‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ANNÉES d'enfance ET DE COLLÈGE

Pour peu qu'un écrivain soit mort avec du talent, les philosophes et les historiens ne manquent jamais de rechercher jusque dans sa plus lointaine enfance le germe mystérieux de ses facultés futures. Les lecteurs interrogent son image. Eux aussi voudraient savoir ce que pouvait être déjà en ses premières années celui qu'ils admirent. Malheureusement pour les uns et pour les autres, Octave Feuillet n'a jamais aimé à parler de lui-même. Tout

au plus quelques faits recueillis çà et là permettentils de deviner sur le visage de Tenfant quelques unes des principales lignes de la figure de Thomme.

Aussi loin que Ton puisse remonter dans Iç passé, on trouve des Feuillet en Normandie. A la fin du dix-septième siècle, leur plus lointain ancêtre direct, Léonard Feuillet, est note ire dans le Calvados, au Tourneur. Au milieu du dix-huitième siècle, Tarrièrc grand-père de l'écrivain est avocat au Parlement de Rouen. Après avoir ainsi passé du Calvados dans la Seine-Inférieure, ils viennent de la Seine-Inférieure dans la Manche, au milieu du dixhuitième siècle, où ils s'installent à Torigni-sur-Vire.

C'est là en effet que naquit en 1188 le père du futur romancier. Il avait quitté cette petite ville tonte proche du chef-lieu, d'abord pour occuper un siège de juge- auditeur près le tribunal civil, puis pour remplir au lendemain de 1830 les fonctions de secrétaire général de la Préfecture de la Manche.' Ceux qui ont connu Jacques Feuillet le représentent comme un homme grave, digne, très froid, voire mémo un peu hautain ainsi que la plupart des fonctionnaires supérieurs de l'époque qui représentaient en province Louis-Philippe, sans aller jusqu'à lui

emprunter sa bonhomie. Madame Octave Feuillet aima toujours trop son beau-père pour jamais médire de lui. Pourtant le respect de la vérité l'oblige à avouer qu il était irritable, violent et quelque peu despote pour son entourage et en particulier pour ses enfants. Par ailleurs, il ressemblait aussi à ces pères de 1830, dont l'affection sévère se faisait rarement démonstrative, sans cesser d'être profonde. C'était un homme d'une solide instruction et d'une haiilc intelligence. Si on le redoutait un peu de près comme de loin, en revanche on l'estimait beaucoup. Personne n'était plus considéré à Saint-Lo.

. Veuf tout jeune encore, le secrétaire général né s'était point remarié, et son logis que ne devait plus jamais égayer le sourire d'une femm(» pour le mari ni le sourire d'une mère pour ses deux fils, Eugène et Octave, était un bien triste séjour. A dix ans, le petit Octave, le cadet, avait failM mourir luimême de la mort de sa mère. II fallut de longs mois pour faire revenir la vie dans son corps naturellement chétif et prématurément anémié par la douleur morale. L'organisme se refit à la faveur de la croissance, mais la blessure si tôt ouverte au cœur ne se

referma jamais complètement. L'enfant sentit toujonrs que quelqu'un qui l'aimait tendrement et qu'il avait lui-même tendrement aimé, n'était plus à ses côtés dans l'existence comme sous \e toît paternel.

Le collège de Saint-Lo ne devint un petit séminaire qu'en 1851. Jusqu'à cette date il resta un établissement communal où des maîtres de l'Etat enseignaient à la place des Oratoriens d'aujourd'hui. La maison ne conduisait pas très loin. Dès qu'ils, connaissaient leur rudiment, les élèves les mieux doués allaient à Caen ou à Paris. Comme les autres enfants de la bourgeoisie, Octave Feuillet fréquenta le petit Collège local en même temps que son aîné. Tous deux furent d'excellents écoliers. A chaque distribution, Eugène et Octave ne se quittaient point sur les pages du palmarès.

En dehors de ces plaisirs toujours les mêmes que lés garçons goûtent avec leurs camarades ou que peut procurer la compagnie d'un frère, le jeune collégien en goûta d'autres d'une autre sorte. Il avait à Torigni sa grand' mère paternelle. De Torigni à Saint-Lo il n'y a que quelques lieues. A peine libre aux vacances, il courait auprès d'elle. Et là sous les grandes allées de chênes qui bordent les

étangs, sur la terrasse abandonnée du château des Matignon, il se plaisait à causer longuement avec cette vieille femme, dont tout un monde de souvenirs peuplait la mémoire. En 1193, Anne-Françoise Pottier n'avait point comme Sophie de Sainte- Suzanne, sa voisine, traversé toute la Normandie et la Bretagne, tantôt avec la cocarde blanche, tantôt avec la cocarde tricolore pour aller demander ellemême au général Hoche la tète d'un père, mais elle connaissait elle aussi bien des pages du grand drame de la Révolution. Elle aimait à le conter. Les pages étaient émouvantes. La grand'mère contait bien, et le petit-fils écoutait de toute la force de son attention. Ces récits se fixaient en lui. Avec eux entrait déjà le roman dans son intelligence, non point le roman du présent, tel qu'il devait l'écrire plus tard, mais ce roman du passé qui s'appelle l'histoire.

L'enfant grandissait. Il n'était point de ceux qui, après leur quatrième, vont chercher pour toujours un asile dans une étude de notaire quand la vie aux champs ne leur plaît pas. Anciennes ou modernes, les Lettres le charmaient également, et le père n'hésita pas à l'envoyer au collège Louis-le-Grand. Le grand collège Louis-le-Grand n'était plus le 'petit

collège de Saint-Lo. Il ne s'y pressait pas seulement une foule mais une élite d'élèves appelés à devenir célèbres. Les couronnes moins nombreuses étaient plus âprement disputées. Lé futur Académicien connut plus d'une fois au concours général, sous la voûte de la Sorbonnc les honnenrs Académiques. Dès cette époque les tâches d'écolier ne lui suffisaient plus. Il lui fallait autre chose. Qui aurait fouillé son pupitre y aurait trouve des cahiers de vers en compagnie des discours latins et des versions grecques. C'était le temps où chantaient d'une voix puissante les muses de Victor Hugo et de Lamartine, et la jeu- Hesse d'alors, môme quand elle devait finir par la prose, commençait toujours par la poésie. La muse du roman ne parle point en vers, mais quand après s'être longuement penchée sur les âmes pour y surprendre les secrets du cœur elle écrit l'histoire de l'amour, dans la langue d'Octave Feuillet, elle n'est pas loin de ressembler à ses sœurs.

Page 1