‹ Un héros canadienChapitre 10 sur 11 · LA GUIRLANDE DE FLEURS SAUVAGES · texte numérisé non relu

LA GUIRLANDE DE FLEURS SAUVAGES

Le combat était acharné, la lutte continuait entre Aliasistari et ses ennemis ; enfin les Mohawks furent terrassés ou massacrés un à un, et les Hurons demeurèrent incontestablement maîtres de la place. Le bruit des armes avait cessé, des gémissements douloureux interrompaient seuls le silence de ces lieux. Sur le champ de bataille il ne restait que les morts et les blessés. Le chef chercha en vain autour de lui le Jésuite et le novice. Il les appela; aucune voix ne lui répondit. Il explora le village, il n'y trouva que des infirmes et des gens incapables de fuir. Le cœur navré, il se dirigea vers les feux allumés pour la torture, et là, contre un poteau attaché par des liens solides, il aperçut le corps inanimé et mutilé du jeune novice. On dénoua avec précaution les cordes qui l'entouraient, comme si, même dans la mort, on eût craint de troubler le calme paisible qu'exprimaient ses traits pâles et délicats. On le coucha sur l'herbe, puis on se mit à la recherche du Jésuite. On ne le trouva point.

Saisissant une torche allumée, Aliasistari courut alors examiner la lisière de la forêt ; soudain il poussa une exclamation, et s'élança dans la profondeur des bois. Semblable à un météore qui accomplit sa course, la torche embrasée, courait parmi les troncs noirs des arbres.

Après avoir relevé leurs morts, les Hurons les rapportèrent auprès du jeune novice, où ils les couchèrent, puis ils se mirent en cercle autour d'eux, avec respect et recueillement. A peine quelques instants s'étaient-ils écoulés dans une sombre méditation, que deux personnages se glissèrent sans bruit au milieu du groupe et vinrent s'agenouiller à côté du jeune novice. Une exclamation comprimée mais joyeuse les accueillit. Le père Laval n'y prêta aucune attention. La hache d'acier trempée de sang, dont était armée la main d 'Aliasistari, disait assez la lutte qui venait de se passer. Les guerriers qui s'étaient dispersés à la poursuite de l'ennemi, revinrent l'un après l'autre; le Loup et l' Espion-hardi arrivèrent les derniers. Le père Laval restait incliné sur le corps de son jeune compagnon, des larmes voilaient ses yeux, et la prière qu'il faisait à haute voix pour le repos de l'âme du trépassé, était entrecoupée de soupirs et de sanglots. Les torches allumées qui avaient été placées à la tête et aux pieds des morts par les silencieux Hurons, jetaient des flammes brillantes, au-dessus desquelles flottaient des nuages de fumée, emblèmes assez justes de l'existence de l'homme. Les guerriers chrétiens, agenouillés aussi, mêlaient leurs prières à celles du prêtre; leurs physionomies avaient une expression solennelle et sévère, sans aucune apparence de douleur. Le Loup et Watook s'étaient placés aux pieds

des morts; derrière eux se tenait F Espion-hardi. Celui-ci contemplait le visage pâle du novice, une larme vint à couler le long de sa joue et se cacha dans ses rides jusqu'à ce que l'air l'eût séchée; cette larme était remontée au ciel y portant, comme un doux parfum, la prière muette d'un cœur ému. L'Espionhardi pensait au brave fils qu'il avait, lui aussi, mis en terre dans la forêt. Une main se posa sur son épaule; il leva la tête, et vit Aliasistari qui lui faisait signe de le suivre. Ils s'éloignèrent de quelques pas et, le chef s'arrêtant, lui dit, en lui montrant le groupe :

— L'Espion-hardi est de la race du pâle visage; ne devrait-il pas se charger du soin d'ensevelir le jeune novice? La Robe noire en est incapable. Voyez dans quelle affliction elle est plongée. Les braves enterreront leurs frères !

— Huron, je ne suis qu'un rude chasseur. J'ai vécu depuis tant d'années dans les bois, que je ressemble plutôt à un Indien qu'à ceux de mon propre sang et de ma propre race.

— Bien, dit le chef en secouant la tête d'un air d'approbation, l' Espion-hardi est le frère des Hurons.

— Chef, continua Pierre, il faut que le jeune homme soit enterré comme un chrétien et comme un homme blanc.

— Les Hurons sont des chrétiens, observa l'Indien avec lenteur.

— C'est vrai, répliqua l'Espion; il ne faut pas que vos frères soient mis en terre comme les Mohawks infidèles.

L'Indien fit un signe d'acquiescement, et l'Espion continua :

— Nous les enterrerons à côté du novice.

— Le Huron et le pâle visage sont égaux dans la terre, sont égaux devant Dieu, reprit le chef avec gravité.

— Mais non égaux sur cette terre, répliqua l'Espion, qui voulait maintenir la supériorité de sa race.

— Pourquoi non ? l'Indien ne ment pas, l'Indien ne vole pas; il aime et prie Dieu; qu'avez-vous à ajouter, pâle visage ?

L'Espion garda un moment le silence, puis il dit :

— C'est vrai, Huron; mais le pâle visage est riche, il est puissant, il construit des cités splendides, il habite de belles maisons, il porte de beaux habits, il boit des vins de grand prix.

— Et à quoi sert tout cela ? ici et là, répliqua Aliasistari, en montrant la terre, puis le ciel.

L'Espion resta muet, et le chef lui dit, en se détournant :

— Allons, accomplissons notre tâche.

— Oui, il est temps de creuser les fosses. Et tous deux entrèrent dans la forêt.

— Creusons ces fosses, observa Aliasistari, dans un endroit où les Mohawks ne puissent jamais les fouler aux pieds.

Ayant trouvé une place convenable, le Huron et l'Espion-hardi enlevèrent le gazon avec leurs haches, et, en peu de temps, les tombes furent prêtes à recevoir ceux qui avaient succombé dans la lutte. L'Indien et le Français retournèrent au village ; les morts étaient déjà étendus sur des civières faites de branches d'arbre et recouvertes de feuilles. On avait trouvé dans une des loges les sacs où, durant leurs voyages à

travers les immenses déserts, les missionnaires déposaient leurs vêtements sacerdotaux et les vases sacrés, afin de les porter facilement. Le jeune novice fut revêtu de son surplis, ce blanc vêtement dans lequel il avait si souvent officié au Saint-Sacrifice. On croisa ses mains sur sa poitrine, on le souleva doucement, on le coucha sur la civière et Ton se mit en marche. En ce moment, une jeune fille perça le groupe, et, après avoir contemplé un instant le visage du jeune prêtre, elle posa sur son front une guirlande de fleurs sauvages, puis s'éloigna en toute hâte en faisant entendre un chant de mort.

Les torches étaient allumées, la procession se dirigea silencieusement vers la forêt et s'arrêta auprès des fosses fraîchement creusées. On descendit avec soin le corps du novice; son visage angélique se trouvait éclairé par les torches; les couleurs vives de la guirlande de fleurs se reflétaient sur son front et lui donnaient un air de vie. La mort l'ayant frappé à l'improviste, tandis qu'une prière errait sur ses lèvres, ses traits si finement modelés avaient conservé une expression céleste.

Ainsi étendu, le jeune martyr, couronné de fleurs, vêtu de blanc, était beau même dans la mort, et les assistants croyaient déjà voir une auréole de gloire briller sur son front. Les deux guerriers Hurons furent enterrés en silence à côté du novice; leur poussière devait être mêlée à celle de l'étranger; étranger par le sang, car ils étaient frères tous trois par la foi, l'espérance et la charité; ils appartenaient à la même Eglise; ils étaient frères en Jésus-Christ, ce divin pasteur qui accueille dans le même berceau tous ses enfants.

Le De profundis fut entonné par le Jésuite d'une voix pénétrante; les Hurons reprirent en chœur la seconde strophe, et ainsi alternativement jusqu'à la fin du psaume.

Qu'elle était solennelle cette cérémonie accomplie au milieu de la nuit, à la lueur des torches, sous les arbres de la forêt, par ce prêtre et ces Hurons aux visages sombres, groupés autour de la tombe! Elle s'acheva. Des pelletées de cette terre qui nous sert de demeure dernière, jusqu'au moment où notre corps, réduit en poussière, se mélange avec elle, furent jetées sur les corps glacés des morts. Le gazon fut replacé avec tant d'habileté, qu'il eût été impossible à un étranger de découvrir la moindre trace de ces tombes si nouvellement creusées. Comme la cérémonie se terminait, une jeune fille se détacha du groupe et s'enfuit. C'était Fleur-du-matin, elle avait été témoin de la scène qui venait de se passer. Les Hurons retournèrent en silence au village; Aliasistari et le Loup marchaient les derniers ayant soin d'effacer toutes les traces de leur passage. Arrivés au centre du village, le chef, se tournant vers le Jésuite, lui dit :

— Mon père, nous n'avons pas de temps à perdre; les Mohawks vaincus atteindront probablement avant le jour les villages voisins qui appartiennent à leurs tribus, et nous, nous avons encore devant nous plusieurs jours de marche.

— Je suis prêt, mon fils, dit le Jésuite avec tristesse ; car la mort de son jeune compagnon le pénétrait de douleur.

Comme il prononçait ces mots, Fleur-du-matin s'approcha du père Laval, et du doigt, lui indiqua la loge de Kiskepila; il la suivit, tandis que les Hurons,.

hâtant les préparatifs du départ, ramassaient les armes qu'ils trouvaient, les mettaient en pièces, et se chargeaient d'une provision de blé pour la route. Le père Laval trouva le jeune Indien étendu sur des coussins, le visage caché dans ses mains.

— Mon fils, lui dit-il, ne vous laissez pas abattre. L'Indien releva la tête avec fierté, mais ce mouvement de vivacité ne fit que passer.

— La maison de Kiskepila est détruite, dit-il, ses braves ont été massacrés, et lui, il est obligé de rester inactif sur son lit, comme une femme; faites venir les Hurons, Kiskepila voudrait mourir.

Aliasistari entra en ce moment et se tint debout derrière le Jésuite : tout était prêt pour le départ ; le temps pressait; cependant, il attendit avec patience la fin de la conversation du Jésuite. Le Mohawk, en le voyant, se souleva, et dit d'un air de défi orgueilleux :

— Kiskepila est le jeune Aigle de sa tribu. Le triomphe du Huron est peu de chose sans son scalp.

Aliasistari ne répondit pas ; mais le Jésuite prit la parole :

— Mon fils, dit-il, chassez de telles pensées; le Huron n'a aucun désir de verser votre sang. Nous désirons, au contraire, être vos amis, et les amis de tous les hommes, plutôt que leurs ennemis.

Le chef inclina la tête en signe d'acquiescement. Après une pause, le Mohawk continua :

— Mes braves ont été mis en déroute ; mais, s'ils ont pris la fuite, ce n'a été que devant les morts et non devant les vivants. La Robe noire a appelé à son secours le grand guerrier blanc de la terre des esprits.

— Mon fils, je ne vous comprends pas, répliqua le père Laval tout étonné.

— Champlain! répliqua l'autre. Kiskepila a entendu ce cri de guerre, et il a vu les guerriers de sa tribu se sauver comme des femmes devant le visage de l'homme blanc. Qui peut combattre les morts?

A l'instant le Jésuite s'expliqua Terreur. Les Mohawks n'avaient pas oublié le défi que lui avait jeté Kiokba au milieu du Conseil, et, lorsqu'ils avaient entendu le cri de : Champlain! lorsqu'ils avaient vu l'assaut dirigé par un blanc, ils avaient cru que le défi de Kiokba avait été accepté, et que le grand Français s'était levé de la tombe pour venir délivrer ses compatriotes. Le prêtre chercha à dissiper l'erreur du Mohawk, et Aliasistari sortit de la loge. Au bout de quelques instants, il revint, accompagné de Pierre.

— L' Espion-hardi, s'écria-t-il.

Le Mohawk contempla l'Espion, puis, se cachant la tête dans les mains, il garda un silence impénétrable.

— Oui, l' Espion-hardi, répéta Pierre, c'est ainsi que les Hurons m'appellent, et si je n'avais été attardé en route dans les marécages, ou si le chef m'avait attendu pour donner le signal du feu, pas un Mohawk n'eût échappé.

— C'est bien, répondit le chef. Et l'Espion a-t-il rencontré aussi des obstacles dans la forêt ?

— Oui, votre Huron avait perdu notre piste; cependant, nous sommes arrivés à temps.

En effet, les voix des braves étaient parvenues à l'oreille d' Aliasistari au moment où, pour accomplir son serment, il allait se précipiter dans le feu allumé pour la torture, à côté de son père, la Robe noire.

Le père Laval adressa au Mohawk quelques douces paroles et quitta la loge. Les Hurons, après avoir garrotté ceux qui restaient dans le village, firent de

grands feux pour qu'on pût croire qu'ils y laissaient une force nombreuse, et se mirent en route. Ils côtoyèrent la forêt vers le nord-ouest, comme s'ils se fussent dirigés vers les eaux de l'Ontario; puis, revenant sur leurs pas, ils s'enfoncèrent dans la forêt dans la direction du nord-est.

Quelque temps devait nécessairement s'écouler avant qu'on se mit à leur poursuite, et ils avaient l'espoir de ne pas être atteints si les forces du père Laval se maintenaient. Pour s'assurer de la route qu'avaient prise les Mohawks, Watook s'était dirigé avec les braves qu'il commandait vers l'endroit où le premier combat avait été livré ; là, ils retrouvèrent les pirogues qu'ils y avaient cachées. Après avoir examiné les traces avec le plus grand soin, Watook fit remonter les embarcations jusqu'à une petite rivière qui liait les villages Mohawks au Saint-Laurent.

Plusieurs journées de marche, pendant lesquelles ils ne prirent que peu de repos, les amenèrent à l'endroit où les canots les attendaient. Ils s'embarquèrent, descendirent rapidement vers le Saint-Laurent, et là, reprirent de nouveau, le cœur attristé et purifié, le chemin des missions des Hurons.

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