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ceure provin*e, et sur les écoles de la Rivière-du-Chêne, en particulier, par MM. le juge Foucher et Lauis-Joseph Papineau, par M. Päquin, curé de la paroisse, par MM. Ncilcon et Touis Plamcndon, de Québec, et par le D' Labrie.” !
En lisant ce récit, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, du programme d’études de cette académie, de la valeur des institutrices qu'il dénote, de la valeur des élèves ellesmêmes, du mérite du D' Labrie, qui n'avait pas craint de viser à une telle hauteur en fondant « . e école, et qui, pour atteindre son but, ne reculait devant aucun travail, jusqu’à préparer lui-même une Histoire et une Géographie à l'usage des élèves, jusqu'à composer des drames pour rendre ses examens plus attrayants.
Outre cette académie, il y avait encore à Saint-Eustache l’école de garçons, tenue par M. Paul Rochon, que j'ai déjà mentionnée : il y avait aussi une Ævole latine, une espèce de collège classique, dirigée par M. Laviolette.* On voit que cette paroisse n'était pas mal partagée sous le rapport de l'éducation.
L'examen de l’école latine eut lieu peu de jours après celui de l'institution du D' Labrie. et le même chroniqueur en fit le récit dans la Bibliothèque canadienne: Je ne puis résister au rlaisir àc citer ici son compte-rendu, où se trouve inséré un passage d’une composition du curé Pâaquin.* Ce passage nous donne une idée du style un peu ampoulé de l’époque : M. Pâquin se piquait de littérature.
“ Les exercices littéraires de l’école latine de Saint-Eustache ont eu lieu le 5 septembre dernier, en présence d’un auditoire nombreux, composé des principaux habitants du village et des paroisses environnantes. Les élèves y ont répondu avec avantage sur les différentes branches de l'éducation classique, principalement sur les belles-lettres et la rhétorique, et ont prouvé, par la facilité avec laquelle ils ont traduit plusieurs auteurs latins, l’application qu'ils avaient apportée à l'étude, ainsi que les soins qui leur avaient été donnés par leur digne instituteur. L’élégance des pièces qui ont été représentées, et surtout le naturel et la morale d’un entretien sur l'éducation, font honneur aux talents reconnus de M. Laviolette. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux le passage suivant d'un entretien entre plusieurs élèves, composé pour l'occasion par Messire Pâquin, curé de la paroisse :
‘Si un habile jardinier fait d’une terre sans culture et hérissée d’épines un jardin délicieux, où règne une éternelle fraicheur, sous l’ombre des arbres plantés par ses soins, où les fleurs naissent et se reproduisent sous mille formes différentes, sur un fond artistement préparé, où enfin les fruits de l’automne enchérissent sur ceux des autres saisons, mérite l'estime et la récompense de son maitre ; si le statuaire qui sait tirer par son art, d’un bloc de marbre, les traits, les formes et l’image l’un homme célèbre, d’un ami, d’un bienfaiteur, est digne d'estime et de récompense ; que ne mérite pas le précepteur de la jeunesse, qui travaille sur un fond autrement riche et fertile, et capable, comme dit Rollin, de productions immortelles, et dignes de l’attention du Roi de la nature !” ”‘
1 Bibliothèque canadienne, t. äii, p. 155.—Un examen semblable avait eu lieu l’année précédente (1825), et le chroniqueur qui en avait fait le récit, terminait ainsi son compte-rendu: “ L'examen a été suivi d’un diner donné par le D' Labrie à un grand nombre de ses amis, parmi lesquels se trouvaient plusieurs des parents des écolières ; et la fête s’est terminée par un feu d'artifice, et l'ascension d’un ballon qui s'est 'élevé à plusieurs centaines de pieds ; le tout par les soins et sous la direction de M. J. Genevay.” (Jbid., t. i, p. 123.)
? Il y avait une autre école latine à Boucherville : elle était tenue par M. Bardy.
3 ]1 était natif de la paroisse de Deschambault.
4 Bibliothèque canadiense, t, iii, p. 196.
Sec. 1, 1893. 7.
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M. Pâquin était un ami zélé de l'éducation. Il encourageait de toutes ses forces l'académie de filles fondée dans sa paroisse. Mais il avait prévu le jour où cette institution s'éteindrait nécessairement avec celui qui l'avait établie : et lorsque le D' Labrie mourut, un magnifique couvent s'élevait à Saint-Eustache pour la remplacer. !
Le curé et le docteur, rapprochés par le même zèle pour l'instruction du peupie, étaient aussi liés par le même goût pour les travaux littéraires et les recherches historiques. Le premier, dit le D' Meilleur, écrivit une histoire de l'Eglise de notre pays ; l'autre, comme nous l'avons vu, composa une histoire complète du Canada: et malheureusement tous les deux moururent avant d'avoir publié leur travail. Par une coïncidence encore plus fâcheuse, les manuscrits de l’un et de l'autre devinrent la proie des flammes: celui du D' Labrie, durant les troubles de 1838; celui de M. Päquin, en 1852, lors de l'incendie de l'évêché de Montréal, où ce travail avait été déposé après la mort de l'auteur.
Médecin, juge de paix, instituteur, ou plutôt directeur de maisons d'éducation, le D' Labrie était encore “chirurgien du second batoillon de la milice d'élite et incorporée.”’? ‘Il était, dit le D' Meilleur, pendant la guerre de 1812 avec les Etats-Unis, le médecin du second bataillon de milice incorporée, et il reniplissait les devoirs de sa charge toujours avec empressement, habileté et charité.” *
La confiance de ses compatriotes lui imposa de nouvelles fonctions. On le pria, en 1827, de se porter candidat pour représenter le comté des Deux-Montagnes (alors comté d'York) à la chambre d’assemblée, Il céda aux instances de ses amis, et fut élu.
C’est l’année même de son entrée en parlement qu’il publia, à Montréal, son opuscule sur la constitution britannique, le seul ouvrage vraiment authentique que nous ayons de lui, et signé de son nom. Parmi les articles du Courrier de Québec et de la Bibliothèque canadienne, il y en a sans doute un grand nombre qui sont sortis de sa plume; mais comme ils n’ont pas de nom d'auteur, on ne peut les lui attribuer que d’une manière plus ou moins probable.
Le titre de l’opuscule est très long, tel qu'on les écrivait généralement à cette époque : Les premiers rudiments de la conslitution britannique, traduits de l'anglais de DT. Brooke; précédés d'un Précis historique; et suwvis d'Observalions sur la constitution du Bas-Canaru, pour en donner l'histoire el en indiquer les principaux vices, avec un aperçu de quelques-uns des moyens probables d'y remédier. Ouvrage utile à toutes sortes de personnes, et principalement destiné à l'anstruction politique de la jeunesse canadienne, par Jacques Labrie, M. P. P.—-Montréal, chez James Lane, 29, rue St-Paul, 1827.
L'instruction politique de la jeunesse canadienne ! Comme le D’ Labrie comprenait bien les besoins de son temps ! comme cet homme était en avant de son siècle !
1 t La pierre nécessaire pour la bâtisse de cette maison d'éducation, dit le D' Meilleur, fut amenée par corvée sur les lieux, en décembre de l’année 1828, et j'ai eu le plaisir d'y prendre part, pendant toute une semaine, en conduisant ma propre voiture. Les principaux habitants du village de Saint-Eustache on firent autant, ayant à leur tête leur digne curé” (Mémorial de l'Education, p. 196.)
? C'est ainsi qu’il est désigné dans l'acte de baptême de l’un de ses enfants. (Registres de Suint- Eustache pour 1813.)
# Mémorial de l'Education, p. 194.
* Dans le Panthéon canadien, M. Bibaud signale ‘‘les fragments précieux qu’il a fournis à la Bubliothèque canadienne, sur les premières années de la domination anglaise.”
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L'esquisse de la constitution britannique, elle-même, n'est qu'une traduction de l'anglais de M. Brooke, mais une traduction bien faite, qui montre que l’auteur possédait parfaitement la langue anglaise : il s'y était perfectionvé, sans doute, durant son séjour à Edimbourg. !
Chose singulière, cette esquisse est tirée d'un roraan * de M. Brooke, intitnlé The Fool of Quality. “ Dans cet ouvrage, où l’utile est jcint à l'agréable, dit Labrie, le pinceau ferme et vigoureux du sensible Brooke, dont toutes les productions respirent la plus sublime morale, le saint amour de la patrie, le dévouement à la cause sacrée de l'humanité et de la liberté, donne à la jeunesse une esquisse courte, mais parfaite de la Constitution...”
Brooke traite d'abord du Roi, puis de l’Aristocratie ou second état, ensuite du Tiers état où branche démocratique, puis enfin des Trois élats réunis en parlement. Tout cela est renfermé dans une quinzaine de pages.
Mais cette esquisse est précédée d’un magnifique résumé de toute l’histoire politique de l’Angieterre depuis l'époque de la domination romaine jusqu'à Guillaume de Hollande ; elle est suivie d'observations sur la constitution du Bas-Canada telle qu'établie par l'acte de 1791 : et ces deux parties de l’opuscule, sans compter l'introduction, qui est assez longue, sont l’œuvre du D' labrie lui:même.
Citons d'abord quelques passages de l'introduction : on y voit que l’auteur ne manquait pas de verve. Il vient de parler de l'époque où les Canadiens ne s'entendaient pas entre eux, parce qu'ils ne connaissaient pas les droits que leur assurait la constitution anglaise :
“ Combien, à cette époque, dit-il, un ouvrage élémentaire sur la constitntion fût venu à propos ! Qu'il eût sauvé d'écarts! Qu'il eût rendu de services! Je le savais; j'en avais tous les jours la preuve dans mes conversations avec ceux que les affaires, le hasard ou le goût me faisaient rencontrer. Je soupirais après le moment qui nous mettrait en possesion d'un pareil ouvrage..…., lorsque, l'hiver dernier, un monsieur nous l’annonça dans la Bibliothèque canadienne.
“J'étais heureux ; je touchais au moment de voir mes vœux accomplis. Plein de cet espoir, j'attendais l'ouvrage avec impatience, lorsqu'enfin il arriva. Je l’ouvre avec hâte... Je lis... Quelle ébauche informe! Elle fut loin de répondre à mon attente. Je n’y trouvai rien de ce que je cherchais, mais, en revanche, beaucoup de notions étranges, nouvelles, erronées : tout, jusqu'au début, m'y parut extrêmement singulier.
“Je ne pus voir à quelle fin l’auteur introduit son sujet par nous apprendre, qu'avant la Révolution, la France avait une constitution; et cela, sans le soupçonner, car les Français se trouvèrent bien embarrassés quand il leur fallut définir ce que c'était que leur constitution. Avoir une constitution, et ne pas le savoir, et n'être pas en état d'en donner une définition, voilà quelque chose d'’étrange ! ”
Il n’est pas sans intérêt de remarquer que le D' Labrie s'accorde ici parfaitement avec M. Thiers. Voivi ce que dit le grand historien de la Révolution :
“L'objet de la convocation de l'assemblée constituante était la réforme de l'Etat,
! L’anglais était enseigné dans les collèges et dans les écoles de tous les villages importants. Il y avait depuis longtemps une école anglaise à Québec. “ L'évêque Hubert (1788-97) x soutenu durant plusieurs années, à ses propres frais, une école anglaise, où les jeunes gens étaient instruits gratis” (Courrier de Québec, t. ïii, p. 119.)
# Que sont les romans de Walter Scott, sinon de magnifiques tableaux historiques? Celui d’Zvanhoe, par exemple, nous présente d’une manière admirable le grand drame de la conquête de l'Angleterre par les Normands et ses terribles conséquences pour lu race anglo-saxonne qu’ils subjuguèrent.
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c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait, malgré tout ce que l'on a pu dire. Si l'on appelle ainsi toute espèce de rapportsentre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France possédait une constitution ; un roi avait commandé, et des sujets obéi.….. Mais il n'y avait aucune loi qui assurât la responsabilité des agents du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté individuelle, toutes les garanties enfi dans l’état socia:, remplacent la fiction de la liberté naturelle.” !
Le D' Labrie continue avec une fine ironie :
“Je ne fus pas moins surpris, scandalisé même, de voir un peu plus loin ce génie créateur de constitutions singulières avancer hardimeui que la Grande Charte n'offre aucune trace de la constitution britannique. Jusqu'à lui, on avait toujours cru qu'elle en formait la base, et que, pour l’amener à perfection, on n'avait eu besoin que d'expliquer et de développer, en les étendant, dans des lois subséquentes, les grands principes qui y sont énoncés ; c'est au moins le jugement qu'en ont porté MM. Hume, Blackstone, De Lolme, et plusieurs autres bons écrivains. Mais grâce aux grandes découvertes de M. C. D'E., tous ces hommes vont perdre leur réputation usurpée ; car, d'après Ini, ce n’est qu'au détrônement de Jacques IT qu’il faut rapporter l’origine de la constitution britannique. Quelle agréable nouvelle! quelle utile esquisse! Combien en faudrait-il de semblables pour nous conduire à la connaissance de nos droits ? ”
Vers la fin de l'introduction, la plume de l’auteur change d’'allure, et devient presque lyrique. Il s'agit de la guerre de 1812 et de notre excellent gouverneur, Sir Georges Prévost : *
“ La guerre avec les Etats-Unis, dit-il, vint réunir tous les esprits vers un même but, celui de la défense commune, à laquelle chacun se porta avec une ardeur qui confondit nos injustes calomniateurs. Encore une fois la vérité l'emporta sur le mensonge; elle passa l'océan ; et, mieux informé, le monarque nous remercia de lui avoir conservé ce pays, superbe et précieur joyau de sa triple couronne.
“ Après ce glorieux témoignage, il semblait juste d'espérer qu'aucun nuage n’obscurcirait de nouveau notre horizon politique. L'estime mutuelle et l'harmonie parfaite devaient naturellement faire le partage de toutes les classes des sujets de Sa Majesté en cette province.
“ Mais, à fragilité des calculs humains! À peine la paix avait-elle réconcilié les deux nations, à peine nos gucrriers avaient-ils revu leurs foyers domestiques, que la calomnie renaissant de ses défaites, vint répandre son poison subtil sur les discours et les intentions de ces mêmes patriotes dont le sang venait de couler pour le monarque et pour la patrie!
“ Pour mieux assurer son succès, elle osa même attaquer le général qui avait dirigé les coups de leur bonne volonté et de leur bravoure; et, ce qu'il y a de plus étrange, ce que la postérité pourra difficilement croire, c’est que celui qui avait conservé cette terre à l'empire, celui auquel tous les (Canadiens décerntient une couronne civique, se vit réduit, corame un vil coupable, à supporter les fatigues d'une route iougue et pénible, pour aller se justifier de méconduite, quand, dans nos cœurs, nous lui dressions des arcs de triomphe.”
Le Précis historique de la constitution anglaise débute par une page magistrale, vraiment digne d’Augustin Thierry :
1 Histoire de la Révolution françuise, t. i, p. 76. 2 Il était d’origine suisse, comme Haldimand, mais n'avait pas le même caractère. J'ai vu, à Lausanne, une rue qui porte le nom de Haldimand ; j'eusse préféré y rencontrer quelque souvenir de Sir Georges Prévost.
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“Peu de royaumes, dit le D' Labrie, ont éprouvé les commotions fréquentes et terribles qui ont agité l'Angleterre, depuis qu'abandonnée à elle même par les Romains, elle devint la proie des hordes guerrières que vomirent contre elle les parties septentriouales de l'Europe. Presque toujours en lutte avec la France, contre laquelle elle éprouva des fortunes diverses, elle eut encore le malheur de se voir déchirer le sein, d'abord par la rivalité des maisons d'York et de Lancastre, pour la possession de la couronne, puis par les dissensions qu'enfantèrent, sous les Tudors, la réforme religieuse, et, sous les Stuarts, le besoin et la recherche de la liberté par le tiers état.
“On s'étonne qu'après tant de massacres et tant de sang répandu, qu'après les revers essuyés tant au dehors qu'au dedans des limites que lui a assignées la nature, elle ait pu guérir ses plaies, et renaître, pour ainsi dire, de ses ruines, plus fraiche et plus puissante qu'elle n'était avant ses malheurs. À quoi faut-il attribuer ce phénomène singulier ? Serait-ce à la plus grande perfection de ses habitants ? La Providence les a-t-elle doués de plus de prudence, de sagesse et de raison que n'en ont les peuples qui les avoisinent ? C'est un compliment que nous n'oserions hasarder : et tout avantageuse que soit l'opinion que nous devions avoir des Anglais, comme nation, il n'en faut pas moins admettre que l’histoire nous les montre sujets, comme les autres peuples, aux infirmités et aux passions humaines qui tendent continuellement à saper les institutions politiques, même celles qui nous semblent reposer sur les bases les plus solides.
“ Nous préférons donc, avec plusieurs écrivains illustres, regarder la grande puissance de l'Angleterre comme le résultat de l'influence qu'a eue sur ses destinées la nature particulière de sa constitution, de cette belle fabrique politique, où tout, jusqu'à son origine, a de quoi nourrir la curiosité et commander le respect et l'admiration de l'observateur...”
Puis il fait l'historique de cette constitution ; et, dans le cours de son récit, caractérise, par quelques mots bien frappés, chacun des règnes des différents souverains anglais, entre autres ceux d'Edouard I“, de Charles I", de Charles IT et de Jacques IT:
‘Edouard I", dit-il, fut celui des rois d'Angleterre qui le premier chercha à s’étayer de l'influence que pourraient lui donner, dans la grande assemblée de la nation, les lumières et les richesses du peuple... Il chargea les shérifs des bourgs et des villes des différents comtés, de les prier de se choisir des représentants et de les envoyer prendre place au parlement, en 1295. C’est à cette date qu'il faut rapporter l’origine légale de la Chambre des Communes...
“ Charles I" finit par recevoir sur l’échafaud la punition de l’aveugle entêtement qui l’'empêcha de se mettre au niveau des temps et de se conformer aux désirs de ses peuples. ….!
“Gâté par les appas et par l'usage immodéré des plaisirs, Charles IT négligea les affaires, ou y apporta des prétentions qui lui aliénèrent ses peuples et préparèrent la chute entière de sa race dans la personne de Jacques IL.
“Ne pouvant se résoudre à se contenter des pouvoirs constitutionnels auxquels on voulait le restreindre, ce monarque, plus dévot qu'habile, prit le parti peu glorieux de laisser furtivement ses états, et de se retirer sur le continent, où il ne tarda pas à apprendre que, prenant sa fuite pour une abdication volontaire du trône, ses sujets lui avaient donné un successeur dans la personne de Guillaume de Hollande.”
1 4 Lorsque Charles I‘ eut péri, victime de l’effrayante responsabilité à laquelle le pouvoir royal s'était soumis en devenant universel et sans contrôle, et en se présentant seul en face de toutes les haines produites par des siècles d’oppression....” (Œuvres d’Augustin Thierry, t. iii, p. 404.)
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Je ne veux pas abuser des citations, et ne ferai plus qu'un court extrait des Observalions du D' Labrie sur la constitution du Bas-Canada telle que créée par l'acte impérial de 1791. L'auteur met en regard cette constitution et la constitution anglaise, et trouve que le principal défaut de la nôtre est dans la composition vicieuse de notre conseil législatif :
‘#Qu'attendre, dit-il, d'un corps anormal et antipathique aux principes de la constitution britannique, dans lequel le roi appelle à vie qui bon lui semble, sans exiger souvent d'autre qualification que celle d'avoir su plaire à un gouverneur en le flattant ? Qu'attendre d'une chambre que l'on peut remplir d'hommes qui ne tiennent au pays ni par l'étendue de leurs propriétés, ni par l'éclat de services rendus, encore moins par l'illustration d'un nom ancien ou par aucun autre genre d'influence personnelle ? ”
Puis il ajoute :
“ Nous n'avons donc point une constitution modelée sur celle de l'Angleterre. Elle n'est point propre à faire notre bonheur, comme celle d'Angleterre fait celui des Anglais: ce n'est, au contraire, qu'un simulacre de constitution, où deux des colonnes agissant dans le même sens deviennent trop fortes et trop pesantes pour la troisième. L'édifice doit donc s'écrouler tôt ou tard, à moins qu'alarmée du malheur qui nous menace, la métropole à laquelle nous devons demander le remède à nos maux, ne vienne à notre secours, et ne rétablisse l'équilibre, en corrigeant ce que le second état a de défectueux dans sa composition.… De toutes manières, elle devra prohiber, sous les peines les plus rigoureuses, l'alliance inconstitutionnelle des conseils exécutif et législatif.”
Le D' Labrie nous montre ensuite la constitution du Bas-('inada fonctionnant d’une manière plus ou moins heureuse pour les Canadiens, suivant le caractère des différents
gouverneurs :
# Quand le bien se fait, dit-il, c'est parce les gouverneurs le veulent ; et pour l’effectuer, ils n'ont besoin que de se ranger du côté de la constitution. Le contraire arrive-t-il ? La marche des affaires est-elle interrompue ? C'est qu'ils se sont unis au conseil contre la chambre, c'est que la constitution est lésée ; et elle n'est lésée que parce qu'elle porte dans son sein les éléments de cette lésion, savoir, la composition vicieuse de l’une de ses parties constituantes..…
‘“Pliable au désir des gouverneurs, qui le composent et l’entretiennent pour être l'organe de leurs volontés, le conseil suit leur dictée et se porte au bien avec la chambre, lorsque le gouverner y est lui-même enclin; et alors, les trois branches étant d'accord, la constitution a sc plein effet.
# Mais le gouverneur est-il méchant, peu instruit ? ou, homme faible, prête-t-il une oreille docile aux conseils des ambitieux et des calomniateurs, il en est tout de suite obsédé, il tombe dans leurs vues, et avec lui l'officieux conseil : tous deux alors s'unissent contre la chambre, qui, forte et vigoureusement constituée, oppose une noble résistance, garantit ses constituants de mauvaises lois, mais ne peut faire le bien ni apporter de remède efficace aux nombreux abus qui résultent de l'union des deux autres branches...”
Le gouverneur qui était, à cette époque, à la tête de l’administration canadienne était le comte de Dalhousie ; ! et l’on venait d'avoir un exemple frappant du vice radical
! Gouverneur du Canada de 1820 à 1828.
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de la constitution de 1791, s .rtout lorsqu'elle était appliquée par un gouverneur jaloux de l'usage strict de son droit légal. L'incident eut lieu à l'occasion de la question des subsides.
Aujourd'hui que nous jouissons du vrai régime constitutionnel, dans sa forme authentique, le gouvernement responsable, il semble si naturel que le parlement ait le contrôle absolu de tous les revenus publics, que nous pouvons difficilement nous figurer le contraire, Les ministres ne peuvent dépenser un seul denier de ces revenus, sans l'assentiment de la chambre. Tout impôt ressortit à la chambre ; toute dépense doit aussi y ressortir :! et si les ministres violent cette loi, devenue élémentaire, ils s'exposent à perdre la confiance de la chambre, et par là même le pouvoir, car les deux choses sont corrélatives. Les ministres sont responsables an peuple, représenté par ses députés : si le peuple leur retire sa confiance, le gouverneur en choisit d'autres. La personne et l’autorité du gouverneur lui-même ne sont jamais en cause.
I] n’en était pas de même du temps du D' Labrie. L'exécutif était tout à fait indépendant de la chambre d'assemblée, où il n'avait pas même un seul représentant. * Les ministres, nommés par le gouverneur, ne dépendaient que de lui; et par suite c’est lui aussi que le peuple tenait responsable de leurs actes, La plupart siégeaient dans ce conseil législatif, dont le D' Labrie a fait un tableau si vrai, et qui n'était pas moins impopulaire que l'exécutif.
La chambre avait-elle, du moins, quelque moyen de contrôler efficacement les actes de l'administration ? Aucun. Elle pouvait bien diminuer les impôts, restreindre la dépense : c'est le pays, alors, qui en souffrait. Mais il y avait une partie du revenu public dont la couronne prétendait avoir la jouissance, en vertu de l'acte impérial de 1774; et, de fait, le gouverneur du Canada en disposait absolument : il se payait à même ce revenu, ainsi que les ministres et tous les principaux fonctionnaires publics.
C'est de cette partie du revenu public que la chambre ne cessait de revendiquer le contrôle ; et elle le fit surtout d’une manière énergique, au printemps de 1827. Dalhousie lui ayant soumis les comptes publics et le budget sous une forme qui impliquait la reconnaissance de ce prétendu droit de la couronne :
“ Cette chambre, répondit-elle, ne reconnait et ne sanctionne aucun paiement, fait à même le revenu public de la province, qui n’a pas été ordonné par un acte de la législature, ou fait suivant ses désirs. Elle n’en demeure pas moins disposée à accorder les subsides pour l'année courante, pourvu que ce soit dans la forme suivie en 1825, Mais dans l’état où ils lui sont soumis maintenant, elle ne peut les voter.” ‘
Irrité de ce refus, Dalhousie adresse aux députés de vifs reproches et proroge les chambres, puis, quelques mois après, dissout le parlement, et en appelle au peuple.
‘Ilya longtemps que cette maxime : le peuple a droit d'être consulté sur l'emploi des deniers publics, est en vigueur. Lorsque Guillaume le Conquérant forma le projet de descendre en Angleterre pour l’assujétir à sa couronne, il réunit les hauts seigneurs de Normandie (1066), parmi lesquels était son frère utérin, l'évèque de Bayeux, et leur demanda leur avis. Ils lui promirent leur appui. “Mais ce n’est pas tout, lui dirent-ils; il vous faut demander aide et conseil à la généralité des habitants de ce pays: car il est de droit que qui paie la dépense soit appelé à la consentir.” (Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, Augustin Thierry, t. i, p. 175.)
? Le gouverneur transmettait ses messages à la chambre par son secrétaire, M, Philippe Panet, député de Montmorency, fut appelé à l'exécutif, durant la session du 15 novembre 1851 au 25 février 1832: c'était le premier ministre-député. C’est lui qui fut ensuite à la chambre l'organe du gouvernement. (/listory of Lower Canada, Christie, t. iii, p. 385.)
# History of Lower Canada, t. iii, p. 125.
Les élections se firent en juillet. L’excitation populaire était à son comble. Partout se tenaient des assemblées pour discuter la conduite du gouverneur, approuver celle de la chambre, et soutenir les droits du peuple.
Une fois lancé dans la voie de l'arbitraire, on ne sait plus où s'arrêter. Au lieu de chercher à apaiser les esprits, Dalhousie les irrite davantage. La chambre, prorogée inopinément, a laissé plusieurs lois à l’état de projet : elle n’a pas eu le temps de renouveler la loi de milice qui vient d’expirer. Le gouverneur en profite pour ressusciter de vieilles ordonnances qui remontent à quelques années avant la constitution de 1791, ordonnances impopulaires, qui obligent tout citoyen de quinze à soixante ans de s’enrôler et de passer en revue à des époques déterminées. Puis il enjoint aux officiers de milice de fixer le jour où leurs compagnies devront se réunir.
On l'informe que beaucoup d'officiers subalternes, usant de leurs droits de citoyens, ont pris part aux assemblées où l’on a discuté et réprouvé sa conduite. Il ordonne aussitôt qu'ils soient destitués de leurs charges ; et cet ordre odieux est exécuté sans merci. C’est ainsi que le D' Labrie, chirurgien du premier bataillon du comté d’York, les deux Mondelet, Louis Bourdages, Vallières de Saint-Réal, Louis-Joseph Papineau, Louis-Michel Viger, et un grand nombre d’autres, se voient subitement dégradés et réduits au rang de simples miliciens.
Le cas du D' Labrie était particulièrement intéressant, Son officier supérieur, le lieutenant-colonel Dumont, qui l'avait dénoncé ‘comme encourageant des assemblées publiques qui tendaient à exciter le mécontentement du peuple,” était le député même du comté. Il reçut la récompense ordinaire des délateurs, à savoir, beaucoup d'éloges et de remerciements de la part de l'autorité civile.!' Mais le peuple lui voua son mépris.
Avec son ancien collègue, Simpson, partisan comme lui de l'administration, il briguait de nouveau les suffrages des électeurs du comté d’York: le docteur Labrie et M. Jean- Baptiste Lefebvre * étaient les candidats du parti populaire. La lutte, très vive dans tout le pays, le fut spécialement dans le comté d’Vork: il y eut des rixes à Saint-Eustache.* Mais le parti populaire triompha.
L'assemblée législative est convoquée dans l'automne, le 20 novembre. L'ancien orateur, M. Papineau, est réélu. Le gouverneur, mécontent de ce choix, proroge de nouveau le parlement.
C'est dans ces circonstances que le D' Labrie publia son opuscule sur la constitution britannique : il ne pouvait venir plus à propos ; et comme il était écrit avec autant de modération que de compétence, il dut produire un beureux effet.
1 “The adjutant-general of militia is commanded to convey to Lieut.-Col. Dumont, of the Ist battalion of the county of York, the thanks of the governor-in-chief for the notice he has taken, and the report which he has with great propriety made, of the conduct of certain oflicers under his command, in encouraging and taking part in public meetings, tending to excite the people to discontent. This instance of his loyal and faithful performance of his duty tohis king and country, merits the entire approbation of his excellency.” (Listory of Lower Canada, t. iii, p. 154).
? M, Lefebvre périt, deux ans plus tard, d’une manière tragique: “ Le 5 août 1829, J.-Bte Lefebvre, écuyer, M. P., M. Chénier, son oncle, M. et Mlle Sarrault, tous de Vaudreuil, se sont noyés, en descendant les rapides de Lachine, dans un bateau. Les corps ont été retrouvés depuis, en différents endroits, et transportés à Vaudreuil pour y être inhumés. Cet accident déplorable doit être un avis à ceux qui préfèrent la route du fleuve à celle du canal Lachine, de ne pas s’y embarquer sans s'être pourvus de guides sûrs et expérimentés.” (Bibliothèque canadienne, t. ix, p. 84.)
3 Histoire du Canada, Garneau, t. iii, p. 261.
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Le parlement, prorogé inopinément par lord Dalhousie le 23 novembre 1827, ne fut convoqué que le 21 novembre de l’année suivante, par son successeur Sir James Kempt. Le pays resta donc sans subsides, sans législation, sans véritable gouvernement constitutionnel, à partir du 7 mars 1827 jusqu’au 21 novembre 1828, c'est-à-dire plus de vingt mois.
Dans l'intervalle, les députés canadiens ne demeurèrent pas inactifs : l'opinion populaire fut fortement remuée, et l’on signa de nombreuses pétitions au parlement anglais pour exposer tous les griefs des Canadiens contre l’administration de Lord Dalhousie. L'une de ces pétitions portait 87,000 signatures.' Dans le mois de février 1828, MM. Denis-Benjamin Viger, Neilson et Cuvillier furent députés à Londres pour porter ces pétitions, et les appuyer auprès du gouvernement anglais.
Le D' Labrie dut se réjouir, lorsqu'il vit les intérêts canadiens confiés à ces trois hommes distingués, à son ami Viger, surtout, dont il connaissait la haute sagesse. De fait, leur mission fut couronnée d’un grand succès. La chambre des communes nomma un comité spécial de vingt et un membres * pour s'occuper des pétitions des Canadiens, et ce comité fit un rapport qui nous fut très favorable. Jamais peut-être dispositions plus conciliantes ne fleurirent au sein d’une puissante métropole à l'égard d’une colonie de race étrangère, La chambre d’assemblée du Bas-Canada le reconnut solennellement quelques mois plus tard.
‘Ce comité, dit-elle, faisant preuve de talent et de patriotisme d’une manière frappante, et joignant la science générale du droit public et constitutionnel à une connaissance particulière de la situation des deux Canadas, à formellement approuvé presque toutes les réformes que sollicitaient le peuple canadien et ses députés, et qu'ils réclament encore de toutes leurs forces.” *
Voici quelques lignes, seulement, du rapport de ce comité de la chambre des communes :
‘“ Le comité ne peut exprimer avec trop d'énergie son opinion, que les Canadiens d'origine française ne devraient, en aucune manière, être troublés dans la jouissance paisible de leur religion, de leurs lois, et de tous leurs privilèges, ces privilèges leur ayant été assurés par les actes du parlement impérial...
“Quoique, d’après l'opinion des jurisconsultes de la couronne, votre comité doive reconnaître que la couronne a légalement le droit de s'approprier les revenus établis par l'acte de 1774, néanmoins il n'hésite pas à déclarer qu'il serait plus conforme aux intérêts réels de la province, de mettre sous le contrôle de la chambre d'assemblée la recette et la dépense de tout le revenu public...
profita de ce fait pour juger défavorablement l’état de l'éducation en Canada. (History of Lower Canada, t. ii, p. 176.) Le jugement ne semble pas juste. Les 9,000 signatures ne représentaient pas la proportion de ceux qui auraient pu signer leur nom, On sait, en effet, que dans ces circonstances, un très grand nombre de personnes qui pourraient absolument signer, ne veulent pas s’en donner la peine,et se contentent de permettre qu’on appose leur nom.
? Il y a deux noms, surtout, qui méritent de n'être jamais oubliés: Sir James Macintosh et Henri Labouchère, La chambre d’assemblée leur vota des remerciements pour l'intelligence et l’habileté avec lesquelles ils sontinrent les droits politiques des Canadiens-français.
# History of Lower Canada, t. iii, p. 222,
Sec. I, 1893, 8,
“ Votre comité est aussi d'opinion que si les assemblées législatives et l'exécutif du Canada peuvent être mis sur un bon pied, la province trouvera par elle-même le moyen de remédier à tous les griefs de moindre importance...” !
De son côté, Dalhousie n'était pas inactif. Il continuait à destituer sans merci les officiers de milice, * ainsi que les juges de paix qui se montraient peu favorables à son administration. De nombreuses poursuites étaient intentées contre les éditeurs de journaux qui critiquaient sa conduite“ Tout cela n’était pas de nature à calmer l'agitation populaire : elle était à son comble. Dans tous les principaux centres, on signait des pétitions à la chambre d’assemblée pour exposer ses plaintes et demander des réformes.
Ces pétitions furent soumises au parlement, aussitôt après sa convocation, dans l'automne de 1828. L'une d'elles venait du comté des Deux-Montagnes, et fut présentée par le D' Labrie : M. Christie la cite comme le modèle de toutes les autres.‘ J'en donnerai deux courts extraits qui ont rapport, au moins indirectement, au D' Labrie: l’un regarde la destitution des officiers de milice :
“ Le comte de Dalhousie a pris sur lui de ressusciter de vieilles ordonnances, depuis longtemps annulées par la législature provinciale, exerçant ainsi un pouvoir législatif que la constitution n’accorde qu'aux trois branches du parlement... Toujours guidé par les mêmes principes despotiques, il a destitué de leurs charges, en sa qualité de commandant en chef de la milice, des officiers qui n’avaient pas jugé à propos de faire son éloge auprès des électeurs de la province. Nulle part ces abus de pouvoir n’ont été plus criants que dans le comté d’York, où l’on a vu de très dignes citoyens, occupant, à la grande satisfaction des habitants, des situations soit dans la magistrature, soit dans la milice, privés de leurs charges, parce que le lieutenant-colonel Dumont et d’autres amis de l’administration les ont malicieusement accusés de déloyauté envers la couronne. Et, cependant, ces citoyens n'ont rien fait de plus que d'exercer le droit incontestable de tout sujet anglais, de se plaindre des abus et de s'adresser au roi et au parlement pour y mettre fin. Sous des prétextes illégaux et frivoles, ces officiers ont été punis et outragés, ou plutôt, c’est le peuple lui-même qui s’est vu outragé, car on l’a privé des services de ceux qui possédaient sa confiance, pour lui imposer d’autres personnes qu'il ne peut pas respecter, et qui, dans le cas où la milice sera réorganisée par une nouvelle loi, ne seront pas qualifiés pour la position qu'on leur a donnée.”
Un autre passage de la pétition présentée à la chambre par le D' Labrie, de la part du comté des Deux-Montagnes, nous révèle quelque chose des mœurs électorales de l'époque :
“Nous ne voulons cacher, disaient les pétitionnaires, aucun des abus criants qui sont venus à notre connaissance, et dont nous avons souffert nous-mêmes. Voici un fait que nous croyons devoir mentionner. Aux dernières élections pour le comté d'York (les Deux- Montagnes), le lieutenant-colonel Dumont et John Simpson, écuyer, tous deux candidats, ont, sans aucune nécessité, sans la moindre excuse, fait prêter serment à tous les électeurs qui se sont présentés pour voter. C’est une pratique qui n’est nullement conforme à
1 History of Lower Canada, Christie, t. iii, p. 184.
? Il imitait en cela la conduite de l’un de ses prédécesseurs, le gouverneur Craig, qui, en 1808, avait retranché de la liste des ofliciers de milice M. Panet, le président de l'assemblée, ainsi que MM. Blanchet, Bedard, Taschereau et Borgia.
% History of Lower Canada, t. ïïi, p. 168.
* Ibid., p. 219.
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l'esprit de la loi. La loi permet sans doute de faire prêter serment, quand il y a quelque doute raisonnable au sujet de la qualification des électeurs. Mais n'est-ce pas une moquerie, que des citoyens âgés, qui ont blanchi sous le poids des ans, soient forcés par un candidat de jurer qu'ils ont atteint leur vingt et unième année? Une telle pratique ne peut être regardée que comme un abus pernicieux et une profanation de la sainteté du serment.”
Je n'ai pas l'intention d'examiner en détail la carrière politique du D' Labrie. Elle fut courte—il ne siégea en chambre que trois sessions ; —mais elle fut bien remplie, car il prit part à beaucoup d'actes de législation extrêmement importants pour l'avenir du pays, tels que la loi pour l'érection de plusieurs phares dans le golfe et dans le fleuve Saint- Laurent, afin de rendre la navigation plus sûre, et la loi pour favoriser l'ouverture de grands chemins de colonisation.
Deux causes ne pouvaient manquer d'occuper en chambre l'attention du D' Labrie : l'intérêt et l'honneur de la profession à laquelle il appartenait, puis la cause sacrée de l'éducation. Il donna tout son concours aux lois sages qui furent présentées à ce sujet.
“ Un de ses premiers soins, dit le D' Tessier, fut de travailer à relever la profession, dont il était un ornement, de l’état abject où elle était restée depuis la découverte du pays... C’est au D' Labrie et à ses collègues médecins de la chambre d'assemblée que nous sommes redevables d’avoir enfin réussi à instituer ces tribunaux qui sont maintenant chargés de veiller à l'honneur de la profession médicale...”
Quant à l'éducation, une excellente loi fut présentée en chambre, en 1829, pour favoriser l'établissement d'écoles élémentaires dans tous les comtés du pays. Cette loi accordait une aide généreuse pour la construction des maisons d'école et pour le paiement des instituteurs. Elle subventionnait aussi certaines institutions établies pour l’enseignement secondaire. ‘On accordait, dit M. Chauveau, * des pouvoirs assez étendus à des visiteurs qui n'étaient autres que les membres du conseil et de l'assemblée législative pour tout le comté, les curés ou ministres pour leur paroisse respective, et les plus anciens juges de paix et officiers de milice... C'était alors, ajoute-t-il, l'âge d’or de l'instruction publique. Les membres du parlement étaient eux-mêmes inspecteurs d'écoles gratuitement * et distribuaient des récompenses aux élèves.”
Non seulement le D' Lubrie prit une part importante à la préparation de cette loi d'éducation, mais une fois qu’elle fut sanctionnée par la législature, il travailla de toutes ses forces à son exécution. On le vit alors parcourir avec une activité étonnante les différentes paroisses de son comté, ouvrir des écoles, les visiter, les diriger lui-même au besoin, comme il avait fait pour l'académie de $Saint-Eustache : et tout cela avec un désintéressement parfait, se trouvant suffsamment récompensé par la joie qu'il éprouvait de voir enfin réalisé le rêve de toute sa vie, l'instruction mise à la portée du peuple et favorisée par le gouvernement du pays.
J'ai montré le député des Deux-Montagnes inaugurant sa carrière politique par la publication d'un opuscule sur la constitution britannique. Il était là, je crois, dans son
1 La première, du 21 novembre 1828 au 14 mars 1829 ; la deuxième, du 22 janvier au 26 mars 1830; la troisième, du 27 janvier au 31 mars 1831. Il y eut, en octobre 1830, de nouvelles élections générales, occasionnées par la mort de George IV, et le D' Labrie fut réélu dans son comté. 11 mourut dans l’automne de 1831.
? L' Instruction publique au Canada, pp. 66 et 350,
# Ce ‘le fut même que dans la session de 1831 qu'ils se votèrent une indemnité parlementaire. Jusque-là les députés ne recevaient rien pour leurs services en chambre.
véritable rôle. Je ne me le figure pas, en effet, orateur, et n'ai rien vu qui m'autorise a croire qu'il avait le don de l’éloquence. C'était un homme d'étude, de travail ; il avait de grandes connaissances, et était très versé, surtout, dans les sciences historiques et dans le droit constitutionnel ; c'était un esprit droit, lucide, une âme généreuse, essentiellement honnête, sincèrement dévouée au bien de son pays: avec toutes ces qualités et ces avantages, il ne pouvait manquer d'être, en chambre, un député très utile, consulté, respecté. Mais il n’était nullernent d’un tempérament à jouer un premier rôle, un rôle de chef de parti.
Si j'avais à le comparer avec quelqu'un de nos anciens chefs parlementaires, j'associerais son nom à celui de M. Denis-Benjamin Viger, dont il se rapprochait peut-être plus que personne par une admiration sincère du régime constitutionnel, par la sagesse des vues et la modération dans les idées
Il était aussi très attaché à M. Papineau, et il l'appuya de toutes ses forces dans la revendication de nos droits et de nos libertés politiques ; mais M. Bibaud nous apprend qu’il finit par se séparer de lui sur la question des subsides.' Ce fut, sans doute, lorsqu'il put constater, par le rapport du comité de la chambre des communes d'Angleterre, que des idées plus conciliantes à l’égard des Canadiens commençaient à prévaloir dans les conseils de la mère patrie. Quand il apprit, surtout, que le parlement anglais se montrait disposé à abandonner à l'assemblée législative le contrôle de tous les revenus du Bas- Canada, excepté celui des terres de la couronne, moyennant une liste civile votée pour la vie du roi, il n’hésita pas à se déclarer satisfait, parce que l’on reconnaissait enfin le principe pour lequel il avait toujours combattu.
Il n'eut pas, toutefois, occasion d'exprimer là-dessus son opinion en chambre, puisque ce ne fut que dans la session d'automne 1831 que l'assemblée législative fut appelée à voter les subsides en conformité du nouvel acte impérial,’ qui lui accordait, à certaine condition, le contrôle des revenus de la province.
La majorité de l'assemblée resta alors avec M. Papineau, et repoussa la liste civile permanente demandée par l'Angleterre.“ “Jamais la chambre, dit M. Garneau, n'avait fait une faute aussi grave. Déjà une influence funeste l'emportait au delà des bornes de la prudence.” !
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Au milieu des travaux de sa profession, auxquels s'ajoutaient ses nouveaux devoirs comme député, au milieu de ses courses et de ses labeurs pour la cause de l'éducation, le D' Labrie trouvait moyen de mettre 1: dernière main à sa grande Histoire du Canada. Ses amis et tous les Canadiens instruits, en général, l'es ;ageaient à se presser, et le favorisaient autant qu'il était en leur pouvoir : on le regardait comme un des meilleurs écrivains de l’époque ; on avait confiance dans ses recherches consciencieuses et la rectitude de son jugement. M. Cazeau, alors secrétaire de l'archevèché, avait poussé la bienveillance
1 Le Panthéon canadien.
* Le bill présenté aux communes par Lord Howick, sous-secrétaire d'Etat pour les colonies, et sanctionné par le roi le 21 septembre 1831.
* M. Viger avait été nommé quelque temps auparavant (1830) au conseil législatif, puis envoyé à Londres comme agent des Canadiens.
+ Histoire du Canada, t. iii, p. 292,
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jusqu’à lui permettre d'emporter chez lui quelques documents historiques dont il avait besoin. Le docteur lui écrit un jour de Saint-Eustache :
“ Je profite de l’occasion de M. Rochon ' pour vous renvoyer les papiers que vous avez eu la complaisance de me confier... S'il arrivait que vous en eussiez découvert d’autres, qui soient de nature à m'être utiles, et que vous ne trouviez pas d'inconvénients à me les faire parvenir par le porteur, je vous aurais mille obligations.”
Puis il ajoutait :
“ Vous désirez savoir si l’histoire va bien, et je dois vous dire que j'y travaille Mais un homme qui a une profession, une famille, et des terres, et qui est de plus astreint à remplir plusieurs devoirs publics, n'a pas tout le loisir qu’il désirerait. De tout cela vous devez conclure que la besogne va telle que telle dans les mains d’un homme qui a bonne volonté, mais qui manque un peu de moyens; car il faut toujours chercher le pain avant tout...” *
Lorsque ses devoirs de député l'appelaient à Québee, il lui en coûtait, sans doute, de se séparer de sa famille; mais il était heureux. aussi, de se rapprocher quelque temps du pays natal, du séminaire de Québec où il avait fait ses études, et de plusieurs de ses amis, Parmi ceux qui lui témoignaient une confiance toute particulière, était, comme on vient de le voir, M. Cazeau. L’estime et la confiance étaient réciproques. Le docteur lui écrit un jour : |
‘ J'espère que le seigneur évêque (Mgr Panet) conserve sa bonne et heureuse santé, en dépit des années Puisse la Providence prolonger son existence! Je crois qu'elle nous est bien utile... Il s’est passé quelque chose que j'aimerais à vous conter; mais le
constamment, c’est-à-dire, autant que les circonstances peuvent me le permettre.
temps va me manquer ; il faut remettre à la première entrevue...”
Puis, toujours préoccupé de son Hisioire du Cunada, et des recherches historiques qui lui restaient à compléter :
“ Répugneriez-vous, disait-il, à m'envoyer le volume des registres dans lequel je suis maintenant occupé, celui où se trouvent les papiers relatifs à Mgr de Pontbriand et à Mgr Briand? Je suis seul, et pourrai faire bien de la besogne, ce soir. Je remettrai le registre demain matin moi-même. L'an dernier, ajoute-t-il, on me fit la même faveur.” ‘
Touchant exemple que celui de ce député intelligent et honnête, qui, loin de sa famille, consacre ses loisirs et ses veilles à compulser les archives pour écrire l’histoire de son p#ys |
Il ne recule devant aucun sacrifice, lorsqu'il s’agit de 1avoriser une entreprise littéraire ; et c’est précisément au moment où il se livre avec tant d’ardeur à ses travaux historiques, qu'il promet son concours à M. Morin pour la publication d’une grande Revue. Voici en quels termes M. Bibaud saluait cette nouvelle publication :
“ Le Coin du feu, journal polilique, industriel, retisrieux et liltéraire : tel est le titre d’un journal annoncé par un prospectus qui a été publié ces jours derniers, et qui doit être rédigé par MM. J. Labrie et A.-N. Morin, déjà avantageusement connus parmi nous comme écrivains... Nous reproduisons quelques courts passages de ce prospectus :
! L'institutour dont il a été parlé plus haut, p. 47.
? Lettre du 27 mai 1830.
* Mgr Panet avait alors 78 ans.
* Lettre écrite durant la session du printemps de 1831.
‘“ Pour mettre de l'ordre dans la disposition des articles, disent les éditeurs, nous les classerons, ainsi que le titre l'indique, en quatre divisions.
“ La politique, l’histoire, l'éducation, la critique des ouvrages qui y auront rapport feront le sujet de la première partie. On aimera à y retrouver le souvenir de ceux de nos devancier: qui ont honoré le nom canadien, dans la guerre ou dans les conseils, on qui se sont autrement illustrés par leurs travaux ou leurs vertus.
“ La deuxième partie qui traitera de l’agriculture, contiendra tout ce qui aura rapport au commerce, à l'éconoime domestique et à l’industrie.
‘ La troisième partie se composera de traits remarquables de l’histoire ecclésiastique du € aada, de documents qui y auront rapport, d'extraits à l'avantage des mœurs, etc, Outre les avantages qu' tiennent aux idées religieuses, le peuple canadien a encore celui de trouver ses souvenirs historiques alliés à sa croyance. (C’est la religion qui a créé et qui conserve les mœurs p‘triarcales de nos honnêtes habitants ; ‘on la retrouve, dans tous les temps de la colonie, répandant ses bienfaits et ceux de la civilisation au milieu des peuplades sauvages et sous le chaume des premiers colons, au fond des déserts les plus reculés et dans la rustique habitation du cultivateur de nos jours.” !
D'après ce prospectus si bien pensé et si bien écrit, on pouvait augurer favorablement Ce la revue que se proposaient de publier MM. Labrie et Morin Je ne sais quelles circonstances les empêchèrent de mettre leur projet à exécution.
En terminant cette courte et imparfaite monographie d’un homme de bien, il me reste à dire un mot de sa vie privée, de son foyer domestique. L
Il n’y avait que quelques mois qu'il était établi comme ‘“ chirurgien et apothicaire ” à J Saint-Eustache, lorsqu'il épousa, le 12 juin 1809, Marie-Marguerite Gagnier, fille du | uotaire de l'endroit. * Ce fut son confrère de classe, René-Flavien Lajus, qui célébra le mariage. 1
Sa femme lui donna neuf enfants, dont la plupart moururent en bas âge et furent inhumés dans l'église de la paroisse.
L'ainée, Marie-Zéphyrine, reçut une instruction très soignée, à cette académie de Saint-Eustache qu'avait fondée et que dirigeait son père lui-même. Eile n'avait pas encore dix-huit ans accomplis, lorsqu'elle épousa, le 26 septembre 1881, le jeune docteur Chénier, * l’infortunée victime des troubles de 1887.
1 Bibliothèque canadienne, t. ix, p. 141.—Le Coin du Feu devait paraître tous les trois mois, “ en cahiers de 144 à 160 pages in-8'° proprement brochés.” Le prix était de quatre piastres par année,
2? Pierre-Rémi Gagnier, époux de Marie-Joseph Poitras.
# Jean-Olivier Chénier, domicilié à Saint-Benoit, fils de feu Louis-Victor Chénier et de Cécile Moreller, de la paroisse de Longueuil.
! #“ Le quatorze décembre mil huit cent trente-sept, a eu lieu une bataille, dans laquelle ont été tués Jean- Olivier Chénier, écuyer, médecin, âgé de trente-quatre ans, époux de Dame Zéphyrine Labrie, Joseph Pâquet, âgé de trente ans, journalier, époux de Adélaïde Lauzé, Jean-Baptiste Lauzé, âgé de vingt-cinq ans, époux de Marie Tessier, Nazaire Filion, âgé de vingt-deux ans, cultivateur, époux de Julie Gratton, Séruphin Doré, cultivateur, âgé de vingt-neuf ans, époux de Ilenriette Bélanger, François Dubé, journalier, âgé de vingt-neuf ans, époux de Marguerite Gosselin, Joseph Guitard, cultivateur, âgé de vingt-six ans, époux de Théotiste Jeannotte, Pierre Dubeau, aubergiste, âgé de vingt-huit ans, époux de Olive Ouimette, Joseph Bouvret, âgé d'environ vingt-trois ans, fils de Jean Bouvret et de Isabelle Reginbal. Toutes ces difiérentes personnes étaient de la paroisse de Saint-
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Ce mariage eut pour témoins, à Sa. t-Eustache, un grand nombre de personnages distingués, entr'autres, Louis-Joseph Papineau, orateur de l'assemblée législative, Augustin- Norbert Morin, Louis-Michel Viger, Jacques Viger, William Henry Scott, député du romté des Deux-Montagnes conjointement avec le D' Labrie, Pierre Le Blanc, Amable Berthelot, Jean-Baptiste Dumouchel, Charles Boucher de Grosbois, Côme-Séraphin Cherrier: quelle élite de citoyens ! quelle noce splendide !
Hélas ! un mois après ce joyeux événement, jour pour jour, la scène était changée : le village de Saint-Eustache était en deuil, et pleurait la perte d’un de ses meilleurs citoyens, le D' Labrie. Le député des Deux-Montagnes avait assisté à toute la session de l’assemblée législative, le printemps précédent ; puis, de retour à Saint-Eustache, il s'était occupé, avec son activité et son zèle ordinaires, de l’organisation de ses écoles. Nitôt après le mariage de sa fille, il entreprit de les visiter, et parcourut sans relâche toutes les paroisses du comté des Deux-Montagnes, afin de pouvoir, sans doute, rendre compte à la chambre, qui allait s'ouvrir de nouveau le 15 novembre, du fonctionnement de la loi scolaire de 1829. Mais sa ‘‘ constitution faible et délicate” ne put résister à ce surmenage, “Il contracta, dit le D' Tessier, une péripneumonie ” qui le conduisit au tombeau. Il n'avait que quarante-huit ans.
La plupart de ceux qui avaient assisté au mariage du D' Chénier, entr'autres, MM. Papineau, Viger et Morin, revinrent à Saint-Eustache, rendre leurs derniers devoirs à cet ami de cœur, à ce citoyen distingué. Il fut inhumé le 29 octobre dans l'église de la paroisse. !
J'ai essayé, au cours de cette esquisse, de montrer ce que fut le D' Labrie comme citoyen, comme homme politique, comme écrivain ; j'ai fait connaître en même temps la plupart de ses qualités personnelles. Un mot achèvera de dépeindre l’homme privé: jamais il n’oublia l’humble condition d’cù il était sorti. Arrivé à une position honorable et élevée dans la société canadienne, il n'eut jamais rien plus en horreur que la sotte vanité du parvenu. Il aimait à revoir de temps en temps le toit paternel, le modeste
Eustache, et y furent inhumées, ainsi que Jean-Baptiste Toupin, âgé de trente ans, fils de François Toupin cultivateur. Témoins, Jacques et François Beauchamp. (signé) F. X. Desèves, Pt.” (Registres de Saint-Eustache.)
En lisant cette lugubre page de nos annales, on se rappelle involontairement les réflexions que fait M. Augustin Thierry à l’occasion d’une liste de proscrits, qui furent, au 12° siècle, victimes de leur zèle énergique pour assurer à la ville de Laon, leur patrie, les libertés communales :
“ Je ne sais, dit-il, si vous partagez l'impression que j’éprouve en transcrivant ici les noms obscurs de ces proscrits du 12‘siècle, Je ne puis m'empêcher de les relire et de les prononcer plusieurs fois, comme s'ils devaient me révéler le secret de ce qu'ont senti et voulu les hommes qui les portaient il y a sept cents ans. Une passion ardente pour la justice, et la conviction qu'ils valaient mieux que leur fortune, avaient arraché ces hommes à leurs métiers, à leur commerce... Jetés, sans lumières et sans expérience, au milieu des troubles politiques, ils y portèrent cet instinct d'énergie qui est le mûre dans tous les temps, généreux dans son principe, mais irritable à l'excès, et sujet à pousser les hommes hors des voies de l'humanité... Je ne puis regarder avec indifférence ce peu de noms et cette courte histoire, seul monument d’une révolution qui est loin de nous, il est vrai, mais qui fit battre de noblos cœurs, et excita ces grandes émotions que nous avons tous ressenties ou partagées” (Œuvres d'Augustin Thierry, édit. de 1861, t. iii, p. 185.)
1 “ Le vingt-neuf octobre mil huit cent trente-un, par nous curé soussigné a été inhumé dans l’église de cette paroisse le corps de Jacques Labrie, écuyer, médecin, membre du parlement, décédé le vingt-six du courant, âgé de quarante-huit ans, époux de Dame Marie-Marguerite Gagnier, de cette paroisse. Témoins de l'inhumation, Louis- Joseph Papineau, écuyer, orateur de la chambre d’assemblée, Augustin-Norbert Morin, écuyer, membre du parlement, et autres, soussignés avec nous. (signé) L.-J, Papineau, A.-N. Morin, J.-B. Laviolette, L.-M. Viger, J.-0. Chénier, M. Le Maire, La Mothe, Augustin Blanchet, Pt, Yves l'essier, J, Pâquin Ptre” (Registres de Saint- Eustache.)
village qui l'avait vu naître ; il aimait à entendre la messe dans la petite église paroissiale où il avait été baptisé, à rencontrer ses amis d'enfance, à revoir le cimetière où reposaient ses ancêtres.
J'ai vu moi-même le vénérable M. Morin—il était alors juge de la cour d'appel — de passage à Saint-Charles, où il avait des parents et beaucoup d'amis, entrer dans le cimetière et aller s'agenouiller sur la tombe de quelques personnes chères qui y étaient inhumées. I1 paraît que Labrie en faisait autant : il avait le culte des sentiments du cœur, la religion des souvenirs. On peut conjecturer par là ce qu’il était dans sa vie privée, et, comme il a été dit récemment d'un illustre personnage, ‘“ ce qu'il cachait, au foyer domestique, de tendresse, de charme, d'indulgente et cordiale simplicité.” !
Le D' Labrie léguait à sa famille peu de fortune ; il avait tout donné aux pauvres, tout sacrifié à la cause de l'éducation. En revanche, il laissait un nom respecté et le souvenir de services précieux rendus à son pays.
Une de ses dernières paroles, sur son lit de mort, avait pour objet son Histoire du Canada, qui lui avait coûté tant de travail ; il exprimait l'espoir qu’elle serait un jour publiée, et qu’il pourrait ainsi continuer, même après sa mort, à rendre quelque service à ses compatriotes.
! Etude sur M. Taine, dans le Correspondant du 25 mars 1893.