VALEUR MORALE DE L OEUVRE
Assurément, il ne faudrait point sur la foi d'un surnom donné au père de Monsieur de Camors^ des Amours de Philippe, de Julia de Trècœur et de La Morte, faire d'Octave Feuillet le romancier en même temps que le Musset des familles. A l'exception deBellah, du Roman d'im jeune Homme pauvre, de V Histoire de Sibylle ses œuvres exhalent en général une odeur très capiteuse et toutes les tètes, surtout les tètes un peu jeunes ou un peu romanesques, ne sont pas capables de la respirer sans
quoique danger. Cette « haute odeur féminine /> qu'il attribue à Paris est aussi celle de ses romans et de ses pièces. Pour être très fine, très subtile et par moments très suave, elle n'en aurait pas moins à l'occasion des effets délétères sur des imaginations frivoles, des esprits peu clairvoyants et des cœurs peu robustes.
Partout il n'est question que de l'amour, non pas de l'amour ingénu et innocent, mais de cet amour perverti et coupable qui s'appelle l'adultère. Tout ce qu'il y a de grossier et de brutal dans cette sorte de chasse humaine, Octave Feuillet l'a (wm'U) ;Kir respect pour ses lecteurs et ses lectrices en même temps que par respect pour son art et pour lui-même. Personne non plus n'a su mieux: que lui faire apparaître dans leur vérité les redoutables effets de ce fléau élégant des classes oisives. Julia de Trécœur, Blanche de Ghelles, Cécile de Stèle, Madame de La Palme, la joyeuse et turbulente « Petite Comtesse » se tuent elles-mêmes. Julie de Cambre est tuée par la douleur qui suit la découverte de sa faute. Il n'est pas de (in plus triste que celle de Monsieur de Camors et du comte de Vaudricourt. Pourta.u à toujours voir ces hommes qui aiment d'autres femmes
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que leur femme, ces femmes qui aiment d'autres hommes que leur mari, et qui font les uns et Jes autres tenir toute la vie dans cet amour, à les voir mêler à leurs vices domestiques tant d'urbanité, tant d'élégance et tant de grâce, Tâme se sent parfois toute troublée de ce spectacle troublant. Les secrètes intentions que Tartiste a mises dans son tableau, le spectateur ne les trouve pas toujours. Une volupté cachée circule au milieu de toutes ces peintures de la suprême volupté mondaine, et par sa subtilité même, elle se glisse insensiblement jusqu'au fond du cœur et le pénètre à son insu. C'est ainsi que naissent ou du moins que peuvent' toujours naître dans certaines consciences des désirs inavoués, des regrets non innocents, en un mot toutes ces pensées obscures que laisse derrière lui comme un sillage prolongé le livre qui vient de se fermer.
Ce que les femmes demandent le plus volontiers au roman, c'est ce qu'elles recherchent presque sans s'en douter, par inclination naturelle dans la société du monde. Elles n'aiment rien tant que l'amour, celles qui sont les plus honnêtes comme celles qui le sont le moins. Il est toujours, ou il est sans cesse
prêt à devenir l'unique affaire de leur vie, soit qu'elles le possèdent déjà, soit qu'elles le cherchcat encore. Elles voient le romancier, elles se passionnent volontiers pour lui, mais elles n'aperçoivent point avec une égale facilité et en tout cas elles n'entourent pas de la même affection le discret directeur de conscience qui se dissimule derrière lui. Elles le déclarent charmant, exquis, délicieux, quand elles le quittent, mais elles l'ont rarement entendu. 11 leur a présenté dans une coupe d'or finement ciselée un breuvage doux et parfumé. Elles ont admiré les fines ciselures de la coupe. Elles ont longuement aspiré l'arôme enivrant du breuvage, mais elLîs ont replacé sur la table la coupe encore pleine sans y avoir porté les lèvres. C'est ainsi que cet aimable médecin n'a jamais guéri ni ne guérira jamais personne, d'autant plus que personne ne Ta jamais pris pour un médecin attitré de certaines maladies de l'âme.
Nulle renommée n'est à la fois plus fausse et plus légitime que celle d'Octave Feuillet. Nulle n'est plus fausse, car cet homme de lettres que le monde a pris pour un flatteur a été au contraire, en dépit do sa courtoisie, le juge le plus sévère du monde. xNullc
n'est cependant plus légitime, car s'il a mérité cette réputation qui s'est attachée à son nom de romancier mondain épris de toutes les élégances mondaines, il en a mérité une autre plus solide, plus durable ^t aussi meilleure. Certes, ce n'est pas Tacite, car cette grande raideur de Tacite ne va pas plus à son esprit qu'à sa plume. Ce n'est pas non plus Pétrone, car Pétrone qui était un corrompu était aussi un corrupteur d'autant plus dangereux qu'il était plus séduisant. Octave Feuillet est un moraliste, un moraliste aimable et souriant, plus sévère dans ce qu'il laisse deviner que dans ce qu'il dit. Avec le monde il procède en homme du monde, habile à donner une leQon en Tenveloppant d'un compliment.
« Je ne suis pas l'homme du rire, disait volontiers « de lui-même le romancier, je suis l'homme du sou- « rire (1). » Plus d'une fois il fit sans doute comme Figaro, et on put le voir sourire pour ne pas pleurer. A vrai dire, personne ne fut jamais plus pessimiste que lui. Personne n'a pénétré plus avant dans la
(1) M"« 0. Feuillet. : Quelques années de ma Vie,
description des vices du monde. Personne ne les a inieux connus. Personne n'en a mieux compris la gravité. Personne non plus n'a mieux senti la nécessité d'une réforme qui donnerait au monde un idéal plus élevé, ou même qui lui donnerait un idéal, car il n'en a point, et faute d'en avoir un, il se meurt de lassitude, de tristesse et d'ennm en dépit de son éternelle prétentioif de toujours s'amuser.
L'Impératrice ne permettait pas à ses demoiselles d'honneur la lecture de plus de deux romans de « Monsieur Feuillet » (l). Elle avait tort et elle avait raison. Elle avait raison pour ceux et pour celles qui ne savent pas lire. Pour ceux et pour celles qui savent lire, elle avait tort. Quels livres ont aujourd-hui remplacé dans les mains féminines les romans d'Octave Feuillet ? Il est à craindre que les plus goûtés ne soient point ceux qui rappellent le plus les siens. L'amour, le vieil et toujours jeune amour, est bien toujours l'âme même du roman. La physiologie a remplacé presque partout la psychologie. Il n'apparaît pas bien clairement que l'amour soit plus réel et plus vrai à être ainsi représenté autrement que
(1) M"*« 0. Feuillet : Quelques années de ma Vie,
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dans son àme. S'il est un bon conseil à donner aux hommes et aux femmes du monde d'aujourd'hui, c'est de revenir à ce romancier que leurs pères et surtout leurs mères ont tant admiré, mais de revenir à lui avec une intelligence plus haute et plus complète de son œuvre qui est une œuvre d'historien et de philosophe.