‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 4 sur 30 · SAINT-LO · texte numérisé non relu

SAINT-LO

Saint-Lo, ce modeste chef-lieu un peu ignoré d'un département très connu, n'a jamais beaucoup changé. Tel il est aujourd'hui, tel il était déjà plus ou moins au début du siècle dernier, avec son rocher à pic en vedette à l'entrée, ses débris de vieux remparts, ses poternes transformées en porches, sa grande et belle église célèbre par sa chaire extérieure,

son fouillis de maisons de toute forme, de toute taille et de tout âge, étagées au hasard sur un étroit plateau, ses rues resserrées qui montent et qui descendent sans alignement précis. Ces restes du passé n'en ont jamais fait quelque chose de très beeu, mais ils en font toujours quelqi\e chose de fort original. Aux pieds de la ville, la Vire coule tout doucement, calme, silencieuse et comme endormie, sans quitter les herbages où de beaux bœufs et de belles vaches du Cotentin la regardent passer. Une gare s'est construite, une usine s*est élevée avec une haute cheminée tout près d'un déversoir. Quelques logis nouveaux se sont mélangés çà et là aux demeures d'autrefois ; Tardoise a partout remplacé le chaume sur les toits. Mais, à cela près, Saint-Lo a gardé sa physionomie d'antan. Le paysage est aussi toujours le même. C'est le vert et riant paysage de cette Normandie où les cités elles-mêmes ne quittent les champs qu'à regret, ne rompent jamais les bonnes relations de voisinage avec la campagne, amicalement installées auprès d'elle sur des terrasses naturelles d'où l'on aperçoit au printemps les pommiers en fleurs avec leurs senteurs montant comme un encens rustique, en tout temps le tapis épais des pâturages animés, par tout un peuple d'animaux.

Ce joli site non pas unique mais très personnel, en tout cas si bien fait pour la poésie, parce qu'il est lui-même très poétique, fut le premier que connut Octave Feuillet. Lui seul, s*il avait rassemblé ses impressions d'enfance, aurait pu dire l'effet que produisit sur son âme ce panorama à la fois assez commun et fort original du pays normand. Dans un de ses romans, le Parisien qu'il devint plus tard, parle en termes émus et émouvants de ces humbles villes de province qui ont sans doute, comme tout le monde d'ailleurs, leurs verrues et leurs travers, mais qui conservent toujours, au physique et au moral tout à la fois, un charme à elles propre de grâce et de bonhomie. Les étrangers qui ne font que passer traitent dédaigneusement au passage « de nécropoles et de boîtes à momies leurs antiques « demeures patrimoniales où l'on voit successivement € les fils s'asseoir dans le fauteuil du père et de « l'aïeul, au coin du même foyer l'hiver, au coin « de la même fenêtre l'été. » Mais leurs enfants les aiment et parce qu'elles renferment ces vieux logis et parce qu'elles sont elles-mêmes pour eux comme de vieux logis plus vastes, plus peuplés, pleins eux aussi de silhouettes familières, d'objets connus et de souvenirs personnels. Paris a d'incomparables monu-

raents. Il a des hôtels princiers. Pourtant il ne possède pas « ces nids héréditaires que les générations « successives réparent mais ne changent pas, où le « parent principal à défaut du père, se fait un devoir « pieux de résider, et où les oiseaux envolés vien- « nent se retremper de temps à autre dans les c sensatiois salutaires de leur enfance. »

En traçant ces lignes émues dans les « Amours de Philippe » qui, sans être une confession, renferment plus d*un souvenir pereonnel, Octave Feuillet n'en était pas réduit comme tant d'autres à ne revoir qu'en pensée la cité de ses premières années. Son esprit se reportait à Paris qu'il venait de quitter, et l'artiste quMI était ne pouvait s'empêcher d'évoquer et de comparer en les évoquant ces deux existences si différentes que sont l'existence parisienne et l'existence provinciale. Il passait en revue toutes ces demeures également chères qui abritèrent les siens et qui l'abritèrent lui-même. Il pensait au premier logis paternel où il naquit, rue Saint-Georges, près de l'Ecole normale d'Instituteurs, au logis de la rue Torteron, aujourd'hui occupé par la Trésorerie générale, au logis de ses beaux-parents sur la place des Beaux-Regards, au château de la Vaucelle où il alla

s'installer quelque temps à la porte de Saint-Lo, à rhabitation rustique des Palliers, où se passa toute une partie de sa vie et où naquirent la plupart de ses œuvres. Il pensait à tous ses amis de pierre. Il y pensait et il en parlait tout à la fois en fils reconnaissant et en poète.

A la date où naquit Feuillet, Fémigration vers Paris n'avait pas encore commencé. La vie de fonctionnaire ne dispersait pas encore aux quatre coins de la France les fils de la bourgeoisie, et parce que beaucoup ne se laissaient pas alors comme aujourd'hui séduire par les fonctions publiques et parce que ceux qu'elles tentaient n'allaient jamais bien loin et ne tardaientguère à revenir. Comme Goutances, comme Avrandies, comme Yalognes, ses voisines et ses rivales, Saint-Lo comptait un certain nombre de vieilles familles, qu'ont remplacées depuis les tribus errantes des trésoriers généraux, des directeurs des quatre contributions et de tous leurs sujets grands ou petits. Au lieu d'être loués à des touristes de la Régie ou de l'Enregistrement, les hôtels de la rue de la Peufre, de la rue de la Chancellerie ou de la rue du Château étaient occupés par leurs propriétaires. Les cartons verts ne les avaient pas encore envahis. On y

sentait à certains jours de fête des odeurs de bonne cuisine normande, mais il ne s'y exhalait aucun parfum de papier timbré. C'était vraiment « de chers t asiles de paix et de bien-être, où, avec une douce « mélancolie, on écoute les bruits familiers de la « maison, ces voix mystérieuses, ces plaintes, ces « murmures qu*ont entendus nos ancêtres et que nos

€ fils entendront après nous Là, au milieu de tra-

« ditions continuées, il nous semble que notre propre € existence se prolonge dans le passé et dans l'ave- « nir avec une sorte d'éternité. » (1)

Ces poétiques éloges de la province ne sont souvent que propos de poètes et les propos de poètes ressemblent assez fort à ces propos de Parisiens et de Parisiennes qui, pour vanter le charme infini des champs, attendent de respirer à nouveau sur les grands boulevards Tair accoutumé de Paris. Octave Feuillet fit mieux qu'honorer la Normandie d'un culte platonique de la plume. Il l'honora d'un culte réel de présence. Né à Saint-Lo, le 11 Août 1821, il y passa une bonne partie de sa vie. Fidèle encore, sur ce point; aux traditions d'autrefois, il y choisit sa femme

(i) Los Amours de Philippe,

dans une de ces vieilles familles bourgeoises^devenues aujourd'hui aussi rares que les vieux monuments qu'elles rappellent par la solidité comme par l'ancienneté de leurs assises. Se? enfants y naquirent. Ses œuvres mêmes y furent conçues et écrites pour la plupart. Enfin, s'il ne mourut pas là même où il était né, l'une de ses dernières et de ses plus expresses volontés fut d'être inhumé non pas au Père-Lachaise au milieu de tout un peuple illustre, mais auprès des siens, dans le petit cimetière de Saint-Lo, à l'ombre des grands arbres toujours verts mais sans fleurs ni fruits, de ce verger de la mort.

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