamait chrétien. La seconde pirogue contenait un Indien et deux femmes Indiennes. L'une était jeune et belle, et dans toute la fraîcheur de ses vingt ans. L'autre paraissait plus âgée, la main du temps avait déjà semé quelques cheveux blancs parmi ses boucles épaisses. A l'avant de chaque canot était attachée une branche verte, symbole Indien de paix et d'amitié.
Le jeune Indien s'arrêta un instant pour contempler la cité naissante, puis, se penchant sur sa rame, imprima à sa barque une nouvelle rapidité. Le soleil du soir jetait encore des rayons resplendissants sur l'eau, lorsque l'avant de la première pirogue vint s'enfoncer sur le sable, au-dessous des causeurs réunis sur le quai. Le guerrier Indien sauta lestement à terre, et son compagnon tira la barque sur le rivage. Un instant après, tous les voyageurs avaient débarqué. L'Indien chrétien prit alors le devant, et tous se dirigèrent vers la ville.
Ces personnes poursuivaient leur chemin sans exciter aucune attention ; on était habitué à un pareil spectacle dans les rues de Québec. Le jeune brave aux plumes d'aigle marchait en silence, à peine remarquait-il le luxe et les richesses qui l'entouraient; avec
insouciance, il suivait les pas du guide. Enfin le chrétien Indien, un Huron, s'arrêta devant une maison d'une certaine apparence, et, après avoir regardé de tous côtés comme pour se reconnaître, il s'avança près de la porte et frappa. On lui ouvrit presque aussitôt.
— : Un Huron, captif chez les Mohawks, désire voir, son père la Robe-noire, dit-il au frère portier.
Ils furent introduits. Après un court délai, le supérieur entra.
— Mon fils, que désirez -vous ? dit-il.
— Mon père, répliqua le Huron, en montrant le jeune brave, je vous amène un néophyte Mohawk.
Le bon vieux Jésuite contempla longtemps le jeune et vigoureux Indien qui demandait à être admis dans l'Eglise, lui qui appartenait à cette race terrible d'Iroquois qui, jusqu'à présent, avait résisté à tous les efforts tentés par les missionnaires pour les convertir à la foi catholique.
— Il n'y en a qu'un parmi nous, se dit à voix basse le supérieur, qui sache parler la langue des Hurons et celle des Mohawks; il est en mauvaise santé, mais plein de zèle. Attendez, mes enfants, continua-t-il tout haut, je vais vous envoyer quelqu'un qui saura converser avec vous dans votre langue.
Et il quitta la chambre.
Le Mohawk resta froid et imperturbable, quoiqu'il eût observé attentivement le visage du supérieur pendant qu'il parlait; il ne témoignait ni curiosité ni impatience. Les Indiennes n'étaient pas aussi indifférentes ; elles examinaient avec étonnement les modestes décorations de la salle de réception et les tableaux religieux qui en ornaient les murs. Enfin, un
pas se fit entendre, la porte s'ouvrit; un Jésuite entra. Il ferma la porte, et s'avança vers les étrangers. C'était le père Laval.
Il avait le visage pâle et fatigué, ses cheveux étaient gris ; car, quelques années de pénibles labeurs, blanchissent autant la chevelure que de longues années d'un bonheur calme. Soudain, le visage impassible du guerrier Mohawk s'éclaira, une exclamation s'échappa de ses lèvres; il s'approcha de la fenêtre, se plaça de manière à laisser tomber sur lui les rayons de la lumière, et dit :
— Robe-noire !
— Kiskepila ! Fleur-du-matin !
Le Jésuite joignit les mains, leva les yeux vers le ciel au souvenir des tristes scènes que ces noms lui rappelaient ; puis, le nuage qui avait passé sur son front se dissipa, et il tendit joyeusement les mains aux nouveaux arrivés.
— Soyez le bienvenu, jeune Aigle; soyez la bienvenue, douce jeune fille; nous nous sommes quittés au milieu de scènes bien douloureuses; mais joyeuse est cette heure où vous me revenez comme le fruit de ma captivité.
La jeune Indienne prit la main du prêtre, et lui dit, les yeux remplis de larmes :
— Le printemps et l'été ne se sont jamais écoulés sans que Fleur-du-matin ait été porter des fleurs sur la tombe du jeune visage pâle; et, sur sa tombe, elle a demandé à son Dieu de l'écouter. Souvent elle a répété le nom de Marie, Marie !
— Et le Ciel a exaucé votre prière ? s'écria le prêtre.
— Kiskepila a souvent réfléchi aux paroles de la Robe-noire, reprit le jeune Mohawk.
Et, montrant le Huron, il continua :
— Kiskepila avait fait prisonnier le Huron : souvent celui-ci lui répétait les enseignements du bon père, afin de ne pas les oublier. Les Mohawks sont en guerre avec les Français; cependant, le Mohawk brave est venu ici chercher le baptême. Kiodego est parti pour la terre des Esprits, Kiskepila est donc maintenant un des chefs du village. Fleur-du-matin parle souvent du père la Robe-noire, elle a voulu le revoir, c'est pourquoi elle est venue ici avec la mère de Kiskepila.
Le père Laval apprit alors que la jeune Indienne avait conservé dans sa mémoire toutes les instructions du prêtre. Dirigée ensuite par les conseils du Huron captif, elle n'avait pas voulu consentir à devenir la femme du chef, sans avoir reçu le sacrement de mariage : le jeune couple avait alors résolu de se rendre à Québec pour être admis dans F Eglise catholique. Kiskepila raconta au prêtre que les Mohawks, ne s'étaient réunis au village qu'ils avaient abandonné dans un premier moment de surprise, que le lendemain du départ des vainqueurs; qu'alors, une forte bande de braves, grossie de guerriers des autres villages, était partie à la poursuite des Hurons, mais qu'on avait perdu leurs traces près d'un ruisseau qui se jette dans le Saint-Laurent; qu'il avait expliqué aux guerriers, à leur retour, la cause de la panique dont les suites avaient été pour eux si funestes, et que, depuis ce moment, il avait acquis sur eux une grande influence; il était devenu leur chef favori sur le champ de bataille.
Le père Laval adressa alors aux deux néophytes quelques questions au sujet de la religion. Il les
trouva en bonnes dispositions; l'instruction qu'ils possédaient était solide et bien comprise. Après avoir consulté le supérieur, il décida que leur baptême aurait lieu le lendemain de la fête de l'Assomption, afin que leur baptême fût, en ce saint jour, une offrande à Dieu, et devint, par l'intercession de la sainte Vierge, une consécration de la nation Iroquoise au Christ. Il confia les deux Indiennes aux soins des religieuses du couvent des Ursulines, et ordonna qu'on préparât la jeune fille, par l'entremise d'un interprète, à recevoir les sacrements de Baptême et de Pénitence. Kiskepila et ses deux compagnons trouvèrent l'hospitalité dans la maison même des Jésuites, et le père Laval se chargea de préparer le jeune chef à la réception des sacrements.
Le lendemain matin, dès l'aurore, les cloches des églises sonnaient joyeusement la fête de l'Assomption; la ville se remplissait de monde; les rues étaient encombrées d'étrangers et d'Indiens, plusieurs colonies étant venues pour assister à la fête. Les soldats, dans tout leur appareil de guerre, se rendaient à la Cathédrale pour assister à la célébration du Saint-Sacrifice.
Enfin, le tintement des cloches annonça que l'office allait commencer ; les chants solennels s'élevèrent dans le saint Temple; les sons vibrants de l'orgue se firent entendre. Comme le bruit s'était répandu qu'une cérémonie intéressante aurait lieu dès que la grand'messe de l'Evêque serait achevée, tout Québec était accouru à l'église.
L'heure de la cérémonie arriva; on vit deux personnes s'agenouiller devant les fonts baptismaux : un guerrier Indien et une jeune Indienne. Sur la tête de
cette dernière, on avait jeté un léger voile de mousseline, à travers lequel brillaient ses cheveux de jais. Elle portait une robe blanche très simple. Derrière le couple, se trouvaient plusieurs colons et des indigènes. Le père Laval, en surplis, son rituel à la main, était debout près des fonts. A côté de lui se tenaient deux acolytes, le cierge à la main. La cérémonie s'accomplit; le prêtre, les mains étendues, donna aux néophytes sa bénédiction ; ils se levèrent alors, et Ton se rendit en procession à l'autel.
Le prêtre entra dans le sanctuaire, le guerrier et la jeune fille s'agenouillèrent devant lui. Il joignit leurs mains, passa l'anneau bénit au doigt de la jeune fille, prononça la bénédiction finale, et la scène touchante fut terminée.
Les yeux du Jésuite s'étaient remplis de larmes en prononçant les dernières prières. Ces deux âmes étaient les premiers fruits de ses peines et de ses labeurs, et il remerciait Dieu de lui avoir accordé une aussi grande consolation. En ce moment, un Huron se fit un chemin dans la foule, s'avança vers le Mohawk, et s'écria en étendant les mains :
— Kiskepila ! ton peuple et le mien ont toujours été en guerre. Enfouissons notre hache dans la terre; laissons pousser l'arbre de la paix, et que le Mohawk et le Huron s'y abritent désormais comme des frères. Tel est l'esprit de la religion que tu viens d'embrasser.
— Les paroles du chef des Hurons sont bonnes ! Kiskepila aime la paix ! Il est venu sans armes dans la forteresse de ses frères. La Robe-noire a appris à Kiskepila que ceux qui aiment la paix, qui sont miséricordieux et prêts à pardonner, sont heureux !
Et le jeune Mohawk étreignit la main d'Aliasistari.
— Le lion et l'agneau se reposeront donc F un près» de l'autre.
— Le Mohawk et le Huron seront amis, dit une voix.
Et Ton vit F Espion-hardi sortir d'un air triste et pensif de la cathédrale.
Les deux chefs s'agenouillèrent devant l'autel, et le prêtre, levant les mains, appela la bénédiction de Dieu sur cette union et sur cette paix faite et scellée au milieu des solennités de la sainte Eglise.
— Mon Dieu, je vous rends grâces des faveurs que vous accordez à votre indigne serviteur, s'écria le Jésuite en sortant de l'église, le cœur joyeux. Vous avez détourné mes pas du côté où votre Evangile était connu, pour me conduire en un lieu où, malgré la captivité et mille souffrances, j'ai pu tirer l'Indien infidèle des ténèbres dans lesquelles il était plongé. Vous m'avez permis de semer le grain qui, aujourd'hui, porte des fruits de paix et de joie. C'est vous qui guidez nos pas, qui dirigez notre énergie, c'est vous qui, du mal, faites sortir le bien.
Dans cette même année, un sérieux traité de paix fut signé entre les Français et les Iroquois, et une mission fut fondée dans les vallées des Mohawks, Quoique ce traité ait été rompu quelquefois par des irruptions de sauvages, et qu'on se soit battu de temps en temps, il s'est maintenu en vigueur jusqu'à l'époque, c'est-à-dire, dix années plus tard où, dans le cœur même de New- York, les cérémonies de l'Eglise catholique ont pu être célébrées avec autant de sûreté qu'en aucun autre pays chrétien du monde.