‹ Un historien canadien oubliéChapitre 4 sur 6 · UE SE DL · texte numérisé non relu

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La

époque, même dans les jours les plus sombres de notre histoire, la paroisse n'a manqué d'écoles, soit rétribuées par des contributions, soit la plupart du temps gratuites.!' Lorsque Jacques Lavrie entra au séminaire, vers 1776, il devait savoir lire et écrire. J'ai vu dans son acte de mariage,’ à Saint-Eustache, la signature nette et ferme de son frère cadet, Joseph Labrie : c'est évidemment dans quelque école de Saint-Charles que le jeune homme avait appris à signer son nom.

Dans un document officiel, Mgr Hubert, neuvième évêque de Québec, écrivait en 1789 : ‘On trouve facilement dans chaque paroisse entre vingt-quatre ou trente personnes capables de lire et d'écrire.” Puis, répondant à un certain écrivain qui avait prétendu ‘“ que le clergé de cette province s'efforçait de tenir le peuple dans l'ignorance, pour le dominer” : ‘Je ne sais, disait-il,* sur quoi il a pu fonder cette proposition téméraire ; elle est démentie par les soins que le clergé a toujours pris de procurer au peuple l’instruction dont il est susceptible.” ‘

N'oublions pas que cela s'écrivait en 1789, et comparors la situation du Bas-Canada, au point de vue de l'instruction primaire, d’après le témoin autorisé que je viens de citer, avec celle de la France, à la même époque, c'est-à-dire, à la veille de la Révolution, d’après ::n au: ‘e témoignage non moins autorisé, celui de M. Taine :

“En des milliers de petits villages écartés et pauvres, dit-il, le curé ou le vicaire était le seul homme qui sût couramment écrire et lire. Dans nombre de communes plus grosses, mais rurales, sauf le seigneur résident, et quelque homme de loi ou praticien d'éducation bâtarde, nul autre que lui n'était lettré.” °

Ne craignons donc pas d'affirmer qu'au point de vue de l'instruction, le Canada français n'a pas été, même dans les jours sombres qui suivirent la conquête, dans une situation inférieure à celle de la mère patrie. “On aurait tort de croire, dit M. Chauveau, que la population des campagnes a été, à n'importe quelle époque, dans cette ignorance absolue et abrutissante dont on est encore frappé chez les basses classes de quelques pays européens.” 7 “Le peuple canadien, dit le L' Meilleur, aime l'éducation, et veut sincèrement en procurer le bienfait à ses enfants, mais suivant ses moyens, suivant ses principes religieux et le sentiment du besoin réel et bien compris... Il a souvent bien des obstacles

à vaincre...” *

1 M. Garneau dit qu'après l'établissement de la constitution de 1791, ‘‘on vit des instituteurs offrir leurs services pour instruire les enfants du peuple gratuitement.” (Histoire du Cunada, t. iii, p. 77.)

? 12 juin 1809.

# Lettre de Mgr Hubert en réponse au président du comité nommé pour l'exécution d’une université mixte en Canada, 18 novembre 1789. (Mandements des évêques de Québec, t. ii, p. 385.)

4 “Par tout le pays, il a été établi un grand nombre d'écoles, par l'influence du dern’.r et du présent évêque (Mgr Plessis et Mgr Panet), ainsi que par les curés des différentes paroisses. (Ces faits prouvent mieux que ne feraient des volumes, que le clergé catholique n’est point opposé à l'éducation.” (Le Quebec Star, cité dans la &ibliothèque canadienne, t. vi, p.102, n° de février 1828.)—* Mgr Signay, dit le D' Meilleur, a dépensé au-dessus de £R.0® de ses propres fonds pour établir des écoles primaires à Québec, sa ville natale et métropolitaine.” (Mémorial de l'Eduration, p. 178.)

* Les Origines de la France contemporaine : la Révolution, t. iii, p. 414.

® Ce mot, appliqué au Canada, signifie tout simplement la cession du pays à l'Angleterre. Le Canada a toujours eu le droit de n'être pas traité ex pays conquis, maïs en pays cédé À l'Angleterre, avec la jouissance des privilèges garantis par les traités.

T L'Instruction publique au Canada, p. 56.

# Mémorial de l'Education, p. 179.

À l’époque de l'enfance et de la jeunesse du D' Labrie, ces obstacles étaient sérieux. Le gouvernement, loin d'encourager l'éducation des Canadiens-français conformément à leurs principes, créait des établissements qui leur étaient absolument antipathiques. Le projet d'une université mixte, que combattit eflicacement Mgr Hubert,' n'avait pas d'autre but que leur anglification et la ruine de leur foi‘ Vint ensuite l’{nstitution royale, avec ses écoles communes ; le peuple en général se montra très défiant à l'égard de ces écoles, qui n'offraient aucune garantie à sa nationalité et à sa foi religieuse. On eût dit qu'il avait pris pour devise le vers du poète :

Timeo Danaos et dona ferentes.

“ Quelles n’eussent pas été, écrit l’annaliste des ursulines, les suites de ces écoles communes, surtout à une époque où l'apathie religieuse tendait à gangrener une partie de la population canadienne!” *

Cette annaliste lève ici un coin du voile qui a longtemps caché l'état religieux de la classe instruite de notre pays à la fin du siècle dernier et au commencement du dixneuvième siècle. Ne soyons pas trop laudalor lemporis acti au détriment de notre époque. Le voltairianisme et l’impiété philosophique avaient alors beaucoup d’adeptes. Un vétéran de nos luttes parlementaires, M. Denis-Benjamin Viger,‘ disait un jour: “ J'ai eu fortement à lutter dans ma jeunesse, car l'incrédulité et l'immoralité étaient alors partout, et surtout au sommet de la société.” *

Les ursulines de Québec, à cause du grand nombre d'élèves qu’elles recrutaient dans les hautes classes de la société canadienne, étaient à même de connaître et d'apprécier notre situation religieuse. L'une d'elles, écrivant à Paris en 1785, se plaignait du peu de cas que l'on faisait ‘“ des bonnes mœurs et de la fidélité aux devoirs du christianisme.” Puis, revenant quelques années plus tard sur le même sujet. ‘ C'est ici comme chez vous, disait-elle, la religion dégénère peu à peu.” °

Les tempêtes dans l’ordre moral se propagent comme celles de la nature; et il n’est pas étonnant que les désordres religieux de la France aient eu de l’écho en Canada. “ Vers 1800, écrit un correspondant, il y avait une grande incrédulité dans le pays, et les mauvais livres de Voltaire y étaient très répandus... L'introduction des livres impies date surtout de 1783, l’année de la paix entre l'Angleterre, la France et les Etats-Unis. Après cette paix, plusieurs Canadiens passèrent en France et se lièrent d'amitié avec des gens de bon ton, alors tous impies. Ils revinrent, emportant avec eux les livres à la mode. Ils se faisaient gloire d’être gens sans religion ; leur exemple et leurs discours tendirent évidemment à corrompre ceux qui voulaient vivre dans la bonne société...”

Heureux le jeune homme qui, comme Jacques Labrie, avait l'avantage de passer les années de son enfance loin de ces écueils, dans un village modeste et retiré, et ne quittait le toit paternel que pour entrer dans une maison vénérable comme le séminaire de Québec !

1 Mandements des évêques de Québec, t. ii, pp. 385 et 414. * Mémorial de l'Education, p. 71.

3 Les Ursulines de Québec, t. iii, p. 262.

4 Né à Montréal en 1775 ; décédé le 138 février 1861.

S Les Uraulines de Québec, t. iii, p. 160.

6 Ibid., pp. 163 et 167.

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Saluons ce noble asile des sciences et des lettres, ce boulevard de la nationalité canadienne, cette institution admirable qui a traversé vaillamment les époques les plus critiques de notre histoire, qui a fourni à l'Eglise une légion d'apôtres et à l'Etat tant de citoyens instruits et dévoués. On ne sait pas tout ce que le pays doit de reconnaissance au séminaire de Québec.

Jacques Labrie demeura toujours respectueusement attaché à cette maison où il avait fait ses études classiques. Le séminaire ayant un jour été attaqué par un correspondant dans le Canadien, le Courrier de Québec, dont le principal directeur était Jacques Labrie lui-même, répliqua : ‘“ Vous ne connaissez ni cette sage maison, ni les messieurs qui la gouvernent... Il n’y a personne qui s'efforce plus qu'eux de donner aux jeunes gens des sentiments loyaux et patriotiques. Ce n'est pas parce que je leur dois mon éducation que je parle ainsi, mais parce que j'ai l'avantage de connaître particulièrement leurs sentiments. Je suis fâché, ajoutait-il, que le séminaire n'ait pas un meilleur avocat que moi, mais je n'ai pas voulu laisser échapper cette occasion de prouver ma reconnaissance aux sages instituteurs qui ont guidé mes premiers pas dans la vie. Puissent tous ceux qu'ils ont instruits ne point dévier du sentier qu'ils leur ont tracé: ‘'

Les principaux directeurs du séminaire, lorsque Jacques Labrie y fit son cours d'études, étaient MM. Gravé, Robert, Lahaille, Antoine Bedard*? et Jérôme Demers. Il avait des talents brillants et un grand amour du travail: sous la direction de ces maîtres habiles, il fit de très fortes études. Dans les quelques écrits qu'il a laissés, il cite souvent les auteurs classiques, et particulièrement Jules César. Ses connaissances en histoir étaient considérables : on peut dire que l’histoire a été la passion de sa vie.

Quelle belle pléiade de jeunes gens l’on voyait alors au séminaire de Québec, int autour des maîtres éminents que je viens de nommer: parmi les confrères de clas de Labrie, Louis-Joseph Papineau,’ le futur orateur de l'assemblée législative, Antoine Parant, l’un des futurs directeurs du séminaire, Raby, Lajus, Fortin, qui seront l’ornement du clergé ; et, dans les classes les plus voisines, André Doucet, le futur curé de Québec, Louis Plamondon, ce jurisconsulte distingué et instruit qui sera la gloire du barreau, Thomas Bedard, Pierre-Flavien Turgeon, le futur archevêque de Québec, Louis Moquin, cette autre gloire de l'antique barreau, celui dont le grand juge du district, faisant son éloge, à ses funérailles, disait publiquement ‘qu’il n'avait jamais voulu prendre une

! Le Courrier de Québec, t. iii. p. 118.

2? Frère de Pierre-Stanislas Bedard, le célèbre patriote, l’un des fondateurs du premier Canadien.

8 M. Papineau garda toujours un bon souvenir du séminaire et des prêtres qu’il y avait connus dans sa jeunesse. Il écrivit un jour, à ce sujet, une magnifique lettre à M. l'abbé Cyrille Legaré; et celui-ci se proposait de l’insérer dans une monographie qu’il préparait avec soin sur queïqu'un des anciens directeurs du séminaire : tout cela, malheureusement, fut détruit dans l'incendie du 25 mars 1865, qui consuma une grande partie de cette institution.

4 C’est M. Doucet qui donna le sermon à la cathédrale, lors de la consécration de Mgr Panet, le 19 avril 1807. J1 prêcha sur la divinité de la mission des évêques. Dans son exorde, il parla “ de la prospérité de l’Eglige canadienne, due en partie aux soins vigilants et à la bonne conduite de ses pasteurs ” ; puis “de la paix profonde, de l'inestimable bonheur dont nous n'avons cessé de jouir, depuis que nous sommes soumis à la douce influence de la Constitution britannique.” (Courrier de Québec, t. i, p. 128.)

cause sans s'être assuré par les meilleures informations qu'elle était fondée en jus- | ü tice.” ! | rati

Entre tous ces jeunes gens d'avenir, avec lesquels il rivalisait par les talents, Jacques 177 Labrie se faisait remarquer par la douceur et l'affabilité de son caractère, Il avait, paraît-il, dd un cœur aimant, une âme tendre et sensible. ‘ Ce fut, dit son panégyriste, durant son pay cours d'études au séminaire de la capitale, qu'il forma des liaisons étroites que le temps à la n'ébranla jamais.” obt

Ii ne connut que plus tard M. Denis-Benjamin Viger, qui avait vingt ans de plus nie que lui, et avait fait ses études au collège de Montréal. Sitôt que ces deux hommes se bien rencontrèrent, ils se sentirent fortement attirés l’un vers l'autre par la communauté de pro leurs vues et de leurs sentiments sur l'honneur, sur l'amour du travail, sur toutes les es vertus qui font le bon citoyen et peuvent le rendre utile à son pays. J'ai moi-même entendu M. Viger faire le plus bel éloge de la science et du caractère de son ami. pe

Oe ne fut également que plus tard que Jacques Labrie connut M. Morin, lequel avait jh vingt ans de moins que lui; mais il s'attacha alors à ce jeune homme, dont les talents LA

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toutes ses forces l'élection de son jeune ami comme député du comté de Bellechasse, où OP fois

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Jacques Labrie termina son cours d’études classiques dans l'été de 1804; puis il se prépara à embrasser la carrière où l’appelaient son tempérament et ses goûts. Il étudia nom la médecine à Québec, sous le célèbre D' François Blanchet, l’une des gloires de la Apri profession médicale en Canada, homme instruit et éminemment distingué, dont le nom perd se trouve mêlé à la plupart des travaux utiles, des fondations,” des grandes œuvres de natic l’époque.

Le bureau du D' Blanchet n'était pas seulement une haute école de science médicale, ne p c'était aussi une école de patriotisme. Le D' Blanchet aimait passionnément son pays, et qu'a mettait à le servir tout l'entrainement de sa généreuse nature. Il fonda en 1806, de aux concert avec MM. Bedard et Taschereau, le Canadien. L'on sait que la grande liberté avec null laquelle ce journal ne craignit pas de revendiquer les droits politiques des Canadiensfrançais lui valut l'animadversion du gouverneur Craig, et à ses fondateurs l'honneur fran d'aller en prison et d'être les premiers martyrs de la liberté de la presse en Canada. falla

M'est avis que le jeune Labrie ne se laissait pas entraîner a ec la même impétuosité avec que son maître dans le courant politique. Il y a des nuances même dans le patiotisme le mêr plus sincère. Laissons de côté les Canadiens qui, à toutes les époques, pour des considé- Il fa

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1 Les Ursulines de Québec, t. iii, p. 660.—" Au séminaire de Québec, Louis Moquin étonna par son intelligence. 11 fit son cours d’études en cinq ans... Le Discours de Bossuet sur l’histoire universelle lui étant un jour tombé sous la main, et n'ayant pu se le procurer dans les boutiques de Québec, il Papprit par cœur.” (Le Panthéon étud canadien, p. 192.)—Louis Moqnin mourut à Québec le 23 juillet 1825, âgé seulement de 33 ans. “Son service fut — chanté par M. le grand-vicaire Demers, et le juge-en-chef Sewell fit son éloge sur sa tombe.” (Bibliothèque cana- 1 dienne, t. i, p. 67.) de 18!

+ M. Morin était de Saint-Michel, concession dite Vide-poches ; le D' Labrie, de la paroisse voisine, Saint- 3

Charles de Bellechasse. ï 3 Il s'intéressa particulièrement à la fondation du collège de Sainte-Anne de la Pocatière. (Bibliothèque cana- : dienne, t. iv, p. 80.) 5

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rations personnelles, ont trahi les intérêts de leur nationalité : ceux qui, par exemple, ex 1775, consentaient à siéger au conseil législatif, où ils se trouvaient dans une infime minorité, alors qu'ils étaient censés représenter l'immense majorité de la population du pays, alors que, par un refus énergique de servir dans ces conditions, ils auraient pu, grâce à la position où se trouvait à cette époque l'Angleterre vis-à-vis des Etats-Unis en révolte, obtenir tout de suite pour notre pays un gouvernement vraiment constitutionnel et représentatif, et peut-être le gouvernement responsable tel que nous l'avons aujourd'hui ; ' ou bien encore, ceux qui, par une aberration inconcevable, votaient contre l'élection de leur propre compatriote, M. Panet, comme président de l'assemblée législative du Bas-Canada, en 1791.

Mais on peut aimer sincèrement son pays, et différer d'opinion sur les moyens à prendre pour lui assurer la liberté, la jouissance de tous ses droits, ou bien sur la mise en œuvre des moyens eux-mêmes. Aux yeux d’un certain nombre, le Canadien, —remarquons qu'il s'agit du premier Canadien, celui de 1806, et non pas du Canadien ressuscité par Etienne Parent en 1831—paraissait un peu intransigeant, un peu excessif dans sa manière de combattre les abus. Son épigraphe Fiat justilia, ruat cælum, annonçait une guerre à outrance, et sentait la poudre. ‘“ Le Canadien, journal fondé pour soutenir les intérêts du peuple, attaquait avec force, dit l'abbé Ferland, les abus de l'administration ; quelquefois néanmoins il dépassait les bornes de la modération et de la prudence, et publiait des articles qui pouvaient être mal interprétés par les ennemis du peuple canadien...” ?

Jusqu'au traité de Versailles, qui consacra l'indépendance des Etats-Unis, un grand nombre de Canadiens entretenaient l'espoir que le Canada serait bientôt rendu à la France. Après le traité, on écrivait de Québec à Paris: ‘“ La paix est donc faite !.. Nous avuas perdu tout espoir de retourner à l’ancienne patrie. On ne saurait s’imaginer la consternation générale que cette nouvelle a répandue dans notre pauvre pays.”

Vint ensuite la Révolution française, qui raviva les espérances. Quelques Canadiens ne pouvaient se faire à l’idée que le pays restât soumis à l'Angleterre: ils ne songeaient qu'au régime français. D’autres, au contraire, et c’est le plus grand nombre, s'attachaient aux libertés constitutionnelles que l'Angleterre nous avait données, et ne regrettaient nullement l’ancien régime.

Jacques Labrie était de ceux qui, tout en soutenant fortement l:s droits des Canadiensfrançais à la conservation de leur langue, de leurs lois et de leur religion, déclaraient qu'il fallait accepter franchement le régime anglais, s'attacher à la constitution de 1791, même avec ses défauts, combattre les abus du pouvoir, mais ne pas ébranler la constitution ellemême. On ne pouvait, disait-il, jouir de plus de liberté que sous la constitution anglaise. Il fallait faire dans ce sens l'éducation du peuple, il fallait lui procurer des écoles, de l'instruction, de la lumière,

Admirons la sagesse et le courage de ce jeune homme de vingt-trois ans. Il est encore étudiant en médecine. Avec Louis Plamondon,* qui vient de terminer son droit, et un

1 Voir à ce sujet une excellente étude de M. Sulte sur l’Ancienne noblesse du Canada, dans la Revue canadienne de 1884.

? Etude sur Mgr Plessis, dans le Foyer canadien, t, i, p. 137.

# Le 3 septembre 1783.

+ Les Ursulines de Québec, t. üii, p. 155.

5 L' Instruction publique au Canada, p. 319.—Le Panthéon canadien, p. 140.

Sec. 1, 1893. 6.

autre dont je n’ai pu retrouver le nom, il se décide à fonder un journal, qui représentera l'opinion des patriotes modérés, et combattra énergiquement le Mercury, l'ennemi des Canadiens-français. Le Courrier de Québec paraîtra deux fois par semaine, °t forisera à la fin de l'année deux beaux volumes d'environ deux cents pages format in-octavo. Il sera imprimé au numéro 19, rue Buade, à l'établissement de M. Desbarats.

Le Courrier de Québec prit pour épigraphe ces paroles de Juvénal :

Gratum est quod patrie civem populoque dedisti, Si facis ut patriæ sit iduneus..….

Dans cet épigraphe, rien de belliqueux, rien d’agressif, mais u' vrande et féconde

idée : un bon citoyen doit travailler à se mettre en état de servir £ ‘ie.

Le prospectus du nouveau jourral parut dans l’automne de 1£ :, «6 1" ‘emier numéro, le 3 janvier 1807 ; les jeunes rédacteurs exprimaient en termes he « +. ut de leur entreprise :

“ Chercher, disaient-ils, à rendre utiles à son roi, à son pu , a ses concitoyens, les prémices de sa jeunesse, doit être la passion des âmes vertueuses et bien nées. Il semble que, eur la fin de sa carrière, rien ne doit la rendre plus agréable que le souvenir d'une jeunesse consacrée uniquement à ses devoirs et à l'utilité publique. Tel fut le but qui nous engagea à entreprendre cette nouvelle publication.

‘““Liés depuis longtemps par nne conformité de goûts et de caractères, nous nous voyons souvent, nous étudions ensemble; et, réellement amis du pays qui nous a vus naître, nous déplorions en secret le peu de moyens qu'a une partie de nos concitoyens d'acquérir des connaissances, et le peu d'usage qu’en fait une autre.”

Du reste rien de signé, dans ce journal, pas plus que dans aucune publication de l’époque. On ne peut que conjecturer, d'après les circonstances, ou d’après le sujet des articles, quel en était l’auteur. M. Bibaud est un des premiers, je crois, qui aient avoué publiquement la paternité de leurs écrits, lorsqu'il fonda 8a Bibliothèque canadienne*® en

Dès le premier numéro, le Courrier de Québec se montre sous ses vraies couleurs. Il pose arrément ces deux problèmes : Premièrement, les Canadiens étaient-ils plus heureux sous l'empire des rois de France qu’ils ne le sont sous celui des rois d'Angleterre ? Deuxièmemer.t reuvent-ils désirer le règne despotique et militaire de Bonaparte? Puis, dan. rue série à ‘clos, il s'attache à résoudre ces deux problèmes dans la négative.

Je ferai deu’: ‘ur'es citations, pour montrer le style et la manière de l'écrivain. Il compar: ia situation matérielle du Canada depuis la conquête avec ce qu'elle était aupira' vil:

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“La population, que les combats y avaient diminuée, s’est sensiblement accrue, et on l'estime aujourd'hui à trois cent mille âmes. La province n’a pas dû cette augmentation

1 D. J. Juvenalis Satyra, viv.

? La Bibliothèque canadienne était une revue mensuelle, publiée à Montréal. Il ÿ a en tout neuf volumes. Elle fit place à l’'Observateur, journal historique, littéraire et politique, publié aussi par M. Bibaud et imprimé à Montréal par Ludger Duvernay. Le premier numér de l’Observateur parut le 10 juillet 1830. C'était une revue hebdomadaire, paraissant tous les samedis. L'Observateur, de même que la Biblivthèque canadienne, avait pour épigraphe : Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.

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à de nouveaux colons ; c'est la paix, c’est la multiplication des travaux utiles qui a produit cet heureux événement.

“Les premières années de tranquillité ont servi à retirer la colonie de cette espèce de cahos, où une guerre malheureuse et destructive l’avait ple 36e. Les améliorations n'ont pas tardé à suivre.

“ En changeant de domination, le Canadien a oublié ses anciens penchants ; les exercices de la guerre, qu il ne faisait plus, ne lui ont pas semblé mériter son attention; les ressources précaires de la chasse ont été laissées de côté, et l’agriculture, qui s’est élevée sur leurs ruines, a fait des progrès assez sensibles. D'abondantes moissons sont venues couronner les travaux du laboureur, les troupeaux se sont multipliés, l’aisance s’est accrue en même temps, et le pays a pu exporter plusieurs des articles qu’il était obligé de faire venir des marchés étrangers, sous l’ancien régime...”

Il fallait bien, en effet, sc rendre à l'évidence, et, quelque affectueux souvenir que l'on gardât pour l’ancienne mère patrie, avouer que la situation matérielle du Canada, depuis la conquête, était meilleure qu'elle n'avait été à aucune époque du régime français.

Quant à Bonaparte, les Canadiens pouvaient le juger très sainement, d'après ses actes, le récit de ses campagnes, ses marches forcées à travers l’Europe, le bruit de ses armes, dont l'écho retentissait jusqu’en Amérique : la fameuse légende napoléonienne, qui justifie et glorifie tout, n'avait pas encore été créée. On admirait sans doute le génie incomparable du guerrier, du stratégiste ; maïs on jugeait sévèrement l'homme d'Etat, rui ne sut jamais mettre un frein à son ambition, qui, pour l'assouvir, abusa de la générosité de la France pour lui demander durant des années le sacrifice héroïque de ses enfants, ordonna le blocus continental, mit tout à feu et à sang dans l'Europe entière, fit des milliers d’hécatombes humaines, et osa mettre une main sacrilège sur le Chef vénéré de la chrétienté. Citons ici quelques lignes de l'écrivain du Courrier de Québec : on croirait lire une page de M. Iung ou du colonel Charras :

# Jamais, dit-il, le plus absolu des rois de France n’exerça une autorité aussi arbitraire que celle qu'exerce le parvenu corse. Sujets, alliés, amis même, personne ne peut se flatter de pouvoir s'y soustraire. Sa funeste influence se fait sentir du centre de sa capitale jusqu'aux extrémités du monde. Ses désirs, qui sont immenses, égalent son ambition, qui voudrait tout asservir. Les maux de ses semblables font peu d'impression sur son cœur endurci: qu'il atteigne son but, et il est content, quelle que soit la nature des moyens qui l'y conduisent. La vie, les biens de ses sujets sont tous des articles dont il dispose suivant son bon plaisir ; et cela, sans qu’il soit permis de se récrier. On l’a vu, et on le voit encore tous les jours, arracher du sein de leurs familles les fils chéris qui en devraient faire la consolation, les forcer de se ranger sous ses drapeaux, pour remplacer les malheureuses victimes de son ambition folle et immodérée, et en faire par là les soutiens de l'esclavage dans lequel il voudrait plonger toutes les nations...”

Je ne puis affirmer absolument que cet écrit est de Jacques Labrie : j'ai lieu de le croire, cependant, car c'est bien le style de ses articles sur l’histoire du Canada. Le Courrier n'était pas, en effet, un journal exclusivement politique, c'était plutôt une espèce de revue bi-hebdomadaire, dans laquelle on publiait des morceaux littéraires, des pièces de poésie, des articles sur l’agriculture et les différentes industries. Il y avait surtout une série d'articles sur l'histoire du Canada, dont l’auteur était, suivant toute probabilité, Jacques Labrie.

Le Mercury ayant écrit, un jour, que ces articles n'étaient qu’une compilation de Charlevoix : ‘“ Où veut-il donc, répliqua Labrie, que nous prenions nos informations, si ce n'est dans la meilleure histoire du pays ?—Mais ce n'est pas du nouveau..…..—Veut-il que, -pour lui en donner, nous composions un roman, et qu'au lieu de ce qui s’est passé, nous lui donnions des rêves et des fictions, comme on voit tous les jours ? ”

Le Courrier de Québec attaquait rarement le Canadien. Un jour, cependant, ne pouvant contenir absolument sa mauvaise humeur : “ Zntelligenti pauca, écrit-il. A des sottises et des faussetés il est quelquefois plus sage de ne rien répondre. On sait assez que le Canadien loue à perte de vue, ou déchire à pleines dents. Toujours de l’enthousiasme ou de l’aigreur ; aussi ses jugements n’afligent personne.”

Encouragé par le nombre d'abonnés qui recevaient son journal, le jeune Labrie, toujours pour donner de la lecture au peuple, conçut un nouveau pojet, celui de publier une édition de Berquin :' il parait que Berquin était alors à la mode. Il annonça son projet dans le Courrier :

“ Le soussigné, dit-il, se propose de publier, par souscription, une édition des meilleures pièces de Berquin, avec des notes.

“ Il en sortira un volume de cent pages par mois. La collection comprendra dix-huit volumes... Le prix de la souscription pour chaque volume broché est de trente sous, payable lors de la livraison.

‘ Le succès qu'ont eu en Europe les ouvrages de Berquin, le vif intérêt qu'ils y ont excité font espérer qu'une édition de ce qu’il y a de mieux sera reçue avec empressement par ceux à qui elle est très respectueusement adressée.”

Quelque temps après, il annouçait ce que contiendrait le premier volume: le Contretemps ulile; le Service intéressé, et quelques autres petites pièces ; /e Page, drame en un acte.

Bientôt cependant le jeune Labrie dut se préparer à partir pour Edimbourg, où on l’envoyait compléter ses études médicales ; et il ne fut plus question de l'édition de Berquin. Le Courrier de Québec lui-même suspendit sa publication et fit ses adieux à ses lecteurs, le 27 juin 1807, c’est-à-dire, vers l’époque du départ de Jacques Labrie pour l’Europe : ce qui confirme l'opinion que c'est bien lui qui en était l’âme et le principal directeur.

Il reparut cependant le 80 janvier suivant, et continua sa publication jusqu’à la fin de 1808, cessant alors définitivement de vivre. * On a trois volumes du Courrier de Quebec,

1 “Arnaud Berquin, poète et prosateur français, né vers 1749 à Langoiran, dans la Gironde, mort le 21 décembre 1791.... Ce qui est resté le véritable titre de Berquin, et ce qui a fait vivre son nom, ce sont ses ouvrages en prose, ses livres pour les enfants. Ils contiennent de petits contes, de courts récits, des dialogues et de petits drames à la portée de cet âge Les tableaux qui passent successivement sous les yeux des jeunes lecteurs sont tracés de manière à leur enseigner leurs devoirs, à leur inspirer le goût de la vertu et l'horreur du vice... Dussault a dit avec finesse : ‘On a pour Berquin plus de reconnaissance qu’on lui accorde de gloire. Les générations qu’il a charmées et instruites, qui ont reçu les prémices de ses affections et de ses leçons, sourient à la mémoire de Berquin, comme au souvenir de l’âge où ses petits livres leur présentaient l'instruction sous la forme d’un jeu, et venaient se confondre parmi les hochets de l'enfance” Le plus célèbre et le mieux fait des ouvrages de Berquin destinés à l'éducation est l’Ami des enfants, qui fut couronné en 1784 par l’Académie française...” (Dictionnaire de Vapereau.)

* On lit dans le numéro du 31 décembre 1808 : “Ce numéro, qui termine notre troisième volume, sera le dernier du Courrier de Québec. Le grand nombre de gazettes hebdomadaires qui existe maintenant a engagé plusieurs gens de lettres à faire une publication tous les mois.... Les éditeurs du Courri:: de Québec se désistent de leur publication en faveur de la nouvelle, dont le prospectus sortira dans peu de jours... .”

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