LE BAL D'ENFANTS
tendre déjà et l émotion naissante de la vingtième année. Surtout et avant tout, juste ciel ! c*était la coquetterie de la femme, mais une coquetterie si charmante I Oh ! les belles petites personnes! que de grâce dans leur naissante beauté , que de soins dans leurs atours! Comme elles savent déjà, les coquettes, le reflet qui va le mieux à leur visage, Tétofle la plus convenable à leur taille souple et fine, et par quel signe de tète il faut encourager les timides , réprimer les trop hardis ! Jamais, dans leurs plus fins et plus charmants caprices, madame de Mirbel ou M. Maxime David, le roi de la miniature, qui jette sur rivoire reconnaissante tant d'^heureux et frais visages, non! créé et mis au monde de plus beaux et de plus heureux visages. Rien qu'à les voir, ces beaux enfants , Tillusion est complète. Elles portent leur tête d'aune fagon si noble et si calme ! elles relèvent leur robe d'une main si bien arrondie! elles vous ont de si rapides et de si vifs coups d^œil I Déjà autour de ces belles personnes, la domination se fait sentir. Déjà, rien qu'^à les voir, vous pouvez reconnaître par quel instinct elles sont poussées. Celle-ci, aux yeux bleus, à Pair inatlentif, rêve du ciel et de M. de Lamartine; celle-là, grand œil noir et plein de feu, voudrait deviner cet avenir dont elle prévoit déjà les tumultes ; cette autre, gracieuse et fine, se platt déjà à répandre çàet là Pesprit autour d'acné et la bonne humeur : elle a de petits mots qui frappent ; elle est déjà redoutable par Pirouie ; elle dit out, elle dit norij comme ferait une reine; dans la foule de ses admi rateurs elle choisit son danseur , et malheur à lui s^'il se met à regarder une autre qu'elle ! Et celle-ci, qui n'^ose pas rire, qui se trouble et qui est si mal à Taise dans cette fête ; hélas ! la pauvre enfant , cette fête, c'^est sa première joie ; ce bal, c'^est son premier bonheur ; elle ne sait rien de ces joies, de ces rires, de ces gambades. Elevée de la façon la plus austère, elle ose à peine jeter un regard timide sur ces rubans, ces broderies, ces dentelles, ces gazes flottantes; plus d'aune fois elle s'^est demandé si elle est bien elle-même, si cette robe lui appartient, s'^il est vrai
qu'acné porle sur la tète une couronne de fleurs. Ainsi les jeunes filles, et les plus jeunes, rêvent déjà dans ce bal. Elles ont des pressentiments, des palpitations, des craintes, des espérances, des rivalités même et des haines tout comme les danseuses plus âgées; mais lesgargons, grands dieux! en voilà qui n y font pas tant de fagons et qui n^engendrent pas de mélancolie ! En avant donc ! Et ceci dit, nos jeunes gars se jettent tète baissée dans cette foule si bien vêtue. Tant pis pour les dentelles, pour les rubans, pour le satin et pour les souliers neufs ! Autant les jeunes filles sont pleines de retenue et de tant de modestie, autant ces hardis lurons sont emportés et récalcitrants. Ne les retenez pas, ne cherchez pas à les dompter une fois quMIs ont la bride sur le cou ; laissez bondir librement ces jeunes chevaux échappés et sans frein. Il s'agit maintenant de danser et de mener la ronde infernale, il s'agit que nous sommes autant de Don- Juans à qui il ne ferait pas bon résister ; et les voilà qui entraînent leurs belles compagnes dans Tardente mêlée. Allons çà , que Porchestre éclate et tonne ! Que lophicléide et les trompettes, et tous les clairons harmonieux se mettent à faire un tintamarre à renverser les murailles! nos jeunes dandys ne veulent pas danser incognito, il faut que la ville entière sache leurs emportements et leur joie. Ainsi, d'^instants en instants le bruit grandit et aussi Tallégresse. Ce qui n'était d'abord qu'un murmure de bonne compagnie, devient tout d'un coup clameurs d'écoliers: ce sont des voix, ce sont des cris, ce sont des reproches, ce sont des menaces ; et pour demain , demain quand viendra le jour , que d'afireux duels! du sang pleuvra au bois de Boulogne. Jeunes filles, jeunes filles, épargnez ces jeunes courages , n'oubliez pas la parole que vous avez donnée à votre danseur, n'excitez pas ces rivalités terribles. Prenez garde de perdre votre mouchoir , de laisser tomber votre bouquet , de prêter une oreille trop attentive à ce Lovelace de treize ans! Et vous, jeunes gens, modérez ce tapage, soyez galants sans brusquerie, polis sans af-
LE BAL DENFANTS. Ï7.1
l'cclalion , méchants sans malice , soyez des hommes de bonne (ompagnic. En un root, ne mangez pas trop de gâteaux, ne buvez pas trop d'eau sucrée , ou sinon , mes beaux messieurs et mes belles dames, vous serez mis au pain sec pour huit jours.
— Eh bien! roe dit madame de R'", que vous en semble? En même temps elle essuyait te front de la reine Blanche, sa illle, tout ruisselant de sueur, elle refaisait les noires moustaches de soD fils le colonel de hussards, à Paide d'un bouchon noirci .
— Madame, lui dis-je, vous m'aviez annoncé que j'assisterais à une fêle sans égale, et mes espérances ont été dépassées. Quelle fête en effet] Pas un mauvais sentiment I pas un regard qui ne soit chaste! pas une passion qui nesoit innocente! pas un moment d'envie! pas une médisance! pasundecesdanseurs qui se rappelle demain le nom de sa danseuse! pas une seule de ces belles danseuses qui se rappelle demain la figure de son danseur !
C'est bien là le cas, ou jamais, de répéter le refrain de Béranger :
Ch«rs enrams, chiniM, diinn,
Voire ôgc
Echappe i l'onge ;
Par l'espqir gaimcnl berc:^.
Danses, chanicz, dtnscz '.