‹ Un héros canadienChapitre 6 sur 11 · LE BAPTEME EN CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

LE BAPTEME EN CAPTIVITÉ

La forêt qui dominait le village au septentrion avait un taillis très épais ; son terrain sauvage et rocailleux formait de temps en temps de hautes collines qui descendaient en pentes douces jusqu'au village des Mohawks.

Vers la tombée du jour signalé par le retour de la bande guerrière, un Indien se frayait un passage à travers les broussailles touffues, effaçant chacun de ses pas, et remettant en place chaque branche et chaque feuille. Il se dirigea vers une des collines les plus sauvages. A mesure qu'il avançait, le terrain devenait de plus en plus rugueux ; bientôt il parvint h un endroit où le roc, formant une saillie énorme et très escarpée, s'avançait presque au-dessus des arbres. Il s'arrêta un instant au pied de la falaise et en examina la hauteur et le sommet. Il parut satisfait et suivit le pied de la saillie jusqu'à ce qu'il eut atteint un endroit où la pente devenait moins raide et était couverte d'arbustes et de plantes grimpantes

qui poussaient à travers ses crevasses et ses ouvertures remplies de terre. Ici, il s'arrêta de nouveau, fit entendre un signal auquel on répondit d'en haut, et se mit à gravir le rocher. Près de son sommet, ce rocher se renfonçait et formait une sorte de grotte que les broussailles et les vignes sauvages cachaient complètement d'en bas. Deux formes silencieuses et immobiles étaient assises au fond de la grotte, leurs carabines (1) à leur portée. L'Indien entra, s'assit comme ses compagnons; puis, après quelques instants, faisant un geste pour désigner le village, il dit :

— Les Hurons et la robe noire sont à la loge du Conseil; le jeu du gantelet est terminé; les guerriers des autres villages sont partis (ici il leva deux fois ses dix doigts pour indiquer leur nombre); les braves, en ce moment au village, sont au nombre de... (et il leva encore ses doigts jusqu'à ce qu'il eût indiqué quarante); il faut donc attendre.

Les Hurons furent de son avis et Aliasistari continua :

— Les robes noires sont faibles et meurtries et ne pourront se mettre en route pour la rivière que d'ici à quelques jours. Les Hurons devront attendre que les blessés soient en état de marcher aussi vite que le Mohawk, sinon l'ennemi aurait le temps de rassembler les tribus et de nous poursuivre.

— Watook aura peut-être réuni les braves, et sera ici avant un autre soleil, dit après une pause un des Hurons.

(i) C'est le mot que nous avons employé dans le courant de ce récit ; peut-être mousquet eût été plus exact, quoique, à la date de cette histoire, peu d'Indiens possédassent des armes à feu. Les Mohawks s'en étaient procuré à une époque antérieure, en commerçant avec les Hollandais.

— Pied-léger, répondit Aliasistari, il serait plus prudent qu'il attendit avec les guerriers à quelque distance de ce lieu. A une journée de marche du village des Mohawks, il y a un petit ruisseau; nous Y avons traversé sur notre route; qu'il se cache sur son rivage. S'il approchait davantage, un Mohawk errant pourrait découvrir ses traces, et alors tout espoir serait perdu. Nous ne devons tenter l'enlèvement des robes noires, que lorsqu'elles seront assez fortes pour voyager avec nous. Watook et ses braves suivent la piste des Mohawks; il faut que Pied-léger aille à leur rencontre et leur dise de ne pas avancer sans de nouveaux ordres d' Aliasistari.

— Bien, dit le Huron ; et ramassant sa carabine, il partit, malgré sa fatigue, de ce pas plein d'élasticité habituel à l'Indien. Les autres demeurèrent à leur place.

Aliasistari et ses compagnons ne quittaient pas le voisinage des Mohawks, mais ils n'avaient pu encore tenter aucun effort pour délivrer les prisonniers. L'occasion de les sauver par la ruse ne s'était pas présentée, et les ennemis étaient beaucoup trop nombreux, cinquante en tout environ pour qu'on eût recours à la force; il n'y fallait pas songer. Le chef était donc obligé de différer ses opérations pour ces motifs qu'il avait expliqués à ses deux compagnons, et aussi dans l'espoir que quelque nouvelle expédition éloignerait du village une partie des guerriers qui y étaient restés, ce qui lui permettrait de l'assaillir avec les braves que Watook devait ramener. En attendant, il résolut de surveiller de près le village, afin d'assurer la fuite de ses amis si l'occasion ou une ruse quelconque leur venait en aide.

Lorsque les Mohawks avaient été près d'atteindre le but de leur voyage, les Hurons n'avaient plus suivi leur piste, mais s'étaient enfoncés dans la forêt, se dirigeant vers les montagnes qu'ils avaient aperçues d'une hauteur, et où, maintenant, ils se tenaient cachés. L'empreinte d'un pas de renard les avait conduits jusqu'à l'entrée de la grotte, et en même temps leur avait donné l'assurance que ce lieu n'était pas fréquenté par l'ennemi. Quittant alors ses compagnons, Aliasistari s'était glissé furtivement jusqu'au village, et caché derrière un fourré, il avait été témoin de toutes les scènes qui s'étaient passées à l'arrivée de la bande guerrière. Un seul coup d'œil lui avait suffi pour connaître l'état des captifs. Il avait arrêté son plan, et était retourné à la grotte afin de le mettre à exécution. Avec vingt braves, il n'eût pas hésité à attaquer le village, car il savait de quel avantage seraient pour lui l'obscurité et la surprise, contre un ennemi supérieur en nombre, mais entouré de femmes et d'enfants et nullement préparé au combat. Aucune barrière, aucune fortification ne défendait le village; car les Mohawks inspiraient une si grande terreur, que pas un de leurs ennemis n'eût osé franchir leur territoire. Malgré toutes ces raisons, Aliasistari avait jugé plus prudent de remettre à quelques jours sa tentative; d'autant plus que les guerriers du village voisin étant partis sans emmener leurs prisonniers, il paraissait certain que ces derniers, pour le moment, n'étaient pas exposés au danger d'une exécution capitale; à la vérité, la cruauté féroce des Iroquois pouvait les porter d'un instant à l'autre à sacrifier quelque victime, mais, contre ce danger, Aliasistari n'avait rien à opposer.

Le P. Laval 6

La nuit qui suivit fut une nuit de fête pour tout le village des Mohawks. On célébra la valeur des braves par de longues réjouissances, et le Conseil décida qu'on enverrait des courriers au Fort-Orange, afin de se procurer, au moyen d'une partie du butin conquis sur l'ennemi, et qui était considérable, de l'eau de feu pour la fête solennelle de la victoire qui devait avoir lieu. Au milieu de toute cette joie, de longues heures d'insomnie furent la part des deux Français. Meurtris, mal couchés, en proie à de grandes souffrances, le sommeil ne pouvait fermer leurs paupières et leur faire oublier leurs peines; il arriva pourtant.

Les ïïurons, habitués à prendre leur repos dans n'importe quelle position, s'endormirent dès qu'ils eurent récité leurs prières du soir. Le jour s'éleva gaîment au-dessus du village; les rayons d'un soleil brillant pénétrèrent dans la loge du Conseil, et se posèrent en bandes dorées sur son parquet de terre durcie. A mesure que l'astre lumieux poursuivant sa course s'élevait dans le ciel, un de ses rayons venait jouer sur le visage pâle du jeune novice dont les lèvres étaient entr'ouvertes et dont tous les traits exprimaient la douleur. Sa respiration, oppressée et précipitée, dénotait la fièvre qui le dévorait. 11 dormait toujours; des milliers d'atomes dansaient dans le brillant rayon qui éclairait sa physionomie triste et fatiguée. Près de lui reposait le père Laval. Les Hurons, plongés dans un sommeil profond, étaient étendus par terre ; à la porte de la loge était assise la sentinelle, la tête appuyée sur ses mains, jetant de temps à autre un regard perçant sur les dormeurs, et, à part ce mouvement, aussi immobile qu'eux. Le temps s'écoulait; des sons du dehors

vinrent annoncer que le village s'éveillait, et, l'un après l'autre, les Hurons sortirent de leur long sommeil, étendirent, tant bien que mal, leurs membres engourdis, et se mirent sur leur séant. La sentinelle jeta sur eux un coup d'œil, et ne fit pas autrement attention à leurs mouvements. Les deux Français dormaient toujours. Enfin le père Laval ouvrit les yeux. Un moment il regarda autour de lui tout étonné, ne comprenant pas où il était, puis se retournant, il essaya de se mettre à genoux, il n'y réussit qu'avec beaucoup de peine. A son tour René Bourdoise se réveilla, il chercha à se lever et ne put faire aucun mouvement.

— Ne vous levez pas, mon fils, dit le Jésuite, vous êtes trop faible; la prière qui part du cœur est agréable à Dieu, qu'on soit à genoux ou non.

Puis, s'adressant aux Hurons, le père Laval continua :

— Mes enfants, au milieu de nos souffrances, invoquons la miséricorde de Dieu, non pour nos corps qui sont périssables, mais pour nos âmes qui sont immortelles. Prions le Père céleste qu'il daigne, par le sang de son Fils, accepter nos souffrances en expiation de nos péchés. Ne nous plaignons pas; nous souffrons, c'est pour la plus grande gloire de Dieu; et, de nos maux, Dieu tirera du bien. Prions donc, joignons-nous de cœur à nos frères de la mission de Sainte-Marie en la célébration du saint sacrifice de l'autel. *

Les Indiens écoutèrent en silence, et le Jésuite récita tout haut les prières; plusieurs moments se passèrent ainsi dans le recueillement. Des torrents de consolations divines semblaient se répandre sur le

prêtre et son petit troupeau. Absorbés dans une contemplation sainte, ils oubliaient leurs souffrances, et, prosternés en imagination au pied de la croix, leurs peines disparaissaient en présence de la passion infinie du Christ. Le caractère âpre des Hurons s'adoucissait, le guerrier indomptable devenait un pénitent contrit.

— Mon père, la férocité des Iroquois est sans pitié; la mort peut nous atteindre à chaque instant, dit le Loup, lorsque la prière fut terminée.

— Il est vrai, mon fils, préparons-nous à la recevoir.

Et l'Indien s'approchant du prêtre, commença sa confession. Lorsqu'elle fut achevée, le Jésuite prononça les paroles d'absolution, en vertu de ce pouvoir transmis par Jésus-Christ à son Eglise : les péchés que vous pardonnerez, je les pardonnerai.

— Allez en paix, dit le prêtre.

Et, l'un après l'autre, les Indiens vinrent s'agenouiller à côté de lui. Dans la simplicité de leur nature, ces sauvages chrétiens avaient maintes fois confessé tout haut leurs fautes, cherchant à s'humilier devant le ciel et la terre, et à montrer, par la mortification de leur orgueil et de leur amour-propre, leur repentir sincère ; aussi, la présence de leurs frères les gênait peu en ce moment. Deux d'entre eux n'avaient pas encore reçu le baptême; ces deux néophytes languissaient après les eaux régénératrices du sacrement. Ils se confessèrent et demandèrent à être baptisés. Hélas! le bon prêtre, dont les pieds et les mains étaient liés, ne possédait pas une goutte d'eau et ne pouvait administrer le baptême.

La pieuse occupation des prisonniers fut inter-

rompue enfin par l'entrée d'un guerrier; plusieurs autres le suivirent, et bientôt la loge en fut remplie. Un des Mohawks s'approcha du Jésuite, et desserra les cordes qui le garrottaient, puis il ôta celles du jeune novice. Le père Laval resta quelques instants immobile, cherchant à vaincre la raideur de ses membres; pendant ce temps, un Indien entrait dans la loge, tenant à la main un épi de blé fraîchement arraché de sa tige, qu'il jeta au Jésuite. L'épi tomba à terre, juste sous les rayons dorés du soleil; sur ses barbes soyeuses, se voyaient quelques gouttes de rosée qui brillaient comme des joyaux à la lumière, et qui étaient en ce moment plus précieuses que tous les diamants de Golconde. Cet épi contenait assez d'eau pour baptiser les deux Hurons captifs. Plein de joie et de zèle, oubliant ses souffrances, le prêtre le ramassa avec joie, se leva et s'agenouilla près des néophytes prosternés.

— Oh! mes enfants, la main de Dieu est avec nous. Àgenouillez-vous, agenouillez -vous .

Et là, dans cette loge du désert, qu'avaient sanctifiée les prières et les souffrances des fidèles enfants du Seigneur, en présence du Huron chrétien et du Mohawk sauvage, sans parrain, sans autel, sans autre lumière que celle de Dieu, sans autre encens que celui de la prière, le prêtre reçut les néophytes dans le bercail du Christ, dans le sein de l'Eglise, et aspergea, de la rosée pure du ciel, leurs fronts tournés vers lui. Ce baptême, au milieu de la forêt, en face de la mort, entouré de dangers, avait une solennité imposante. Aucun son d'orgue ne vibra pendant la célébration sainte, aucune cloche ne retentit ; les néophytes n'avaient d'autre robe blanche que la robe d'un

cœur pur, le prêtre d'autre vêtement que celui du martyre, taché de sang.

— Viennent les souffrances; vienne la mort! s'écria le Jésuite, elles me trouveront indifférent, car votre miséricorde a été sans bornes, ô mon Dieu!

A peine avait-il prononcé ces mots, qu'un Indien lui ordonna de le suivre. Le père Laval quitta la loge à la porte de laquelle était réuni un groupe de petits garçons; ceux-ci examinèrent curieusement le prêtre comme il passait au milieu d'eux, mais ne l'insultèrent pas. Son conducteur traversa l'espace découvert qui s'étendait devant la loge et dirigea ses pas vers une tente située à l'extrémité du village, tout près de la forêt. Cette rustique demeure était construite à l'aide de perches enfoncées en cercle dans la terre, et inclinées de façon à se réunir toutes au même point à l'extrémité opposée. Sur cette charpente, s'étendait un dais, fait de peaux de buffles, cousues ensemble avec des fils provenant de tendons de cerf. Cette tente, spacieuse et commode, dénotait l'influence et la considération de son propriétaire. Sur le devant les peaux s'ouvraient pour former une entrée, entrée qui se fermait au moyen d'une autre peau de buffle, suspendue en travers, et par laquelle pénétraient l'air et la lumière. Cette tente était fort supérieure à celles qui l'entouraient, lesquelles n'étaient que des huttes grossières recouvertes d'écorces d'arbres. L'Indien fit signe au père Laval d'entrer. Le Jésuite aperçut, étendu sur un lit de peau, le jeune guerrier qu'il avait secouru sur le champ de bataille. Un vieillard était assis auprès de lui; c'était le père de Kiskepila et le chef du village. Le prêtre allait s'approcher du blessé

pour lui tâter le pouls, mais le vieillard lui fit signe de ne pas approcher.

— Pâle visage, dit-il, dans la langue des Hurons, vous êtes l'ennemi des Mohawks, et, cependant, vous avez essayé de guérir les blessures de Kiskepila ?

— Je ne suis l'ennemi d'aucun peuple, répliqua le Jésuite avec douceur ; ma mission est de sauver et non de détruire.

— N'es- tu pas l'ami des Hurons? demanda le vieillard.

— Vois-tu le soleil ? répondit le prêtre; le Dieu qui l'a créé a voulu qu'il éclairât et le Eturon et l'Iroquois. Ses rayons mûrissent le blé dans le pays des Iroquois comme dans les pays situés au delà des grands lacs. Le Mohawk veut-il fermer ses yeux aux rayons lumineux, parce qu'ils éclairent aussi le Huron?

L'Indien ne fit aucune réponse, et le Jésuite continua :

— Le Grand-Esprit aime tous ses enfants, le Moliawk et le Huron ; le sage et brave Mohawk veut-il fermer ses oreilles aux paroles du Grand-Esprit, parce que les Hurons les ont déjà entendues ?

— Pâle visage, le Mohawk écoute la voix de Owaneeya; il l'entend dans la forêt, dans les vents et dans les eaux.

— Sachem, le Grand-Esprit nous enseigne d'aimer ceux qui nous haïssent; d'aimer tous les hommes; de répandre notre cœur sur tous, comme le soleil répand sur tous sa lumière.

— Hugh! s'écria le Mohawk, pourquoi le visage pâle parle-t-il avec une langue fourchue? l'Iroquois frappe son ennemi, et c'est bien.

Et il posa sa main sur son cœur.

Le père Laval, avant que de répondre à cet appel aux passions humaines, opposé comme argument à la vérité de la doctrine chrétienne, fit une pause, puis, montrant le blessé, il dit :

— Kiskepila a cherché à prendre la vie du pâle visage.

— Et le pâle visage a sauvé la vie à Kiskepila, interrompit le jeune brave d'une voix émue et profonde. Les paroles de la robe noire sont vraies. Le loup tue le cerf, Tours le bufHe, le faucon la colombe, et le Mohawk son ennemi vaincu. Seul le pâle visage, la robe noire, panse les blessures de ses adversaires. Son cœur est doux comme la brise d'été.

Un silence s'ensuivit; car l'Indien ne pouvait pas comprendre et apprécier la magnanimité du christianisme. La nature lui enseignait à faire le bien pour le bien; mais rendre le bien pour le mal était pour lui une pensée nouvelle qui, cependant, faisait vibrer dans son cœur des cordes auxquelles on n'avait pas encore touché; il semblait entrevoir la sublimité du précepte et gardait le silence.

En ce moment, une square entra dans la loge, portant des épis de jeune blé et des haricots rôtis au feu, qu'elle posa à terre sur un paillasson.

— Mangez, dit le chef.

Le père Laval s'approcha, en faisant le signe de la croix pour bénir les provisions simples qu'on lui offrait, et se mit en devoir de satisfaire sa faim. Jusqu'alors on ne lui avait donné que juste assez pour le soutenir, un des modes de torture des Indiens étant de priver leurs prisonniers de nourriture, tout en les accablant de souffrances de toutes sortes. Le Jésuite, cependant, mangea avec modération. Une gourde

d'eau fut placée près de lui; depuis plusieurs heures il n'avait pu assouvir sa soif ; il la porta avec plaisir à ses lèvres desséchées. Il se leva, après avoir remercié Dieu, et s'avança vers le lit du malheureux blessé.

— Le pâle visage vient de faire un signe sur son front, observa le chef.

— C'était le signe de la croix, répliqua le Jésuite. Je remerciais le Grand-Esprit de ses dons.

Le Jésuite examina alors les blessures de Kiskepila, et, tout en le pansant, donna l'explication du symbole divin dont il s'était servi. Il dit comment, après le péché de nos premiers parents, Dieu avait envoyé son Fils sur la terre, comment son peuple choisi l'avait flagellé et crucifié, et comment, depuis ce temps, ses disciples se servaient de ce signe pour se rappeler son agonie et sa mort.

— Hugh! chiens! s'écria Kiskepila en secouant le poing.

Le vieux chef écoutait d'un air incrédule.

Tandis que le prêtre parlait, une jeune fille s'était glissée par l'ouverture de la tente, et silencieusement était venue s'asseoir dans un coin obscur avec les autres femmes de la famille. Fleur-du-matin écoutait le Jésuite, mais sans beaucoup le comprendre, parce qu'il parlait dans le dialecte Huron. Elle le regardait avec étonnement bander les blessures de son futur époux. La fureur de la nuit précédente s'était dissipée, et elle se rappelait, non sans un vif regret, les tortures qu'elle lui avait fait endurer au jeu du gantelet. Malgré son éducation sauvage, son âme était douce. Elle se leva, s'approcha du prêtre, et le regarda en face; au même moment, le jeune guerrier lui dit, en lui désignant le Jésuite :

— Fleur-du-matin, la Robe noire a sauvé la vie de Kiskepila, tandis que le jeune Aigle tuait ses amis, les Hurons.

Alors, en dépit de ses habitudes et d'une éducation barbare, le cœur de la jeune femme se révéla dans toute la vérité, tel que la nature l'avait fait. Son âme fut saisie de remords, et elle s'élança hors de la tente en jetant un cri sauvage.

Les deux Mohawks se regardèrent d'un air surpris, ne pouvant comprendre ce qui avait pu exciter la sensibilité de Fleur-du-matin ; mais le vieillard dit à voix basse :

— Hugh! c'est le médecin.

Et, secouant la tête, il accusait intérieurement le prêtre d'avoir fait usage de quelque enchantement.

Le père Laval, lui, avait tout compris; il avait reconnu dans la jeune fille celle qui l'avait poursuivi avec tant d'acharnement à la course du gantelet : il continua sa conversation, sans faire attention à ce qui venait de se passer. Enfin, le Jésuite retourna à la loge du Conseil, et là donna ses soins aux Hurons blessés. René Bourdoise, délivré des cordes qui l'avaient fait tant souffrir, commençait à se remettre de sa fatigue. D'un pas chancelant, il descendit jusqu'au ruisseau, lava le sang qui tachait sa figure et ses mains, et baigna ses pieds enflés. L'eau calma sa fièvre, le rafraîchit et lui donna quelque vigueur. Sur le rivage il trouva une gourde qu'il remplit, et la porta à la loge aux prisonniers altérés. Le Jésuite l'aida, et les Mohawks, étendus mollement sur l'herbe, se contentèrent de jeter de temps en temps un coup d'œil sur les captifs, pour s'assurer qu'ils ne cherchaient pas à rompre leurs liens.

Vers le soir, le Jésuite entra de nouveau dans la tente de Kiodego. Kiskepila se reposait sur un monceau de fourrures qu'aurait pu envier un roi. Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis qu'il avait été blessé, et il commençait à reprendre ses forces. Le père Laval lui tâta encore le pouls ; il craignait que la fatigue d'un long voyage fait sur une rude litière ne déterminât une fièvre qui lui eût été fatale ; mais une préparation savante, composée d'herbes et de racines, avait éloigné ce danger : le pouls était calme et régulier. Alors le Jésuite entra en conversation avec le jeune brave, et, désirant pour la plus grande gloire de Dieu se familiariser avec la langue des Mohawks, il lui adressa la parole dans cette langue. Il en avait acquis quelques notions durant le trajet qu'il avait parcouru avec ses vainqueurs, et comme ce dialecte ressemblait beaucoup à celui des Hurons, il y avait fait en peu de temps de rapides progrès. Le jeune guerrier l'écouta avec beaucoup de patience, et lorsqu'il s'arrêta, il lui dit :

— Robe noire, vous m'avez appris que les pâles visages aiment tout le monde et pardonnent à ceux qui leur ont fait du mal. Fleur-du-matin, (et la jeune fille, s'élançant d'un groupe de femmes qui se tenaient à l'extrémité de la tente, vint se mettre auprès du prêtre), Fleur-du-matin, lorsque le sang de Kiskepila coulait, et que son cœur devenait glacé, le pâle visage le sauva d'une mort certaine. Robe noire, Fleur-dumatin est la fiancée de Kiskepila.

Le prêtre posa ses mains sur la tête de la jeune fille, puis les élevant au ciel, il murmura une prière pour l'enfant sauvage, mais douce, qui était devant lui :

— Mon Dieu! faites que la lumière de la foi pénètre

dans l'âme de cette jeune fille et dans l'âme de tous ceux qui sont ici présents. Marie, mère des affligés, amenez par votre intercession puissante toutes ces âmes égarées à la religion de votre Fils; puis il ajouta dans la langue Mohawk : Ma fille, que la paix soit avec vous !

Le père Laval reprit alors la conversation du matin, en s'exprimant comme il pouvait dans le dialecte Mohawk. Kiskepila lui prêtait une grande attention, et la jeune sauvage, assise aux pieds du malade, ne perdait pas une seule des paroles qui tombaient des lèvres du prêtre.

Après le départ du Jésuite, le jeune guerrier s'entretint avec Fleur-du-matin du discours qu'il leur avait adressé, en lui expliquant ce qui avait été dit en dialecte Huron; et puis, comme il est difficile d'exprimer des idées abstraites dans la langue indienne, il médita les passages qui lui avaient paru mystérieux et incompréhensibles. La douceur et les bons soins du missionnaire avaient gagné le cœur du jeune Iroquois. Frappé de la vie exemplaire du prêtre qui mettait en pratique les préceptes qu'il enseignait ; touché aussi d'un vif sentiment de reconnaissance, Kiskepila écoutait, avec docilité, les paroles du père Laval. Il avait l'intelligence vive, et le fait seul du Jésuite, affrontant de si grands dangers, supportant de si grandes fatigues, de si cruelles souffrances, dans l'unique but de répandre sa doctrine, était pour lui une preuve suffisante de la droiture et de la sincérité de ses motifs. La science et l'habileté que le prêtre déployait, lui annonçaient en outre, qu'il ne pouvait être un homme ordinaire, et le disposaient à croire les choses merveilleuses qu'il lui racontait. Souvent,

cependant, il s'élevait chez lui des doutes sur plusieurs points importants, et, le lendemain, lorsque le prêtre entrait dans sa tente, il lui adressait des questions.

— Robe noire, vous me dites que le Sauveur est mort; qu'il a été mis au tombeau, et est ressuscité le troisième jour; je n'ai jamais vu un mort ressusciter; comment puis- je le croire ?

— Mon fils, si la résurrection était un fait ordinaire, elle ne serait pas une preuve de la divinité du Christ. Mais le Sauveur est Dieu; la loi qui condamne tous les hommes à mourir a été faite par lui ; et il peut la changer ou la suspendre. Comme homme, Jésus- Christ est mort; comme Dieu-Homme, il est ressuscité. Les hommes de votre tribu croient que les âmes des trépassés ne meurent pas ; Dieu qui préserve les âmes ne peut-il aussi préserver, s'il le veut, les corps et les rendre à la vie ? D'un mot ne peut-il commander à la tombe de s'ouvrir, et au corps inanimé de se lever et de marcher ? 0 mon fils ! aucune loi ne saurait lier le Tout-Puissant, il n'en reconnaît d'autres que celles de sa miséricorde, de sa justice et de sa providence éternelle. Souvent n'a-t-iï pas daigné exaucer les prières de ses humbles serviteurs, et, pour eux, n'a-t-il pas opéré des miracles presque aussi admirables? Un jour, sur les rivages de l' Orient,, le bienheureux Xavier s'agenouilla et pria; le Tout-Puissant l'écouta favorablement, et lorsque le saint prêtre étendit la main et commanda au mort de sortir du tombeau, ce corps inanimé retrouva la vie, la force et la santé.

Une exclamation de profonde surprise s'échappa des lèvres de l'Indien attentif, tandis que les femmes

s'approchèrent pour mieux entendre les paroles dit missionnaire. Enflammé d'un saint zèle, le Jésuite continua d'une voix claire et ferme :

— La résurrection du Sauveur a mis le sceau à notre salut ; elle a ouvert le chemin qui conduit de la tombe au Ciel !

Puis le père Laval poursuivit en racontant comment la naissance, les souffrances, les miracles, la passion et la mort du Christ avaient été prédits plusieurs siècles avant sa venue, et s'étaient accomplis à la lettre; enfin, il résuma toutes les preuves du christianisme pendant que le jeune guerrier l' écoutait attentivement, et baissait, souvent la tête en signe d'assentiment.

— Oui, cela doit être vrai, dit-il, lorsque le prêtre eut terminé; Kiskepila doit croire.

C'était ainsi que le père Laval saisissait toutes les occasions d'enseigner au jeune guerrier les vérités du christianisme, et, grâce aux rapports qui existaient entre eux, le jeune Iroquois l'écoutait avec une docilité qu'on n'avait jamais vue chez cette race féroce. Tout ce qu'il apprenait, il le transmettait à Fleurdu-matin, qui, maintenant, conversait souvent avec le prêtre, et prenait plaisir à entendre ses récits sur les splendides cités de la France et leurs nombreux habitants; récits qui, à son imagination naïve, semblaient aussi merveilleux que les contes de fée. Il lui faisait aussi la description de nos magnifiques églises, du cérémonial imposant des offices qu'on y célèbre pour glorifier et honorer le Créateur, lui expliquant tout, le mieux qu'il pouvait, dans une langue qu'il ne connaissait qu'imparfaitement. Quelquefois, changeant de sujet, il lui parlait des

rapports moraux de la société chrétienne, lui enseignait les devoirs de la femme, les obligations que la religion impose, la sainteté du mariage et le bonheur de posséder la pureté du cœur et celle du corps.

Fleur-du-matin accueillait ses conseils et les gardait dans son cœur ; mais sa conversion ne pouvait être l'œuvre d'un jour. En attendant, tout le village s'occupait des conversations que le prêtre tenait dans la tente de Kiodego, des choses mystérieuses et merveilleuses qu'il racontait, et l'on redisait comment il avait affirmé que les Robes noires avaient le don de ressusciter les morts. Ces rapports, qui se dénaturaient souvent en se transmettant de bouche en bouche, finirent par rendre le prêtre un objet de grande terreur pour plusieurs, et ils commençaient à le considérer comme un médecin ou un magicien plus puissant que les leurs. L'humble Jésuite, ignorant les sentiments qu'il inspirait, poursuivait ses labeurs avec une assiduité croissante.

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