I. Courajod,/. c, p
15^ Un historien de lart français
qui a monté tous ces pieds-droits que l'esthétique du lendemain devait modifier en y trouvant Tappui de ces colonnes, en y soudant tout un système de décoration et de structure architectonique destiné à révolutionner l'avenir, et enfin en y semant, sur des surfaces déjà toutes construites, le germe de 1 art gothique ». Courajod n'a donc pas nié Vart académique de la période carolingienne, mais il a reproché aux historiens de n'avoir vu que cette renaissance néo-latine. « L'existence au VIII' siècle d'une architecture gallo-romaine dans le sens indiqué ci-dessus, sortie de l'imitation raisonnée des travaux publics laissés en Gaule par les légions, la survivance de cette architecture conservée dans sa main-d'œuvre, par des ateliers de maçons et reconstituée par les moines à la voix d'Eginhardt et les thèses de Vitruve à la main, cette réforme carolingienne, cette antifaçon de la bâtisse antique et de la pratique des procédés latins fit oublier quelquefois aux archéologues et aux historiens modernes l'existence antérieure du type mérovingien si différent: à savoir la basilique à colonnes, type décrit par Fortunat et par Grégoire de Tours, et qui n'était pas purement latine! Elle fit aussi négliger l'étude de toute la partie du mobilier architectonique qui, lui, ne cessa presque pas d'être oriental et de relever de l'influence néo-grecque. » Et il ajoute encore pour faire taire les clameurs des romanistes à outrance : (( Mais après avoir fait une réserve pour la décoration monumentale sculptée dans la pierre je n'en suis pas moins prêt à reconnaître que pour l'aspect de la construction, pour l'emploi de certains appareils et même pour la sculpture en ivoire et quelques arts industriels, c'est l'esprit latin qui, dans l'œuvre complexe et le mélange des influences rivales, paraissait dominer à la veille de la radicale transformation^ ))
Courajod ne put consacrer qu'une leçon à l'étude des manuscrits de l'époque franque. Il analysa avec soin le sacramentairede Gellone et montra l'influence profonde de l'art néo-grec. Il prit séparément les motifs décoratifs de ce manuscrit et attribua, soit à l'art gréco-roman, soit à celui des Germains, enfin à l'art néogrec, les différents ornements représentés. Courajod parla aussi de l'ornementation irlandaise, et fit passer devant les yeux de ses
I. Courajod, Cours (Vhistoire de la sculpture, fragments de la leçon pro^ fessée le 14 décembre 1892, p. 7 et 8. Revue du Moyen Age 189J (février).
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élèves les reproductions données par Westwood, et de Bastard, et reconnut aussi une influence très importante de Tart copteV II cita ensuite les travaux de Janischek, qui a été Tun des premiers à admettre cette influence orientale.
Sans entrer dans une analyse minutieuse de Tart carolingien, M. Courajod passa en revue le petit nombre de monuments qui nous restent de cette période. Il demanda une nouvelle classification de ces édifices, il engaga môme ses élèves à étudier avec soin non seulement ces monuments, mais les églises romanes dont les murs ont souvent gardé intacts bien des morceaux des époques antérieures. Un grand nombre d'édifices romans possèdent en efi^et des débris de la période franque. Un catalogue dressé avec soin pourrait nous faciliter l'étude de la sculpture. Un chapitre, disait-il, est à écrire sur cette période un peu trop délaissée par les archéologues.
M. Courajod, dans la classification des monuments carolingiens, ne tomba pas dans Terreur des Révoil et des Saint- Andéol, mais il combattit les théories de Ramée *. Les édifices qu'il analysa furent pour la période franque : le baptistère de Saint- Jean de Poitiers, l'hypogée trouvé par le P. de la Croix dans la même ville, la crypte de Saint-Laurent de Grenoble (VII' siècle), celles de Jouarre, de Chaulieu, de Saint-Aignan, à Orléans. Il étudia les églises de Samson-sur-Rylles, de Saint-Philibert de Tournus, de Vertaux, de Cravant, de Saint- Jean de Marne, de Savonnières (Maine-et-Loire) et de Suèvre (Eure-et-Loir). Il n'accepta pas comme de l'époque carlovingienne le confessionnal de Saint-Trophime à Montmajour et l'église de Saint-Généroux (Deux-Sèvres). Nous pensons au contraire que ce confessionnal porte la marque du X* siècle. M. Courajod le croit du XI'. Sa bibliographie fut très intéressante : il passa en revue les travaux allemands, les belles études des Adamy, des Essenvein, des Otto,
1. Les revues et les ouvrages qui furent «nalysés sont: Revue archéologique ^ nouvelle série, tome XIV (187^), Bulletin archéologique du Comité des Travaux historiques (1889), Delisle, Les Sacramentaires, Kondakof, Manuscrits syriaques^ Hyvernat, Manuscrits coptes^ Wesiwood, Manuscrits irlandais,
2. Les monuments attribués par de Caumont à la période franque, au nombre de 15, furent l'objet d'un examen tout particulier de Courajod. Caumont, Abécédaire^ 5* édit., 1869.
l6o UN HISTORIEN D£ LAKT IKANÇAlS
ii racontâtes fouilles des basiliques de Steinbach, de Fulda, de Lorch et d'Aix-la-Chapelle^
Enfin il prouva combien avait été profonde l'influence néogrecque sur la sulpture de Tépoque carolingienne. « Une architecture et une sculpture qui relèvent des mêmes principes ou médiatement des premiers modèles imputés ont existé. L'architecture a disparu dans le déluge et dans les bouleversements des dernières pénétrations barbares ou bien dans les renouvellements tumultueux des temps romans. Mais les fragments de la décoration architectonique et de la sculpture ont surnagé. Isolément
I. Cravant : Le mur méridional de la nef de Gravant offre une décoration en triangles comme à Saint-Jean de Poitiers, cf. Bulletin Monumental^ tome 2j, p. 254; pour Saint-Généroux (Deux-Sèvres), idem, tome 2j, p. 250. Il a encore des anciens murs de l'époque carolingienne; Ramé, /. c, p. 208, ne saurait y voir du IK* siècle. On peut remarquer la même décoration en triangles qu*à Saint-Jean de Poitiers. Gennes: Église Saint-Eusèbe. Caumont y a vu un édifice antérieur à Tan mil, cf. Bulletin monumental, tome II, p. 5;. Suèvres, église de Saint-Christophe,cf. Idem, tome 29, p. 57, lîg. construction en briques et petit appareil, arêtes de poissons on a refait plus tard des parties de la construction. Bulletin monumental^ tom. Il, pi. iv, p. 54. Savenilres (Maineet-Loire). Les murs extérieursde réglise,saufle porche, me paraissent bien être du IX* siècle : Nous avons l'appareil reticulatum et la brique. Saint-Mesmc de Chinon, cf. Ramée ^ /.c, il n'admet pas l'origine carolingienne de ce monument; mais en le comparant avec les églises de Gravant et de Saint-Généroux, on y constate une analogie évidente avec les monuments de cette époque.
Aix-la-Chapelle : que reste-t-il de l'époque carolingienne.^ Les archéologues allemands indiquent de cette époque Toctogone. Inutile de dire qu'il y a encore là des colonnes, des chapiteaux à retrancher, car ils ont été refaits ultérieurement.
Steinbach : Église de Saint-Michel. Elle appartient au IX* siècle, cf. Jaffet, M. Caroling.f p. 56, elle a été étudiée avec soin par Adamy. On peut voir que les artistes s'inspiraient des monuments romains, mais sans les copier. Elle a dû servir de type à toutes les basiliques carolingiennes à plan latin.
Lorch; Ramée, /. c, p. iB6,fait l'historique de cette église fondée en 764 par Tabbé Gondebaud, et consacrée en 774, le i*'' septembre, en présence de Gharlemagne.Que reste-t-il de ce monument : unchœurquiest sans nul doute du XII* siècle et qui ne peut faire ici le sujet d'une analyse, et un portique fort curieux qu'on a considéré comme celui de l'église du IX* siècle. Schnaase et Kugler y voyaient au. contraire une œuvre du XII* siècle, car un incendie violent, avait détruit l'église en 1090, et l'abbé Anselme, la fît reconstruire. La nouvelle dédicace de cette basilique eut lieu en lijo. MoUer, qui a étudié l'église, l'indique comme l'ancien vestibule de l'abbaye de Lorsch bâtie en 774. Ge qui est important, c'est qu'on ne pourrait indiquer un autre monument semblable du XI* siècle. C.Z\mmeTma.T[n^Kunstgeschichtedes Alterthums und des Mittelalters, fig. 2, p. jii,en donne une bonne représentation.
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rendus au jour par le hasard des fouilles ou transformés par des utilisations postérieures et successives, ces témoignages d'un art absolument ignoré de l'histoire générale n'ont pas encore attiré suffisamment l'attention des savants^ . Et il ajoutait, non sans raisons : (( Ces morceaux sculptés, ces vestiges de constructions dédaignés ou négligés jusqu'à présent, vous les trouverez employés comme moellons figurant parmi les matériaux d'un grand nombre de nos églises romanes et par conséquent antérieurs à celles-ci. Nous vous révélerons leur présence dans les murailles des XI* et XII' siècles. Nous vous les montrerons noyés dans le mortier de certains édifices à date connue, appartenant à cette époque ou bien faisant par-ci par-là la fonction de chapiteaux, de frises, apparaissant transformés par cette vie nouvelle, et sous les traits de leur dernière incarnation, comme la défroque d'une décoration disparue dans son ensemble et devenue incohérente dans sa survivance partielle". Il indiquait ensuite à ses élèves la méthode à suivre et les résultats fournis par cette enquête minutieuse. « Puis, en groupant après leur isolement tous ces éléments épars d'un état de choses primitif, nous prouverons solidement devant vous par des milliers d'exemples; l'existence d'un art pré-roman bien constitué, bien déterminé, concordant, semblable partout à lui-même, régnant despotiquement de la Méditerranée à l'Océan, possédant notamment une grammaire ornementale facile à fixer. Le rapprochement de ces matériaux lentement ramassés de toutes parts sur notre sol, péniblement conquis un à un et dont il faudra faire un corpus, sera profondément instructif. )) Nous avons entrepris ce que désirait notre ami et nous donnons les nombreux fragments de sculpture de l'époque franque qu'on retrouve encore en France. Ils serviront à établir la doctrine du professeur de l'Ecole du Louvre.
La première partie de cette étude est terminée; nousavons cherché à montrer les résultats de la longue enquête de notre maître. Nous avons reconnu avec lui que « c'est par l'art gréco-asiatique qu'a pu se faire la transmission à l'avenir du passé de la civilisation méditerranéenne. Baptisé sur la rive des fleuves de la Syrie et de la Judée, cet art rajeuni a, concurremment avec l'art barbare,
I. Courajod, Les Origines de l*ari gothique, I, p. lô et 174 a. Id., ibid.y p. 17.
dont Tesprit se revoie à partir du VI* siôcle, été le premier inspirateur de l'art moderne ». Et cette enquête n'était pas dans la pensée de notre ami une étude rétrospective, un travail de cabinet; elle avait une haute portée. (( Étudier la constitution de notre esprit par l'analyse des divers éléments ethniques dont elle est formée.» Ces belles études avaient pour mission de recherchersi notre art était rigoureusement conforme à notre tempérament et s*il était bien une fonction naturelle de notre activité, une manifestation sincère de notre conscience. Ainsi posé, le problème demandait encore l'examen minutieux de Tart roman et l'étude approfondie de l'art gothique. Connaissant la nature de la civilisation chrétienne et médiévale, M.Courajod se demandera plus tard ce qu*est devenue la conscience française au contact souvent imposé de la culture méridionale. Nous allons le suivre dans cette seconde enquête et nous tâcherons de dégager de ses notes et de son appa-reil de preuves, souvent trop touffues, les doctrines personnelles du savant et regretté professeur de V Ëcole du Louvre.