‹ Un hiver à ParisChapitre 65 sur 74 · LES THÉÂTRES · texte numérisé non relu

LES THÉÂTRES

IcincdeCanova sera remise à rencan , et pas un de œs fervents chrétiens ne songera à lacheter, ce beau marbre, pour en faire une offrande à l'église de la Madeleine! En même temps, la lumière circule du haut en bas de Tédifice ; cet immense vaisseau est rempli d'haïr et de soleil. Le bruit arrive en ce lieu de toutes parts, le bruit parisien, moitié argent, moitié folie. La Madeleine est un monument presque religieux , placé sur les limites du faubourg Saint-Honoré et de la Chaussée-d*Antin , entre les regrets du temps passé et les joies du temps présent. D'un côté de l'église sont placés les grands noms qui ont traversé les siècles, les existences tout établies, les fortunes consacrées par le temps; de Tautre côté, le hasard heureux, l'intelligence habile, la fortune éphémère, le succès qu'une heure emporte.

L'*église domine tout Pespace qui s'étend entre le boulevard et la Chambre des Députés, espace immense et éblouissant, que nous avons essayé de vous décrire. Mais cependant, puisque nous en sommes arrivés là en passant par la rue Saint- Jacques et par le Panthéon, par la Sorbonne et par le Champde-Mars, je veux vous conduire d'un bout à Tautre de ce célèbre boulevard ; ainsi vous aurez embrassé , sans fatigue et sans peine , les deux côtés de cette imposante cité.

 Téglise de la Madeleine commence celte longue suite de riches hôtels à laquelle rien ne saurait se comparer dans pas une capitale de l'Europe. Vous marchez , et bientôt vous vous trouvez en présence de la place Vendôme et de la Colonne impériale. Vous marchez, et vous reconnaissez Tortoni, le Café de Paris, la Maison dorée, la première maison moderne que Ton ait entourée de sculptures; puis bientôt le théâtre des Variétés, où Brunet a fait les délices de la génération passée ; la rue Montmartre , populaire à Tégalde la rue Saint-Denis; la Porte Saint-Denis, placée là en l'honneur de Louis XIV : Ludovico Magno ; le Gymnase Dramatique , un charmant petit théâtre que M. Scribe et madame la duchesse de Berri avaient élevé à eux deux. Dans cette petite enceinte s'est accomplie toute la

petite comédie telle que la France la sait faire ; comédie sans portée, mais non pas sans saveur; sans enseignement , mais non pas sans plaisir; comédie qui ressemble aux plus légers accidents de la vie de chaque jour. Quand M. Scribe, le plus s;rand amuseur de son siècle, commença son entreprise, il n''y avait plus de comédie nulle part : Molière s'était emparé en matire souverain de tous les grands caractères; il avait exploité à son profit Phumanité tout entière : pas un vice, pas un ridicule, qui n'ait été soumis à la censure et à la férule de cet illustre génie. Après lui, d'^autres étaient venus , Lachaussée, par exemple , qui avait fait pleurer la comédie ; Beaumarchais , qui Tavait portée sur le terrain de la politique ; Marivaux , le poëte comique des ruelles et des boudoirs. Ceux-là passés, la comédie avait fait silence comme tout le reste. Les inventeurs s'étaient contentés d'imiter les maîtres. L'empereur Napoléon, qui n'aimait guère que les œuvres consacrées , n'avait pas encouragé cette façon de parler à la foule et de dire souvent , du haut d'un théâtre, des vérilés très-dures que la foule seule sait découvrir, et qui échappent à toute la sagacité des censeurs. Vint alors M. Scribe, il avait tout l'esprit et toute l'invention nécessaires à Tenlreprise nouvelle; il avait compris trèsbien et tout d'abord qu'il ne pouvait pas transporter sa comédie dans le monde d'autrefois , et qu'en môme temps il ne pouvait pas la laisser dans le peuple. Â ces causes , il choisit un monde intermédiaire, un terrain neutre , la Chaussée-d'Ântin et la finance ; car, en (in de compte , tout le monde a la chance de devenir riche un jour autant que M. Rothschild ; le marquis de vieille date, et l'épicier, race honnie, peuvent faire fortune en vingt-quatre heures ; si bien que chacun pouvait dire, en voyant ces nouveaux domaines de la comédie : J'y entrerai peut-être quelque jour. Placé sur ce terrain tout nouveau, dont il était le Christophe Colomb, M. Scribe s'abandonna tout à Taise à ce paradoxe qui lui a servi d\me façon merveilleuse. Son paradoxe heureux, son facile secret pour

LKS THÉÂTRES. 257

réussir, consistait à prendre justement la contre- partie des comédies faites avant lui. Vous aviez une comédie de Voltaire, Nanine, Cette Nanine, fille de peu , épouse un grand seigneur, et elle est heureuse; M. Scribe , lui , prend en main la défense du thème contraire, et il fait représenter le Mariage de Raison , pour prouver que le fils d'un général serait le mal venu à épouser la fille d'^un soldat. Dans les Premières Amours, M. Scribe se moque de tous les beaux petits sentiments de la jeunesse avec lesquels on a composé tant de jolies comédies. La Demoiselle àmarier n'est jamais si charmante que lorsqu'elle ne songe pas au mariage. Le plus beau Jour de la vie est rempli de toutes sortes de tortures et de misères. Et toujours ainsi : quand il a une comédie à faire, ce rare esprit se place à côté de la vérité établie depuis longtemps. Il ne veut pas de Taxiome, il donne un croc-en-jambe à la chose démontrée. Au besoin, il prendra, non pas la défense du Misanthrope, que Fabre d'Eglantinea prise avant lui, mais la défense même de Tartufe. Grâce à cet ingénieux bouleversement de Paction, de la fable et des personnages de la comédie , M. Scribe a trouvé le secret de rendre son auditoire attentif; et comme d'ailleurs il écrit tout simplement, sans savoir écrire; comme son dialogue est tout rempli d'un naturel trivial ; comme , avec tout son esprit , il n'a pas plus d'esprit que tout le monde , le succès le plus complet est arrivé à cet homme heureux; il a conquis tout d'un coup la popularité la moins contestée et la moins contestable qui soit en France; il a été riche et célèbre tout à la fois. Madame la duchesse de Berri Ta adopté comme son poêle, et le Gymnase, soutenu par d'habiles comédiens créés tout exprès pour cette comédie, a fini par remplacer le Théâtre-Français. Le succès de M. Scribe a duré autant que la Restauration. Mais est venue la Révolution de Juillet : le Théâtre de Madame aussitôt n'a plus été que le Gymnase dramatique. Cette loge où elle venait si souvent , Paimable princesse , cette loge royale où c'était un grand honneur d'être admis, elle est vide. Alors M. Scribe,

258 UN HIVKR A PARIS.

iiifidclti comme I uiseau dont le nid est abattu, a pris sa vultS.! antre part. Iji Théâtre-Français, à qui il avait fait une si rude guerre, s'est empressé d'ouvrir ses portes au Caldéronde 1830. Quant au Gymnase, lorsque le Gymnase s'est vu abandonné à ses propres forces , il s'est passé très-facileroeot de son poète. L'espril du matlre était reslé parlout, dans ses murs , hors de ses murs. Bouffé, cet admirable comédien , qui n'avait jamais été à l'école de M. Scribe, s'est mis à jouer sérieusement des comédies presque sérieuses. Ainsi , tout le monde a vécu, le Gymnase sans M. Scribe, M. Scribe sans le Gymnase; seulement, comme il n''est pasjuste que tout réussisse aux ingrats, M. Scribe s'est vu forcé d'entrer à TAcadémie-Française , où il a prononcé un discours dans le genre du discours de M. de Buffon. Ainsi a élé venjtée S. A. R. madame la duchesse de Berri !

Vous avez encore, sur le même alignement , bien d'autres théâtres que j'oublie tout comme j'ai oublié t'Opéra-Comique :

la Porle-Saiul-Marlin , par exemple, un théâtre qui se souvient de Frédérick-Lemaltre et de madame Dorval. Là s'étaient pro-

Page 1