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CONCLUSION

le froid espace d'un hiver? Rien qu'un hiver! Des froids , des glaces, des nuages, de tristes soleils, quelques journées brillantes, quelques heures printanières; puis tout d^un coup le nuage, qui de nouveau s'étend sur le ciel !

Non, non, il est impossible qu'en si peu de temps nous l'ayons vu comme il faut le voir, ce terrible Paris, qui renferme les destinées du monde. La moindre de ses institutions demanderait cinq cents pagesd'explicationsetdecommentaires. L'histoire de ses immondices, de ses égouts, de ses cloaques, de ses misères, a suffiiicomposerde gros volumes. Si vous saviez, par exemple, ce que c'est que le Palais-de-Justice, cet immense labyrinthe où s'agitent incessamment tant d'^intérêts et tant de crimes! si Ton vous coulait l'histoire de la Conciergerie , à commencer par Tabominable cachot où fut torturée la reine Marie-Antoinette, à finir par Pélégante cellule habitée pendant cinq ans par M. Ouvrard, pour ne pas payer cinq millions à son associé M. Séguin! si vous pouviez parcourir ces lieux funestes, remplis de tant et de si douloureux souvenirs, qui sont comme les ténèbres sanglantes de ce goufifre béant , vous verriez, vous verriez quel admirable sujet d'étude s'^offrait à nous, et quel parti en aurait tiré quelque habile observateur, qui serait à la fois plein d'indulgence, plein de pitié, plein de science, plein d'observations et de talent, rien que cela !

Bien plus, telle est notre préoccupation et notre hâte, que même de THôtel-de-Ville nous n'avons pas parlé! L'^Hôtel-de- Ville, c'^est comme qui dirait le palais des Tuileries. La puissance municipale réside à THôtel-de-Ville ; là elle siège, là elleordonne et dispose toutes choses; là elle regoit cet immense revenu qui est perçu chaque jour aux barrières de Paris ; là elle veille à la santé et au bien-être des habitants. L'édilité parisienne a été de tout temps une autorité souveraine et bienveillante. C'est elle qui veille à la bonne administration des hôpitaux, à la propreté des rues, à la tranquillité des prisons; c'^est elle qui donne à la ville Peau et Pair, le pain et le vin,

la viaade et les fruits, Tabri et le soleil. Elle répare, elle as sainit, elle embellit, elle nettoie, elle s occupe des égouts et des églises, des palais et des mansardes; elle est pour tous libérale, active, impartiale, propice. C'est la seule autorité que le Parisien aime toujours, contre laquelle il murmure rarement, à laquelle il obéit avec joie. Ce peuple si oublieux se rappelle encore le nom de Jacques Aubriot , le premier qui se soit mis à assainir la ville de Paris. Mais aussi quelle merveille ils ont faite de PHôtel-de-Ville! C était un bel édifice de la belle époque; mais aujourd'hui Tédifice est agrandi,, il est complet, rien n'y manque; et maintenant, quand elle veut donner une fête royale, la Ville a dessalons dans lesquels elle peut recevoir tous les rois de TEurope. On ne sait pas encore combien d'argent aura été dépensé à cette magnificence, mais jamais on n'y dépensera trop d'^argent au gré du bourgeois de Paris. L'^Hôtel-de-Villel grand Dieu, THôtel-de-Ville! mais c est la maison du bourgeois de Paris!

Mais cependant, et c'^est par là que je veux finir, le bourgeois de Paris, toujours présent à la pensée du voyageur, cet homme qui vous revient en mémoire à chaque instant, cet être primitif qui tient une place si importante dans Thistoire de la ville qu'ail a bâtie, enrichie et défendue, le bourgeois de Paris où est-il ? où le rencontrer ? où le prendre ? Ne le cherchez ni en haut ni en bas, prenez-le dans le milieu de la ville : Medio tutissimus ibis. Il ne ressemble en rien aux grands seigneurs dont nous vous avons raconté les élégances , encore moins ressemble-l-il aux pauvres diables dont nous voudrions vous dire les misères.

Comme aussi le bourgeois de Paris n'est ni vieux ni jeune. 11 n'est pas loin d'avoir quarante-cinq ans, il ne les a pas encore. Il se souvient de sa jeunesse, mais il n'a guère eu de jeunesse ; il a tout de suite été un homme actif et occupé. I^ première pensée du bourgeois de Paris, c'est de travailler pour avoir, au bout de vingt-cinq ans de travail , le droit de

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vivre les luâins dans ses poches et de vanter son expérience aux bourgeois, ses enfants. Posséder d'abord et flâner ensuite, obéir pour avoir le droit de commander, vivre de très-peu pour ne manquer de rien plus tard : voilà la vie du l)ourgeois. Il apporte en naissant plus de bon sens que d'^esprit, plus d'^intellii,'ence que de génie et d'ardeur au travail; il est prudent et patient ; il devient de bonne heure un gros homme, un bonhomme. Nécessairement le bourgeois de Paris se marie , il a des enfants, deux enfants au moins, trois enfants au plus; il n'en veut pas d'autres, il le dit positivement à sa femme. Sa femme ! c'est la fortune du bourgeois, c'est sa gloire. Elle a été fort gentille, fort svelte, fort avenante, im peu coquette; mais dans le fond du cœur cétait une honnête femme. Dans le labeur commun elle a eu sa bonne part; elle a été môme plus active et plus économe que son mari , sans compter la joie et la bonne humeur qu'elle a jetées autour d'elle. Brave femme, aimable femme! Peu à peu elle est devenue la providence de ce bonhomme , elle a su mieux que lui son métier et ses affaires; elle Ta un peu grondé dans la maison, mais au dehors de la maison elle Pa défendu, protégé , aimé , glorifié !.. sans compter les deux enfants qu'houe lui a faits, une jolie petite fllle, et un beau petit garçon. La fille est en pension , où elle joue du piano à trois francs la leçon ; le garçon est au collège , avec deux ou trois cents bons sujets comme lui ; ce garçon-là est tout le portrait de sa mère ; il est trè^s-éveillé, très-intelligent, très-lK)n camarade, très-bon (ils; il est la joie de sa famille, Torgueil de son |)ère, Pami de sa sœur. Son père dit -. — Mon fils doit aller à tout, il sera secrétaire d'ambassade; et il en fait un avoué ou bien un notaire. Alors le bourgeois chante le Nunc dimitlis itrvum tuum! «Vous pouvez rappeler à vous votre serviteur, ô mon Dieu ! » Cet homme qui a Pair si heureux, si honoré, si aimé, il est véritablement le plus heureux de la ville. 11 ne la quitte ni la nuit ni le jour; il Paime comme on aime son bien, son abri, comme on aime le feu en hiver, Pomhre en été, la liberté tou-

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jours. Ou peut tuer le bourgeois, il serait impossible de le chasser de sa ville. Le repos, les fôtes enchantées, les solennités, le son des cloches, le bruit du canon. .. des Invalides, la musique militaire le matin, le tambour qui bat la retraite le soir, une belle rue nouvellement pavée, une vieille maison que Ton démolit; enfin des magasins remplis de marchandises brillantes, une éclatante revue au Carrousel, et mieux, au Champ-de-Mars ; de beaux et bons couplets de vaudeville contre les Anglais et en même temps des journaux incendiaires, des pamphlets, des épigrammes, des orateurs qui peuvent tout briser. .. à condition que rien ne sera brisé : telle est Topinion politique du bourgeois de Paris. 11 aime Tordre, T autorité, la toute-puissance ; mais quand il n^a rien à craindre , il n^est pas fâché de donner de temps à autre son petit coup de pied a toutes ces belles et bonnes choses. En même temps il veut être libre, c'^est sa manie. La liberté, justeciel ! maissi vous attentez à ses libertés , soudain vous le verrez descendre dans la rue , larme au bras, et en avant! Ce bonhomme, une fois lancé, va au feu comme un vieux grognard. Rien ne Parrète. Quelque chose lui dit tout bas que Phéroïsme est à la portée de tous les gens de cœur et même de ceux qui ont un gros ventre.

Tel est le maître et le sauveur de la grande cité parisienne. Otez de Paris le bourgeois de Par.'s, soudain tout s'^arrête, tout se brise : il n*y a plus d'équilibre ni dans les lois, ni dans les mœurs, et Dieu sait eu quel désespoir tomberait soudain cette ville immense, ainsi abandonnée a elle-même, ainsi privée de tout ce qui est la modestie, la prudence, Téconomie, l'obéissance et le bon sens.

Le vieux Parisien qui me parlait ainsi du bourgeois de Paris était lui-même un véritable enfant de la bonne ville; il avait assisté à la prise de la Bastille, ce qui en faisait une façon d'aristocrate, même parmi ses compères les bourgeois.

— Monsieur, lui dis-je, que vous êtes heureux d'hêtre né à Pombre des tours de Notre Dame, à l'ombre de la

CONCLLSIOS. 2.HS

Colonne de la plate Vendôme, à l'oHibi-e de la coloimad(> d(i Ixtuvie! <tue vous êtes lieurcnx de faire partie de eelte admirable cité des merveilles où naissent tant de nobles idée^, où vivent tant d'admirables passions, où grandissent tant de génies illustres I Votre vie est une fête de chaque jour, fête des yeux, fête de la pensée, fêle de la poésie, fôlc des plus hautes, des plus heureuses joies de la jeunesse. Heureux Parisien, bon et gai, sans enthousiasme, sans passion, riant de tout et même ^c ta gloire, qui accomplit en riant toutes choses, et même une révolulioa!

J^étais de retour à New-York au moment où nos jeunes filles et nos jeunes gens, ceux qui onl gardé dans leur cœur quelquepeu du feu sacré de la jeunesse, répétaient, avec les transports que donne le printemps, cette belle élégie du poi'te américain Wadsworlh Longfellow :

Sweci a|iril I — Muif a ihoughi Is wcdiled unio ihee.as besris ira wcd ; Xurshill llicy lïil, till, lu ils lutomn bruuglil.

Lirsgoklcn fniiiis slied.

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