‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 28 sur 30 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LA VIE VERITABLE D'J lOYLlR.

Octave Feuillet n'est ni un puritain ni un ascète. Homme du monde et homme du meilleur monde, il n'a pas été l'ennemi de celte société fine, aimable et spirituelle que dans un pays comme le nôtre, luimême si fin, si aimable et si spirituel, on ne saurait détruire sans lui enlever comme la fleur séculaire de sa beauté. Il en a été bien plutôt un ami véritable dont l'alTection ne sait point descendre jusqu'aux flatteries intéressées du courtisan. Son langage ne sera point celui d'un prédicateur qui laisse tomber du haut d'une chaire de pieux réquisitoires, mais bien celai d'un romancier qui n'ignore point que le meilleur moyen d'avertir les consciences est de ne point les mettre en fuite. Sans son,;» r probablement

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à convertir personne, il a voulu prévenir les pécheurs et les pécheresses de son temps tout en continuant de les charmer.

Au-dessus de cette vie dont la description fait le fond commun de l'œuvre entière de Tauteur dramatique et du romancier, il existe une autre vie qui s*en rapprocherait et s'en éloignerait tout à la fois, utile et bien remplie sans être déprimée par des labeurs ingrats, enjouée sans devenir frivole, sérieuse et digne sans rien admettre de triste ni de maussade. Nulle part Octave Feuillet n'en trace un tableau complet, mais partout il la laisse entrevoir et plus d'une fois il l'esquisse à grands traits rapides avec autant de fermeté, de précision que de bon sens.

Le monde n'est point coupable parce qu'il aime le plaisir, mais parce qu'il l'aime trop et qu'il n'aime que lui. S'il est des plaisirs élevés et délicats, il en est aussi de bas et de grossiers. Prise à outrance, la volupté n'a plus d'ailleurs de parfum. Aux palais blasés^ .il faut d'étranges assaisonnements et les âmes. usées par la jouissance ne peuvent plus goûter nulle part rien de sain ni de pur. Le carnaval n'est point mauvaise chose quand il ne dure que trois jours et les folies du mardi gras n'ont de charme que

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parce qu'elles cessent le mercredi des cendres. « Je

€ ne te blâme pas d'aimer le plaisir, dit à une de

« ses amies une jeune femme qui est une femme

« aimable, sans être une femme dissipée, je te

« blâme de n'aimer que cela. Dans nos causeries de

« jeunes filles, nous imaginions quelque chose de

« mieux que cette dissipation sans trêve et cette

« sorte d'ivresse où tu te complais uniquement ;

« nous donnions une place, une grande place dans

« notre existence future à des bonheurs plus intimes,

« plus dignes, plus recueillis. Mon Dieu, tu ne fais

t peut-être rien de mal, mais tu ne fais rien de

« bien. » (1)

Il semble bien que sans renoncer au plaisir, le monde pourrait et devrait s'en faire une idée plus haute en même temps qu'en faire un usage plus discret. A certains contacts, le goût se perd, la pensée s'éteint, la conscience elle-même s'émousse, tout l'être descend insensiblement et s'affaisse jusqu'à ce qu'il n'ait plus rien à perdre. Tout se tient et s'enchaîne. Chez l'homme comme chez la femme, il faut à l'honnêteté la base solide d'une existence sérieuse.

(I) Le Journal d'une Femme,

De la surface le mal gagne le fontl, et c'est ainsi qno' la perpétuelle légèreté crallures, de ton, de langage finit par atteindre les principes au plus intime de l'âme (i).

Plus frêle ei plus délicate, la femme est blessée la première, et certaines de ses blessures, en apparence légères, ne sont pas loin parfois de devenir mortelles. De cette chose à la fois exquiîic et si précieuse qui s'app(ille la pudeur d'une jeune femme et d'une jeune fille, il ne reste plus rien ou presque plus rien. Les premières répugnances ont été aisément surmontées, les premières nausées ont disparu. L'oreille s'hibi ue d'abor.l à tout entendre. La bouche finit elle-même par s'habituer à tout dire. A cette heure, enhardie par les flatieries du rire, l'ème n'hésile plus guère à tout admettre. Plus de réserve alors ni de retenue, pas plus dans les penchants et les passions que dans les paroles et dans les gestes. Vous n'avez plus, il est vrai, de petites provinciales un peu timides (.a un pt u lauches dans It'ur imidiié, mas vous lvîz à la place de grandes Parisiennes Ibrt hardies. Vous n'avez plus de ces

( 1 1 Le Journal d'une I eninic.

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hommes distingués de cœur et d'esprit comme de tournure et de langage, qui se respectent eux-mêmes en respectant les femmes qui les entourent. Vous avez des viveurs qui transportent avec succès dans la bonne compagnie les façons de la mauvaise.

Tous les désastres des foyers ont une cause, une cause unique partout et toujours la même. Le grand acte solennel qui fonde la famille n'est nulle part pris au sérieux. Le mariage n'est plus qu'une banale aventure dont personne ne prévoit le lendemain comme s'il n'avait pas de lendemain. Pour être heureux, le monde n'a qu'à restituer à cette institution non pas « périmée » mais mal comprise, et son caractère sacré, et sa majesté première. Qu'il fasse comme ce comte et cette comtesse de Férias qui ont su vieillir l'un près de l'autre en réalisant avec les charmes de l'esprit et les grâces de la bonté, la fable ancienne de Philémon et de Baucis. Ces deux vieillards de V Histoire de Sibylle^ savent à la fois rester aimables et utiles jusqu'au bout. Ils goûtent la paix du cœur et ils connaissent aussi les joies d'une existence bien remplie. A leur vieillesse l'âge a pu apporter le grand calme des beaux soirs d'été, mais leur jeunesse a dû ressembler elle-même à ces

matins où la nature, avec une indéfinissable fraîcheur en plus, se recueille elle-même dans le silence et dans la paix. La foriune, la naissance ont leur prix. L'esprit et le cœur en ont un plus haut. Les divorces les plus graves sont les divorces moraux parce qu'ils sont irrémédiables, et ce sont les plus fréquents. 11 n'est que d'une élémentaire sagesse de les prévenir en arrachant jusqu'à leurs racines.

Le vice apparaît souvent entouré d'une fausse poésie. Seul le devoir connaît la vraie poésie, mais le devoir ne devient poétique que pour qui sait vraiment l'aimer de toute son âme avec une sorte d'enthousiasme. Cet enthousiasme est « comme la « musique et l'encens dans une église, c'est le « charme dans le bien. » Pour les âmes éprises de cette poésie morale, il est le secret même du bonheur.

Ces fiancés qui aujourJ'hui semblent jouir mutuellement d'une félicité infinie et qui demain seront si profondément malheureux, n'ont oublié qu'une chose : I3 n ariage est une entreprise, et comme toute entreprise, il comporte un cahier des charges. Ces charges elles-mêmes, il faut les connaître et

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quand on les connaît, les appliquer avec tout le sérieux qu'exige la gravite même de l'entreprise. Le vrai foyer, Octave Feuillet Ta laissé à dessein dans le lontain ; mais, malgré ce recul de Thorizon, il apparaît toujours comme un port parfaitement sûr O'J ne souffle jamais la tempête.

Aux victimes et aux égarés de Tamour, il montre ce foyer et il leur dit à mi-voix : Venez pauvres âmes corrigées par l'épreuve. Venez ici : au foyer, vous ne trouverez pas sans doute cette poésie mensongère dont on vous a bercées, mais vous y connaîtrez une poésie plus vraie, plus douce, meilleure et plus durable. Femmes, aimez l'homme qui vous a donné la garde de son nom, de son honneur et de sa vie pour transmettre à ceux qui le suivront cet héritage de ceux qui l'ont précédé. Et vous, hommes, aimez aussi la femme que vous avez librement choisie pour elle-même.

Aimez-la comme elle doit être aimée, c'est-à-dire autrement que comme une maîtresse d'un jour.

Aimez-la comme la mère de vos enfants. Mettez tout en coiiuniin, les ch(>s(is de l'esprit et les choses du cœur. Ayez tous deux une foi, n'en ayez qu'une, de façon à concevoir li même idéal et à nourrir les

mêmes espérances. Que le plu3 fort, le plus robuste et aussi le plus expérimenté parce qu'il a vu la vie de plus près et s'en fait une plus juste idée, soit pour sa compagne plus faible, plus novice et moins prudente, un conseiller, un guide, un maître dont la voix est toujours très écoutée parce qu'elle est à la fois très douce et très chère.

Si vous vous aimez l'un Tautre de la sorte, dans une demeure plus calme, ouverte non à tous mais seulement à des amis de choix, vous serez aussi heureux qu'il est possible de l'être. Vos distractions ne seront pas des amusements quelconques. Vous n'oublierez pas que la délicatesse du goût est aussi une supériorité morale. Vous serez de votre temps, mais vous aurez un idéal. Au lieu de regarder en bas, vous tournerez vos yeux en haut.

Est-ce bien un romancier qui parle ainsi ?

Ne serait-ce pas plutôt un moraliste? C'est l'un et l'autre. C'est Octave Feuillet lui-même, lorsque dans une page exquise du Mariage dans le Monde il fait dire à une jeune femme qui est comme son interprète : « L'homme que nous aimons, c'est « celui avec qui nous lisons le même livre, avec qui

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« nous voyons 1(3 môme spectacle, avec qui nous <' admirons le morne tableau ou le môme paysage, « celui (jui nous fait une vie intellectuelle et morale à « côté de la sienne ou plutôt dans la sienne, celui « qui nous associe sinon à toutes ses occupations, « du moins à tous ses loisirs, et qui ne garde par « conséquent aucun goût, aucun plaisir, aucun « intérêt de cœur ou d'esprit qu'il ne veuille pas ou « qu'il ne puisse pas nous faire partager, l'homme « enfin qui eu 00 mariant, verse tout son fond dans « notre ménage sans aucune réserve égoïste. Soyez « cet homme là et vous attacherez votre femme à « votre foyer en vous y attachant vous môme.

« Votre foyer ne sera pas seulement dans votre « maison, vous l'emporterez [lartout avec vous « comme un autel domestique. Il sora partout où « vous serez avec elle, partout où vous confondrez * dans une affectueuse intimité vos impressions, « vos pensées, vos croyances, votre charité ».

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